DYSENTERIE
On observe quelquefois chez les paludiques des troubles visuels qui Se rattachent à des lésions du fond de l'œil, dont M. le D* Poncet a donné une très bonne description, L'ophthalmoscope révèle une névrite optique et une teinte grisâtre de la zone moyenne du nerf optique, il existe de l'œdème péripapillaire et des hémorrhagies rétiniennes. Sur des coupes histologiques de l'œil on constate ce qui suit: les vaisseaux de la choroïde et de la rétine renferment un très grand nombre d'éléments pigmentés et l'obstruction d’un certain nombre de capillaires par ces élémentsexplique la fréquence des hémorrha-
gies rétiniennes; la présence de ces éléments dans les vaisseaux
du nerf optique est aussi la cause de la teinte grisâtre de la papille. «Les amauroses sine materia liées aux fièvres intermittentes dans lesquelles l'ophthalmoscope n'avait pas trouvé de lésions, doivent être rangées, écrit Poncet,dans les rétino-choroïdites palustres avec embolies des leucocytes mélaniques dans les capillaires. » (Soctété de biologie, 27 juillet 1878, et Progrès médical, 1878, p. 98.)
Il nous reste à étudier maintenant les relations qui existent entre le paludisme et quelques maladies générales: dysenterie, fièvre typhoïde, variole, tuberculose, diabète, scorbut. Les états morbides compiexes qui résultent de la complication du paludisme par la dysenterie et la fièvre typhoïde, ont donné lieu à de nombreuses discussions et méritent surtout de nous arrêter.
PALUDISME ET DYSENTERIE. — La dysenterie est en général très commune dans les pays chauds, où le paludisme règne avec intensité:aussiarrive-t-il fréquemment quedes malades atteints de fièvre intermittente prennent la dysenterie, ou inversement que
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des malades qui ont eu ouont encore la dysenterie, sont atteints de paludisme. La coïncidence fréquente de la dysenterie et de la fièvre palustre dans les mêmes localités et souvent chez les mêmes individus, permet de comprendre comment quelques observateurs ont été amenés à regarder la dysenterie comme une manifestation du paludisme et à décrire une dysenterie palustre, une dysenterie intermittente et une fièvre pernicieuse dysentérique. |
Les auteurs les plus compétents sont d'accord pour nier l'existence de la dysenterie intermittente et de la fièvre pernicieuse dysentérique. « La fièvre pernicieuse dysentérique, dans laquelle il n’y aurait des selles que pendant la durée des accès, est, dit Maillot, un être de raison; pendant l'accès, les selles sont beaucoup plus fréquentes qu'à tout autre moment de la journée, mais voilà tout. Tantôt la colite précède la fièvre intermittente, tantôt elle lui est postérieure ; souvent on suspend les accès et la colite persiste, double fait qui démontre l'indépendance qui peut exister entre les deux maladies. » (Traité des fièores intermittentes, p. 39.)
Si la dysenterie et le paludisme se compliquent souvent, plus souvent encore les deux maladies évoluent séparément, Le sulfate de quinine, qui est le spécifique du paludisme, n’a pas d'action sur la dysenterie ; de même l'ipéca et les purgatifs n’en ont aucune sur la fièvre palustre. L’anatomie pathologique démontre aussi que le paludisme et la dysenterie sont deux maladies bien distinctes, ayant l’une et l’autre des lésions anatomiques très caractéristiques et sans rapports entre elles.
L'examen du sang des dysentériques ne révèle jamais l’existence des microbes du paludisme, ni celle des leucocytes mélanifères; à l’autopsie on constate des lésions profondes du
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DYSENTERIE 365 gros intestin qui font absolument défaut dans le paludisme : la rate n'est pas augmentée de volume, on ne trouve d'éléments pigmentés ni dans la rate, ni dans les autres organes, Seuls les sujets qui ont êté atteints successivement de fièvre palustre et de dysenterie présentent à la fois l'allération du sang propre au paludisme, et l'inflammation du gros intestin qui caractérise la dysenterie.
Bien que la dysenterie etle paludisme soient deux entités morbides absolument distinctes, dont l'étiologie, les symptômes, les lésions anatomiques et le traitement sont tout à fait différents, il n’en est pas moins intéressant d'étudier l'influence que ces deux maladies peuvent exercer l’une sur l'autre.
