‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 73 sur 94 · OBSERVATION LXI · texte numérisé non relu

OBSERVATION LXI

Fièvre pseudo-continue avec gastro-céphalite.

Francisco, Maltais, âgé de vingt ans environ, n'ayant jamais été malade, fut apporté à l'hôpital de Bone, le 1 1 décembre i834, ^e huitième jour d'une gastro-céphalite aiguë, qui n'avait pas encore été traitée. Il avait la langue couverte de mucosités noirâtres, comme rôtie, les dents enduites de fuliginosités , Pabdomen douloureux à la pression, une soif ardente, l'intelligence voilée, la peau chaude , le pouls raide et fréquent. Je fis inscrire cette affection, au cahier de visite , sous le nom de gastro-céphalite adynamique. Etait-ce une fièvre pseudo -continue devenant typhoïde, était-ce une fièvre adviiamique ordinaire ? Rien dans l'état du malade, rien dans les renseignemens que nous avions sur les antécédens, ne pou-

vait éclairer notre diagnostic. (Diète, limonade , vingtquatre grains de sulfate de quinine à prendre de suite , en une fois $ soixante sangsues sur l'abdomen.)

12 matin , il y a une rémission vraiment extraordinaire. La langue et les mucosités qui la recouvrent sont humectées ; les dents sont moins encroûtées -, l'épigastre n'est plus douloureux à la pression ; le pouls s'est assoupli; le malade répond juste et de suite à nos questions; la soif est toujours très vive. (Diète, limonade , vingt-quatre grains de sulfate de quinine.) Le mieux fait des progrès rapides.

lô matin , apyrexie ; plus de soif; langue épanouie, humectée. (Diète, limonade.) Le 20, cet homme mangeait les trois quarts de la portion ; il sortit quelques jours après, parfaitement rétabli.

Je croyais ce malade perdu lorsqu'il entra à l'hôpital, et cependant, en moins de deux jours, tous les phénomènes inquiétans qu'il présentait avaient disparu. Qu'une gastro-céphalite ordinaire s'accompagne des accidens graves que nous avons notés ici à l'arrivée du malade, aura-t-elle une solution aussi prompte, et , dans tous les cas, ne sera-t-elle pas exaspérée par le traitement que nous avons employé ? Concluons de ce fait que les fébrifuges ont encore une action puissante dans les affections pseudo-continues passées à l'état typhoïde, et que la thérapeutique, propre aux fièvres périodiques, y ost encore indiquée.

des Fièvres intermittentes. 391

Je pourrais multiplier à l'infini ces citations , et rapporter une foule d'observations analogues à celles que je viens d'exposer. Mais ces exemples se ressemblent tellement que , en produire un plus grand nombre , ce serait tomber dans des redites tout-à- fait inutiles.

Voici quelles sont les bases de la médication employée à Àîger , dans le traitement d'affections analogues : u En beaucoup de cas , nous avons dû recourir aux fébrifuges à la première lueur d'intermittence, ne reconnaissant comme préparations convenables, queceiîesqui peuvent le plus sûrement rendre cette intermittence complète , en éteignant les phlegmasies persistantes, susceptibles de s'y opposer.

» Plus cette intermittence était prononcée , et plus aussi nous étions assurés , durant nos épidémies , de réussir dès la première ou la seconde administration du sulfate de quinine , même à une assez faible dose , en le donnant, comme au moment le plus favorable , trois beures avant l'accès , avec 4e soin de laisser libre celle qui précède immédiatement son retour

;> Notre embarras devenait plus grand lorsqu il n'y avait que rémittence ou subintrance. A l'imitation du plus grand nombre des praticiens , suivant , en particulier, l'exemple de Torti , c'est au déclin du paroxysme, qui peut ne laisser qu'un intervalle très court, et détruire bientôt toute ressource en se renouvelant, que nous nous décidions à le prescrire, ne nous laissant arrêter par aucune préoccupation, et sachant bien que la perte d'un seul moment précieux peut être alors plus funeste que les inflammations que l'on a raison de redouter : ces m-

flammations, d'ailleurs, cèdent presque toujours, comme par enchantement , alors même qu'on ne mesure plus les doses des fébrifuges que d'après l'imminence des dangers que signale la violence de la prostration.

