CHAPITRE III
DES FIEVREs'lNTERMÏTTENTES PERNICIEUSES ET ANOMALES,
Parmi les fièvres intermittentes , il en est qui ont une marche si fougueuse et si désordonnée, une issue si promptement et si fréquemment mortelle, qu'on leur a donné le nom de fièvres pernicieuses. La gravité de ces affections tient à l'apparition d'un ou plusieurs phénomènes dont la présence sert à les faire reconnaître, à les caractériser et à les dénommer. Elles ne diffèrent des fièvres intermittentes ordinaires, comme le dit M. Broussais , que par la violence des congestions qui les accompagnent; et leur danger varie en raison de l'importance de l'organe sur lequel s'opèrent ces congestions. «La transformation d'une forme en une autre est possible,, c'est-à-dire que la congestion qui s'est faite sur un organe dans un accès peut se faire sur un autre organe dans l'accès suivant , et ainsi de la constriction ou de l'irritation nerveuse. La prédisposition paraît un peu contribuer à déterminer la forme. J'ai vu la forme péritonique succéder à la forme comateuse : deux accès de cette dernière s'étaient manifestés quand la première parut » (i).
(i) Broussais, Cours de path., t. 4, p. 45o.
On trouve dans Hippocrate quelques lignes qui indiquent que les fièvres pernicieuses n'avaient pas échappé à son observation. Praxagoras vit que plusieurs fièvres intermittentes s'accompagnent d'accidens mortels , notamment d'apoplexie et de catalepsie (i). Les écrits des Arabes les mentionnent plus d'une fois (2). Au commencement du dix -septième siècle, Mercatus en saisit les caractères fondamentaux. C'est donc à tort , ainsi que l'a dit M. Alibert , que Morton s'attribue la gloire de les avoir observées le premier : c'est à tort aussi qu'il dit avoir, le premier, employé le quinquina dans leur traitement; en cela, il avait été devancé par Restaurand. Mais la science lui doit d'avoir fortement fixé l'attention sur ce point important, et d'avoir ainsi préparé les beaux travaux qui n'ont pas tardé à suivre les siens.
Torti décrit avec un talent admirable les fièvres pernicieuses connues de son temps; il en détermine de nouvelles espèces, et donne, sur leur thérapeutique, des préceptes qui, aujourd'hui encore, nous servent de règles. Il les divise en deux genres, dont le premier renferme celles qui sont caractérisées par un symptôme pernicieux prédominant} la cholérique ou dysentérique, I atrabilaire ou hémorrhagique , la cardialgique , la diaphorétique (fièvres colliquatives ) ,• la syncopale , ïalgide , la léthargique (fièvres coagulatives). Dans le second genre, il place toutes celles qui, s'accompagnant de phénomèmes variés , tirent leur caractère grave, non
(i) Sprengel , Histoire de la médecine, 1. 1 , p. 374 (2) U. Ibid.
plus de la prédominance de l'un d'eux , mais de leur tendance à la continuité. C'est la fièvre subcontinue (i).
Les recherches de Werlhof , de Lautter, de Cleghorn, de Medicus, de Comparetti , étendent successivement le cercle de nos connaissances sur cette matière. De nos jours cependant , MM. Alibert et Coutanceau trouvent encore à ajouter de nouvelles variétés à celles admises jusqu'alors, et, dans son Traité des fièvres pernicieuses intermittentes (2), M. Alibert décrit, i° la cholérique ou dysentérique ; i° l hépatique ou atrabilaire; 3° la cardialgique-, 4° fo diaphorétique ; 5° la syncopale ; 6° Talgide; 70 la soporeuse ; 8° la délirante; 90 la péîïpneumorique ou pleurétique; io° la rhumatismale-, 1 1° la néphrétique-, 12° ï épileptique; i3° la convulsive ; i4° la céphalalgique; i5° la dyspnéique ; 160 C hydrophobique ', 17e ïaphonique; 180 la catarrhale ; 190 Tictérique-, 200 T exanthématique.
