OBSERVATION LVI
Fièvre rémittente avec gastro-céphalâe.
Bousquet, soldat au 5>9% âgé de vingt-six ans, sorti, depuis un mois, de mon service, v entra, pour la cinquième fois depuis un an , le 27 janvier i835 , le quatrième jour d'une gastro-céphaliteà rémittençes marquées , au début , par des frissons , qui étaient bientôl suivis d'une exaspération violente de tous les symptômes. Lorsque je vis cet homme, vers trois heures après midi, on venait de l'apporter; ilétait dans l'état suivant: langue très effilée, aride -, soif très-vive 5 peau chaude et sèche ; pouls petit et dur, accéléré; tremblemens des membres; soubresauts des tendons , car pologie : cependant lorsqu'on fixait fortement son attention , il répondait assez juste aux questions qu'on lui adressait. Je délibérai si je lui donnerais ou non du sulfate de quinine ; mais habitué à ce médicament, me rappelant les. bons effets qu'il m'avait procurés dans des affections, sinon aussi graves, du moins analogues, je me décidai à le prescrire; et , comme dans tous les cas où j'avais des doutes sur la nature intermittente de la maladie , j'en portai ia close à quarante grains, à prendre de suite en une seule fois ; je prescrivis, en outre, de l'eau gommeuse pour boisson, douze sangsues à l'épigastre , deux vésicatoires aux cuisses, et des fomentations froides sur la tète.
28 matin , la langue s'est humectée ; elle est encore acérée , et rouge sur les bords ; la soif est beaucoup moindre; Intelligence très nette.*, le pouls arrondi ; il
n'y a plus de soubresauts ; douleur dans la région splénique, [Diète , eau gom., vingt-quatre grains de sulfate de quinine, dou%e sangsues sur le point douloureux.) Point de paroxysme marqué pendant îa journée.
29 matin , le malade est tout-à-fait bien ; il n'accuse aucune douleur : plus de soif, plus de rougeur de la langue. (Diète, eau gom., pot. gom.) Toute la journée se passe tranquillement.
Le 3o, un bouillon est accordé à cet homme, qai, le 9 février, mange les trois quarts de la portion.
Ce cas est un des plus graves que Ton puisse rencontrer. Si ce malade avait différé encore un jour d'entrer à l'hôpital, il eût probablement succombé. D'un autre côté , serait-on arrivé au même résultat par l'emploi des antiphlogistiques seulement ? Je ne le pense pas. Sans doute, on eût amendé les accidens inflammatoires qui se révélaient par l'aspect de la langue , par le trouble des fonctions intellectuelles et locomotrices; mais d'abord l'état du pouls n'aurait pas permis d'user de ce moyen plus largement que nous l'avons fait -, c'eût donc été une ressource bien précaire : de plus, en se laissant arrêter par les symptômes de gastro-entérite , en n'administrant pas le sulfate de quinine, on aurait eu un paroxysme au bout de quelques heures. Les phénomènes graves , que présentait le malade à son arrivée , autorisent à penser ou que ce paroxysme eût été pernicieux , en exagérant la lésion de l'encéphale; ou bien que, retentissant de nouveau, avec violence dans 1'eslomac, il eût imprimé une
forte impulsion à l'irritation de ce viscère : et , dans ce dernier cas, de rémittente l'affection fût devenue pseudocontinue , c'est-à-dire que le redoublement périodique eût été entièrement masqué , absorbé : cette affection pseudo-continue , à son tour , n'eût pas tardé à devenir typhoïde \ et dans l'une ou l'autre de ces deux hypothèses la mort eût été à peu près inévitable.
Je cite cette observation de préférence à plusieurs autres que j'ai recueillies sur le même sujet, parce qu'elle me paraît très propre, d'une part, à faire saisir une fois encore le passage du type rémittent au type continu, de l'autre, à démontrer la puissance d'une médecine active dans des cas qui sont presque désespérés. Je ne veux pas dire qu'on doive toujours compter sur un pareil succès dans des circonstances aussi graves 5 mais il est un moyen de prévenir ces dangers , et ce moyen consiste à administrer le sulfate de quinine à haute dose et dès les premiers jours.
J'ai donné ici le sulfate de quinine à quarante grains, et j'ai dit qu'il en était de même dans tous les cas douteux. Voici sur quoi se fonde cette thérapeutique. Si mon diagnostic est erroné ; si j'ai affaire à une affection réellement continue , cette dose élevée empirera nécessairement l'état du malade, et alors je saurai à quoi m'en tenir sur la nature de la maladie. Si , au contraire , j'ai bien diagnostiqué , si c'est bien réellement une affection rémittente ou pseudo-continue , que j'ai à traiter , ce médicament apportera une amélioration telle que je devrai en cont'nuer l'emploi \ souvent même alors une seule dose arrêtera court tous les accidens.
OBSERVATION LVIÏ
Fièvre pseudo-continue avec gastro-céphalite.
