SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Gaspard-Laurent Bayle naquit le 18 août 1774» au Vernct, village de la haute Provence, dans le département des Basses-Alpes. C'est un lieu peu fertile, mais très pittoresque , et remarquable par la variété de ses sites , le nombre et la hauteur de ses montagnes.
Sa famille, originaire de la vallée d'Ours, dans le haut Daupliiné , s'était fixée dans ce lieu vers le milieu du seizième siècle. L'épéc et la robe étaient les professions suivies parla phipart de ses membres ; elle jouissait d'une assez grande aisance, acquise par les travaux de plusieurs d'entre eux, en particulier de Jessé Bayle, capitaine de cuirassiers dans l'armée d'Henri IV.
Le père de Bayle était avocat au parlement d'Aix; mais il avait abandonné de bonne heure la carrière du barreau, pour se consacrer exclusivement aux soins que réclamaient de lui l'éducation de sa nombreuse famille et l'administration de son patrimoine.
Gaspard-Laurent, son fils, qui fait le sujet de cette notice , montra de bouue heure une grande iûtelligence
Zll NOTICE BISTORIQtE
et une disposition singulière pour l'observation de la nature. Il était à peine âgé de dix ans , qu'il prit un goût particulier pour l'étude des insectes. Il en rassembla un très p;rand nombre qu'il disposa avec ordre , et comme il était embarrassé pour se reconnaître au milieu de ses richesses entomologiques, il donna un nom h chacun des insectes de sa collection. A Tâge de douze ans, il lut envoyé au collège d'Embrun , où il fit ses études premières avec beaucoup de distinction. Il eut surtout l'avantage d'être remarqué, dans cette maison, par un homme d'un grand savoir et d'une éminente vertu : le père Rossignol, jésuite et principal du collég3, auteur connu par plusieurs ouvrages estimés , et en particulier par une bonne réfutation de la théorie de la terre de BulTon. Ce savant maître conçut une grande affection pour le jeune Baylc; il le prit chez lui , et lui enseigna plusieurs connaissances qui n'étaient pas professées dans le collège , et en particulier les mathématiques et les premiers élémens de l'histoire naturelle. -Ces rapports établirent entre le maître et l'élève le plus tendre attachement et un commerce de lettres, qui n'a cessé qu'en 181 3, époque de la mort du père Rossignol.
La piété de Bayle paraissant l'appeler h la carrière ecclésiastique, il entra en 1790 au séminaire, où il fit sa philosophie et sa première année de théologie; l'année suivante le séminaire ayant été transféré à Digne , il se rendit dans cette ville pour y terminer ses études et s'y préparer à recevoir les ordres sacrés; mais bientôt réfléchissant sur les devoirs que l'Eglise impose aux ministres des autels , sur les qualités qu'ils doivent avoir pour remplir dignement un ministère aussi relevé, il craignit de n'être ja-
srR C. t, BAYLE. XIH
mais assez parfait pour une telle carric^re , et renonçant à ses projets par scrupule de conscience, il retourna chez SCS parens pour se concerter avec eux sur le choix d'un état. Il se décida pour celui d'avocat; et avant d'aller étudier dans une école de droit, il travailla dans les bureaux de son frère aîné, Charles Bayle, qui était dans ce moment l'un des administrateurs du directoire du département.
L'on était alors en ijQO, au milieu des plus grands orages de notre première révolution. Quoique Bayle fut à peine âgé de dix-neuf ans, il jouissait déjà de l'estime et de la confiance de ses concitoyens , et il fut nommé membre du conseil du département. Peu de temps auparavant, ayant fait un voyage à Embrun , et ayant été admis 5 la tribune de la société montagnarde de cette ville, il prononça un discours si énergique sur les devoirs imposés au vrai républicain et sur la funeste direction qu'on imprimait à la société, que les honnêtes gens, qui étaient en majorité dans cette assemblée, se sentant stimuléspar le courage de ce jeune homme , firent prendre h la société un arrêté qui excluait de son sein quelques hommes pervers qui l'avaient dominée jusque-lh par la terreur. Mais le courage civil de Bayle se montra quelque temps après d'une manière bien plus éclatante.