Ce cadre me paraît trop vaste et comprendre des fièvres intermittentes dont la bénignité est évidente , telle X exanthématique, telle la rhumatismale. Je pense qu'on ne doit ranger parmi les fièvres pernicieuses que celles dont les accidens sont si graves , que la mort est imminente et même presque certaine, au troisième ou au quatrième accès pernicieux , lorsqu'on ne les arrête pas dans leur marche. En partant de cette donnée , on ne tardera pas à connaître que les phénomènes
(1) Therapeutica specialis ad febr. period. para. t. I, p. 374-
(2) Cinquième édition , Paris , 1820.
qui constituent les fièvres intermittentes pernicieuses , ne peuvent être rapportés qu'à la lésion ou de l'appareil cérébro-spinal , ou des organes abdominaux , ou des viscères contenus dans la cavité thoracique. C'est sur cette triple base que doit être fondée la classification de ces maladies, dont nous allons décrire les principales variétés pour nous éviter des répétitions souvent fastidieuses, dans les observations particulières.
I. Fièvres intermittentes pernicieuses qui se rattachent à la lésion de T appareil cérébro-spinal.
Ces fièvres sont , d'après les auteurs, la comateuse, la délirante , Talgide , la tétanique , Vèpileptique , Thydrophohique ? la cataleptique , la convulsive , la paralytique.
i° Fièvre comateuse. Son nom indique son caractère essentiel. Le coma varie depuis la simple stupeur jusqu'au carus le plus profond. Le pouls est plein , large , sans dureté, ordinairement un peu accéléré, quelquefois ralenti. La respiration est haute , bruyante , parfois stertoreuse , et plus rare que de coutume. Le malade est couché en supination 5 ses membres sont comme paralysés ; lorsque le coma n'est pas porté au summum, et qu'on pince la peau, ii pousse de petits cris plaintifs : il y a souvent trismus \ on parvient cependant ordinairement à surmonter ce resserrement des mâchoires à l'aide d'une cuillère , que l'on place entre les arcades dentaires, et qui devient alors un moyen précieux pour ingérer des liquides 5 car c'est un fait bien remarquable,
dans cette variété , que la difficulté de la déglutition , même lorsque le coma est à peu près entièrement dissipé : les boissons sont rejetées , tantôt comme par un mouvement convulsif du voile du palais et du pharynx, tantôt par une expuition tranquille et prolongée. Dans quelques cas, assez rares, au lieu de la résolution ordinaire des membres , on observe des mouvemens épilepti formes 5 quelquefois aussi il y a de l'écume à la bouche , et des grincemens de dents vraiment effrayans par la rapidité avec laquelle ils sont exécutés , et le bruit dont ils s'accompagnent.
C'est dans le second temps des accès que s'établit le coma, sans que rien souvent, dans le premier, l'ait annoncé. Si quelque chose pouvait le faire prévoir, ce serait la lenteur de la parole pendant les apyrexies précédentes. Mais c'est là un indice souvent trompeur, et de l'absence de ce signe . il ne faudrait pas conclure à la non possibilité d'un accès comateux. Tantôt une fièvre intermittente est comateuse dès le premier jour 5 tantôt elle le devient tout-à-coup après des accès qui, jusque là, n'avaient pas influencé le cerveau davantage que dans les fièvres simples. Quelquefois le coma arrive au plus haut degré, presque sans transition et comme d'un seul bond; d'autres fois , au contraire, et c'est le plus souvent , l'œil peut suivre , pour ainsi dire , les progrès de son développement. On voit , dans ce dernier cas , le faciès du malade prendre cet air de stupeur propre aux affections comateuses et qui est si frappant ici ; ses réponses deviennent lentes , inachevées; ses paupières s'appesantissent et se ferment : j'ai eu surtout occasion d'observer
toutes ces nuances chez les hommes qu on nous apportait des divers cantonnemens dans des accès pernicieux plus ou moins avancés. Dans certains cas, qui sont loin d'être rares , le coma succède au délire.
Après une durée qu il est impossible de déterminer , et qui varie suivant une foule de circonstances , si la mort n'arrive pas par la violence de la congestion cérébrale, la peau se couvre d'une sueur générale ; le malade exécute quelques mouvemens automatiques-, ses paupières se relèvent ; ses yeux restent fixes et largement ouverts ; il est long-temps encore étranger à ce qui se passe autour de lui \ c'est dans ce moment , bien plus encore qu'au début, qu'il a cet air étonné que, dans aucune affection , je n'ai vu aussi prononcé. Il reprend peu-à-peu , et comme en détail , l'usage de ses sens ; la vue, l'ouïe, la parole, reviennent successivement. Tout finit par rentrer dans l'ordre , et souvent après l'accès , surtout si l'on a pratiqué des déplétions sanguines , il ne reste même pas de céphalalgie.
