ART. IL — LUXATIONS DES PHALANGETTES DES QUATRE DERNIERS DOIGTS
J’en ai vu deux cas ; M. Léger m’en a communiqué un troisième, et je n’ai pu en trouver en tout que six autres. De ces neuf luxations ,
3 affectaient l’annulaire,
3 le petit doigt,
1 le médius,
1 l’index,
1 le médius et l’annulaire à la foi».
Il y avait d’ailleurs des luxations en arrière, incomplètes et complètes ; deux luxations en arrière avec déviation en dehors ou en dedans; une luxation directe en dehors; une autre directe en dedans ; et, chose remarquable, pas une luxation en avant. On voit donc que l’histoire de ces luxations ne veut pas être confondue avec celle des luxations du pouce.
1° Luxation incomplète en arrière. — J’ai vu cette luxation sur un homme qui, descendant à la cave avec deux bouteilles retenues entre le petit doigt et l’index recourbés, et l’annulaire et le médius allongés, avait fait un faux pas et était allé heurter le mur par l’extrémité de ces deux derniers doigts. Les deux phalangettes étaient légèrement renversées en arrière et ne pouvaient se fléchir ; on sentait au toucher la saillie for-1 mée par une portion de leur tête en arrière ; et, le 4e jour, le gonflement et la rougeur étaient considérables. Une simple pression exercée en sens contraire sur la phalangine et la phalangette réduisit les deux luxations sans difficulté.
2° Luxation complète en arrière. — M. R. Marjolin m’a dit avoir vu une luxation en arrière de la phalangette du petit doigt; M. Michel en cite une autre de l’annulaire: étaientelles incomplètes ou complètes ? C’est ce que je rie saurais dire. Mais M. Bidault en a observé une bien complète.
Un charpentier tomba de telle sorte que l’annulaire porta par sa face dorsale sur une planche d’un échafaudage, tandis qu’une poutre qu’il portait pressa sur la face palmaire
DES LUXATIONS DES PHALANGETTES
de la phalangette. A l’examen, deux heures plus tard, on trouva la phalangette dans une extension exagérée, facile même à renverser en arrière presqu’à angle droit, formant d’ailleurs dans le même sens une saillie de 5 à 6 millimètres, sans cependant que le tendon extenseur parût soulevé sous la peau. La phalangine faisait une saillie correspondante en avant, où la peau était déchirée; la flexion était impossible au malade, non-seulement pour la phalangette, mais aussi pour la phalangine. L’impulsion, unie à une légère traction, remit immédiatement les os en place *.
C’était probablement aussi une luxation complète que Ra~ vaton a observée au petit doigt d’une dame, à en juger par les difficultés de la réduction. Divers chirurgiens habiles y avaient travaillé plusieurs jours sans succès ; Ravaton ne vit d’autre ressource que de saisir les côtés de la phalangette, préalablement recouverte d’un cuir mince, avec un étau portatif ; et en tirant avec cet étau , en poussant d’autre part sur la tête de l’os en arrière, il la réduisit en un instant.
3° Luxation incomplète en arrière et en âehors. — J’en ai publié un cas, observé sur le médius. C’était chez un garçon de 12 ans, qui était tombé d’une charrette, sans savoir comment ; il ajoutait que la phalangette dans l’origine était renversée en arrière ; mais des tractions exercées pour la réduire l’avaient ramenée à peu près dans la direction des autres phalanges. Quand je le vis, cinq à six semaines après, la phalangette était étendue à peu près en ligne droite, un peu inclinée cependant vers le pouce. Sa base faisait saillie à la fois en arrière et en dehors, du côté du pouce; en dedans, au contraire, on sentait une saillie presque aiguë sous la peau, formée par le condyle interne de la phalangine. La phalangette était assez mobile, surtout d’un côté à l’autre ; mais il était impossible de la fléchir. L’impulsion et la flexion forcée n’ayant rien produit, je conseillai la section sous-cutanée d’une corde fibreuse qui figurait ou remplaçait le ligament latéral externe. Cette section fut faite par M. Guersant ; puis l’impulsion et la flexion furent reprises, sans obtenir une réduction entière. Pour avoir plus de prise, je plaçai le doigt entre deux
8 Bidault, Revue médico-chirurgicale, t. III. p. 204.
T. II
attelles, une en avant, l’autre en arrière ; j’appuyai sur ces deux attelles en sens inverse, pour ramener la phalangette en avant 5 après quoi je revins à la flexion. Je fis en effet disparaître le déplacement en arrière, mais le déplacement latéral ' ne céda sous aucun effort. Pour maintenir cependant le résultat obtenu, j’avais fait fléchir les trois articulations du doigt, et je tenais rapprochées, à l’aide d’une bandelette de diachylon, la première phalange et la phalangette. Malheureusement le malade ne voulut pas supporter la pression de cette bandelette : il l’ôta, et la luxation se reproduisit comme avant l’opération; la petite plaie s’était fermée sans suppuration, Peut-être si l’on eût coupé l’autre ligament latéral, comme nous l’avons vu faire à M. Huguier pour le pouce, auraiton obtenu un meilleur résultat.
