CHAPITRE XXIX
Je traiterai successivement ici des luxations du calcanéum, des luxations médio-tarsiennes, des luxations du scaphoïde, des os cunéiformes, et enfin du. cuboïde.
g I. — Isuxations du calcanéum.
Ces luxations se sont introduites d’abord dans la science à la faveur d’un contre-sens, la version latine d’Albueasis ayant rapporté au calcanéum lesluxations du pied de l’auteur arabe. Plus tard, A. Paré les décrivit comme de simples luxations de l’astragale. Enfin, en 1826, Chélius rencontra un déplacement du calcanéum sur l’astragale et le cuboïde à la fois; en 1839, M. Rognetta en publiait un autre observé sur le vivant1; et l’existence de cette luxation n’était plus révoquée en doute, lorsque M. Broca est venu la remettre en question.
Il faut bien confesser que les deux observations que je viens de citer prêtaient fort à la critique. Le sujet de Chélius avait eu dans sa première enfance une luxation du pied, dont les mouvements étaient restés très-bornés ; à l’âge de 26 ans, il vint se faire amputer la jambe pour un éléphantiasis ; et à la dissection on trouva une luxation complète du calcanéum en dehors , de manière que l’astragale supportait le poids du corps pendant la marche; les ligaments du pied n'étaient plus reconnaissables dans la masse homogène du tissu cellulaire. Une pareille observation peut passer à coup sûr pour insuffisante. Quant à
1 Chélius, Traité de chirurgie , et Bulletin des sciences méd. de Férussac, t. XI, p. 64 ; — Rognetta, Archiv, gën. de médecine, 1834, t. IV, p. 49.
M. Rognetta, examinant un homme qui avait fait onze mois auparavant une chute de très-haut sur les pieds, il se borne à dire que la tubérosité antérieure du calcanéum , sortie en avant , faisait saillie au-dessous et en avant de la malléole externe ; V espace mallêolo-plantaire de ce côté externe était beaucoup plus court que celui de Vautre pied , ce qui indiquait que la tubérosité antérieure était en même temps relevée en haut et en dehors -, enfin, le talon , presque disparu , était dévié en dedans et en bas. Tout cela était vague, indécis, et ne justifiait que trop la critique de M. Broca. Déjà cependant il s’était heurté avec moins d’avantage contre une dissection rapportée par Hancock, dans laquelle le calcanéum avait été trouvé luxé en dehors de l’astragale, et en même temps quelque peu séparé du cuboïde , . l’astragale ayant conservé ses connexions avec les autres os. C’était donc bien une luxation pure du calcanéum : par malheur, le sens de sa disjonction d’avec le cuboïde n’était pas indiqué.
Mais d’autres faits permettent de combler cette lacune, et de distinguer même plusieurs variétés de déplacement. A la vérité il faut ajouter que la luxation du calcanéum est rarement isolée ; mais les complications n’en laissent pas moins évidente la réalité de la lésion principale.
1° Luxation du calcanéum en dehors de V astragale, et en haut du cuboïde. — Cette variété a été observée deux fois à l’Hôtel- Dieu de Marseille *.
Un matelot avait reçu, sur le côté interne de la jambe et du pied, une pièce de bois tombant d’une certaine hauteur. La malléole externe était profondément enfoncée, et on ne parvenait à la sentir qu’en déprimant les tissus. Au-dessous d’elle était une saiilie considérable, formée par les faces supérieure et externe du calcanéum ; on reconnaissait en avant la grande apophyse articulaire, séparée du cuboïde sur lequel elle faisait saillie. La malléole interne était nettement dessinée -, on sentait au-dessous la face interne de l’astragale ; plus bas, une dépression considérable, au centre de laquelle la peau tiraillée formait des plis, et qui était bornée en arrière par le rebord . postérieur de l’os et le tendon d’Achille proéminent en dedans.
