‹ Traité des fractures et des luxationsChapitre 21 sur 88 · DU TRAITEMENT CONSÉCUTIF · texte numérisé non relu

DU TRAITEMENT CONSÉCUTIF

nés auraient exigé plus de temps encore ; mais, comme -il restait alors peu d’espoir d’une réunion complète, je pensais qu’aussitôt le gonflement dissipé , on pouvait permettre de légers mouvements , en évitant avec soin ceux qui favoriseraient les récidives. La Commission nommée pour l’examen de ce Mémoire déclara qu’elle partageait l’avis de l’auteur, et l’Académie adopta les conclusions sans discussion 1 .

Or, à quelque temps de là, ayant réduit avec Lisfranc une luxation du coude de 3 mois 21 jours dans son service de la Pitié, je lui laissai naturellement la direction du traitement consécutif. Il suivit si bien mes préceptes, qu’il ne songea À mouvoir le coude qu’au bout de six semaines, et alors il trouva une raideur telle qu’il ne put en venir à bout. Un semblable échec montrait bien tout le péril d’une doctrine thérapeutique basée uniquement surFanatomie pathologique , et encore une anatomie pathologique très-peu certaine ; en voulant éviter les récidives, nous risquions d’arriver à l’ankyiose. C’est entre ces deux écueils que le chirurgien doit naviguer.

De tout mon travail de 1835, je n’ai donc conservé qu’un seul précepte, mais que je regarde encore, àl’heure qu’il est , comme d’une très-haute. importance; c’est d’assujettir le membre réduit dans une position telle, que les bords de la déchirure capsulaire soient ramenés au contact le plus près possible. Ainsi, dans les luxations du fémur, il ne suffit pas de tenir les cuisses rapprochées ; il faut, si la luxation était en arrière, porter le membre dans la rotation en dehors , et vice versa pour les luxations en dedans. De même encore, dans la luxation en arrière et en haut, il est bon que la cuisse soit étendue ; dans la iuxation ilio-pubienne, au contraire, il vaut mieux qu’elle soit fléchie. J’aurai soin de revenir sur ce point, en traitant de chaque luxation en particulier.

Quant à l’époque où les mouvements doivent commencer, pour l’épaule et la hanche, j’attends en général du douzième au quinzième jour. Alors, d’une part, l’inflammation est dissipée; et d’une autre part, on peut espérer, vu la position gardée, que le travail de réparation a commencé. Pour le coude même, où la raideur est bien plus à craindre, je commence à

1 Voir Gazette médicale, 1835, p. 717, et 1836, p. 187.

DÉS LÜXATiÔitS.

opérer de légers mouvements dii quatrième au sixième jour.

Je me trouverais exposé avec cette pratique aux mêmes objections que mes devanciers, Si d’autres soins ne paraient au danger. Ainsi , non-seulement lès premiers mouvements sont très-modérés - mais je prends soin de les diriger de telle sorte que, loin d’exercer le moindre tiraillement sur les bords de là déchirure, ils tendent à les rapprocher davantage. Dans les luxations de l’humérus en àvaht, par exemple, la capsule est rompue ou arrachée dans sa partie antérieure; du douzième au quinzième jour, j’imprime des mouvements qui portent le bras en dedans et en avant, par exemple; en faisant remonter la main malade sur l’épaule saine. Ces mouvements tendent à rélâcher la partie antérieure de la capsule, et suffisent cependant pour ôter tout péril d’ankÿlôse. Du quinzième au vingtième jour, j’opère des mouvements de rotation en dedans* en portant la main derrière la fesse ; la déchirure est encore ainsi ménagée. Du vingtième au vingt-cinquième jour, j’essaye les mouvements d’abduction, qui cette fois tiraillent les bords de la déchirure; mais, je les ménage encore, de telle sorte que ce n’est qu’au trentième jour environ^que je porte le bras à sa plus grande élévation en dehors, mouvement suprême* avec lequel l’articulation a reconquis toute sa mobilité.