Cette variété est peut-être la plus fréquente ; la plupart des observations rapportées par M. Bailly lui appartiennent ; c'est aussi celle que j'ai le plus souvent observée en Corse et en Afrique. Elle a reçu différentes dénominations , tirées , toutes aussi , des symptômes fondamentaux qu'elle présente ; ainsi , on l'a appelée soporeuse, léthargique , carotique , apoplectique ; je n'ai vu qu'un seul cas d'hémiplégie consécutive à une fièvre comateuse ; je dus faire réformer le malade qui était un soldat du train : il y eut probablement , chez ce sujet, âgé de vingt-cinq ans seulement, hémorrhagie et
rupture des fibres cérébrales , altérations que je n'ai jamais rencontrées dans les cadavres des individus qui avaient succombé à des accès comateux.
La fièvre pernicieuse comateuse peut s'accompagner de l'irritation des viscères de la poitrine ou de l'abdomen-, et l'on observe alors les symptômes qui sont propres aux affections de ces organes; mais ce sont des complications , ce sont des faits étrangers à la spécialité de la fièvre pernicieuse.
2° Fièvre délirante. Lorsque , pendant le second stade d'un accès, la céphalalgie augmente beaucoup d'intensité, on doit craindre l'apparition du délire, surtout si , dans les apyrexies précédentes, le mal de tête ne s'est pas dissipé entièrement. Le pouls est dur, accéléré -, la peau plus chaude , et plus sèche au toucher que dans la fièvre comateuse; les yeux brillans, la conjonctive injectée, la face rouge et animée : le malade crie, chante, fait des efforts pour s'enfuir : les carotides et les temporales battent avec force. Cet état d'exaltation dure ordinairement plusieurs heures ; il n'est pas rare alors de voir le coma succéder au délire; et, de la sorte , un accès présente en peu d'instans , sous le rapport symptomatologique , les phénomènes principaux des deux périodes de l'encéphalite aiguë. La mort survient souvent tout d'un coup, sans que le malade tombe dans le coma ; la vie est brisée d'un seul choc. Lorsqu'il s'opère une crise salutaire , la peau devient moite et sudorale ; le pouls perd de sa dureté, et le délire cesse peu à peu. L'accès terminé, il reste plus souvent de la céphalalgie que dans la forme comateuse. Cette variété
est aussi très-commune. Les sujets nerveux , irritables ,' en proie à des affections morales tristes, y sont très disposés ; on la voit très souvent aussi chez les hommes forts, à tempérament sanguin trés-prononcé , chez lesquels les réactions sont ordinairement fort intenses. Jamais je n'ai vu, dans le même accès, le délire succéder au coma , comme souvent j'ai vu celui-ci faire suite au premier; ce qui ne veut pas dire qu'un accès délirant ne puisse survenir après un accès comateux.