1 Dumas, Bulletin de thérapeutique, 1854, t. XLVI, p. 550.
Les articulations de l’astragale avec le scaphoïde et la mortaise tibiale étaient intactes , et les mouvements du pied sur la jambe conservés, à part l’adduction et l’abduction, qui étaient un peu douloureuses. La réduction fut assez facile. Un aide saisit la jambe à son extrémité inférieure en l’attirant en dehors , tandis que M. Jourdan pressait de la paume de la main sur la saillie formée par le calcanéum pour la repousser en sens contraire. Le gonflement, d’ailleurs léger, se dissipa en 5 à 6 jours; vers le 20e, le malade commença à marcher, et il sortit guéri au bout d’environ un mois.
Dans l’autre cas, la luxation n’était pas aussi simple; et le cuboïde s’était en même temps luxé en dehors.
Un portefaix avait été heurté, à la partie postérieure de la face externe du talon droit, par une ancre d’un poids énorme, et le pied s’était trouvé pris entre cette ancre et un rebord saillant à son côté interne, tandis que le tronc était renversé à gauche. On sentait en dedans la saillie de l’astragale, avec une dépression au-dessous ; en dehors, la saillie du calcanéum avec sa grande apophyse située au-dessus du cuboïde. Ce dernier os, presque complètement jeté hors de sa place, faisait sur le bord externe du pied une saillie de plus de deux centimètres, qui empêchait de sentir la tubérosité du cinquième métatarsien. M. Jourdan réduisit le calcanéum aussi facilement que sur son autre malade ; seulement, le cuboïde restant luxé, il fallut presser fortement dessus pour le remettre en place. La guérison était complète au bout d’un mois.
2° Luxation du calcanéum, en dehors de l’astragale , et en dedans du cuboide. — Canton a rencontré ce déplacement sur le cadavre, avec la curieuse complication d’un renversement de l’astragale dans sa mortaise, l’articulation scaphoïdienne demeurant intacte. L’astragale était à demi renversé en dedans, de telle sorte que la moitié externe de la mortaise du tibia recevait le bord externe de sa poulie et sa facette péronière. Le péroné, déjeté en dehors, appuyait sa malléole sur la grande facette articulaire du calcanéum; celui-ci était donc fortement luxé en dehors de l’astragale ; mais la moitié interne de sa grande apophyse antérieure avait pénétré entre le cuboïde et le scaphoïde, presque jusqu’au contact du 3e cunéiforme, et se trouvait réuni par des tissus fibreux dans une
étendue de près d’un demi-pouce à la face externe du scaphoïde. L’autre moitié de l’apophyse avait creusé une sorte d’angle rentrant au centre de la facette postérieure du cuboïde , ce qui témoignait de l’ancienneté de la luxation h
M. Foucher avait déjà vu, dans un cas de luxation de l’astragale par rotation, l’extrémité antérieure du calcanéum reportée en dedans -.autre espèce de déplacement, puisque là le calcanéum n’était pas projeté en dehors de l’astragale.
3° Luxation du calcanéum en dehors du cuboïde, combinée avec me luxation de l’astragale en avant et en dehors. — Un fait de ce genre s’est présenté à H. Cline, et a été rapporté par A. Cooper. La cause était la chute d’une pierre énorme sur le talon, tandis que l’individu se promenait. A travers une plaie qui s’étendait du milieu du cou-de-pied à la malléole externe, on apercevait en avant la tête de l’astragale et en dehors sa facette calcanienne. La tubérosité du calcanéum faisait saillie en dehors; mais le reste du pied était tourné en dedans , au point que les orteils se portaient vers le pied opposé. On réduisit en tirant sur le pied et le tournant en dehors. Il y eut des accidents assez graves, du délire, un érysipèle, des abcès, des escarres; .mais finalement le sujet réchappa, et au bout de 5 mois et demi il était en état de marcher assez bien avec un bâton 1 2.
§ II. — Luxations médio-tarsiennes.
Je donne ce nom aux déplacements qui ont lieu entre la première et la seconde rangée du tarse. L’astragale et le calcanéum sont donc ici luxés à la fois, mais sans perdre leurs rapports réciproques, ce qui distingue nettement cette luxation des précédentes.