Dans les luxations anciennes* je procède de mèmè, mais avec plus de lenteur, en sorte que le grand mouvement d’élévation ne soit guère tenté avant le quarantième jour, et complété que du cinquantième au soixantième.

Au reste, ceci ne s’applique qu’aux luxations simples ; les luxations complexes sont soumises à des considérations spéciales.

J’ai parlé, dans l’article précédent, des accidents qui peuvent suivre la réduction. Il va sans dire que tant que l’inflammation existe, l’articulation doit être tenue en repos ; mais aussi ne faut-il pas perdre de temps pour imprimer les premiers mouvements* une fois l’inflammation dissipée.

Il reste maintenant à étudier les conséquences d’un traitement consécutif incomplet ou mal dirigé; ce sera l’objet dé l’article suivant.

§ XIII. — Des conséquences des luxations bien réduites et mal traitées .

Ces conséquences sont différentes, selon qu’on a exercé trop tôt le membre * et alors la luxation demeure sujette aux récidives; ou bien qu’on a mis trop de retard ou de négligence à pratiquer des mouvements, et de là des raideurs articulaires allant jusqu’à l’ankylose; enfin, quelques luxations laissent à leur suite des douleurs et une faiblesse du membre, dont les causes ont besoin d’être spécialement étudiées;

1° De s luxations à récidives. — Nous avons vu que dans les premiers temps qui suivent la réduction, l’oubli des règles de la contention amenait déjà trop souvent des récidives du déplacement; mais alors une nouvelle réduction opérée peut encore être suivie d’une guérison solide. Il n’en est plus ainsi quand les récidives se multiplient sans qu’on insiste davantage sur le traitement consécutif; alors, autant qu’il est permis de le présumer, les bords de la déchirure capsulaire se cicatrisent séparément , et laissent une ouverture toujours béante, par laquelle l’os se luxe avec une déplorable facilité.

Hippocrate avait déjà signalé ce danger pour les luxations de l’épaule. H semble aussi que Galien ait vu des luxations répétées de la mâchoire chez un certain Plusius Placinus, qui se faisait un jeu dé bâiller le plus fort possible J. de Vigo parle bien aussi de la possibilité d’une récidive, mais non point encore des récidives habituelles; et J.-L. Petit le premier a noté que, chez certains sujets, cette articulation est si lâche qu’elle se luxe fréquemment en bâillant ; il l’avait remise jusqu’à deux fois en un jour à la même personne. Depuis lors la facilité de ces récidives, pour la mâchoire, a été reconnue de tout le monde ; mais celles de l’humérus, demeurées en oubli depuis Hippocrate et Paul d’Egine, ont à peine retrouvé une petite place dans les traités les plus récents ; et là se borne à peu près l’inventaire actuel de là science.

On a généralement accusé, dans ces cas, la laxité des liga-

1 Conm. U in lib. de articulis.—3e dois dire que le sens est assez obscur.

ments , et cela peut être vrai pour certaines luxations pathologiques ; mais cette explication ne convient plus pour les luxations traumatiques, à part peut-être celles de la mâchoire. La cause directe, immédiate, et à peu près constante, gît dans l’exercice prématuré du membre qui empêche la réunion des ligaments.

Les articulations qui y sont le plus exposées sont celles qui, avec des surfaces articulaires presque planes , ont des ligaments naturellement fort lâches à raison de leurs mouvements très-étendus; telles sont les articulations de la mâchoire, de l’humérus et de la rotule.

