CHAPITRE XVI
Les os du carpe sont partagés en deux rangées, unies l’une avec l’autre par une articulation spéciale, que j’ai appelée médio-carpienne ; mais, dans chaque rangée, les os sont joints par des arthrodies très-serrées et très-solides. Il y a des luxations traumatiques et des luxations pathologiques.
ART. I. - LUXATIONS TRAUMATIQUES.
Elles affectent un os isolé, ou tendent à disjoindre l’articulation médio-carpienne.
g I. — Luxation d’un os isolé.
Les luxations qui séparent un seul os du carpe de sa rangée, sans lésion des téguments, sont très-rares et peuvent passer pour des cas extraordinaires. A. Cooper donne l’observation, recueillie par un de ses élèves, d’une vieille femme qui, par suite d’une chute sur le dos de la main, s’était fait une fracture de l’extrémité inférieure du radius, fracture oblique en dehors, communiquant avec l’articulation ; et le fragment avait été projeté en arrière du carpe, avec Vos sca-
1 Journal de Médecine, 1755, t. II, p. 31.
phoïde. Certes un déplacement aussi singulier méritait d’être examiné avec soin ; or, les symptômes accusés sont d’une telle insignifiance, qu’ils se rapporteraient tout aussi bien à une luxation complexe du poignet en arrière, ou à une simple fracture du radius.
Quand un fusil éclate dans la main, ou quand elle est déchirée et broyée par une machine, il y a quelquefois séparation, et même expulsion d’un ou de plusieurs os du carpe; mais la luxation, si on veut l’appeler ainsi, n’est alors qu’un phénomèneHrès-secondaire au milieu du désordre général. A. Cooper a rapporté le cas d’une main prise dans une mécanique qui déchira les téguments dans les deux tiers de la circonférence du poignet , avec division de l’artère radiale et rupture des tendons extenseurs du pouce, de l’index et du médius; l’os scaphoïde était presque entièrement séparé des autres; on l’enleva, mais on comprend que la plaie n’en fut guères ni plus ni moins grave que s’il était resté en place.
Cependant M. Mougeot de Bruyères m’a communiqué un fait bien plus curieux, où l’expulsion d’un os du carpe paraissait être la lésion unique. Un charpentier, tombé d’une hauteur dé 30 pieds sur la paume de la main, offrit à la face palmaire du poignet une plaie d’un demi-pouce de longueur, par laquelle s’était échappé l’os semi-lunaire, retenu seulement par une portion ligamenteuse que l’on divisa pour l’enlever tout à fait. La plaie se ferma sans accident; et, deux mois après, déjà les mouvements s’exécutaient dans tous les sens, sans trop de douleur.
§ II, — Ziuxation de l’articulation médio-earpienne.
J.-L. Petit en a fait mention le premier en 1723, mais sans en citer d’exemple; les symptômes, selon lui, seraient presque semblables à ceux des luxations radio-carpiennes, mais la réduction en serait très-difficile, et il y en a même, ajoute-t-il, qu’on n'a jamais pu réduire. Pour moi, je n’en ai jamais vu, et ne connais que deux observations qui puissent s’y rattacher.
Un individu eut la main prise dans une mécanique, qui lui dilacéra toutes les parties molles de la face dorsale de la main, et luxa celle-ci en avant. La gangrène s’empara du membre; la mort eut lieu le 18e jour, et, à l’autopsie, on trouva que deux
DES LUXATIONS DES OS DU CÀBPE
ou trois osselets, dont un brisé, adhéraient aux os de l'avantbras , d’où Von conclut que la luxation s'était opérée entre les deux rangées du carpe * .
M. Maisonneuve en a observé une autre, sans plaie des téguments, chez un sujet tombé d’une hauteur de 40 pieds, et apporté mourant à l’Hôtel- Dieu. Le poignet paraissait luxé en arrière-, la main, portée en totalité sur un plan postérieur à celui de l’avant-bras, offrait un raccourcissement de plusieurs lignes; en arrière, à quelques lignes au-dessous des apophyses styloïdes, existait une saillie osseuse transversale de plus d’un centimètre; en avant, une saillie correspondante plus marquée, d’environ 2 centimètres, avec une dépression au-dessous, vis-à-vis le pli transversal du poignet. Les doigts étaient fléchis et ne pouvaient être étendus sans un effort considérable. On n’avait point réduit cette luxation pendant la vie ; sur le cadavre, un simple effort de traction suffit à la réduction ; après quoi on la reproduisit pour la disséquer. — « Les os de la deuxième rangée étaient complètement séparés des os de la première, sur lesquels ils chevauchaient en arrière de plus de l centimètre. Une petite- partie du scaphoïde était restée unie au trapèze -, une portion du pyramidal, entraînant avec elle l’os pisiforme, avait suivi l’os crochu. Les ligaments latéraux interne et externe de l’articulation radio-carpienne étaient complètement rompus, ainsi que les fibres ligamenteuses antérieures et postérieures qui unissent les deux rangées du carpe a. »
On voit que, dans les deux cas, la luxation était complexe, et portait à la fois sur les articulations médio;- carpienne et radio-carpienne. M. Maisonneuve dit que la sienne offrait les mêmes signes que la luxation radio-carpienne de M. Yoillemier; un examen un peu attentif y eût saisi, à mon avis, des différences capitales. Les deux apophyses styloïdes étaient portées en avant, sans doute; mais, d’un côté, la saillie antérieure du semi-lunaire était au-dessous de leur niveau ; et de l’autre, en mesurant la distance de la saillie postérieure au bout du doigt médius, on l’eût évidemment trouvée moindre que la longueur de l’autre main.
