ART. IV. — MARCHE ET TERMINAISONS
Généralement, une luxation abandonnée à elle-même ne se réduit point ; et la plupart des auteurs ont même regardé cette terminaison comme inévitable. Il en est cependant une autre,
marche et TERMINAISONS.
beaucoup plus rare sans doule, mais bien curieuse par les conséquences qu’on peut en déduire ; c’est la réduction spontanée, que nous aurons à étudier à part.
«£? § I. — Ses luxations non réduites.
Nous avons dit que les luxations peuvent s’accompagner de gonflement dès les premières heures, ou bien au contraire n’en présenter à aucune époque. Mais, en général, il survient, du deuxième au troisième jour, une certaine inflammation, plus forte quand la luxation n’a pas été réduite, fort atténuée quand la réduction a été opérée sans délai.
Elle s’élève quelquefois à un degré considérable, surtout quand il y a eu un vaste épanchement de sang, accusé au dehors par des ecchymoses étendues ; mais il est excessivement rare qu’elle aille jusqu’à la suppuration, à moins qu’elle n’ait été surexcitée par des manœuvres de réduction ; seulement, elle se prolonge assez longtemps, et laisse dans les tissus périarticulaires des engorgements, des adhérences qui réclament une sérieuse attention. Le plus souvent elle est légère et dure peu; et bientôt le malade peut supporter sans douleur notable la pression sur la région malade, et les mouvements communiqués ; quelquefois même il essaye lui-même avec succès quelques mouvements volontaires. Moins il y a eu de gonflement, et plus aussi le malade est courageux et persévérant, plus ces mouvements gagnent en étendue. M. Yelpeau a vu un sujet atteint d’une luxation du coude, qui était arrivé, d’un côté, à étendre presque complètement l’avant-bras; de l’autre, à le fléchir assez pour toucher le nez avec la main, en inclinant un peu la tête1. 11 est rare sans doute de rencontrer de pareils résultats ; encore y a-t-il des luxations qui ne le permettraient pas aussi bien que d’autres. J’aurai à rechercher plus tard jusqu’à quel point l’art peut intervenir dans les luxations irréductibles ; on peut dire néanmoins d’une façon .générale, que l’exercice a toujours une heureuse influence.
1 Gaz. des hôpitaux , 1848, p. 18.
Cet exercice a un autre résultat qui n’a pas été mis jusqu’ici suffisamment en lumière. J’ai nié les déplacements consécutifs par action musculaire, tels que les entendaient J.-L. Petit et son école ; mais lorsque le sujet, à force d’exercer son membre , est parvenu à étendre les mouvement^ a- un degré notable, alors surviennent des modifications qui changent l’aspect primitif de la luxation, et feraient facilement croire à des déplacements consécutifs. Certaines saillies que la luxation primitive tenait écartées se rapprochent, tandis que d’autres s’éloignent; l’os inférieur paraît remonter sur le supérieur ; et si la tête luxée est située sous les téguments, on reconnaît au toucher, sans crainte d’erreur, qu’elle dépasse notablement le niveau où d’abord elle avait du s’arrêter. Un vieillard de 70 ans s’était fait, en tombant sur l’épaule, une luxation intracoracoïdienne ; à force d’exercer son membre, il avait reconquis, au bout de quatre ans, une étendue de mouvements telle que je n’en ai jamais trouvé un second exemple. Or, il racontait que dans les premiers temps, il ne pouvait imprimer à son bras de mouvements de circumduction sans faire apparaître en saillie dans l’aisselle la tête humérale ; mais à la longue cette saillie avait disparu, comme je pus m’en assurer moi-même. Dupuytren a signalé le premier ces étranges luxa* lions du radius, où la tête radiale dépasse de 1 à 2 centimètres et même davantage le niveau de l’article, bien que le cubitus soit resté en place. J’ai rapporté l’histoire d’un sapeur-pompier affecté d’une luxation ilio-pubiennè, qui d’abord avait la jambe plus longue, en sorte que dans les revues officielles il se faisait mettre une petite pierre sous le talon sain pour cacher cette inégalité ; tandis que, plus tard, c’était le membre luxé qui lui paraissait le plus court, et en même temps la tète luxée semblait s’être rapprochée de l’épine iliaque antérosupérieure *.