J’ai déjà rappelé l’observation de J.-L. Petit pour les luxations de la mâchoire. Il serait facile d’y en joindre un assez bon nombre d’autres. M. À. Petit parle d’une femme à qui il fit cinq réductions dans la même semaine 1. Mathias Mayor m’avait communiqué l’histoire d’un individu auquel il avait réduit huit à dix fois une luxation de ce genre ; elle récidivait habituellement à l’occasion d’un fort bâillement ou d’un éclat de rire. Marjolin citait dans ses leçons le cas d’un poêlier fort criard, qui, dans ses fréquents accès de colère, manquait 'rarement de ramener cette fatale récidive, en sorte qu’au plus fort de ses vociférations, devenu tout à coup muet, la bouche béante et immobile, le contraste de sa fureur et de son impuissance excitait parmi les assistants une hilarité involontaire2 3. Les convulsions en sont uné cause fort puissante : Brodie a vu une dame qui se luxait la mâchoire à chaque accès d’hystérie5 ; et Rouyer parle d’un homme vigoureux qui, dans des accès convulsifs, eut cette luxation cinq fois en deux jours4. La luxation bilatérale est plus sujette aux récidives que l’unilatérale; cependant M. Monod a eu à réduire une luxation du condyle gauche chez une femme qui déjà l’avait éprouvée plusieurs fois s.

Les récidives se rencontrent plus communément encore à l’épaule, bien que moins nombreuses qu’à la mâchoire, si l’on

1 Essai sur la méd. du cœur, p. 361.

2 Voir Clinique des hôpitaux, 2 juin 1827.

3 Gazette des hôpitaux, 1841, p. 105.

4 Journal gén . de médecine , t. XXIV, p. 373.

ü Gazette des hôpitaux, 1847, p. 449.

considère la proportion des luxations. Sanson avait été appelé trois fois en quatre ans pour réduire une luxation humérale chez un jeune homme athlétique ; et il citait un malade qui était contraint de venir plusieurs fois par semaine se faire remettre le bras à PHôtel-Dieu. Dupuytren réduisit en 1831, chez un sujet de 26 ans, une onzième récidive ; et il parla à cette occasion d’un élève en médecine dont il avait vu le bras se luxer plus de cent fois*. En 1835, ayant consulté sur ce point plusieurs chirurgiens, Bevergie, du Yal-de-Grâce , m’en donna trois observations ; Mayor de Lausanne, deux ; M. Yelpeau, à lui seul, me remit une note de dix cas où il avait vu la luxation récidiver trois, quatre, cinq fois; sept 'fois chez un sujet, et jusqu’à onze fois chez un autre. J’ai été moins favorisé , car je n’en ai rencontré jusqu’ici que trois cas ; mais l’un de ces trois sujets était un soldat chez qui ces récidives se répétaient avec tant de facilité qu’il ne pouvait faire son service. Généralement c’est le mouvement d’élévation du bras qui les ramène -, Mayor de Lausanne avait vu une jeune personne se reproduire la luxation en portant la main à la tête pour y arranger un nœud de ruban ; et son second malade, laboureur jeune et robuste, avait éprouvé deux récidives en faisant claquer son fouet. Mais quand les récidives se sont multipliées, un mouvement d’abduction un peu fort suffît pour que l’os glisse de sa cavité.

Les luxations de la rotule en dehors ont offert aussi des cas de récidives. Dupuytren m’avait communiqué l’observation d’un jeune garçon qui, dans l’espace de six mois, s’était luxé ( trois fois la rotule. Lors de la première luxation, il avait marché le jour même de la réduction. M. Robert a eu à réduire une luxation incomplète chez une fille de 20 ans, qui avait eu, l’année d’auparavant, un accident semblable1 2.

Les luxations à récidives sont plus rares dans les autres articulations; cependant je tiens de M. Yelpeau qu’il a réduit à l’hôpital Saint- Antoine une luxation du coude en arrière, reproduite pour la troisième fois ; et il a vu aussi une luxation

1 Leçons orales de Dupuytren, t. ï, p. 109 ; — Bulletin de Thérapeutique , 1. 1, p. 132.

2 Voir mon Mém. sur les lux. de la rotule, obs. 8 et 14.

du pouce chez un jeune homme se renouveler dix ou douze fois.

En général, cesluxations si faciles à récidiver sontégalement faciles à réduire ; cependant il y a déjà des exceptions. J’en ai réduit une à Bicêtre chez un ouvrier qui la portait pour la sixième fois; les cinq premières, la réduction s’était faite sans aucun effort ; à la sixième, je dus y mettre plusieurs aides, et ne réussis qu’à la troisième tentative.

