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CHAPITRE I

DES LUXATIONS TRAUMATIQUES.

Les luxations traumatiques, plus fréquentes que toutes les autres, sont néanmoins des lésions assez rares. Sur 1,515 malades traités en 1828 dans le service de Dupuyf ren, il n’était entré que 12 luxations, 1 sur 126-, et sur environ 3,900 malades reçus chaque année, de 1818 à 1820, dans les salles de chirurgie de ITIôtel-Bieu de Lyon, M. Janson comptait seulement .20 luxations, proportion encore moindre 1 . Cela dépend beaucoup d’ailleurs de la position de l’hôpital et du genre des atfeeüoris qui y dominent; à l’hôpital Saint-Louis, où les lésions traumatiques abondent, j’ai reçu dans mes salles, en 1849, 619 malades, parmi lesquels j’ai trouvé 24 luxations, ou 1 sur 26.

On a recherché quelle était la. proportion des luxations aux fractures. Aux époques précitées, il était entré dans le service deDupuytren 93 fractures, et 135 à l’Hôtel-Dieu de Lyon; ce qui faisait une luxation pour 7 à 8 fractures. M. Morris, à l’hôpital de Pennsylvanie, a trouvé, en dix années, 94 luxations pour 959 fractures, environ un dixième ; et moi-même, en faisant le relevé de 11 années à l’Hôtel-Bieu. de Paris, j’ai pu mettre en regard 2,3%9 fractures, et 377 luxations, cette

1 Fournier, Thèse ïmuc/., Paris, 1825; — Jaasop, Com'pte-midU ùe sa praligîoi picole, etc., Lyon, t$22.

fois presque un sixième Mais ces sortes de relevés, dans des services étrangers, offrant toujours quelque incertitude, j’ai fait le même travail dans mon propre service, à l’hôpital Saint- Louis ; dans un espace de sept années consécutives, du 1er août 18-15 au 1er août 1852, j’ai reçu dans mes salles 1054 fractures, 1 14 luxations, ce qui donne à très-peu près, comme les chiffres de Norris, la proportion d’un dixième.

Abordons maintenant l’étiologie générale.

ART. I. - ÉTIOLOGIE.

§ î. — Prédispositions générales.

Ici se rangent les influences des âges, des sexes, des saisons ; les prédispositions générales des diverses articulations ; et enfin celles qu’on a attribuées à certaines constitutions.

1° Influence des âges— J.-L. Petit, le premier qui ait touché à cette question, regardait les luxations comme plus faciles chez les jeunes gens qu’à un âge plus avancé. A. Cooper ensuite a professé que les vieillards y sont moins exposés que les adultes, et qu’elles sont aussi très-rares chez les enfants. Cette dernière assertion est vraie, mais tout le reste est singulièrement inexact. On pourra en juger par le tableau suivant, dans lequel j’ai rangé selon les âges, d’abord une masse de 529 iuxations’accusées en 16 années par les registres de l’Hôtel-Dieu ; puis une antre série de 1 14 iuxationsfobser-, ées dans mon service à l’hôpital Saint-Louis.

0 Age, Hôtel-Dieu. St.-Louis.

) De 2 à 5 ans I »

Uf T5T

1 Maigaigne, Etudes statistiq. sur les luxations (. Annales de la chirurai Paris, 1841, !, HI, p. 149). J

PRÉDISPOSITIONS GÉNÉRALES

Ori voit? donc que les luxations sont fort rares dans le première enfance, augmentent peu à peu jusqu’à l’âge de 15 an: prennent alors un développement subit, qui va en croissant jusqu’à l’âge de ôdpnsâMais alors, au lieu de décroître, ainsi que le pensait A. Cooper, pendant quinze années îa proportion continue à suivre une marche ascendante, en sorte que nulle, autre période de îa vie n’en offre un chiffre; égal. Encore faut-il dire que ces chiffres ne veulent pas être pris absolument , mais qu’il faut les mettre en regard de la population correspondante ; et que la population de 35 à 50 ans, par exemple, étant supérieure de moitié à celle de 50 à 85 ans, cette dernière, avec un chiffre égal de luxations, aurait à supporter une surcharge de moitié. Au delà de 65 ans même,, la proportion des luxations reste toujours énormément supérieure, eu égard à la population, à ce qu’elle était dans l’àge adulte.