4° Luxation incomplète en arrière et en dedans. — Observée j par M. Léger sur un homme de 30 ans, qui, étendant la main pour parer un coup de pied, avait reçu le coup sur le petit doigt. La peau était déchirée en avant; on pansa la plaie sans reconnaître la luxation, et M. Léger ne la vit qu’un mois après. La phalangette était luxée en arrière et en dedans où sa tête soulevait fortement les téguments ; elle était fléchie en avant et en dehors, de telle sorte que son extrémité atteignait à peine le milieu delà phalangine de l’annulaire, et elle avait subi un mouvement de torsion tel que l’ongle regardait presque directement en dedans. M. Léger commença par imprimer à la phalangette une flexion forcée, afin de rompre lés adhérences; après quoi une pression directe sur la tête luxée opéra la réduction , ce qui semble attester que la luxation était incomplète. D’ailleurs elle avait une forte tendance à récidiver, et il fallut fixer les os à l’aide d’une attelle. Tous les jours on imprimait des mouvements à la jointure ; et au bout de huit jours, on put laisser le doigt en liberté.
â° Luxations latérales. — Dugès a vu la phalangette de l’index luxée en dehors par une violente secousse imprimée à la main retenue seulement par le bout de ce doigt. La base de la phalangette était inclinée en dehors, la pointe en dedans ; la réduction ne fut point tentée ; et le doigt, bien que difforme, reprit peu à peu ses mouvements’.
* Dugès, Journ. univ, et hebdomadaire, 1831, t. IV, p. 200.
DES LUXATIONS DES PHALANGETTES
Dans ce cas la luxation était incomplète. Gogué a observé une luxation bien complète en dedans de la phalangette de l’annulaire, suite d’une chute*. Les symptômes étaient tout différents. La phalangette était fortement inclinée en dedans vers le petit doigt, et presque perpendiculaire à la phalangine sur le bord interne de laquelle reposait sa surface articulaire ; au côté externe, une déchirure transversale d’environ 15 millimètres livrait passage à l’extrémité inférieure de la phalangine, qui paraissait fortement serrée et comme étranglée par les lèvres de la plaie. On exerça sur la phalangette une traction qui la ramena dans sa direction normale, en ayant soin de presser de l’autre main sur l’extrémité de la phalangine. La réduction fut prompte ; et, deux jours après, la plaie s’était réunie par première intention.
6° Luxations compliquées * — Je n’en parle que pour faire remarquer combien elles sont rares ici, en comparaison des luxations de la phalangette du pouce, puisque, sur nos 9 cas, celui de Gogué est le seul ou. l’articulation ait été ouverte. Dans ceux de MM. Bidault et Léger, il y avait bien une déchirure transversale de la peau en avant, mais elle était superficielle.
ART. III. ~ LUXATIONS PATHOLOGIQUES
Les phalangettes se luxent quelquefois par relâchement de leurs ligaments, quelquefois sous l’influence de la goutte ou du rhumatisme; je ne sache pas qu’on ait observé rien de semblable aux phalangines.
1° Luxation par relâchement des ligaments. — Dupuytren a parlé d’une luxation volontaire des phalanges inférieures, que certains sujets produisent en les portant dans l’extension forcée, et qu’ils réduisent par un effort contraire. Ces luxations, sans danger d’abord, entretiennent en se répétant une faiblesse de l’articulation qui la rend moins propre à ses fonctions, et qui peut même faire obstacle à l’exercice des professions qui exigent des efforts fréquents d’extension. Dupuytren conseille d’abord d’éviter ces efforts ; puis il espère que les bains froids, les topiques astringents rendront aux ligaments
1 Gogué, Journal de chirurgie, 1846, p.284.
leur résistance normale. — « J’ai employé avec avantage, ajoute-t-il, dans des cas plus graves, des doigtiers de forme cylindrique en cuir bouilli, ouverts et susceptibles d’être lacés sur un des côtés, et qui embrassaient le doigt à la hauteur de l’articulation malade, en la dépassant d’un demi-pouce, tant en haut qu’en bas. J’ai quelquefois ajouté de petites attelles en baleine sur la face palmaire et dorsale du doigt, et reçues dans des coulisses pratiquées sur la face externe de l’appareil précédent, ou d’un autre en toile écrue. L’usage de ces moyens, continué pendant longtemps, a toujours suffi pour arrêter les progrès du mal, et quelquefois pour le guérir entièrement» i.