» En résumé , administrer le sulfate de quinine aussitôt que la marche de la maladie et sa nature en indiquaient la nécessité , et proportionner ses doses à la violence des symptômes qui menaçaient la vie , telles sont les deux règles fondamentales qui nous ont dirigés dans notre pratique , au milieu des épidémies plus ou moins violentes dont nous avons été ici depuis plusieurs années les témoins (i). »

A Alger on ramène assez ordinairement les affections pseudo-continues à la rémittence ou à l'intermittence par les saignées , et alors on applique à coup sûr le traitement que réclame la nature de ces maladies ainsi mise à nu. Mais dans des localités plus voisines des marais, et sous un ciel plus chaud , ces affections ne passent plus que rarement à la rémittence § elles deviennent généralement typhoïdes ou promptement pernicieuses , sans révéler autrement que par la rapidité de leur marche , leur affinité avec les fièvres intermittentes proprement dites. C'est ainsi que, d'après ces indices, nous dûmes, en i834, à Bone, envisager de la sorte toutes les gastroentérites et gaslro-céphalites , qui, en i832 et i833,

(i) Rapport sur les maladies qui ont régné épidémiquement à Alger de i832 à i833, par MM. Antonini et Monard frères. Recueil de mémoires de médecine, chirurgie et pharmacie militaires, t. XXXV, p. 46.

avaient été considérées commes des maladies continues, et donner le sulfate de quinine à très haute dose , dans tousles cas, sans attendre jamais, pour le faire, des signes de rémittence. Dans cette dernière manière de faire., il y a, je le sens, quelque chose de si extraordinaire et de si opposé à nos théories médicales, que nous avons besoin de toute l'autorité des faits pour en concevoir l'utilité. Mais c'est par elle que la moyenne, qui avait été à Bone, en i832, de i mort sur sept sortans, et, en i833, de i sur trois et demi, fut portée à i sur 20, du ierjanvier i834 au 16 mars i835 : c'est par elle que , pendant le même laps de temps, on a eu, avec 856 malades de plus que pendant les deux années précédentes réunies, 14^7 morts en moins ; c'est parce que je l'ai employée plus tôt que, dans mon service , la mortalité n'a été que de 1 sur 27 : c'est par elle enfin que, depuis i834 ; on obtient les mêmes résultats (1).

J'ai déjà tenté ailleurs d'expliquer l'heureuse application du sulfate de quinine dans le traitement des fièvres intermittentes , malgré les signes de gastro-entérite. Ce n'est pas que je pense que ce médicament agisse autrement ici que lorsqu'on le donne pendant une apyrexie franche. Dans l'un et l'autre cas, par un mode d'action qui est le même, il empêche le renouvellement des congestions viscérales liées aux accès. Ce n'est pas par une

(1) Voyez à ce sujet mes Recherches sur les fièvres intermittentes du nord de l'Afrique. En i852, on a eu 3,i32 sortans et 449 morts ; en 1 833, 5,299 sortans et 1 526 morts ; du ier janvier 1 834 au 16 mars i835, 11,181 sortans et 538 morts.

influence directe, antiphlogistique, dépressive, qu'il empêche les irritations de se fixer pour donner lieu , plus tard , aux symptômes qui constituent les fièvres typhoïdes. En prévenant les accès, il s'oppose à ce que ces irritations se renouvellent ou s'exaspèrent périodiquement. Mais je ne crois pas à son action antiphlogistique. Je pense, au contraire, que, bien que ses propriétés stimulantes soient infiniment plus faibles qu'on ne l'a écrit, il doit être rangé parmi les toniques, parmi les irritans même, si l'on veut ; et c'est précisément à cause de cette opinion où je suis sur la nature de cet agent, que je cherche à expliquer pourquoi on peut l'administrer, dans les fièvres intermittentes, malgré les signes les plus incontestables de gastro-entérite. Me fondant sur la marche de ces symptômes de gastrite, sur la promptitude de leur disparition , m'appuyant surtout sur l'anatomie pathologique, je pense qu'ils ne révèlent, le plus souvent, qu'une congestion irritalive de la membrane muqueuse gastro-intestinale, et que c'est à cela que cette membrane doit de pouvoir supporter le sulfate de quinine ; ce qui ne serait, pas , si son irritation était plus prononcée , si son altération anatomique était l'altération des gastroentérites aiguës.