Foyard, canonnier garde-côtes, âgé de vingt-huit ans , d'un tempérament sanguin , très fortement constitué , n'ayant jamais été malade , entra à Fhôpital deBone, le 18 juillet i834, le quatrième jour d'une gastro-céphalite • v£uraiguë. Le pouls était dur , fort , tendu comme une corde, accéléré ; la céphalalgie atroce ; la langue large , mais rouge au pourtour, et chargée , au centre , de mucosités jaunâtres ; il y avait des vomissemens et de la douleur à l'épigastre 5 la peau était chaude , sèche t acre au toucher. (Diète, limonade, saignée du bras, de quinze onces , quarante sangsues à l'épigastre.)
19 matin, point d'amendement dans l'état général du malade : la nuit a été très-agitée 5 les symptômes sont à peu près ceux observés la veille.v [Diète , limonade, trente sangsues sur T abdomen et vingt sur le trajet des jugulaires , trente-deux grains de sulfate de quinine à prendre en deux fois, dans V espace d'une heure.) La fièvre, la douleur de tête , la soif, se maintiennent au même degré pendant la journée, malgré ces dépîétions sanguines réitérées. Lesulfate de quinine a été conservé; il n'y a plus de vomissemens.
20 matin , amélioration marquée du côté de la tète , mais les signes de gastro-entérite persistent ; il n'y a pas eu de sommeil. (Diète , limonade, quarante grains de sulfate de quinine à prendre, comme la veille, en deux
fois, trente sangsues à l'épigastre.) Pendant la journée, Fêlât du malade s'améliore d'une manière rapide.
2 1 matin, apyrexie parfaite: langue épanouie, humide, et rosée ; excepté à la base , où elle présente encore un enduit muqueux blanchâtre ; soif encore assez vive : il y a eu, pendant la nuit, une sueur abondante. (Diète , limonade, seize grains de sulfate de quinine.)
22 matin, le malade est en convalescence. Le 3o, il mange les trois quarts de la portion.
On voit que je ne méconnaissais ni la gastro-entérite, ni les conséquences fâcheuses quelle pouvait entraîner, puisque j'insistais avec tant de force sur les émissions sanguines. Mais des exemples nombreux et récens m'avaient démontré une fois encore , que, traitées par les saignées seulement, ces gastro-entérites prenaient bientôt une marche qui n était plus celle des affections continues. Je savais avec quelle effrayante rapidité survenaient des accidens qui n'appartiennent qu'aux fièvres intermittentes pernicieuses ; je savais aussi combien fréquemment, après un calme plus ou moins grand , un nouveau paroxysme venait réveiller l'irritation décroissante des organes antérieurement affectés, et donner lieu à des symptômes continus , par lesquels se révélaient les progrès de la congestion qui, de mobile, devenait fixe , et cessait de se résoudre, de décroître d'une manière sensible, dans l'intervalle des paroxysmes. Aussi, cherchant à soulever, pour ainsi dire, le voile qui me dérobait Fin-
DES FIEVRES INTERMITTENTES. 383 j
termittence , j'essaie d'abord débattre les symptômes inflammatoires; je ' n'obtiens aucune amélioration, De nouvelles saignées sont faites , mais en même temps , trente-deux grains de sulfate dequinine sontadministrés. Si l'affection est continue , elle s'exaspérera sous l'influence de celte médication ; mais il n'en est rien ; il y a , au contraire, une amélioration manifeste : dès-lors, existe l'indication de continuer; cette indication est remplie, et, en quelques heures , ce formidable appareil de symptômes phlegmasiques a disparu. Certes ce n'est pas là la marche des gastro-entérites aiguës continues.
Que si , en opposition aux faits que j'avance , on cite des exemples de guérison de fièvres pseudo-continues par l'emploi des saignées seulement, je ne les nierai pas. Mais je demanderai des résultats généraux , et non des cas isolés; car il s'agit bien moins desavoir si on en guérit par ces moyens, que de connaître combien on en guérit. De ce qu'on a vu des accès comateux ou délirans se dissiper sous l'influence des saignées, et ne plus reparaître, on n'être suivis que d'accès simples ^ ira-t-on conclure à l'inutilité des fébrifuges dans le traitement de ces affections, et cessera -t-on, pour cela, de les employer à haute dose ? Non certes. Eh bien, il en est de même pour les affections pseudo continues. On arrêtera la marche de quelques-unes de ces gastro-céphaîites par les saignées ;' mais ces exceptions seront aussi rares que les guérisons de fièvres pernicieuses sans fébrifuges. Dans les deux cas il y aurait la même imprudence à se fier au traitement antiphîogistiqûe ; et la mort des malades serait souvent le prix de cette témérité, pour ne pas dire de cette
faute. Et moi aussi, j'ai traité ces affections comme des fièvres continues ; je leur ai opposé, dans toute son extension, le traitement anliphlogistique, et c'est parce que j'ai vu combien ce traitement était inefficace , que j'ai dû l'abandonner.