Mais là n’est pas la gravité. Le danger réel est dans l’imminence perpétuelle de la récidive, de telle sorte que le malade ne peut pas se permettre certains mouvements, que les fonctions du membre sont entravées et dans leur liberté et dans leur force, infirmité d’autant plus cruelle qu’elle est fréquemment irrémédiable. J’ai vu un homme qui, après plusieurs récidives d’une luxation humérale, demeura six mois sans écarter le bras du tronc ; il crut alors pouvoir s’en servir; ens’exer^ çant à la nage, le mouvement de coupe ramena la luxation. Le bras fut derechef condamné au repos pendant plus d’un an, après quoi il reprit ses mouvements, sauf l’élévation un peu forte ; l’articulation avait recouvré sa vigueur, et le sujet se croyait à l’abri, quand un matin, pendant son sommeil, le bras posant horizontalement sur l’oreiller, il y appuya la tête, et fut réveillé en sursaut par la luxation revenue.

Que faire cependant en pareil cas? Les anciens, avant Hippocrate, appliquaient le fer rouge en avant et en arrière de l’épaule ; Hippocrate les blâme et veut que le cautère traverse de part en part la peau de l’aisselle ; après quoi, tant que la plaie exige des pansements laborieux, il recommande d'écarter le bras du tronc le moins possible; et plus tard il le maintient fixé contre la poitrine, longtemps même encore après la cicatrisation. Il espérait ainsi rétrécir l’espace dans lequel se loge la tête luxée. Je ne connais aucun fait qui permette d’apprécier l’utilité de cette pratique.

A. Cooper, contre les luxations répétées de la mâchoire, recommande les douches et les vésicatoires au-devant de l’oreille, l’ammoniaque et le fer à l’intérieur. Brodie rapporte, en effet, que sa malade hystérique se trouva à l’abri de la luxation quand sa santé fut fortifiée par un traitement où les ferrugineux jouaientun grand rôle. Cesmoyens ne semblent guère convenir

CONSÉQUENCES DES LUXATIONS RÉpüITES ET MAL TRAITÉES, 179

qu’au relâchement des ligaments; mais j’ai déjà remarqué que les luxations de la mâchoire paraissent se faire sans rupture.

Ce que nous possédons de plus sûr, ce sont des appareils qui, en limitant les mouvements, permettent au moins à ceux qui sont conservés de s’exercer dans toute leur force. Nous aurons à citer pour la mâchoire, les appareils de Fox et de Lewison ; Steinmetz en a également construit un pour les luxations du bras*. L’indication saisie est d’ailleurs facile à réaliser.

Ne pourrait-on pas cependant, à l’aide d’incisions souscutanées, rafraîchir en quelque sorte la cicatrice capsulaire, déterminer du moins un petit épanchement de sang et un certain degré d’irritation pour créer autour de l’articulation des tissus et comme des ligaments nouveaux? Le chirurgien s’inspirerait ainsi pour les luxations traumatiques des opérations déjà tentées pour la réunion des fractures. Un essai de ce genre a été fait, mais pour une luxation pathologique 5 j’y reviendrai en temps et lieu.

2° De la raideur articulaire. — La raideur articulaire, bien plus commune que les récidives, est due quelquefois à la persistance de l’inflammation, mais surtout à la négligence des chirurgiens ou des malades qui laissent le membre trop longtemps immobile, et s’en lient pour le retour des mouvements à la nature ou à l’action fort équivoque des eaux minérales.

Ily a ici plusieurs degrés. Tantôt ce sont seulement les mouvements extrêmes qui manquent; il est bien rare, par exemple, qu’après la réduction d’une luxation humérale ancienne, le malade arrive ou même cherche à recouvrer la plénitude de l’extrême élévation. D’autres fois les mouvements sont restreints dans des limites plus ou moins rapprochées ; ainsi le coude a perdu à la fois le quart ou le tiers de la flexion et de l’extension. Enfin, tous les mouvements semblent abolis ; je dis semblent, parce qu’il faut savoir distinguer la raideur simple des adhérences fibreuses et de l’ankylose définitive par la soudure des os.