Il est possible que , contradictoirement à notre thérapeutique, on cite des observations de fièvres rémittentes et subcontinues , où le sulfate cle quinine , bien que donné à des doses peu élevées , dira- t-on , a cependant aggravé ies accidens. A cela je répondrai que ces faits ont été mal interprètes. Administré à une trop petite quantité, ce médicament n'aura pas suffi pour prévenir

les paroxysmes. En vertu de cette loi qui veut que , en se succédant , les paroxysmes soient de plus en plus intenses , et tendent, de plus en plus, à simuler une affection continue , les accidens auront empiré -, et Ton aura attribué cette exaspération à l'emploi du sulfate de quinine, tandis que, par un usage mieux entendu et plus hardi de ce médicament, on eût probablement suspendu leur marche, ou, tout au moins, prévenu leur exaspération.

D'après ce que nous venons de dire sur le traitement des fièvres intermittentes, dans les pays marécageux , il résulte que l'on doit agir toujours dans la prévision que les accès les plus simples peuvent être suivis d'accès pernicieux , et que dès lors il faut toujours attaquer ces affections par des moyens énergiques : il résulte aussi que les affections continues des mêmes localités exigent généralement le même traitement, et que c'est là la seule manière de prévenir leur passage à l'état typhoïde , ou le développement des paroxysmes- pernicieux. Mais lorsque , malgré l'activité de la médication , on n'a pas pu prévenir l'explosion de ces accès et de ces paroxysmes pernicieux , quelle est la marche à suivre ? Nous avons déjà cité un grand nombre d'exemples du traitement auquel nous avons recours dans ces circonstances; en voici encore quelques-uns.

OBSERVATION LXÏI.

Fièvre quotidienne, pernicieuse, comateuse.

Soubrevisse, âgé de vingt-trois ans, fat apporté à l'hôpital dans un état comateux le 6 juillet i834; d'après ce qu'il nous raconta plus tard, il était au cinquième accès d'une fièvre quotidienne. En lui parlant très haut , on parvenait à fixer son attention ; il comprenait quelques questions, mais il ne pouvait articuler aucune parole; il avait cet air étonné que l'on rencontre toujours au commencement et à la fin des accès comateux : la langue était d'un rouge vif à la pointe et sur les bords , la peau chaude, le pouls dur et accéléré. (Diète, limonade, saignée du bras, de quinze onces, quarante sangsues à Tépigastre.)

7 matin, le malade a recouvré toute son intelligence ; il n'a pas de céphalalgie; la langue est humide et épanouie ; il y a de la soif. ( Diète , limonade , quarante grains de sulfate de quinine, àprendre de suite.) Point d'accès dans la journée.

8 matin, apyrexie parfaite. (Diète, limonade, vingtquatre grains de sulfate de quinine.) Plus de sulfate de quinine. Convalescence rapide. Guérison.

Ce cas est, dans l'espèce, un des plus simples que Ton puisse rencontrer. La marche des accidens s'y fait franchement , et l'influence du traitement n'est pas moins

facile à saisir. On trouve dans cette observation l'application des règles que nous avons posées pour les fièvres bénignes et dans l'ordre que nous leur avons assigné. On combat d'abord les irritationsviscé raies; puis, cellesci dissipées , on cherche à prévenir leur retour. Mais des faits nombreux démontrent que très souvent , au lieu de l'amélioration obtenue ici par les saignées , les accidens ne font qu'empirer ; ou bien que, changeant leurs cours , les accès reviennent tantôt beaucoup plus tôt que de coutume, tantôt sous un autre type. Pour prévenir les funestes conséquences de cette marche désordonnée , le raisonnement porte à donner le sulfate de quinine immédiatement après les saignées, et à le prescrire à des doses d'autant plus élevées que les accidens sont plus formidables. Sur ce dernier point, il n'y a pas de données fixes à établir. Le fait suivant servira à faire connaître quel était, dans les derniers mois de notre séjour en Afrique , le traitement que nous opposions aux fièvres pernicieuses les plus graves.

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