Ilest incontestable que chacune de ces maladies en affaiblissant l'organisme, constitue une cause prédisposante pour l'autre ; les individus anémiés et affaiblis par la fièvre intermittente prennent facilement la dysenterie, de même les convalescents de dysenterie sont très sujets au paludisme. Les deux maladies, loin de s'exclure, s'appellent, pour ainsi dire.
Lorsque le paludisme et la dysenterie coexistent chez un même individu, ces deux maladies réagissent l’une sur l’autre et s'aggravent réciproquement ; lorsqu'un convalescent de dysenterie a une atteinte de fièvre intermittente, on observe souvent que la dysenterie passe de nouveau à l'état aigu.
Pendant les paroxysmes fébriles, la dysenterie s'aggrave, les selles deviennent plus fréquentes, les coliques sont plus vives, la prostration augmente (observation XLVIHD) ; quelquetois même sous l'influence de la dysenterie, les accès de fièvre prennent le caractère pernicieux. ÿ ;
Au mois de septembre 1878 je recevais dans mon service, à l'hôpital militaire de Bone, un L “0 qui se disait atteint de
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dysenterie depuis dix-huit jours ; le malade accusait aussi quelques accès de fièvre antérieure ; il était très affaibli, très anémié, pas de fièvre du reste. J'instituai le traitement de la dysenterie par les purgatifs salins; mais le malade,qui était très
indocile et qui faisait sans cesse des imprudences, continua à
s’affaiblir; quinze jours après l'entrée à l'hôpital, la fièvre reparaîr, le malade eut deux accès qui ne S’annonçaient pas comme des accès pernicieux et qui furent traités immédiatement par le sulfate de quinine à haute dose; néanmoins la mort se produisit dans le collapsus, à la fin du deuxième accès. L’autopsie révéla les lésions caractéristiques de la dysenterie et celles du paludisme aigu. Il me paraît évident que dans ce cas la perniciosité de la fièvre s'explique par l’état de prostration dans lequel la dysenterie avait jeté le malade.
Dans un autre cas, chez un militaire entré à l'hôpital de Constantine au mois d'octobre 1879 pour dysenterie aiguë et atteint d’une rechute de fièvre intermittente au cours de la dysenterie , j'ai observé des accidents cholériformes très graves : extrémités froides, couvertes d’une sueur visqueuse, pouls filiforme, selles dysentériques très fréquentes, vomissements bilieux ; les trails étaient tirés, les veux excavés, enfoncés dans les orbites, les lèvres cyanosées. Ces accidents s’amendèrent sous l'influence du sulfate de quinine, mais la dysenterie persista et ne céda qu'aux purgatifs salins et au calomel.
PALUDISME ET FIÈVRE TYPHOÏDE. — Les différentes théories qui ont été émises sur les relations du paludisme et de la fièvre
typhoïde peuvent se résumer dans les trois propositions sui-
vantes :
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1° Il existe un véritable antagonisme entre le paludisme et la fièvre typhoïde ; les localités palustres se distinguent par la rareté de la fièvre typhoïde, et les paludiques jouissent d'une véritable immunité pour la fièvre typhoïde ; c’est la théorie de Boudin.
2° Entre le groupe des fièvres typhoïdes et celui des fièvrés palustres, on doit admettre l'existence d’un groupe de fièvres hybrides en quelque sorte, dépendant à la fois du paludisme et de la fièvre typhoïde et pour lequel les auteurs anglais ont proposé la dénomination de éypho-malarial fever. M. le professeur L. Colin (1) s'est fait en France le défenseur de cette théorie, d'après laquelle une fièvre née sous l'influence du paludisme pourrait se l'ansformer, par auto-infection de l'organisme malade, en fièvre typhoïde.
Le paludisme et la fièvre typhoïde sont des entités morbides parfaitement distinctes au point de vue de l’étiologie, de l'anatomie pathologique et du traitement qu'elles réclament etne présentant que des ressemblances cliniques très superficielles ; il n'existe, du reste, aucun antagonisme entre ces deux maladies, qui règnent souvent dans les mêmes Iocalités et qui ne confèrent aucune immunité l’une pour l’autre.