* Bulletin de Férussae, t. XVI, p. 95.

180 • fHH DES LUXATIONS.

J’ai indiqué un moyen sûr de distinguer la fausse ankylosé de la soudure réelle. En cherchant à imprimer de vive force un mouvement à l’articulation immobile, si les os sont soudés, rien ne bouge, et il n’y a pas de douleur ; s’il y a raideur ou adhérence, on opère une distension qui excite une douleur intolérable. Entre la raideur simple qui tient à la rétraction des ligaments, et les adhérences fibreuses, le diagnostic est plus difficile, et l’on ne peut guère en juger que par les dates. Quand une articulation est restée immobile quatre ou cinq mois, il est rare qu’on puisse lui rendre les mouvements volontaires, et alors on est fondé à présumer qu’il y a des altérations organiques ; il faut même un laps de temps beaucoup moindre quand la jointure a été prise d’une inflammation forte et persistante. Avec des conditions meilleures, on peut espérer un succès plus ou moins complet, mais qui est quelquefois chèrement acheté.

Je ne connais pas, en effet, de traitement plus douloureux que celui des raideurs articulaires bien prononcées. Déjà, lorsqu’elles sont légères, la répétition quotidienne des mouvements forcés est tellement pénible, que j’ai vu beaucoup de sujets s’y refuser, même avec la perspective d’une infirmité incurable. L’emploi du chloroforme a ici un inconvénient grave ; l’insensibilité du patient engage le chirurgien à porter le mouvement plus loin qu’il n’est prudent 5 et ces mouvements exagérés ramènent presque toujours une inflammation articulaire dont le moindre péril est de retardera guérison. Il est beaucoup plus sûr de se servir de machines graduées, qui permettent d’accroître chaque jour le mouvement d’une quantité déterminée ; la douleur est considérable encore, mais beaucoup moins qu’avec les efforts inintelligents de la main. Les luxations anciennes du coude exigent impérieusement l’emploi de ces machines.

Si cependant l’état des choses est tel que l’on n’ait plus l’espoir de recouvrer les mouvements volontaires, au moins peut-on encore ramener le membre à la position la plus convenable. Ainsi, quand l’avant-bras est étendu sur le bras, le malade n’a qu’à gagner à le voir ramener à la demi-flexion. Alors j’emploie le chloroforme, et je corrige d’un seul coup la position. Je ne m’arrêterai pas aux soudures osseuses, contre

lesquelles l’art ne possède que la ressource fort équivoque des fractures ou des résections.

Mais il reste à discuter la valeur d’un traitement fort populaire, consistant dans les bains de sang, de tripes, ou l’usage des eaux minérales. Campardon publia le premier, en 1763, des observations sur l’efficacité des eaux de Bagnères-de- Luchon, dans les raideurs articulaires consécutives aux luxations. Malheureusement, la seule observation qui ait trait à ce sujet est une prétendue luxation du poignet, pour le moins compliquée de fracture du radius-, et le malade ne voulut pas attendre sa guérison complète. Un extrait du Journal de Barèges réclama pour les eaux de cette ville une semblable efficacité. Je n’y trouve cité néanmoins que : « un amaigrissement d'un bras avec sécheresse des tendons, à la suite d'une luxation , avec les doigts crochus et racornis; le bras fut remis dans son état naturel, » On avoua même avec une candeur rare que ce journal contenait un grand nombre d’histoires de raideurs analogues, manquées et incurables * .

Telle est pourtant l’origine de la célébrité des eaux pour les raideurs articulaires ; et je me souviens que mon excellent ami M.Rigal, après la réduction de sa luxation, rebuté par la rigueur du traitementmécanique, espérait trouver une cure plus douce dans l’action des eaux de Barèges. Je combattis vivement cette idée ; il m’écouta et n’eut qu’à s’en applaudir. Mais étant allé plus tard à Barèges, pour des douleurs rhumatismales, il saisit cette occasion de vérifier mes assertions , et il ne tarda pas à m’envoyer la triste histoire d’un marin, qui avait eu une luxation de l’épaule réduite au quatrième jour, il fut presque aussitôt renvoyé de l’hôpital, avec la seule recommandation de prendre des bains ; et, trois mois et demi après la réduction, il fallait l’envoyer à Barèges, avec une raideur telle que l’humérus n’exécutait pas le moindre mouvement sur l’omoplate. « Trente-six jours après, Pichard se trouvait dans le même état , en dépit des bains et des douches1 2.»