3° Fièvre algide. L'analyse des symptômes de la fièvre algide conduit à la ranger parmi celles qui ont leur siège dans le système nerveux. La fièvre algide n'est pas généralement, comme on le dit , la prolongation indéfinie du stade de froid; je l'ai vue rarement débuter de la sorte. Il y a même entre ces deux états, un contraste frappant : dans le premier stade des fièvres intermittentes, la sensation de froid est hors de toute proportion avec l'abaissement réel de la température de la peau, tandis que, dans la fièvre algide, le froid n'est pas perçu par le malade , alors que la peau est glacée. C'est ordinairement pendant la réaction que commencent à paraître les symptômes qui la caractérisent; souvent ils surviennent tout-à-coup au milieu d'une réaction qui paraissait franche. Au trouble de la circulation succède en peu d'instans, et presque sans transition, le ralentissement du pouls, qui devient bientôt très rare, fuit sous le doigt, et disparaît : l'abaissement de la température du corps va vite et suit la progression promptement décroissante de la circulation : les extrémités, la face, le torse, se refroidissent successivement ; l'abdomen seul conserve
encore quelque temps un peu de chaleur ; le contact de îa peau donne la sensation de froid que procure le marbre : la langue , quel que soit son aspect au début , devient plate , blanche , humide , froide ; il n'y a pas de soif, et lorsqu'on fait boire le malade , il arrive souvent qu'on provoque des vomissemens comme par régurgitation -, les lèvres sont décolorées ; l'haleine froide; la voix cassée ; les battemens du cœur rares, petits, incomplets, appréciables seulement par l'auscultation ; les facultés intellectuelles sont intactes, et le malade se complaît dans cet état de repos /surtout lorsqu'il succède à une fièvre violente ; sa physionomie est sans mobilité 5 l'impassibilité la plus grande est peinte sur son visage -, ses traits sont morts. Ce n'est que lorsque des vomissemens et des déjections cholériques se joignent à cet état algide , que les yeux s'enfoncent, deviennent vitreux , et s'entourent d'un cercle bleuâtre 5 ce n'est aussi que lorsque la respiration se fait par la bouche que la langue se dessèche, et se couvre, ainsi que les dents, de mucosités noirâtres. La marche de cette fièvre est très-insidieuse ; il n'est peut-être personne dont elle n'ait surpris îa vigilance : avant d'être familiarisé avec l'observation des ac~ cidens de cette nature , on prend souvent pour une très grande amélioration due aux déplétions sanguines , le calme qui succède aux accidens inflammatoires, et, plus d'une fois , dans de semblables circonstances, on n'a été détrompé que par la mort soudaine du malade,
Le faciès tranquille que présentent les hommes atteints de fièvres intermittentes algides , est un fait qui
a aussi vivement frappé M. Bailly (i) : « J'ai déjà indiqué , dit-il , que, dans les fièvres algides , les malades passaient , en quelque sorte , de la vie à la mort sans qu'on pût le prévoir, bien plus, sans qu'il fût possible de les supposer malades, soit entre les accès , soit pendant leur durée , au moins vers le commencement.... Le repos de la physionomie est alors un résultat passif. » Dans lesréflexions qui suivent sa trente-septième obs ervation, qui est un exemple de fièvre algide , il dit : « Chez ce dernier , surtout , la couleur de la face était naturelle ; son expression était celle du repos , de la tranquillité 5 seulement les muscles étaient un peu collés sur les os de la face , mais non à la manière des phtysiques ou de ceux qui succombent à des gastrites aiguës : c'est plutôt la maigreur d'un homme qui se porte bien , et qui se repose après une fatigue assez forte. Enfin, si l'on ne m'avait pas indiqué ce malade comme atteint de fièvre algide , je ne me serais pas arrêté pour l'observer, bien qu'il fut si voisin du terme de son existence : et quand l'accès fut venu, le faciès , sans devenir plus effrayant , se rapprocha de celui d'un homme que le sommeil va saisir. Rien n'était plus frappant que le contraste de ce faciès immobile avec l'expression articulée de la douleur qu'il disait ressentir dans l'abdomen. Il semblait que la torpeur dans laquelle il était plongé, avait détruit toutes les sympathies qui existent entre nos organes, et que son ventre souffrant, n'avait plus la force d'agir sur une phy-
(i) E.-M. Bailly , Ouvrage cité., p. bçfi et a35.
