CHAPITRE XVII
DES LUXATIONS C ABPO-METAC ARPIENNES .
“ Lésions tort rares, et toujours traumatiques. Elles portent ,,-plus spécialement sur le sexe masculin; car, sur 12 observations, je n’ai trouvé qu’une seule femme. Elles semblent aussi affecter de préférence l’âge adulte; le sujet le plus jeune était un élève du collège Louis-le-Grand, sans autre indication; les deux plus âgés avaient 45 et 60 ans. Je traiterai . séparément de celles qui affectent le pouce et de celles des autres doigts.
ART. I. — LUXATIONS CÀRPO -MÉTACARPIENNES DU POUCE.
On en découvre quelque mention dans les auteurs du dixseptième siècle, mais si vagues que l’imagination semble seule en avoir fait les frais ; et je n’oserais juger mieux de J.-L. Petit, qui admet des luxations en avant, en arrière, en dedans, en dehors, en donnant la première comme la plus fréquente. Callisen prétend qu’elles sont plus fréquentes que lefPautres luxations du pouce ; et il ajoute qu’il a vu deux fois la réduction bien faite suivie de tels accidents que l’amputation du
DES LUXATIONS CARPO-MÉTACARPIENNES.
pouce ne put mêrpe pas sauver les malades. Il y a là assurément quelque confusion que je ne me charge pâ§ d’expliquer. Leur histoire réelle commence donc véritablement à Boyer, qui n’a vu toutefois que des luxations en arrière , tandis qu’A. Cooper, à son tour, dit n’avoir vu que des luxations en avant. Les premières sont pour le moins plus fréquentes que les autres, et se présentent même sous deux formes, incomplètes ou complètes.
§ I. — Eiuxation Incomplète en arrière.
J’en ai observé un exemple et j’en ai réuni quatre autres. Il semble qu’elle puisse être produite par deux mécanismes trèsdifférents. Premièrement, par une inclinaison forcée de l’os métacarpien en dedans et en avant : ainsi Boyer en rapporte un cas par suite d’une chute sur le bord externe de la main; un sujet traité par M. P. Bérard se l’était*faite en donnant un coup de poing. Deuxièmement, au contraire, par le renversement du métacarpien en arrière: M. Michon l’a vue chez un collégien qui était tombé de telle sorte que la partie antérieure du premier métacarpien avait porté sur le rebord d’une table ; chez un blessé dont M. Demarquay a donné l’histoire, l’éminence thénar avait frappé violemment contre un corps dur résistant; enfin, le mien disait être tombé sur la main fortement étendue *.
L’os métacarpien fait en arrière une légère saillie sur le trapèze, si légère parfois qu’on ne la reconnaît bien qu’au toucher ; M. Michon et M. Demarquay ont vu l’os porté en arrière et en dedans. Dans le cas de M. Demarquay, il reposait sur l’articulation du deuxième métacarpien et du trapézoïde, bien qu’une petite partie de sa surface articulaire fût encore en rapport avec le trapèze. Quand le déplacement est léger, il n’y a rien de bien apparent à la face palmaire 5 dans les deux cas de M. Michon et de M. Demarquay, au contraire, le trapèze y faisait une saillie très-marquée.
Les autres symptômes sont sujets à varier. Quelquefois i’é-
1 P. Bérard, Gaz. des hôpitaux, 1845, p, 242; — Michon, ibid., 1848, p. 79; — Demarquay, Mém. de la Soc. de chirurgie, t. II, p. 120; — Malgaigne, Revue médico-chir ., t. IV, p. 111 .
roinence thénar paraît aplatie et même déprimée à sa partie supérieure. En générai, l'os métacarpien et le pouce sont légèrement fléchis, et l’extension est impossible sans douleur; toutefois, M. Miction a vu le doigt conserver une rectitude parfaite, et mon blessé avait de même son métacarpien dans la direction normale. Dans ce dernier cas, en imprimant à l’os des mouvements d’arrière en avant, on augmentait notable- \ ment sa saillie; chez le sujet de M. P. Bérard, on dit qu’en fléchissant fortement le pouce, les tendons de la face dorsale, pressant sur le métacarpien, le faisaient rentrer en place.
La luxation non réduite paraît gêner assez notablement l’action du doigt. Chez le sujet de M. Demarquay, qui la portait depuis 50 jours, tous les mouvements étaient douloureux , l’extension même impossible ; la malade 4e Boyer, après 6 mois , avait pareillement les mouvements très-gênés, presque impossibles, surtout celui d’extension.
La réduction est. toujours facile, et s’obtient par la seule pression exercée avec le pouce sur l’extrémité de l’os, soit directement d’ârrière* en Avant, soit obliquement, selon.la direction qu’ell^a prise.- Même après plusieurs mois écoulés, on n’éprouve guère plus d’obstacle, ce qui tient à la configuration des surfaces articulaires ; Boyer, au bout de six mois, opérait la réduction parla simple pression ; Demarquay, pour sa luxation de'50 jours, *à cru devoir combiner avec le refoulement de l’extrémité' dé l’os en dehors et en avant des tractions exercées .sur l’os même; mais on peut douter de la nécessité de ces tractions,' la réduction s’étant faite sans aucune peine.