J’ai déjà dit, à l’occasion des fractures (t. I, p. 296), ce qu’il fallait penser de l’utilité des bains et des douches de toute

1 Journ. de médecine, 1763, t. XIX, p. 240 et 250.

2 Journ, de chirurgie, 1843, p. 253.

espèce, et je ne puis qu’y renvoyer le lecteur. Seulement je ne veux pas omettre ici une remarque bien importante. A. Cooper rejette surtout les tentatives de réduction dans les luxations anciennes, parce que, dit-il, le membre réduit n’est pas plus utile qu’il ne l’eut été en restant dans sa position anormale. Cet arrêt est vrai, si l’on abandonne l’articulation à elle-même, parce qu’alors la raideur manque rarement de s’en emparer ; il est radicalement faux, si l’on poursuit avec intelligence et persévérance un sage traitement consécutif.

3° Des douleurs et de la faiblesse du membre. — Yoici encore une terminaison des luxations réduites que les chirurgiens ont singulièrement négligée, bien que les exemples n’en soient pas rares. Les causes qui l’amènent sont fort diverses, et ont besoin d’être scrutées avec soin.

Il y a d’abord une faiblesse du membre qui suit les guérisons les plus complètes, et qui tient, d’une part, à l’inaction prolongée des muscles, d’autre part, à la méfiance instinctive du malade. C’est une sorte de convalescence qui doit avoir son cours; l’exercice a bientôt restitué au membre sa vigueur primitive.

Une faiblesse plus sérieuse est due à la négligence du traitement consécutif. Je ne parle pas seulement des sujets qui ont déjà éprouvé des récidives ; mais de ceux qui, sans récidive, ont la conscience que leur membre ne peut pas leur servir comme autrefois. Duverney réduisit une luxation du fémur en bas et en avant, datant de six semaines, chez une jeune fille de douze ans. La malade fut près de trois semaines, dit-il, sans pouvoir s'appuyer sur cette cuisse ; ce qui témoigne qu’on voulait l’y faire appuyer. Elle dut prendre d’abord une béquille, et boita encore près d’un an ; après quoi cependant l’accroissement rendit à la marche sa solidité. Quelquefois le malade pressent même le danger d’une récidive. Chrétien a publié l’observation d’un soldat de 22 ans, affecté d’une luxation complète de la rotule en dehors qu’on réduisit immédiatement , et dix ou douze jours après le sujet quitta l’hôpital. Trois ans plus tard, dans les marches forcées, il éprouvait dans le genou blessé un sentiment de fatigue avec infiltration autour du ligament rotulien. Il avait été obligé d’abandonner l’escrime et la danse, s’étant aperçu plusieurs fois qu’il était menacé de

récidive lorsque, pliant sous lui, il faisait effort pour s’enlever ou se détacher du sol *. Enfin il y a de ces faiblesses qui ne se révèlent point dans les mouvements ordinaires, mais que met en évidence un exercice prolongé. M. Royer, ayant réduit une luxation du tibia en avant, chez un jeune soldat, le laissa marcher avec des béquilles dès le quinzième jour, et le renvoya le trente-quatrième, sans douleur ni claudication. Mais plus tard, l’observant dans les longues marches, il le trouva souffrant un peu et boitant même lorsqu'il avait fait deux ou trois lieues. Enfin, cet homme si bien guéri dut être envoyé au dépôt, comme étant dans le cas delà réforme 2.