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sionomie avec laquelle il n'avait plus de correspondance. Qu'on s'imagine un homme d'une figure calme et tranquille , poussant de temps en temps de petits cris , et articulant quelques mots indiquant le sentiment d'une douleur assez vive, et on aura une idée de ce malade. » Toutes les fois qu'à une réaction plus ou moins forte, on verra succéder tout-à-coup un ralentissement du pouls, avec pâleur de la langue et décoloration des lèvres , on ne devra pas hésiter à diagnostiquer une fièvre algide. La temporisation ici donne la mort en quelques heures: dans quelques cas très-rares , j'ai cependant vu cet état algide se prolonger trois ou quatre jours. Le malade expire en conservant toutes ses facultés intellectuelles 5 il s'éteint comme par un arrêt de l'innervation. Lorsque la mort n'est pas le terme de cet état morbide si grave, le pouls se relève 5 la peau reprend sa chaleur naturelle j quelquefois alors la réaction détermine une irritation de l'encéphale ou des voies digestives 5 mais rarement elle est assez intense pour qu'on soit obligé de la combattre par des déplétions sanguines. L'algidité dissipée, le malade entre , pour ainsi dire , en pleine convalescence , comme après un accès comateux ou délirant. Je n'ai jamais vu les symptômes qui constituent la fièvre algide, procéder par accès : à peine m'ont-ils présenté quelquefois des rémissions appréciables , et encore je ne l'assurerais pas. Ils m'ont paru,une fois établis,marcher incessamment vers la mort, si on ne parvenait à les maîtriser. C'est un bien singulier fait pathologique que cet état algide , qui succède si brusquement à des symptômes d'une réaction plus ou moins forte , que cet état qui tue
en quelques heures, et qui, cependant, est loin d'être toujours rebelle aux secours de la médecine. Il a été pour moi le sujet de nombreuses recherches qui ne m'ont rien appris de satisfaisant. Je crois néanmoins qu'on doit le rapporter au trouble des grands centres nerveux, parce que la physiologie nous apprend que la circulation et la calorification sont dans une dépendance étroite de la moelle épinière , et que c'est évidemment par la perturbation de ces deux importantes fonctions, de la première surtout, que débute et que devient mortelle la fièvre algide. Nous verrons , plus tard , si l'anatomic pathologique jette quelque jour sur ce point si obscur.
On a dû être frappé des similitudes qui existent entre la fièvre algide et le choléra. L'arrêt de la circulation, le refroidissement général et non perçu par le malade , îa mort avec l'intégrité des facultés intellectuelles, voilà trois grands points par lesquels se touchent , j'allais dire se confondent, ces deux horribles affections. L'histoire de l'une me paraît devoir éclairer celle de l'autre. Abandonnée à elle-même, la fièvre algide n'est peut-être pas moins souvent mortelle que le choléra-, ce qui démontre, ce me semble , que l'on a exagéré l'influence de la perte des liquides sur le genre de mort dans ce dernier , et que l'on n'a pas fait, au contraire , une assez large part aux désordres du système nerveux.
Je borne à ces trois variétés ce que j'ai à dire sur les fièvres pernicieuses qui se rattachent exclusivement au centre cérébro-spinal. Elles constituent, à elles trois, l'immense majorité des fièvres pernicieuses; et si l'on exceptait quelques cas faciles à déterminer, tels que la rup-
lure d'un viscère, une apoplexie pulmonaire, etc.^ peutêtre arriverait-on à découvrir que c'est par un accès ou délirant, ou comateux, ou algide., que ia mort arrive toujours dans les fièvres intermittentes pernicieuses , et que c'est l'un de ces trois états qui constitue ce qu'il y a de pernicieux dans ces affections.
«. Localisées dans des organes si différens , dit M. Tourdes, dans son excellente dissertation inaugurale, les fièvres pernicieuses ont cependant toutes un air de famille , une physionomie commune. Cette unité dans des affections si multiples, provient de ce qu'un même tissu est toujours et partout affecté. Le nombre et la gravité des symptômes , leur disparition et leur retour rapides ., les transformations fréquentes des variétés, la réunion non moins ordinaire de plusieurs d'entre elles , le phénomène de la périodicité , Faction des causes morales, le résultat des autopsies cadavériques, ne sont-ce pas là des présomptions graves, je dirais presque des preuves qui placent dans le système nerveux le siège primitif et fondamental de la fièvre pernicieuse » (i),
II. Fièvres pernicieuses dont les symptômes caractéristiques et dénominateurs sont fournis par les organes de F abdomen.
Les fièvres pernicieuses de cette classe sont , pour les viscères de la digestion , la gastralgique ou cardial-
<i) Essai sur la fièvre pernicieuse. Strasbourg, i832.
que, la cholérique , Yictérique } Yhépatique, la splénique , la dysentérique, la péritonique ; pour l'appareil urina ire , la cystique et la néphrétique. Je pense que l'on devrait cesser de mettre ces deux dernières au nombre des fièvres pernicieuses 5 je doute qu'elles donnent jamais la mort. Examinons les principales de ces variétés.