J.-L. Petit en a parlé le premier. Il écrivait en 1723 :
1 Canton, The Lancet, 1847, vol. I, p. 505.
2 A propos de ce fait, M. Broca me paraît avoir fait deux erreurs. Il a d’abord traduit : l’astragale seul était déplacé, ce qui n’est pas le vrai sens. Puis il allègue que le même fait aurait été communiqué à A. Cooper par H. Green, sous le titre de Luxation de l’astragale en dehors, en sorte qu’A. Cooper l’aurait donné comme exemple de deux espèces de luxation. Or, H. Green en parle comme d’une luxation dés os du tarse : In the case of compound luxation of the tarsal bones, etc.; et le titre allégué est une addition des traducteurs français.
« Il y a une luxation que l’on a prise quelquefois pour luxation de tout le pied, et qui n’est que la luxation de l’astragale et du calcanéum d’avec le scaphoïde et le cuboïde. Je ne l’ai vue que deux fois, et toutes deux avaient été causées par l’engagement du pied dans quelque entrave, comme sous la barre de fer qui fait le pont du ruisseau des portes cochères ou autres semblables. On conçoit bien que si le pied est ainsi retenu et que le corps soit emporté d’un côté ou d’autre, il y aura luxation , non de l’articulation de l’astragale d’avec la jambe, mais de l’articulation de l’astragale et du calcanéum avec le cuboïde et le scaphoïde. Cette maladie se connaît par la seule difformité : elle indique le côté où les os se sont luxés. La réduction est plus difficile, parce que les mains ont peu de prise.»
Plus tard il revit ce passage et y corrigea quelques phrases, mais sans rien changer au sens ; et ses deux faits restèrent isolés jusqu’à ce qu’A. Cooper vînt y en ajouter un autre. Il s’agissait d’un ouvrier sur le pied duquel avait glissé une pierre d’un poids considérable. Le calcanéum et l'astragale étaient restés dans leur position normale, mais V avant-pied était tourné en dedans sur ces os ; en sorte que les élèves de l’hôpital crurent d’abord avoir affaire à un pied-bot. La réduction fut opérée en fixant la jambe et le talon, et tirant l’avant-pied en dehors ; cinq semaines après, le blessé avait le complet usage de son membre.
M. Broca a sévèrement critiqué ces observations. Il reproche, à juste titre, à celles de J.-L. Petit une sécheresse qui ne leur laisse guère que la valeur de pures assertions ; et celle d’A. Cooper lui paraît également insuffisante. Sans doute des observations aussi rares et aussi importantes auraient mérité d’être mieux recueillies. Mais la luxation médio-tarsienne y paraît néanmoins trop nettement accusée pour qu’il soit permis de la méconnaître.
Liston a observé une luxation du scaphoïde et du cuboïde en haut sur un enfant de 14 ans, tombé de 40 pieds de hauteur sur l’extrémité du pied droit ; le pied était raccourci d’un demi-pouce. On n’essaya pas de réduire; et au bout de trois semaines, le blessé pouvait déjà s’appuyer sur ce pied1. Etait-ce une luxation médio-tarsienne, ou un échappement des deux
1 R.-W. Smith, Treatise on Fractures , etc., and Dislocations, p. 236.
DES LUXATIONs'dES SIX DERNIERS OS Dü TARSE. 1073
os, comme dans les cas qui vont suivre? L’absence d’autres détails ne me permet pas d’en juger.
§ III. — luxations du scaphoïde.
La luxation du scaphoïde a été observée sous deux formes : ou bien l’os était séparé des cunéiformes en restant uni à l’astragale, ou toutes ses articulations étaient disjointes à la fois.
Burnett a rapporté un exemple de la première variété. Un cavalier, chassant au renard, se tenait sur ses étriers, le pied appuyant par son bord externe, quand, après avoir fait un saut, il se trouva incapable d’aller plus loin. Une plaie de trois pouces de longueur, à la partie externe dh cou-de-pied, laissait passer deux os : le scaphoïde d’abord, qui présentait ses trois facettes cunéiformes obliquement en avant et en dehors ; puis l’astragale, projeté dans le môme sens, et présentant sa surface calcanéenne. Burnett exerça une pression énergique sur le scaphoïde pour le refouler dans sa cavité, et, en moins d’un quart d’heure, il obtint une réduction complète. La plaie se cicatrisa sans accidents, et le blessé, au moment où l’observations’arrête, pouvait déjà librement étendre et fléchir le pied1.