A. Cooper expliquait îa rareté prétendue des luxations chez les vieillards, par le ramollissement des extrémîtésarliculaires, qui les rendrait plus faciles à . rompre qu’à luxer. L’explication n’est pas moins vaine que l’assertion qu’elle prétendait appuyer. J’ai déjà fait voir (t. I, p. 3) qu’au delà de 60 ans, la proportion des fractures n’augmente plus, et tendrait plutôt à diminuer, eu égard à la population ; et j’ajoute maintenant, qu’en mettant en regard, pour toutes les périodes de la vie, ce triple chiffre des luxations, des fractures et de la popolation,.je suis arrivé à ce résultat étonnant, que la vieillesse, toute proportion gardée avec les autres âges, est moins sujette aux fractures qu’aux luxations.

L’étonnement diminuera toutefois, si l’on veut bien remarquer qu’en portant toute leur attention sur les détériorations du squelette chez les vieillards, .parce qu’elles étaient faciles à saisir, les anatomistes ont trop oublié les détériorations moins apparentes et tout aussi réelles des autres tissus. La peau perd de sa souplesse, les muscles de leur énergie, les aponévroses de leur résistance, témoin les hernies ; les ligaments articulaires obéissent à la même loi. J’ai essayé nombre de fois de produire des luxations de l’humérus sur des cadavres de vieillards; et j’ai été véritablement surpris de la facilité avec laquelle se rompt la capsule articulaire; de telle sorte que je n’hésite

pas à dire qu’il est plus aisé de luxer l’humérus que de le briser. Enfin, l’expérience clinique m’a fait voir que les luxations de l’humérus, qu’on peut appeler, à raison de leur fréquence relative, l’apanage de la vieilles#, s’ÿ compliquent fréquemment de fractures articulaires, l’os et la capsule se rompant à la fois»

2° Influence du sexe. — J.-L. Petit croyait les luxations plus faciles chez les femmes, à raison de la faiblesse de leurs muscles. C’est une erreur de fait presque incroyable. Nous avons vu, pour les fractures, les hommes offrir un chiffre plus que double de celui des femmes ; la disproportion est plus forte encore pour les luxations. Sur les 529 luxations de 1’Hôtel- Dieu, 3)4 revenaient au sexe masculin; près de 3 contre L Sur les 114 luxations que j’ai eu à traiter à Saint-Louis, il n’y avait que 19 femmes, un sixième. Mais je me hâte de dire que, pendant les trois premières années, ma salie de femmes était loin d’a 'oir la même étendue que celle des hommes ; et, en effet,- de 1849 à 1852 inclusivement, les salies étant égales, sur 71 luxations, j’en ai compté 17 sur des femmes, ce qui serap* proche * le la proportion de l’Hôtel-Dieu.

D’ailleurs, la proportion des deux sexes diffère beau courdans les divers âges» On en jugera par le tableau suivant «•

2 à 10 ans 10 à 15 15 à 25 25 à 45 45 à 60 60 à 70 *

Passé 70 .

Hôtel-Dieu.

St. -Louis, 3 h. » f.

Les chiffres sont bien faibles pour la première période. En relevant les luxations traitées pendant quatre années à rhôpital des Enfants, j’ai trouvé 5 garçons contre 3 filles ; de telle sorte qu’en additionnant le tout, on aura, au-dessous de 10 ans, il garçons seulement contre 5 filles, environ le double. De 10 à 15 ans, les luxations semblent disparaître chez les filles; les quatre années de l’hôpital des Enfants ne m’ont donné que 2 garçons. De 15 à 25, les femmes ne feraient pas le sixième des hommes, à en croire les chiffres de r.Hôtel-Bieu ; puis, de 25

PRÉDISPOSITIONS GÉNÉRALES

à 60, elles arriveraient au tiers. Mes chiffres de Saint-Louis donnent, à la vérité, des proportions fort différentes. Mais de 60 à 70 ans, la proportion revient un peu au-dessus de la moitié ; et passé 70 ans, il n’y a plus de différence tranchée entre les deux sexes. J’ajouterai ici, qu’à tous les âges, les femmes présentent toujours, comparativement aux hommes, plus de fractures que de luxations, ce qui tient sans doute à la gracilité de leur squelette.