La théorie de l’antagonisme du paludisme et de la fièvre
typhoïde (2) ne compte plus, je pense, aucun partisan ; les faits
qui la condamnent sont si nombreux, d’une observation si
. (1) L. Colin, Trailé des fièvres intermitlentes, p. 270-287. — Du même,
De la fièvre typhoïde palustre, in Arch. gén. de méd., mars et avril 1878. — Du même, Trailé des maladies épidémiques,1879, p. 806. |
(2) Voyez à ce sujet: Boudin, Traité des fièvres intermillentes, Paris, 1842. — Du même, Essai de géographie médicale, Paris, 1843. — Paul, De l’antagonisme en pathologie et en thérapeutique. Thèse d’agrég., Paris, 1866. — L. Laveran. Art. Antagonisme in Diclionn. Encyclop. des sc. médicales.
facile et si journalière, qu’il faudrait un degré d’obstination bien extraordinaire pour admettre encore les lois formulées par Boudin, lois qui, du reste, ont rencontré de tout temps une vive opposition. :
Dès 1840, mon père constatait que la fièvre typhoïde se rencontrait en Algérie à côté des fièvres palustres ; dans un relevé des maladies observées par lui à Alger, d'avril à octobre 1840, il note quarante-huit cas de fièvre typhoïde. « À mon arrivée en Algérie, écrit mon père, j'étais tellement prévenu par certaines lectures, que je ne croyais rencontrer qu’une seule affection à formes variées et que je ne songeais qu’à employer un seul médicament, le sulfate de quinine. J'eus lieu bientôt de m'apercevoir de mon erreur en rencontrant la fièvre typhoïde identique à celle que j'avais vue à Paris. » (L. Laveran, Documents pour servir à l'histoire des maladies du nord de l'Afrique. Recueil de mém. de méd. militaire, 1" série, DT p.01.)
Tous les médecins militaires qui ont observé en Algérie, ont pu constater l'exactitude de l'observation faite par mon père, tous ont pu voir la fièvre typhoïde sévir sur nos troupes de concert avec les fièvres palustres. La fièvre typhoïde est endémique dans les grands centres de population de l'Algérie comme dans ceux de France, elle donne lieu fréquemment à des épidémies de garnisons en Algérie comme en France. Les symptômes, la marche, les lésions anatomiques de la fièvre typhoïde en Algérie sont identiques aux symptômes, à la marche et aux lésions anatomiques de la fièvre typhoïde qu’on observe à Paris par exemple; la fièvre typhoïde algérienne présente seulement pendant la période des grandes chaleurs une gravité plus grande que la fièvre typhoïde des régions tempérées.
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Pendant les années 1880, 1881 et 1889, j'ai traité dans le service dont j'étais chargé à l'hôpital militaire de Constantine deux cent quatre-vingt-treize cas de fièvre typhoiïde, qui ont fourni trente décès, soit à peu près dix décès sur cent cas. C'est en 1881, pendant la guerre de Tunisie, que la fièvre typhoïde a régné avec Le plus d'intensité (1).
Le tableau suivant donne la répartition des cas de fièvre typhoïde observés à Constantine dans mon service de 1889 à 1882, par année et par mois; en comparant ce tableau à celui qui a été fourni précédemment (voir page 234) et qui indique la fréquence des fièvres intermittentes et des continues palustres pendant la même période, on voit que c’est pendant les mois de juillet, août et septembre que les fièvres palustres, comme les fièvres typhoïdes, ont régné avec la plus grande intensité, mais que l'influence saisonnière est moins constante sur la fièvre typhoïde que sur les fièvres palustres et principalement sur les continues palustres; ces dernières fièvres disparaissent complètement pendant plusieurs mois d'hiver, tandis que la fièvre typhoïde persiste et règne même quelquefois avec une certaine intensité pendant les mois les plus froids, alors qu'on n'observe plus aucun cas de fièvre palustre de première invasion (janvier et février 1880, novembre 1882).
(4) Voyez au sujet de la fiêvre typhoïde en Algérie : Netter, Note sur la F. typh. en gris: Rec. mém. méd. milit. 1855. — Masse, même recueil, 4866. — V. Frison, méme recueil, 4867. — Arnould et Kelsch, méme recueil, 14868. — E. Alix, Observations médicales en Algérie. Paris, 1869.
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LAVENAN, FIÈVRES PALUSTRES,
FIÈVRE TYPHOIDÉ