Jusque-là, nous n’avonsà accuser qu’un traitement incomplet qui n’a pas permis la réunion exacte des ruptures ligamenteuses. Assez fréquemment il s’yjoint une inflammation chronique, soit qu’elle existât déjà quand le chirurgien a renvoyé le malade , soit qu’elle ait pris naissance sous l’influence de mouvements immodérés. Cette inflammation envahit assez souvent le coude, et il est quelquefois difficile de décider s’il faut garder le repos complet, ou si la résolution ne s’opérera pas mieux avec un exercice modéré. Mais c’est au membre inférieur surtout, quand on lui fait supporter le poids du corps, que l’inflammation se développe et se prolonge. Delamotte parle de sujets qui boitent à l'excès , après la réduction des luxations du fémur; et il est probable que la claudication est entretenue alors par une irritation sourde de la jointure. M. Chopin, de Neubourg, m’avait adressé l’observation d’une femme de 60 ans, atteinte d’une luxation compliquée delà rotule, heureusement réduite ; la guérison, disait-il, avait été obtenue en une vingtaine de jours. Il ajoutait pourtant que la malade avait conservé plusieurs mois de la douleur et de la raideur dans le genou, qui était resté plus gros que l’autre; elle ne pouvait se mettre à genoux, l’articulation ne fléchissant qu’imparfaitement. A ma prière, M. Chopin voulut bien prendre des informations ultérieures ; et il se trouva que cette femme, si rapidement guérie, n’avait pas cessé de boiter jusqu’à sa mort, arrivée cinq ans] après, et n’avait jamais pu marcher

1 Voir mon Mém. sur les Lux. de la rotule, obs, 2.

s Mém. de médecine, chir. etpharm. milit., t. XI, p, 316.

qu’en s’appuyant sur un bâton ». Les luxations fémoro-tibiales en offrent aussi des exemples ; je me bornerai à citer ici celui de Benjamin Constant, attendu qu’il pourra montrer avec quelle légèreté les chirurgiens considéraient les accidents consécutifs. Dupuytren avait opéré la réduction, et il déclarait dans ses leçons que le malade avait guéri très-bien , n’ayant conservé seulement qu'un peu de faiblesse de cette articulation. Un peu plus tard , Louyer-Willermay publiait l’observation, où l’on voit que la convalescence faisait de rapides progrès ; mais, en courant à la tribune, l’illustre député se heurta plusieurs fois le genou , et ces contusions rendirent impossible une guérison complète; aussj, Benjamin Constant conserva-t-il toute sa vie une demi-ankylose de cette articulation1 2 3 .

Peut-être faut-il dire que ces claudications, après les luxations du fémur et du genou, ont été attribuées par quelques auteurs à la rupture non réunie du ligament rond et des ligament croisés. Mais des guérisons réelles et complètes, obtenues après des luxations du même genre, montrent la vanité de cette explication.

Enfin, et la faiblesse et les douleurs peuvent provenir d’une tout autre cause, savoir, du repos trop prolongé du membre, ou du moins de la négligence qu’on a mise à lui restituer ses mouvements dans toute leur étendue. Delamotte rapporte deux cas de luxations fémorales, l’une en dedans, l’autre en dehors, qu’il réduisit immédiatement; il prit grand soin de tenir ses malades au litplus 'de deux mois , sans remuer que le moins possible. U en resta à chacun une petite claudication s. J’ai vu de ces petites claudications succéder à des inflammations des jointures de la hanche, du genou, du coude-pied, et tenir uniquement à ce que les mouvements n’avaient pas recouvré toute leur étendue. En fléchissant fortement la cuisse sur le

1 Voir mon Mém. sur les lux. de la rotule, obs. 7.

2 J’ai recueilli moi-même cette leçon de Dupuytren , Gazette médicale, 1832, p. 38 ; l’obs. de Louyer-Willermay se trouve dans le même journal, 1834., p. 728. — J’ajouterai que, Dupuytren ayant parlé d’une luxation en arrière, et Louyer-Willermay disant qu’elle avait eu lieu en avant, je demandai à ce-dernier quelle était la position exacte de la rotule ; il me répondit qu’il ne s’en souvenait plus.

3 Delamotte, Traité de chirurgie , obs. 399 et 400.

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