CHAPITRE m
THÉORIE DE l'hÉTÉROTOPIE PLASTIQUE
Les partisans de la diplogénèsc avaient pris pour point de départ de leur théorie les faits les plus complexes, les termes les plus élevés de la série : ils avaient étudié les monstres doubles aulosilaires pour la formation desquels ils adoptaient la diplogénèse, et ils avaient ensuite, par une généralisation hardie, étendu leur explication à tous les termes de la série, depuis les plus complexes jusqu'aux plus simples. Tout au contraire, partant des cas les plus simples, Lebert opposa à la théorie précédente celle de Y hétérotopie plastique ; la formation des kystes dermoïdes n'est qu'une application particulière d'une loi générale qu'il formule en ces termes : « Beaucoup de tissus simples ou composés, et des organes plus complexes même, peuvent se former de toutes pièces dans des endroits du corps où, à l'état normal, on ne les rencontre point ^ » Repoussant rhypothèse d'une inclusion pour interpréter la formation des kystes dermoïdes simples, il admet comme la seule explication rationnelle leur production autogène et spontanée. Pour lui, dans les kystes pilifères sous-cutanés, un derme se développe de toutes pièces avec ses poils et ses glandes ; dès lors trouvet-on plus extraordinaire que des dents apparaissent d'une manière analogue en vertu d'une même loi? Et, à côté de la peau et de ses dérivés, ne peut-il se former semblablement d'autres tissus : du cartilage, de l'os, du tissu nerveux, sans
1. Lehert, Société de Bioloyiey 18 j2, p. 203, et Traité d'anatomie pathologique, t. I. p. 256.
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qu'il y ait plus de difficulté à admettre leur formation que celle de la peau ?
On comprend qu'une fois engagé dans cette voie Ton ne puisse prévoir où Ton devra s'arrêter ; aussi Lcbert reconnail-il qu'il est impossible de fixer les limites de Thétérotopie, et il pense que la loi qu'il formule doit être appliquée à un grand nombre de tissus. « Déjà, aujourd'hui, dit-il, cette loi s'applique à l'épiderme, au pigment, aux tissus adipeux, fibreux, fibroplaslique, musculaire, tant organique que du mouvement volontaire, cartilagineux et osseux, et parmi les organes plus complexes, aux poils, aux glandes et aux dents. » [Traité d'anat. pathoL, t. I, p. 256.) Mais il s'arrêta pourtant dans sa généralisation. S'il paraissait disposé à admettre Thétérotopie pour la plupart des tissus, il refusait d'une façon absolue aux tissus formés en vertu de cette loi la propriété de se disposer en parties rappelant par leur forme le type normal, et il admettait pour les tumeurs qui présentent les vestiges reconnaissables d'un embryon, soit la grossesse extra-utérine, soit rinclusion. Et cependant cette hétérotopie qui produisait des tissus variés et compliqués, mais informes, n'aurait pas été beaucoup plus mystérieuse si elle avait donné à ses produits des formes déterminées se rapprochant de la normale. En tout cas la distinction n'est nullement tranchée entre les faits justiciables de l'hétérotopie et ceux qui relèvent de l'inclusion ; il y a des formes de transition qui relient étroitement les monstruosités proprement dites aux kystes dermoïdes, si bien qu'on pourrait demander à Lebert, comme dit Verneuil, où il fait finir l'inclusion, où il fait commencer Thétérotopie.