Il resté à la yérité une plus grande difficulté, c’est de la maintenir'. Boyer congédie à cet effet de placer par-dessus la partie postérieure d§ l’os une compresse longuette et une petite attelle en bois, fixée à l’aide d’une bande roulée. Chez le sujet de M. P. Bérard, M. Deville appliqua une compresse pliée en plusieurs doubles, soutenue par un bandage dextriné qui fixait le pouce en position moyenne. Pour moi, je me suis servi de l’attelle de Boyer, que jè laissai à demeure 20 à 25 ‘ jours. Après ce temps, le pouce exécutait tous ses mouvements, sans nulle tendance à la récidive. 4^
La guérison peut donc s’obtenir dans les cas récents ; plus tard elle devient beaucoup plus douteuse. Boyer, après la
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réduction obtenue, avait conseillé l’emploi d’un moyen mécanique qui aurait dû être porté longtemps; la malade ne voulut pas s’y soumettre, mais aussi son état resta le même. Les deux observations de M. Michon et de M. Demarquay ne vont pas plus loin que la réduction.
§ II. — luxation complète en arrière.
J’en ai vu deux cas et n’ai pu en découvrir que deux autres, dus à MM. Michon et Bourguet *.
Elle s’opère d’ailleurs par les deux mécanismes déjà indiqués pour la luxation incomplète ; la flexion du métacarpien en dedans, ou son renversement en arrière. Ainsi, je l’ai vue chez un sujet qui, en sautant un fossé, était tombé à plat ventre, mais d’abord sur le pouce de la main droite incliné en dedans; et celui de M. Michon avait eu la main prise sous un tonneau qui avait porté sur le premier métacarpien. Mais la luxation de M. Bourguet était le résultat d’une chute dans laquelle -le pouce avait été fortement renversé en arrière; et mon excellent collègue, M. Gimelle, a eu lui-même le métacarpien luxé par une cause toute pareille.
L’os métacarpien est cette fois jeté complètement en arrière, où il fait une saillie que M. Bourguet a évaluée de 12 à 15 millimètres. Il se porte en même temps en dedans, et occupe à peu près le creux de la tabatière entre le tendon du long extenseurs du pouce qu’il soulève, et le tendon du long abducteur déjeté en dehors ; celui-ci est masqué par la saillie de l’os, et ne se révèle au toucher que quand on fait contracter son muscle. Enfin, l’os remonte plus ou moins sur le carpe, et entraîne ainsi un raccourcissement visible du pouce. Ce raccourcissement allait chez mon blessé à 5 ou 6 millimètres ; chez celui de M. Michon, à 10 j chez celui de M. Bourguet, jusqu’à 15 ou 16 millimètres ; ici le méfifcarpien touchait presque à l’apophyse styloïde du radius. D’autre part, le trapèze fait àson tour à la face palmaire une saillie très-sensible, avec une dépression au-dessous, et aplatissement de toute l’éminencWfcénar.
' Michon, Gazette des hôpitaux, 1848, p. 79; — Bourguet, Revue médicochirurgicale., t. XIV, p. 93.
Quant à la direction du pouce, M. Bourguet l’a vu un peu porté en dedans et en avant, légèrement fléchi dans la paume de la main; M. Michon, au contraire, l’a trouvé droit, sans inclinaison aucune. Quant aux mouvements, M. Michon n’en a rien dit. Chez le sujet de M. Bourguet, au bout de deux mois, l’extension était impossible ; la flexion et l’opposition aux autres doigts bornées et douloureuses.
J’ai vu une de ces luxations qui datait de plus de 20 ans, et j’ai étudié avec quelque soin les conséquences qu’elle avait eues. L’extension et la flexion, qui sont surtout l’œuvre des phalanges, étaient satisfaisantes ; mais l’abduction et l’adduction, dévolues au métacarpien, étaient restées fort gênées. Ainsi, tandis que le pouce gauche s’écartait de l’index à angle de 100°, le pouce droit n’allait pas à 60, et je noterai que ce mouvement d’abduction augmentait la saillie de l’os à la face dorsale; d’autre part, tandis que l’adduction amenait le pouce gauche au contact du petit doigt, le pouce droit atteignait à peine l’annulaire. La force de la main était aussi bien diminuée ; pour serrer, pour presser, pour soulever un fardeau, le blessé était obligé de recourir à sa main gauche; une forte pression avec la main droite ramenait même des douleurs dans l’articulation luxée, et il en ressentait aussi dans les changements de temps.
M. Gimelle réduisit immédiatement sa luxation sans difficulté, en tirant simplement sur le pouce; et un bandage roulé lui suffît pour la maintenir réduite. M. Michon a trouvé aussi la réduction très-facile le 2e jour; il y eut une récidive ; mais une deuxième réduction fut heureusement maintenue avec l’appareil de Boyer. Chez le sujet de M. Bourguet, au contraire, un médecin expérimenté avait vainement tenté la réduction dès le second jour 5 et, au bout de deux mois, M. Bourguet échoua à son tour, malgré des efforts persévérants et variés. Mon blessé avait gardé sa luxation intacte.
Je pense qu’ici l’impulsion, aidée au besoin d’une extension légère, serait le meilleur procédé ; en cas d’instfccès, je n’hésiterais pas à repousser l’os métacarpien avec un poiiifeôn implanté sur sa surface articulaire, comme je l’ai fait avec succès pour un métatarsien.
' DES LUXATIONS CARPO— MÉTACARPIENNES .
§ III, — luxation en avant.
Je n’en connais aucune observation, et ne pourrai que rappeler ce qu’en dit A. Cooper, qui témoigne cependant parler d’après son expérience personnelle.
Suivant cet auteur, l’os métacarpien est alors porté en avant et en dedans, entre le trapèze et le métacarpien de l’index, faisant saillie dans la paume de la main ; le pouce est renversé en arrière et ne peut être porté vers le petit doigt 5 il y a beaucoup de gonflement et de douleur. Pour réduire, il faut incliner le pouce vers la paume de la main, et exercer une extension soutenue et prolongée, tout effort brusque ne pouvant qu’empêcher le succès. Si l’on ne réussit pas ainsi, la luxation devra être abandonnée à la nature.