Barras et Fréron avaient été envoyés par la convention dans les provinces du midi , qu'ils parcouraient dans tous les sens pour faire exécuter les sanguinaires décrets de cette assemblée d'horrible mémoire. Lorsqu'ils arrivèrent aux portes de la ville de Digne, le directoire et le district désignèrent Bayle et un de ses amis , M. Thomas , aujourd'hui préfet des Bouchcs-du-Rhône, pour les recevoir et
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les haranguer aa nom de la ville. Les deux jeunes gens acceptèrent cette mission , à condition qu'ils rédigeraient eux-mêmes l'adresse. Bayle porta la parole; il termina ainsi son discours : « Représentans du peuple, la con- « vention nationale vous a sans doute donné pour mis- « sion de mettre un terme aux crimes qui dévastent cette a malheureuse contrée , et de rétablir l'ordre et la justice <i dans nos campagnes. Les éloges, les félicitations elles a remerciemens devant être le prix des services rendus, « le département attendra pour vous en décerner que vous « ayez fait ce dont on doit vous croire chargés. »
Le soir Bayle se rendit à la société populaire , et là , en présence des deux proconsuls , il fit un tableau effrayant des malheurs sous lesquels on gémissait , et de ceux dont on était menacé. Il exposa les devoirs des représentans ,* il montra combien ils s'en écartaient , et fit prendre par la société l'arrêté le plus vigoureux pour s'opposer à leurs vexations. Barras et Fréron , craignant que l'impression profonde que la philippique de Bayle avait produite sur les esprits , ne suscitât quelque émeute contre eux, partirent le lendemain matin de Digne, abandonnant sans doute les mauvais projets qu'ils avaient conçus contre cette ville; mais ils laissèrent l'ordre d'arrêter l'orateur qui les avait démasqués. Heureusement le père et le frère de Bayle, qui étaient présens à la séance où il avait déployé un si grand courage, alarmés sur le danger qu'il courait, le firent partir secrètement pour Montpellier , en lui conseillant de se livrer à l'étude de la médecine. Cette fuite précipitée était bien nécessaire , car on vint la nuit suivante pour se saisir de sa personne.
Ce fut donc le hasard qui détermina Bayle à se dévouer
sua G. £. BATIE. ÇV
à l'étude de la médecine, à laquelle il était préparé par des connaissances variées en littérature. Il savait fort bien le grec , le latin, Titalien, et il avait lu avec soin tous les bons auteurs dans ces trois langues, « Mais l'attrait des études auxquelles il s'était livré jusqu'alors , pouvait le détourner de ses nouvelles occupations. C'était un obstacle qu'il fallait surmonter. A peine avait-il commencé sa rhétorique , qu'il avait pris pour la poésie un goût excessif; la nuit il composait des vers , il les écrivait dans la journée, les corrigeait sans cesse , et ne rêvait qu'à cela dans les intervalles [que lui laissaient des occupations indispensables. Il avait composé des poésies de tous genres
et deux tragédies Cette passion pour la poésie ne
pouvait s'accorder avec le projet de se livrer à la pratique de la médecine. Des études plus sérieuses devaient absorber tout son temps. Il prit la résolution de ne plus rien composer ; mais il ne pouvait se refuser au plaisir de revoir ses manuscrits j de les corriger; et de nouveaux plans de tragédie ou d'autres poèmes se présentaient sans cesse à son imagination. Une nuit que l'exaltation de sa verve l'avait empêché de dormir , il se dit à lui-même qu'il fallait prendre un parti et mettre une barrière devant la route périlleuse dans laquelle le démon de la poésie l'entraînait sans cesse. Il pensa que tant qu'il lui resterait quelques uns de ses ouvrages, il ne pourrait se refuser à l'attrait qu'ils lui inspiraient, et que le seul moyen de s'en détacher était de s'en séparer irrévocablement. Il prend sa résolution, il se lève, il allume du feu, et brûle tousses manuscrits. Depuis ce moment décisif il ne fit plus un seul vers, et comme il ne pouvait penser sans douleur à ce qu'il avait sacrifié, il en chassa si bien îe souvenir qu'au
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bout de quelques mois il ne se rappelait plus aucun des vers qu'il avait composés » (i).
Entièrement guéri de sa préoccupation poétique, Bayle se livra avec ardeur h l'étude des diverses branches de la médecine. Mais celte science ne l'absorba pas au point de ne lui permettre aucun autre genre d'occupation. Une autre étude non moins sérieuse, et bien autre.ment importante pour les destinées et le bonheur de 1 homme, celle de la religion, marchait concurremment avec celle de l'art de guérir. Deux ans auparavant, la lecture des philosophes du dix-huitième siècle, et en particulier de ceux de l'école de Diderot et de Voltaire , qu'il avait parcourus pour connaître les ouvrages contre la religion , avait d'abord ébranlé ses croyances et même avait fini par le jeter dans un état d'incrédulité, ou plutôt dans un scepticisme universel. Toutefois il ne se sentait pas assez éclairé sur cet important sujet; il ajourna h quelques années l'exécution d'un plan immense pour l'examen approfondi de tout ce qui avait été écrit pour et contre sur ces matières. Dans cet intervalle de temps, il ne se départit en rien de la conduite morale qu'il avait suivie jusque-là , persuadé que des changemens à cet égard ne devaient avoir lieu que dans le cas où ses nouvelles études le conduiraient à la démonstration de la fausseté de la rehgion. Les principes qu'il avait reçus dans son enfance contribuèrent beaucoup aussi à conserver la piu^eté de ses mœurs.
Il rapprocha le moment où il devait commencer le vaste plan d'ctudes religieuses qu'il s'était tracé. Persuadé qu'avant d'arriver aux preuves delà révélation, il fallait avoir
(i) Delenz6, ^^Qlice historique sur G.-L. Bayle.