Dans sa théorie, Lcbert ne tient aucun compte de l'origine congénitale des tumeurs dermoïdes ; le développement embryonnaire n'est pour rien dans leur formation. La genèse des tissus qui les composent est spontanée; ils se forment de toutes •pièces dans des parties où rien ne les représentait antérieurement, et Lebert rajpproché de leur apparition celle de Tépith^-
iOO KYSTES DERMOÏDES
lium à la surface des bourses muqueuses accidentelles , celle du tissu cartilagineux dans les tumeurs du testicule, de la mamelle, de la parotide, celle de fibres-cellules observée par Virchow dans Tovaire kystique, et par Rokitansky dans le testicule, ou encore la production de substance cérébrale grise trouvée par Virchow et Rokitanskv à la surface des ventricules latéraux , en des points qui n*en présentent pas normalement. Et, parlant des kystes dcrmoïdes ovariens, il insiste sur « la disposition générale à la multiplicité, à une formation kysteuse très variée, à la coexistence de kystes séreux et gélatiniformes avec des kystes pili- graisseux et dentaires dans l'un ou les deux ovaires... On voit par là, dit-il, que les kystes dermoïdes, tout en formant un groupe distinct, rentrent cependant dans les lois générales qui président à la formation kysteuse. » [Traité (Vanat. pathoL, t. I, p. 238.)
11 est facile de voir, d'après ce que nous venons d'exposer, que riiétérotopie de Lebert n'est pas un simple mot, et que, dans la pensée de son auteur, ce mot répondait à une doctrine bien définie : celle de la production autogène des tumeurs dermoïdes par Torganisme lui-même, en vertu d'une « aberration particulière de la nutrition » [loco cit., p. 236); en un mot il les considérait comme des néoplasmes.
L'idée n'était pas absolument neuve. Déjà, à certains égards, Topinion de Meckol était assez analogue. Cet auteur, en effet, avait rapproché les dents rencontrées dans les tumeurs ovariennes des dents surnuméraires et accidentelles développées en dehors de la bouche, par exemple dans l'orbite ; il avait admis pour ces tumeurs ovariques plusieurs degrés, suivant qu'elles contiennent de la graisse seulement, des poils et enfin des dents, et il disait que ces dernières, contenant des dents, se forment « lorsque la force plastique a pris encore plus de vigueur » ; il comparait la formation de ces tumeurs à celle des corps jaunes développés en dehors de la grossesse qu'il attribuait à « une exaltation d'activité plastique ». C'était l'idée
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et presque le mot de Lebcrt. Antérieurement Ruysch avait admis que les dents, les os, se forment dans de simples tumeurs kysteuses; Gambini professait une opinion analogue. Meissner disait que les poils se développent aussi facilement dans une tumeur sans conception antérieure que le peuvent faire des membranes , des masses adipeuses et des concrétions cartilagineuses*.
Cruveilhier en 1816, s'élevant contre les théories qui expliquaient les kystes pileux des ovaires par la grossesse extrautérine et par la confusion des germes ou la pénétration d'un individu dans un autre, disait : « Pourquoi la formation des poils dans les ovaires aurait-elle lieu par un autre mécanisme que dans les kystes des autres parties du corps? Répugne-t-il d'admettre que la nature, par un de ces écarts qui lui sont si familiers, imprègne telk) ou telle partie de propriétés qui les mettront en rapport avec les matériaux des poils et même des dents. S'il lui est si facile de les produire dans les lieux qu'elle leur a assignés dans Tétat naturel, pourquoi ne pourrait-elle les produire accidentellement? » [Essai sur Fanât, pal/ioL, t. II, p. 189.)
Mais, si l'opinion avait été déjà émise de divers côtés, Lebcrt eut du moins le mérite de la formuler nettement, de lui donner un caractère de généralité qui lui manquait jusqu'alors, de caractériser la doctrine par un nom, et de l'appuyer sur un grand nombre de faits jusque-là épars qu'il rassembla et soumit à la critique.
Lorsque Lebert exposa sa théorie devant la Société anatomique, à propos d'un kyste pileux du petit bassin qui lui avait -été donné par Charcot, il fut combattu par Depaul, Vcrneuil et Broca *.