1 La Lancette , Gazette des hôpitaux, 28 nov. 1829.
2 Mém. de la Société de chirurgie, t. II.
ART. II. — LUXATIONS PATHOLOGIQUES
Elles portent uniquement sur la tête arrondie constituée par le grand os et l’os crochu, laquelle sort à demi de la cavité qui lui est fournie par le scaphoïde, le semi-lunaire et le pyramidal. Le déplacement est donc essentiellement incomplet.
Chopart a vu cette luxation chez un boucher, au dire de Boyer, qui ne donne pas d’autres détails. Boyer, qui l’avait rencontrée à son tour plusieurs fois, dit qu’elle est plus commune chez les femmes ; et en effet, les six observations que j’ai pu réunir avaient toutes rapport à des femmes.
Boyer paraît disposé à la ranger parmi les déplacements traumatiques. Elle est toujours, dit-il, l’effet d’une flexion forcée de la main, soit dans une chute sur sa face dorsale, soit en saisissant un corps quelconque avec violence, et en fléchissant fortement le poignet ; et ce mouvement aurait pour effet de rompre la capsule et les fibres accessoires qui la fortifient.
A. Cooper, au contraire, l’attribue uniquement au relâchement des ligaments. Parmi nos six observations, une seule semble contredire l’opinion d’A. Cooper $ Richerand raconte qu’une femme, dans les douleurs de l’enfantement, saisit avec violence les bords de son lit, renversa ses poignets avec force, entendit un léger craquement, et ressentit dans les mains me douleur à laquelle des souffrances plus vives ne lui permirent pas de faire attention. Quinze jours après, elle consultait pour une tumeur qui se manifestait à la main gauche, principalement lorsqu’elle était fortement fléchie. On voit donc qu’il y avait eu un tiraillement des ligaments portant sur les deux mains : et il est fort probable que le déplacement, limité à la main gauche, a été l’effet d’un relâchement consécutif. Dans la plupart des autres cas, rien n’indique comment la luxation est survenue ; une seule malade pensait qu’elle était la conséquence de l’habitude de déboucher chaque jour un grand nombre de bouteilles *.
La luxation se révèle par une tumeur dure, arrondie, faisant saillie à la face dorsale du carpe lorsque la main est pla-
1 Ph. Boyer, Annotations au Traité de Boyer , t. III, p. 776.
cée en ligne droite avec l’avant-bras ; qui augmente dans la flexion du poignet en avant, qui diminue et disparaît même quelquefois dans la flexion en arrière. La saillie est plus ou moins considérable ; et de là une différence notable dans les conséquences qu’elle entraîne. Boyer, qui paraît l’avoir vue fort légère, à peine sensible chez les femmes qui ont la main potelée, avance qu’elle ne cause presque aucune incommodité, à ce point que très-peu de malades consentent à se soumettre au traitement ; et il n’y a de douleur que dans les premiers temps. Richerand dit formellement que, chez sa malade, ni la force ni la flexibilité de la main n’étaient diminuées, et que la saillie osseuse, remarquable seulement dans l’état de flexion, ne méritait même pas le nom de difformité. M. Putégnat, dans une observation qui lui est propre, ne fait mention d’aucun inconvénient *.
Cependant, suivant A. Cooper, il en résulterait une telle faiblesse, que les malades 11e pourraient se servir de leur main, à moins de fournir un support au poignet-, il cite une jeune dame qui avait été obligée d’abandonner sa musique et ses autres occupations, et qui, pour se servir de sa main, était réduite à porter deux courtes attelles, ajustées en avant et en arrière de la main et de l’avant-bras ; et il parle également d’une autre dame qui, pour rendre un peu de force au membre, portait un bracelet en mailles d’acier très-fortement serré autour du poignet. Hamilton Labatt a traité une malade qui accusait aussi une grande faiblesse à la main , et en outre des douleurs vers les doigts2. Celle de M. Ph. Boyer se plaignait seulement que sa tumeur fût douloureuse quand elle fléchissait la main, bien qu’elle eût déjà huit mois de date; et la douleur augmentait beaucoup sous la pression.
Le diagnostic est facile pour quiconque sait les rapports anatomiques de l’articulation médio-carpienne ; dans le cas d’H. Labatt, la tumeur avait cependant été prise pour un ganglion.
Le pronostic varie selon les accidents; et conséquemment aussi le traitement. En général, on Obtient facilement la réduction en étendant la main, et exerçant une légère pres-
1 Putégnat, Journal de chirurgie, 1843, p. 305.
2 H. Labatt, Gazette des hôpitaux, 1841, p. 430.
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sion sur la saillie osseuse ; cependant M. Ph. Boyer ne put pas l’obtenir. Mais la contention est presque impossible, à moins, comme le veut Boyer, de tenir la main étendue; et d’exercer sur la saillie osseuse une compression, prolongée tout le temps nécessaire à la guérison. Il ne paraît pas- d’ailleurs avoir appliqué ce traitement, qu’il regarde comme inutile pour un déplacement de date un peu ancienne ; il recommande donc des cataplasmes émollients et anodins pour combattre la douleur; puis des résolutifs, dans un but qu’il ne dâipe pas dire. A. Cooper ne paraît songer qu’à rendre un peu de force à la main; et, après lesbandelettesagglutinatives et le bandage roulé autour du poignet, il conseille des douches froidegj tombant d’une grande hauteur, puis des frictions avec une serviette rude, pour activer la circulation et raffermir les join- ^xtures. Tout cela peut être essayé sans doute ; mais pas un fait n’en a encore établi l’efficacité.