i° En première ligne se présente la fièvre gastralgique , ainsi désignée à cause de la vive douleur dont l'estomac devient le siège. Cette douleur est atroce ; c'est un sentiment de brûlure , de déchirement , de torsion des membranes de l'estomac: la face est grippée, exprime l'anxiété la plus grande ; le malade se replie sur lui-même, et pousse des cris déchirans; il est tellement absorbé par la souffrance qu'il ne se plaint pas de la soif-, la langue est sèche , d'un rouge vif ', et très acérée. Lorsque les mucosités que contenait l'estomac au début de l'accès ont été rejetées, il n'y a plus que de vains efforts de vomissemens : la peau est chaude et sèche 5 le pouls vif, petit , dur. Comme les autres fièvres intermittentes , la fièvre gastralgique se termine par une crise sudorale qui est suivie d'une apyrexie plus ou moins parfaite. Je ne l'ai jamais vue se terminer par la mort 5 jamais non plus je ne l'ai vue accompagnée de ces syncopes si fréquentes et si graves , qui ont été signalées comme des phénomènes presque constans dans cette variété.
20 Fièvre cholérique. « Son début, dit M. Alibert (1),
(f) Ouvrage cité*
est caractérisé par des vomissemens bilieux ou des déjections de même nature, d'une couleur verte-poracée, qui se déclarent avec abondance.
« A ces vomissemens , à ces déjections viennent se joindre des anxiétés et des ardeurs de l'estomac ? une sueur visqueuse autour du front , le hoquet , une voix aiguë, comme glapissante , quelquefois rauque. La langue est sèche et aride , l'urine épaisse et rouge > la respiration anhéieuse et pénible. Les yeux sont caves, le pouls est petit et faible , les extrémités sont froides et livides ; on y observe d'ailleurs tous les phénomènes qui accompagnent le choléra-morbus. La pernicieuse intermittente diffère néanmoins de cette dernière affection , en ce que son symptôme prédominant a plus d'intensité encore , et que , pour me servir de la comparaison de Torti , ce symptôme suit le mouvement et les périodes de la fièvre , comme l'ombre suit le corps. »
3° La fièvre intermittente dysentérique est grave ; mais je crois qu'il y aurait un étrange abus de mots à la regarder comme pernicieuse. Quand elle se termine par la mort, c'est que la colite a passé à l'état chronique, ou bien qu'il est survenu un accès comateux , délirant , ou algide. Que l'on médite bien les observations de fièvre pernicieuse dysentérique rapportées par les auteurs , et l'on verra que cette proposition est exacte $ on reconnaîtra que l'influence des déjections alvines sur la léthalité de cette maladie est tout-à-fait secondaire. La fièvre pernicieuse dysentérique , dans laquelle il n'y aurait des selles que pendant la durée de l'accès, est un èire de raison-, pendant l'accès, les selles sont beaucoup
plus fréquentes qu'à tout autre moment de la journée , mais voilà tout. Tantôt la colite précède la fièvre intermittente , tantôt elle lui est postérieure; souvent on suspend les accès , et la colite persiste , double fait qui démontre l'indépendance qui peut exister entre ces deux maladies.
Je pense que les fièvres atrabilaire et hépatique des auteurs ne sont autre chose que la fièvre dysentérique. On conçoit cependant que le foie puisse, pendant les accès, devenir le siège d'une congestion assez violente pour qu'il se déchire , comme on en possède des exemples pour la rate : c'est pour ces cas seulement que l'on doit , ce me semble , réserver les noms de fièvres pernicieuses hépatique et splénique.
49 H est une autre variété de fièvre pernicieuse qui se rattache naturellement à la lésion du foie , c'est la fièvre ictérique. Le caractère saillant est la coloration en jaune serin de toute la peau : cette suffusion ictérique s'opère quelquefois en peu de secondes, et ne se dissipe souvent qu'après plusieurs semaines d'apyrexie. Elle est liée à des irritations gastro-duodéno-hépatiques ; et le degré de ces affections ne parait avoir aucune influence sur la fréquence de son apparition. C'est un épiphénomène qui annonce ordinairement une maladie grave.
III. Fièvres pernicieuses dont les symptômes caractéristiques sont fournis par le cœur et les poumons.
i° On a admis deux variétés de fièvres pernicieuses, dont les symptômes ont le cœur pourpoint de départ,
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la sjncopale et la carditique. La première est caractérisée par des défaillances, par des syncopes qui surviennent coup sur coup pendant la durée de Faccès , par l'altération des traits de la face, par la petitesse du pouls, Je n'ai vu qu'une seule fois cette variété.
