DE LA FIEVRE INTERMITTENTE SIMPLE ET DE SES COMPLICATIONS
Quelle que soit la diversité des opinions que, d'après les théories régnantes, ifs ont émises sur sa nature, tous les auteurs s'accordent à admettre une fièvre intermittente simple, dont j'emprunte la description à un ouvrage récent, et Tun de nos meilleurs écrits sur les fièvres intermittentes.
« Dans le premier stade , des bâillemens., des pandiculations , des lassitudes , de la faiblesse , du froid , des frissonnemens , du frisson, du tremblement, la pâleur, la lividité des extrémités , la difficulté de la respiration, ianxiélé, le pouls fréquent, petit , parfois lent et faible 5 des urines ternes , aqueuses , dans quelques cas des nausées, des vomissemens.
» Dans le second stade , chaleur et rougeur de la peau, respiration grande, forte, plus libre 5 pouls plein et fort -, soif considérable , sécheresse de la langue., vive céphalalgie, douleur dans les membres, urine d'un rouge foncé.
» Dans le troisième stade , diminution graduelle de tous les symptômes , sueur abondante , urine épaisse avec sédiment briqueté , déjections liquides et fétides , souvent sommeil tranquille.
» Le tableau que je viens de tracer contient à peu près tous les phénomènes morbides que la fièvre intermittente simple est susceptible d'offrir; mais, d'une part, il est plusieurs de ces phénomènes qui manquent souvent, comme îa soif, la sécheresse de la langue, etc.; de l'autre , quels que soient ceux d'entre eux qui se développent , ils ne sont pas toujours aussi prononcés (i) »
La fièvre intermittente simple des auteurs se compose donc d'un très-petit nombre d'élémens , et qui sont nettement indépendans de toute affection , soit abdominale,- soit thoracique. Il n'est aucun médecin qui n'ait eu fréquemment l'occasion d'en rencontrer des exemples; c'est une observation de chaque jour, de chaque instant. Au-delà des phénomènes nerveux (frissons , tremblemens , céphalalgie) , et de la réaction circulatoire qui leur est subordonnée , vous ne trouverez plus rien.
Lorsque la fièvre intermittente cesse d'être simple , on en est averti par des symptômes particuliers. Tantôt cette aggravation tient à l'exagération des phénomènes qui constituent la fièvre intermittente simple, c'est-àdire que l'irritation cérébro-spinale se prononce davantage , et alors les symptômes révèlent , de la manière la plus manifeste , la lésion plus ou moins profonde des centres nerveux , que , jusque là, ils laissaient à peine entrevoir : ce sont toujours cependant des lésions idio-
(1) Traité des fièvres intermittentes, par Auguste Bonnet, p. 21. Paris, in-8. i835.
pathiques, des faits premiers. Tantôt l'aggravation de ïa fièvre intermittente simple dépend de l'apparition d'une irritation thoracique ou abdominale , etc. , mais ces gastrites , ces cardites , ces pneumonies , etc., qui viennent se surajouter aux phénomènes fournis par les centres nerveux , sont des faits secondaires , des complications. Tantôt enfin les deux ordres de causes dont nous venons de parler se réunissent pour faire perdre à la fièvre intermittente ses conditions de simplicité.
Pour mieux rendre mon idée à ce sujet, je dirai que , pour moi, les phénomènes morbides, que l'on décrit sous le nom de fièvre intermittente simple dans certains cas , et qui , d'autres fois , sont si intenses qu'ils vont jusqu'à une encéphalite suraiguë, sont, dans les fièvres intermittentes , ce qu'est, dans les êtres organisés , le tissu cellulaire. Quelque diverses que soient les formes de ces pyrexies , vous trouverez toujours, pour fond de la maladie, ces symptômes, que nous rapportons au centre cérébro-spinal , tantôt obscurs, tantôt patens 5 de même que, quelque compliqué que soit un organe 5 que ce soit le cerveau , le foie , le rein ; que ce soit un muscle , un os , etc.y vous trouverez toujours le tissu cellulaire comme canevas, comme élément fondamental , obligé, nécessaire, comme tissu sans lequel les autres n'auraient ni existence . ni point d'appui.
Le plus souvent la fièvre intermittente (l'irritation cérébro-spinale) préexiste à ces irritations secondaires qui en sont alors le produit sympathique 5 mais on conçoit très-bien aussi qu'elle peut survenir dans la
cours d'une phlegmasie , et alors elle constitue , à son tour, une complication.