Il est facile quelquefois, sur le vivant même, de s’assurer qu’il n’y a pas de déplacement consécutif réel? ainsi, dans les luxations du radius, l’extrémité inférieure de l’os n’ayant pas abandonné le cubitus, la saillie supérieure est évidemment due à une hypertrophie ; ainsi, chez mon sapeur-pompier, la men-
1 Revue 'ûiédico-chir. , t. Vil, p. 341.
des luxations Won réduites .
suration exacte des deux membres démontrait encore un allongement du membre luxé -, et la mensuration de la tête indiquait un allongement de cette partie, comparable à celui de la tête du radius. La question à décider serait maintenant celle-ci : à côté de ces apparences trompeuses, simulant des déplacements consécutifs qui n’existent, pas, y aurait-il des déplacements consécutifs véritables? Cela n’est pas douteux, commé nous le verrons pour certaines luxations pathologiques et congéniales, celles du fémur, par exemple 5 pour les luxations traumatiques, le fait est plus rare peut-être, mais n’en est pas moins positif. Plus les mouvements sont étendus, plus la capsule nouvelle est lâche ; et dès lors, la tête luxée n’est pas aussi étroitement fixée dans- le point où l’a jetée la luxation primitive. Le même résultat peut être produit par des efforts inconsidérés de réduction tentés par une main malhabile. Bichat rapporte l’histoire d’une femme affectée d’une luxation du bras, qui, ayant été soumise pendant une heure à de grands mouvements de l’humérus, sans aucune extension, arriva à l’HôteKDieu avec une luxation en dedans. Enfin, dans les luxations, coxo-fémorales, le poids du corps s’ajoute aux mouvements musculaires pour distendre et allonger la capsule artificielle ; et j’ai même rapporté un cas dans lequel la luxation s’était graduellement développée jusqu’à devenir tout à fait complète *. Dans la luxation scapulo-humérale dont je parlais tout à l’heure, la dissection montra bien un certain aplatissement de la tête, qui aurait expliqué en partie son enfoncement apparent dans Faisselle 5 mais, de plus, la tête avait trèsréellement remonte jusqu’au voisinage de la clavicule.
Yoilà ce qui se passe quand le membre luxé est soumis à des exercices répétés. Malheureusement, la plupart des malades, ignorant l’avantage qu’ils pourraient en tirer, ou bien irrités par l’inflammation et la douleur, laissent le membre dans une immobilité fâcheuse ; en sorte que , les os se fixant de plus eh plus dans leur position anormale, il devient à la fin presque impossible de les mouvoir. C’est dans ces cas, surtout, que la région articulaire conserve un empâtement qui masque les caractères les plus tranchés de la luxation ; les
1 Revue médico-chir t. VII, p. 343.
cavités se comblent, les saillies s’émoussent; le creux sousacromial paraît moins profond ; l’olécrâne semble à peine dépasser en arrière la face postérieure de l’humérus ; circonstances que j’ai signalées le premier, et qui exposent à des erreurs singulières, soit avant, soit même après la réduction.
Nous n’avons guère étudié jusqu’ici que la région articulaire où s’est passée la luxation ; mais celle-ci étend ses effets beaucoup plus loin. Les muscles perdent de leur force et de leur volume, surtout si le sujet ne les exerce pas ; et le membre paraît amaigri et débilité. C’est la brisure immédiatement inférieure à la luxation qui souffre le plus dans sa nutrition, comme elle souffre aussi le plus dans ses mouvements; ainsi, dans une luxation de l’épaule, le bras est notablement plus grêle que celui du côté sain; l’avant-bras l’est déjà un peu moins, et la main reste aussi charnue et aussi forte.
Les os souffrent moins que les muscles, lorsqu’ils ont acquis tout leur développement ; du moins, l’examen extérieur révèle à peine, dans certains cas, et après plusieurs années, une légère modification dans la longueur et la forme. Mais lorsque le squelette est encore dans sa croissance, avant l’âge de soudure complète des épiphyses, et bien plus encore dans le très-jeune âge où les épiphyses ne sont même pas tout à fait ossifiées, l’accroissement des os est arrêté d’une manière remarquable. Ce phénomène avait été admirablement étudié par Hippocrate, et j’hésiterai d’autant moins à transcrire ce qu’il en a écrit, que, jusqu’à présent, sa description n’a pas encore trouvé de rivale.
« Pour ce qui regarde l’accroissement des os, voici comment les choses se passent. Dans la luxation de la jambe, vers le cou'de-pied, les os du pied, plus proches voisins de la lésion, sont ceux qui s’accroissent le moins ; les os de la jambe, au contraire, se développent presque aussi bien que de coutunle; mais les chairs sont amaigries. Si la luxation s’est faite au genou, c’est l’os de la jambe qui est le plus près de la lésion qui perd de son développement légitime, et qui, d’habitude, devient plus court. Alors il y a bien aussi quelque diminution des os du pied, mais moindre que dans le premier cas, attendu que l’articulation du pied demeure intacte. Et si les sujets pouvaient se servir de leur pied, comme, par exemple, quand