Dans hjîèt>re carditique, dont je n'ai observé aucun exemple , les accès s'accompagnent, suivant M. Coutanceau , d'une vive douleur à la région précordiale , de palpitations tumultueuses , de faiblesse extrême du pouls , et de syncopes. On voit donc que, à part la douleur , ces deux variétés sont tout-à-fait identiques , et que les syncopes forment le caractère commun et essentiel des fièvres pernicieuses que l'on a rattachées à la lésion du cœur.
a0 Lorsque, pendant le cours d'un accès, les pou nions deviennent le siège d'une violente congestion, tantôt il y a hémorrhagie , c'est la fièvre hémoptoïque ; tantôt la plèvre est affectée, c'est la fièvre pleurétique -, tantôt enfin, et c'est le cas le plus commun, on observe les symptômes d'une pneumonie plus ou moins intense , c'est la fièvre pneumonique. La douleur thoracique , la gène de la respiration , l'expectoration sanguinolente , le râle crépitant, tels sont les signes par lesquels s'annonce cette maladie. Il est évident que, dans l'intermission , le poumon ne revient complètement à l'état normal que quand la congestion a été peu intense et de peu de durée ; car si le râle crépitant se fait entendre long-temps , l'altération anatomique qu'il révèle alors n'est plus de nature à se résoudre en peu dinstans \ il persiste donc à un degré plus ou moins
fort , ou ii est remplacé par une respiration bronchique bien manifeste 3 les congestions ne peuvent plus se dissiper dans l'intervalle des accès , l'irritation est fixée dans les tissus , la pneumonie est continue -, c'est une manière dont la mort peut arriver ; la mort peut arriver par une apoplexie pulmonaire ; elle peut arriver enfin par un accès délirant , algide ou comateux.
Ce qui précède suffit pour faire connaître les principales espèces des fièvres intermittentes pernicieuses -, à l'aide de cette description générale , il nous sera plus facile d'aborder l'étude des faits particuliers. Je pense qu'il reste démontré , d'après la seule analyse des symptômes, que les fièvres pernicieuses ne diffèrent des fièvres intermittentes ordinaires que par la violence des congestions, ainsi que nous l'avons avancé au commencement de cet article. Aussi sont-elles beaucoup plus fréquentes dans la saison des chaleurs, à cette époque, où, comme on sait , les irritations viscérales qui accompagnent les accès sont et beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus intenses.
On ne peut pas, du reste, établir les proportions dans lesquelles les fièvres pernicieuses se présentent relativement aux fièvres bénignes. Car, s'il est vrai que les accidens qui les caractérisent tiennent à l'intensité des congestions , ii est évident qu'un médecin qui attaquera celles-ci avec hardiesse , et préviendra en même temps le retour des accès, aura, avec le même nombre de malades, et dans les mêmes conditions , bien moins de fièvres pernicieuses qu'un médecin timide, temporisateur, ou qui ne connaîtra pas la marche de ces affections.
Il est impossible aussi de dire au début d'une fièvre intermittente > si elle sera ou non pernicieuse. Cependant, règle générale, on doit le redouter, toutes les fois que , dans les premiers accès , les réactions sont très fortes. Dans cent trente accès ou paroxysmes pernicieux, survenus postérieurement à l'entrée des malades à l'hôpital, et que je relève indistinctement parmi ceux que j'ai observés, les états morbides que présentaient les hommes à leur arrivée, ont été désignés sous les dénominations suivantes :
i° Nuances inflammatoires. Gastro-céphalites , trente : gastro-entérites , trois : gastro-colites , six : gastro-bronchite, un : iléo-colites folliculleuses (diarrhées), deux : encéphalites , dix : gastro-céphalites rémittentes, quatre: fièvres quotidien nés avec gastro-céphalite, quinze; idem , avec gastro-colite , un : idem , avec iléo-colite folliculeuse^ deux : idem, avec encéphalite, quatre: fièvres tierces avec gastro-céphalite , neuf: idem , avec iiéo-colite, deux ; idem, avec encéphalite, deux. — Total 91.