J'ai cherché à déterminer, suivant les types et suivant les mois, le siège, et, autant que possible, le degré des lésions viscérales, liées aux accès. J'ai dressé, à cet effet, un tableau (n° 3, à la fin du volume) qui permet de saisir ces diverses nuances d'un seul coup-d'œil. Ce travail est établi sur deux mille trois cent trente huit cas , dont six cent cinquante huit étaient simples ; et dans la dénomination des lésions , j'ai employé le langage dont se sert l'école du Val-de-Grâce , en lui donnant le sens que lui accordent tous les médecins qui ont suivi les progrès de la science. Quant au moyen métrique, si je puis ainsi parler, qui m'a dirigé pour classer une affection parmi les irritations plutôt que parmi les inflammations, et réciproquement, il n'en existe pas de spécial. C'est une appréciation confiée à la sagacité du médecin; et bien que chacun, à cet égard , ait des règles particulières , il résulte cependant, de ces diverses données, une moyenne qui fournit des résultats exacts , et dont personne ne conteste la valeur. Je crois, au surplus, que cette division offre bien plus de difficultés en théorie qu'en pratique. Un praticien saura bien déterminer les cas qu'il devra ranger parmi les irritations , ceux , au contraire , qu'il devra placer parmi les inflammations : il saura bien que les derniers exigent un traitement plus énergique que les premiers, et c'est ce que j'ai voulu exprimer. J'ai appelé fièvres intermittentes simples celles qui n'ont présenté que les phénomènes ordinaires des accès; celles dans lesquelles la céphalalgie était très
légère , et finissait avec la période de sueur. Lorsque la céphalalgie, peu intense pendant l'accès, ne persistait, celui-ci passé , que deux ou trois heures et à un faible degré , les fièvres ont été dites avec céphalalgie ,• avec irritation encéphalique , toutes les fois que la douleur de tête , vive pendant l'accès , durait pendant une grande partie ou même tout le temps de l'apyrexie 5 avec encéphalite enfin , quand l'affection dé l'encéphale était assez violente pour déterminer le coma ou le délire, ou au moins , pour les rendre imminens. D'après ce que j'ai dit plus haut , il est inutile , je pense , d'insister sur le sens que j'ai entendu donner aux mots irritations gastro-céphaliques , gastro-céphalites , gastro" entérites, etc. ïl n'en est peut-être pas de même des expressions à1 iléo-colites folliculeuses et iléo-colites hémorrhagiques -, je crois devoir prévenir que j'ai substitué la première de ces dénominations à celle de diarrhée, et la seconde à celle de dysenterie. Toutes les fois que la céphalalgie restait au degré qu'elle a dans les fièvres simples , et que les lésions , soit thoraciques , soit abdominales } étaient assez marquées pour la masquer, pour ainsi dire, je n'ai désigné que ces dernières : c'est dans ce sens qu'il faut prendre les cas que j'indique , dans mes tableaux , sous les dénominations de fièvres intermittentes avec irritation gastro-intestinale , avec bronchite , etc. Ces tableaux me dispenseront d'entrer dans de longs détails sur les irritations que l'on observe dans le cours des fièvres intermittentes 5 et si un semblable travail était entrepris dans les diverses localités où ces fièvres sont endémiques , on arriverait
bientôt à éclaircir des points encore fort obscurs de lem histoire. C'est ainsi que nous voyons de la manière la plus évidente que la température a une action directe, immédiate , sur le nombre , le genre et le degré des irritations viscérales liées aux accès ; que celles-ci , pour la fréquence et l'intensité , sont en raison directe de l'élévation de l'autre. Cette corrélation serait ici bien plus manifeste encore , si , pendant le mois de novembre , le thermomètre ne s'était pas tenu très-haut (environ 20 degrés ) ; si , de plus , le vent du désert n'avait pas régné, à la même époque, pendant plusieurs jours. Ces circonstances, du reste, n'ont fait que confirmer la règle que nous venons de poser 5 car c'est en donnant à cette saison les caractères de l'été qu'elles ont imprimé aux maladies le génie inflammatoire qu elles n'ont ordinairement que pendant le temps des chaleurs. C'est ainsi encore que ces chiffres démontrent que les nuances phlegmasiques sont beaucoup plus fréquentes et beaucoup plus graves dans le type quotidien que dans le type tierce.
A l'aide de ces tableaux , on pourra étudier , mois par mois , non seulement le degré des irritations , mais encore la tendance qu'ont à s'affecter , suivant les saisons et les types , les différons appareils. Sous ce rapport, les irritations qui accompagnent les accès, me paraissent suivre la même loi de développement que dans les affections continues. Dans la saison des chaleurs , on voit exclusivement des lésions de l'encéphale et de la section supérieure du tube digestif : à l'époque des pluies , on obserre , en assez grand nombre , clés bronchites et des entéro-colites*
Les poumons sont peu influencés par les accès , ou du moins, si, pendant le stade de froid, ils deviennent, comme les autres organes parenchymateux , le siège de la concentration, leur affection s'élève rarement à l'irritation aiguë; car, pendant les épidémies de fièvres intermittentes, ils ne sont malades que dans la saison des pluies, au moment où les variations de température sont brusques et fréquentes ,• et, dans la plupart des cas, on arrête facilement les accès ; la bronchite seule alors persiste j le plus communément aussi , elle préexiste aux accès.