. Toutefois l'hétérotopie ne tarda pas à trouver des partisans, et même certains auteurs, sans l'adopter comme théorie géné-
i. D'après Pauly, ioco cU„ p. 56i,
2. Bulletins de la Société anatomique, 27c année, août.l8o2, p. 298 et çiiivantcs.
loi KYSTES DERMOÏDES
raie, l'admirent au moins pour expliquer quelques faits. Cruveilhîer, qui avait modifié ses idées premières et admettait pour les kystes dermoïdés de l'ovaire la grossesse extra-utérine et rinclusion , accepte, dans son Traité d'anatomie patholo^ gique générale (1836, t. III, p. 344), la formation spontanée des kystes pilifères sous-cutanés; il répète à ce sujet, en y apportant quelques modifications, le passage cité plus haut qu'il avait écrit quarante ans auparavant, et ajoute qu'il considère ces kystes pilifères sous-cutanés comme étant constitués par un tissu cutané pourvu de follicules et de formation accidentelle. (Vest donc bien l'hélérotopie de Lebert,
Verneuil {Mém, sur rinclusioji scrotale, 1855), qui fait à rhétérotopie des objections sérieuses, pense toutefois que, surtout pour les kystes dermoïdés profonds, « Ton peut, faute de mieux, accepter cette hypothèse ».
Broca, après avoir été l'adversaire de la théorie, s'en déclare partisan à la Société de chirurgie en 1861 \ Plus tard, dans son Traité des tumeurs (1869, t. II), bien qu'il rejette définitivement rhétérotopie comme théorie générale, il l'admet encore pour certains faits, se réservant toutefois de chercher, dans chaque cas particulier, « si cette hélérotopie est primordiale, contemporaine de l'époque des formations embryonnaires, ou si elle est pathologique et postérieure h la naissance » (p. 80).
En somme, la doctrine de l'hétérotopie ne répond pas à toutes les questions que soulève l'origine des kystes dermoïdés. Elle est même en désaccord avec les faits. Elle n'explique pas la congénitalité si fréquemment indubitable de ces productions et devant laquelle s'inclinait Lebert, lorsque Verneuil. la lui objectait au cours de la discussion qui s'éleva à la Société anatomique (1852, p. 300) ^ Elle n'explique pas davantage pourquoi ces kystes ont des sièges de prédilection si bien définis.
1. BiUleiin de la Société de chirurgie, 2e série, t. H, 1861, 13 février, p. 124.
2. Lebert admit d'ailleurs la cougénitalilé constante des kystes dermoïdés '{Prager Viertetj, loco cit., p. 29).
Elle ne rend pas compte non plus des adhérences si fréquentes avec les parties voisines, en particulier avec le squelette, sur lesquelles nous avons insisté dans un autre chapitre. Si Ton compare, comme le fait Lebert, cette hétérotopie avec la production anormale de divers tissus dans les néoplasmes, on est frappé des différences, bien mises en lumière par Verneuil {Arch. de méd., 1835) : Thétérotopic morbide ne s'observe guère dansTenfance ni surtout congénitalemcnt; elle porte ordinairement sur un seul tissu, et les tumeurs qu'elle engendre n'ont pas une structure aussi complexe et aussi variée que les tumeurs dermoïdes ; elle constitue une maladie véritable ayant une marche différente, relevant presque toujours d'une diathèse et montrant souvent une grande disposition à se généraliser.
Enfin aujourd'hui cette genèse directe, non pas seulement d'un revêtement épidermique complet, mais à plus forte raison d'un tégument véritable avec poils et glandes, est contraire à toutes les données histogéniques et ne peut vraiment plus se défendre. Aussi la doctrine de l'hétérotopie plastique ne nous a-t-elle arrêtés si longtemps qu'en raison de son importance historique. Le travail de Lebert est, en effet, une œuvre capitale dans l'histoire des kystes dermoïdes, et s'il ne parvint pas à dissiper les obscurités de leur pathogénie, il fît cependant faire un grand pas à leur étude par la quantité de matériaux qu il réunit.