Nuances irritatives. Irritations gastro-céphaliques , neuf : irritations gastro-intestinales , deux : irritations encéphaliques, trois : fièvres quotidiennes simples, trois : idem, avec irritation gastro-céphalique, six : idem, avec irritation gastro-intestinale, trois : idem, avec irritation encéphalique , quatre : fièvres tierces avec irritation gastro-céphalique , trois : idem , avec irritation encéphalique, deux : idem, avec céphalalgie , un: idem, avec irritation gastro-intestinale , trois* — Total 39.
D'après les notes que j'ai prises dans le but de déter-
miner à quelle époque les accidens pernicieux paraissent dans le cours des fièvres intermittentes , il résulte que c'est du troisième au sixième accès pour les fièvres quotidiennes 5 du troisième au quatrième , pour les fièvres tierces , et pour les fièvres pseudo-continues, du quatrième au huitième jour, et principalement le quatrième et le cinquième. Voici un tableau que j'ai dressé à cet effet, sur l'observation de cent quarante-quatre cas pris au hasard :
Nombre des jours d'invasion.
Fièvres quotidiennes.
Fièvres tierces.
Fièvres pseudo- continues.
Total.
Totaux.
De même que dans les fièvres continues graves , on voit, dans les fièvres intermittentes pernicieuses, survenir des pétéchies, des parotidites, des escharres gan-
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gré neuses au sacrum et dans d'autres parties du corps. Le gonflement des parotides se remarque plus souvent dans les fièvres comateuses que dans les autres variétés, plus souvent aussi dans les rémittentes et les pseudocontinues, que dans les intermittentes à type franc. Ces accidens , du reste, sont très rares lorsqu'il n'y a eu qu'un accès pernicieux , lorsque surtout on ne laisse pas les affections pseudo-continues passer à l'état typhoïde.
Je terminerai ces généralités sur les fièvres intermittentes, en disant quelques mots des affections que les auteurs ont appelées fièvres anomales, et qu'ils ont divisées en quatre genres.
Le premier genre renferme les fièvres intermittentes dont les accès sont incomplets , c'est-à-dire , celles dans lesquelles il manque un ou deux stades.
Dans le second genre , on a placé celles dans lesquelles les stades sont intervertis ou confondus.
On a mis dans le troisième genre les fièvres partielles ou locales, c'est-à-dire celles dont les phénomènes se passent sur un organe , sur un membre , sur une partie quelconque du corps, sur un pied, une jambe , sur la moitié de la tète.
Le quatrième genre, enfin, comprend les fièvres dites larvées ou masquées , dans lesquelles il n'y a ni frisson , ni chaleur , ni sueur, et qui consistent uniquement dans l'apparition périodique d'un symptôme plus ou moins grave* « Ce symptôme, dit M. Bonnet (i),
(i) Ouvrage cité, p> i52.
consiste tantôt dans des douleurs violentes ayant leur siège, soit dans les articulations ou dans les muscles, soit dans les nerfs des membres ou des organes des sens, soit dans la substance cérébrale elle-même, soit dans l'un des viscères abdominaux ou thoraciques 5 tantôt dans des vertiges , le délire , la chorée , des convulsions , l'insomnie , un sommeil comateux , le caucbemar , l'aphonie , une grande loquacité ; tantôt enfin dans un phénomène tel que la soif, la toux, la dyspnée, l'éternuement , le hoquet , les palpitations , le vomissement, les hémorhagies diverses ; la salivation , le diabètes, une rétention d'urine, l'ictère, etc. »
En parlant des accès en général, j'ai déjà eu occasion de dire qu'il paraissait impossible d'admettre les fièvres à stades renversés : et celles dont les accès sont incomplets ne me semblent pas assez différer des fièvres intermittentes ordinaires, pour en être séparées. Quant aux fièvres anomales des troisième et quatrième genres, je crois que l'on ne saurait considérer comme telles celles de ces affections dans lesquelles il n'y a ni sécheresse , ni chaleur de la peau , ni soif, ni accélération du cours du sang , dans lesquelles , pour tout dire , en un mot , il n'y a pas de fièvre. Cependant, on pourrait peut-être faire une exception pour ces névralgies périodiques qui s'accompagnent d'une réaction circonscrite dans la partie malade ; car elles sont en petit ce que les fièvres intermittentes sont en grand.