Malgré les lacunes qui laissent quelque obscurité sur ce fait, il paraît que les os delà jambe, l’astragale et le scaphoïde, s’étaient luxés comme un os unique, en avant et en dehors du reste du tarse, qui s’était porté en dedans.
J’ai trouvé trois exemples de la deuxième variété, dans lesquels le scaphoïde s’était échappé une fois en dedans, et deux fois en haut.
Le premier a été observé par M. Piédagnel, chez un homme de 28 ans, qui avait eu le pied pris entre un pavé et une roue de voiture. A travers une plaie déchirée à la partie interne du pied, se voyait une surface articulaire saillante, convexe, oblongue transversalement, du diamètre de 12 à 15 lignes. Il existait en même temps un enfoncement considérable à la partie externe du pied, au-dessous de la malléole péronière. On crut d’abord à une luxation de la tête de l’astragale, qu’on essaya vainement de réduire; le lendemain, l’imminence de la gangrène fît recourir à l’amputation de la jambe, à laquelle le sujet succomba huit jours après. La dissection montra que la
1 Burnett, London Med. Gazette, 1837, vol. XIX, p. 221.
dépression sous-malléolaire était un simple effet du gonflement. — « Le scaphoïde était déjeté en dedans 5 il avait quitté ses rapports avec l’astragale et les cunéiformes, et sa face antérieure convexe, exposée au dehors, se voyait dans les deux tiers de son étendue ; son extrémité externe, en rapport avec le cuboïde, était fracturée d’arrière en avant, et le fragment qui correspondait à ce dernier os y était maintenu parles fortes fibres ligamenteuses qui du calcanéum vont se fixer au scaphoïde l. »
Un premier cas de luxation en haut a été vu par Walker en 1850. Un maçon, enjambant d’un mur à un autre, s’y prit si mal que ses orteils seulement arrivèrent sur le mur 5 le poids du corps abaissa le talon, fit replier fortement le pied en haut, et le sujet eut la sensation d’un déplacement ; il tomba consécutivement d’une hauteur de 17 à 18 pieds, mais sur les mains et les genoux. Le scaphoïde formait une forte saillie sur le dos du pied, et à la plante existait une dépression, au point même où proémine dans l’état normal la tubérosité de cet os. Walker essaya de réduire en pressant sur l’os avec les pouces, mais sans succès. Il fit alors porter le pied fortement en bas, et ce mouvement ayant probablement élargi l’espace entre l’astragale et les cunéiformes, cette fois la réduction s’opéra avec un claquement distinct. Deux jours après, l’os étant mobile et offrant quelque tendance à s’échapper par en haut, on le maintint à l’aide d’un emplâtre et d’un bandage roulé. Au bout de trois semaines, le sujet retourna à son ouvrage, boitant légèrement; mais Walker, trois mois après, s’assura qu’il ne restait ni saillie de l’os ni aucune gêne dans les mouvements a.
On remarquera la manœuvre employée dans ce cas pour èlar- '• gir la place où H faut repousser l’os. Dans l’autre cas , où la luxation s’était faite en dedans, M. Pïédagnel s’est assuré pareillement, sur la pièce anatomique, qu’en tirant sur le métatarse et le renversant fortement en dehors, il était très-aisé d’obtenir la réduction qui avait paru impossible sur le vivant.
Tout récemment, R.-W. Smith a observé une luxation semblable, non réduite, chez un homme qui était tombé de cheval, le pied pris sous l’animal et engagé dans l’étrier. L’accident
1 Pïédagnel, Journ. univ. et hebdomadaire, 1831, t. II, p. 208.
3 Walker, The Medical Examiner, 1851, p^ à03.
datait de plusieurs années ; l’os faisait saillie sur le dos du pied, en avant de la tête4e l’astragale; la plante du pied était fort aplatie, la marche nullement gênée *.
Enfin, Duverney parle d’un jeune homme adonné à la danse, chez lequel le scaphoïde faisait saillie à chaque pied de plus d’un travers de doigt hors des os cunéiformes et de l’astragale; il ne dit pas autrement dans quel sens. C’était là une luxation pathologique ; du reste, le sujet n’en était pas incommodé.