3° Influence des saisons. — L’hiver, qui produit plus de fractures que l’été, semblerait aussi devoir être plus riche en luxations, et en vertu des mêmes causes. Sur les 529 luxations de l’Hôtel-Dieu, le semestre d’hiver en avait fourni 295. Pour mes 114 cas de Saint-Louis, l’été en comprenait au contraire 58 ; mais la série est sans doute trop faible pour contrebalancer l’autre. Ajoutez qu’un certain nombre de sujets se sont présentés avec des luxations plus ou moins anciennes ; et que d’autres, porteurs de luxations récentes, se contentent de les faire réduire sans rester à l’hôpital, doublé difficulté pour arriver à constater exactement l’influence des saisons.

J’avais aussi recherché si l’influence de la saison était la même sur les deux sexes ; et d’après les chiffres de l’Hôtel- Dieu, j’avais trouvé que presque toute la surcharge de l’hiver portait sur les hommes , les luxations masculines s’étant élevées à 225, un quart de plus qu’en été. A Saint-Louis, au contraire, îhiver m’a donné 13 luxations chez les femmes, et l’été seulement la moitié.

Quant à l’influence de la saison dans les divers âges, à l’Hôtel-Dieu, de 2 à 15 ans, l’été avait fourni 9 luxations, l’hiver seulement 4; et au contraire, passé 55 ans, l’hiver avait donné 108 luxations, et l’été seulement 73. Il serait futile d’interroger les cas de Saint-Louis qui se rapportent à l’enfance; pour la vieillesse, le résultat n’est pas moins frappant qu’a l’ILôtel- Dieu, la période de 55 ans et au-dessus ayant fourni 16 luxations en hiver, et seulement 7 en été. Le résultat était déjà le même pour les fractures.

4° Prédispositions de certaines articulations . — Il n’est pas

• s intérêt de connaître la fréquence comparative des diverses luxation»* Rien n’avait même été essayé à cet égard, lorsque je fis . premières recherches. On trouvera dans

le tableau suivant une masse de 491 luxations, les seules que j’aie trouvées spécifiées sur les registres de l’Hôtel-Dieu, en y comprenant 13 luxations du poignet qui attestent, du reste, l’incurie des transcripteurs. Il faut rappeler encore qu’un certain nombre de luxations sont réduites à la consultation et ne sont pas portées sur les registres-, telles sont surtout les luxations de la mâchoire, des phalanges, et d’autres même parmi celles du membre supérieur. Toutes ces réserves faites, on verra encore avec intérêt le tableau suivant :

Luxations de la mâchoire . 7

— du rachis . 1

Total des luxations du tronc. 8

Luxations de l’humérus . . . . . 321

— de la clavicule . 33

— de l’avant-bras . 2 1

— du radius. . 4 .

— du poignet . . . 13

— du pouce . 17

— des doigts . 7

Total des luxations des membres supérieurs. 419

Luxations du fémur . . 34

— du genou. . . 6

— de la rotule . 2

— du pied... . . . 2Cf

Total des luxations des membres inférieurs. 62

Il résulte fort clairement de ce tableau que les luxations de l’humérus sont plus communes à elles seules que toutes les autres ensemble ; celles du membre supérieur y paraissent sept fois plus nombreuses que celles du membre inférieur.