Les affections viscérales qui accompagnent les accès se révèlent par les mêmes symptômes que lorsqu'elles sont continues. On chercherait en vain à établir une différence entre les signes fournis par les unes et par les autres. Dans les fièvres intermittentes avec gastrocéphalite , par exemple , on observe les mêmes phénomènes que dans les inflammations aiguës de l'estomac; acération , rougeur des bords de la langue , enduit muqueux ou bilieux , ou bien aridité , vomissemens , douleur à l'épigastre -, rien ne manque pendant la durée de l'accès : mais ce qu'il y a de remarquable , c'est la rapidité avec laquelle, l'accès terminé, peuvent disparaître tous ces caractères. Je désirerais pouvoir prendre dans ce sens les paroles de M. Bailly lorsqu'il dit que , dans la grande majorité des cas , non seulement la langue n'est point rouge , mais encore qu'elle est exempte de ces couches jaunes ou blanches qui existent dans les inflammations abdominales; qu'en un mot, il l'a le plus souvent rencontrée comme elle est dans l'état de santé
la plus parfaite. « La couleur de la langue , dit-il (i), est si peu importante dans ces maladies, qu'en général, les médecins italiens la consultent rarement , au moins à Rome, où je les ai suivies plus qu'ailleurs 5 et quand ils la faisaient tirer au malade , lorsque j'étais présent à leur visite, c'était plutôt parce qu'ils connaissaient ma curiosité à cet égard que pour former leur opinion. » Mais il est un fait encore bien plus étrange et rapporté par le même médecin , fait sur lequel j'aurai occasion de revenir, mais que je ne puis m'empêcher de signaler ici , tant il me frappe , c'est que , dans ces cas où la langue conservait son aspect naturel, M. Bailly trouvait à l'ouverture des cadavres de vives et générales inflam* mations de la membrane muqueuse digestive, tandis que , de mon côté , je ne rencontrais, le plus souvent, qu'une injection pointillée de la même membrane, alors que, pendant l'accès, la langue avait offert l'aspect, ainsi que je viens de le dire, qu'elle présente dans les inflammations gastro-intestinales ordinaires. Cette discordance entre Tanatomie pathologique et les symptômes me contrariait vivement; elle bouleversait mes idées médicales. J'avoue que j'étais bien plus disposé à trouver qu'à méconnaître les traces anatomiques de la gastro-entérite. Ainsi , on doit croire que j'ai apporté dans ces recherches une attention soutenue; et ce que je dis a d'autant plus de poids que j'aurais désiré voir le contraire de ce que je rencontrais.
(1) E.-M. Bailly, Traité anatomico-pathologique des fièvres intermittentes simples et pernicieuses, p. 495. Paris, in-8 , 1826.
Je reviens , et je dis que c'est une chose vraiment extraordinaire que la rapidité avec laquelle la langue perd son aspect gastrite après l'accès, et la promptitude avec laquelle les fonctions qui avaient été si violemment troublées, rentrent dans l'ordre. Il n'est pas rare de voiries accès les plus graves suivis d'une apyrexie si entière , si parfaite , que les malades n'éprouvent aucun malaise. Cette cessation brusque, rapide, d'accidens qui souvent mettaient la vie en péril , qu'on n'observe jamais dans les affections continues , est un caractère distinctif des fièvres intermittentes : si vous ajoutez le retour non moins brusque des mêmes phénomènes , vous aurez là deux grands moyens de diagnostic.
On aurait tort néanmoins de conclure de ce que nous venons de dire que les signes de la souffrance des organes se dissipent toujours entièrement dans l'intervalle des accès. Souvent, au contraire, il reste de la céphalalgie , de la faiblesse dans les extrémités inférieures , de la soif, de la douleur à l'épigastre , une bouche pâteuse , amère^ de la douleur à l'épigastre , de la rougeur des bords de la langue , etc. , et ces accidens doivent toujours être combattus', car, en les détruisant, vous ramenez la fièvre à la plus grande simplicité. Tant qu'ils persistent dans l'intervalle des accès , l'apyrexie est dite incomplète.
Ces lésions , au surplus, ne se révèlent ordinairement par des symptômes vioiens que dans les premières atteintes de fièvre intermittente. Après plusieurs récidives, les irritations viscérales sont généralement modérées : ainsi il arrive très souvent que la langue reste rosée et
humide ? et que la soif se montre peu vive : ce silence de l'estomac est presque constant chez les porteurs d'engorgeméns chroniques des viscères abdominaux. Ce sont ces vieilles affections , bien plus que les phlegmasies suraiguës > qui font alors le danger des fièvres intermittentes.