D’après ce qui précède, Dupuytren avait vu un assez bon nombre de ces luxations des dernières phalanges. Il est d’autant plus regrettable qu’il n’en ait pas cité d’exemples, que je n’en ai trouvé qu’un seul cas publié, auquel ma propre expérience m’a permis d’en ajouter un autre. Cet élève de Dumas, qui se luxait à volonté la première phalange du pouce en avant, se luxait la seconde de la même manière, et j’ai déjà dit que loin d’en souffrir il se servait mieux de cette main que de l’autre. J’ai vu pour mon compte un enfant de deux ou trois ans, chez qui la phalangette du pouce se fléchissait et s’étendait à l’ordinaire; mais, sous l’influence d’un mouvement particulier que l’enfant produisait à volonté, on entendait un craquement 5 la phalangette restait à demi fléchie, immobile, sans que le toucher le plus minutieux pût découvrir la moindre saillie en arrière de l’une ou de l’autre phalange. Un autre mouvement volontaire ramenait la mobilité de l’article; quelquefois cependant l’enfant était obligé de forcer la flexion de la phalangette avec son autre main. Un jour la luxation se montra rebelle, et je fus obligé d’intervenir ; je n’eus qu’à forcer la flexion pour remettre tout en ordre. Je n’ai pas revu cet enfant depuis.
2° Luxations -par rhumatisme chronique. — Elles sont plus rares que celles des phalanges; j’ai vu cependant, dans un cas où toutes celles-ci étaient luxées, les phalangettes devenues si mobiles que plusieurs pouvaient être renversées en arrière
1 Dupuytren. Leçons orales , 2“ édit., t. II, p. 43.
DES LUXATIONS DES PHALANGETTES
jusqu’à l’angle droit. Mais un fait plus curieux est le suivant. Un vieillard de 67 ans ressentit tout d’un coup une douleur dans les doigts de la main droite, puis, six mois plus tard, dans ceux de la main gauche. La douleur s’apaisa à la formation d’une ampoule au côté interne des articulations phalangeltiennes de l’index et du médius des deux mains ; et, dans l’espace de six semaines, la phalangette du médius gauche s’inclina en dehors jusqu’à former un angle de 135° ; puis celles des trois autres doigts suivirent, sans cependant s’incliner si fortement. Ainsi les ampoules semblaient avoir eu pour effet de relâcher le ligament latéral interne, qui avait permis l’inclinaison en dehors. Cet homme n’avait pas de goutteux dans sa famille, et, quand je le vis 13 ans plus tard, n’avait encore jamais eu rien aux autres jointures. Au reste, il pouvait, parle seul jeu des muscles, redresser presque entièrement ses phalangettes 5 et un très-léger effort extérieur les redressait tout à fait. M. Auvity, qui l’avait soigné, avait rapporté cette étrange affection à la goutte.
ART. IV. — LUXATIONS CÛNGÉNIALES
Elles sont plus rares encore que les précédentes. A. Bérard a dit quelques mots d'une incurvation en arrière des deux dernières phalanges, que Von observe quelquefois chez des nouveaunés du sexe féminin ; et il ajoute que si elle était assez forte pour devenir un objet de difformité, elle devrait être traitée à l’aide de deux plaques de fer-blanc, appliquées sur les faces palmaire et dorsale du doigt, et laissées en place un temps fort long1. J’ai vu moi-même une femme qui avait de naissance presque toutes les phalangettes portées en arrière dans l’extension jusqu’à l’angle de 135°, laissant la tête des phalangines saillir en avant sous la peau. Les mouvements n’en étaient point gênés 5 elle donnait même des leçons de piano.
Enfin, M. Robert a vu, chez une petite fille de 6 ans, une luxation latérale congéniale de la phalangette de l’index, qui était déviée en dehors à angle obtus. « On pouvait, dit-il, constater à travers la peau une- légère atrophie du condyie externe de l’extrémité inférieure de la phalangine ; le condyie
1 Bérard, Dictionn ; en 30 toi., arL Main.- p. 5U.
interne, au contraire, était saillant. La brièveté du ligament latéral externe rendait cette déviation permanente, et s’opposait à ce qu’on ramenât la phalange à la rectitude. Je pratiquai la section sous-cutanée de ce ligament; malgré l’application d’appareils, cette opération resta sans succès ’ . »