J’ai dressé pour mon service à l’hôpital Saint-Louis un tableau un peu moins sujet à objection :

Luxations des vertèbres cervicales . . . 3

— de l’os iliaque . . . 1

— de l’humérus . . ; 49

— de la clavicule.. . . . 9

A reporter 62

PRÉDISPOSITIONS GÉNÉRALES. 9

Report 62

Luxations du coude. . . . 19

— du cubitus au coude avec fracture du

radius . . . . . . . • 2

— du radius au coude . . . 3

— du cubitus au poignet avec fracture du

radius . . . 3

— du pouce . . — .... 2

— de la phalangette du pouce. . . . . 1

— de la cuisse.. . . 6

du genou.. . . . . . . • • 3

— du pied» . . H

— du métatarse. . . . . ....... 2

Total..., . 114

Les proportions ne sont pas les mêmes que dans le tableau précédent, comme on devait d’ailleurs s’y attendre avec des séries si restreintes ; cependant ia prédominance des luxations du membre supérieur et en particulier de celles de 1 humérus y est suffisamment accusée. M. Norris, pour un total de 94 luxations, en avait compté 49 de l’articulation scapulohumérale , proportion presque semblable à la mienne ; -mais les autres chiffres sont troublés par la proportion peu commune de 17 luxations du fémur.

J’aurais désiré compléter ce tableau parla liste des luxations réduites à la consultation ; les luxations de l’humérus y auraient liguré encore en grande majorité; mais je' n’ai retrouvé dans mes notes que les suivantes :

«Luxàlion des vertèbres cervicales. . . . j

— de Ja mâchoire. . . . . 1

— du premier métacarpien . . i

— de la première phalange du pouce. ....... i

— de la première phalange de l’index . . i

— des phalangettes de deux doigts ...... !

Je désire remarquer ici combien ces données statistiques viennent' confirmer ce que j’ai dit ailleurs sur la résistance bien différente des musclés et des ligaments aux luxations1. A mesure que les ligaments s’allongent pour donner aux mouvements

plus d’étendue, la nature multiplie les soutiens muscuiaires \

1 Anatomie chirurgicale, 1. 1, p. 96.

et c’est précisément là où les muscles sont le plus nombreux que les luxations sont le plus communes. Leur fréquence diminue d’une manière étonnante de l’épaule au coude, de la hanche au genou y au poignet et au coude-pied, à peine soriteîles possibles sans fractures concomitantes. Ces articulations sont eependantbien peu protégées par les muscles-, mais les mouvements étant moins étendus, les ligaments sont à la fois plus courts et plus solides. Aussi les articulations résistent | alors beaucoup mieux que les os eux-mêmes -, des fractures du radius aux luxations du poignet, des fractures de la jambe . aux luxations du coude-pied, la disproportion est énorme * tandis que pour l’humérus, les fractures dépassent à peine le nombre des luxations.

Les luxations sont-elles plus fréquentes à droite qu’à gauche? Sur 89 luxations de l’.Hôtel-Dieu, j’en avais trouvé 50 siégeant à droite ; mais à Saint-Louis, sur 83 cas où le côté est bien spécifié, j’en ai eu 48 siégeant à gauche. La question me paraît donc encore indécise. -

L’influence du sexe et de l’âge est fort variable pour certaines luxations; ainsi celles de l’humérus sont surtout fréquentes dans la vieillesse, celles du coude dans le jeune âge; les luxations de la mâchoire sont plus communes chez les femmes ^ celles du pouce appartiennent presque exclusivement au sexe masculin. Mais ces considérations trouveront mieux leur place dans l’histoire de chaque luxation en 'particulier.

5° Prédispositions constitutionnelles. — À. Cooper a avancé que les sujets à fibres molles sont prédisposés aux luxations, parce que leurs ligaments se déchirent avec facilité , et que leurs membres ne possèdent que peu de force de résistance- C’est là une pure hypothèse, qui est même en opposition avec le fait général de la rareté des luxations chez les femmes et chez les enfants.

Il y a cependant des luxations qui sont préparées par certains états des ligaments et des muscles -5 mais ce sont alors des luxations pathologiques? fort distinctes fies luxations traumatiques.

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