‹ Traité des maladies cancéreusesChapitre 6 sur 121 · XXIV NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XXIV NOTICE HISTORIQUE

le conduit alimentaire , puisqu'il faut au moins une triple dose (le médicament pour déterminer deux ou trois selles... Voilà des indication^ prises en quelque sorte dans Tcssence de la maladie. Si vous désirez une autre explication enici ement opposée, je vous la donnerai d'après telle doctrine médicale que vous m'indiquerez. Tout cela étant fondé sur l'imagination , cette faculté de l'entendement est assez riche en créations pour élever un édifice, ou du moins un échafaudage à la place d'un autre. ( Grands applaadi5semens dans ramphilhéàlrc. ) ■

PdU-Rojfiel. € Pourriez- vous donner une explication d'après les principes des solidistea ? »

Bayle. « Voici celte explication, en en attendant de nouvelles : 11 y a une dose de vie répartie dans l'économie animale; il faut qu'elle vivifie toutes les parties, et celles (|u'elle abandonne périssent. Dans la pustule dont nous avons parlé, la vie abandonne d'abord le lieu situé autour de la pustule, et celte partie est frappée de gangrène et meurt. Peu après elle abandonne aussi les intestins : ils deviennent moin» vivans et finissent par éprouver les a^, goisses delà mort à l'époque où les douleurs s'y manifestent. Lorsqu'on veut les rappeler à la vie, quand ils ne sont encore qu'engourdis, il faut les stimuler assez fortement pour les revivifier. C'est ainsi qu'on prévient leur entière mortification. Or, c'est là l'efTet qu'on obtient par les purgatifs. Les selles attestent que les intestins ont repris leur action. Ce n'est point une matière morbifique qui les fesait périr, aussi les évacuations n'ont aucun mauvais caractère, et avant ce moment on n'observait dans les intestins d'autre lésion que la constipation, résultat de l'inertie du tube alimentaiie. Voilà déjà deux explications opposées, l'une qui admet, l'autre qui rejette une mallère moriifirfue. On pourrait les renverser toutes les deux et en donner une Iroi-

Sl'B G. L. BAYLE. XXV

sième; mais peul-on anjonrd^hui avilir a médecine par des ornemens aussi frivoles, aussi vieillis, et n'est-il pas plus convenable d'avouer que la médecine ne peut pas expliquer et qu'elle ne peut pas prendre ses indications dans les lois de réconomie animale. »

Pelii'RcdcL t Croyez-vous que le vin n*est pas indiqué dans votre pustule gangreneuse ? »

Bayle. • J'iijnore s'il est inJi(|ué, mais je sais que ceux à qui on a donné du vin cl des échauffans sont morls. »

Petit-Jiadcl, • Êles-vous certain que les échauffaus le* ont fait périr? •

Bayle. « Je ne «ais 6*ils les ont fait périr, mais je sais certainement qu'ils ne les ont pas empéclié de mourir. Ainsi on fait bien de ne pas les employer dans la maladie que j'ai décrite. Je n'ignore pas qu'on les a employés avec le plus grand succès dans la pustule maligne de Bourgogne, et il est possible même qu'ils conviennent dans la pustule gangreneuse dont j'ai donné l'histoire. Je ne vois pas qu'ils soient nécessairement contre-indiqué». Je n'aflirmc rien sur la connexion deséchauffans avec la mort ou la guérison. Je ne raisonne que d'après des probabilités, et comme il serait possible rigoureusement qu'on cCll donné les écliauffans et même le quinquina i ceux ([ui devaient miourir, il est impossible d'avoir la certitude que ces médicamens leur ont été nuisibles. Tout ce que nous savons c'est qu'on peut guérir sans les prendre, puisqu'aucun de ceux qui ont guéri n'en avaient pris »

Pinel. «t Je vois avec plaisir que vous avez librement discuté dans votre thèse les opinions de vos professeurs

Vous les avez combattus par des raisonnemens C'est

réellement la médecine libre. Dernièrement un élève, avec cette épigvaphe, liberam profiteor medicinam, montrait dans sa thèse la plus grande intolérance pour Içi opinions des

IXyi ^ BOTICB BlSTOftlQtJB

autres, cl même ne convenait pas des faits; mais la Vôtre est pleine de décence et de solidité. Connme }e suis rempli d'estime pour vos qualités morales et pour vofre savoir, nous allons discuter amicalement quelques articles sur lesquels nous ne sommes pas de la même opinion. Ces discussions ne peuvent que jeter du jour sur ces matières qui ont besoin d*èlrc éclaircics. Je commence par la variole. En combattant mon avis, vous ne prenez point le ton affirmatif des dogmatiques, mais vous employez la forme si convenable du doute en disant : • Ne devrait-on pas reçar- • derla variole discrète et la variole confluente comme deux » variétés de la même esj)èce?» Je pense, moi, que ce sont deux espèces dit»tinctc«. Voyez si d'après leurs caractères vous avez des raisons de ne les regarder que comme des variétés. En un mot , quelle différence faitei-vous entre la variole discrète et la variole confluente? »

Bayle. « J'ai pensé que ces deux maladies ne devaient être regardées que comme des variétés, parce que je ne vois entre elles que des degrés différens d intensité de la même maladie.

• Dan» la variole discrète la plus simple, il y a les symptômes suirans : malaise, céphalalgie, douleur épigastrique, nausées, fièvre, et vers le 5* jour, éruption de quelques "boutons , souvent en très-petit nombre et éloignés les uns des autres. Dans la confluente mêmes symptômes, mais plue intenses, éruption de boutons le 5* jour, et même dès le »• (quelquefois seulement le 4*)* ces boutons rapprochés et cohérens ; quelquefois enflure de toute la face. Dans Tune, la suppuration arrive paisiblement et le malade n^ garde pas même le lit; dans Tautre, des symptômes violens précèdent la suppuration. L'enflure est extrême, les traits du visage sont quelquefois effacés par le bottrsouiliQinoDt , et vers le 9* jour, époque de {a fia de la

SVK 6. t. tlTLl. KVfn

suppuration, il survient aux uns une salivation abondante, à d'autres la diarrhée; quelques-uns sont affectés de gangrène , et plusieurs succorabeut. D'après cette différence d'intensité, on peut distinguer la variole en deux espèces, mais je ne pense pas que les divers degrés d^une maladie doivent constituer des espèces. >

Plncl. « Vous voyez que dans la variole confluente il y a un gonflement comme «rysipélateux dèê la sortie de l'éruption. Ce gonflement tend à la gangrène, l'inflammation finissant, iV survient des signes d'adynamie ; il y aune extrême fclidité; le pouls est faible; on voit la salivation et des taches gangreneuses; un croup, qui eit le croup variolique, toutes circonstances qu'on ne voit nullement dans l'autre cas; il y a donc des symptôme» différena, et ce sont deux espèces différentes. »

Bayte, « J'avoue qu'entre les deux maladies dont vous venez de parler, quand l'une est très-légère et l'autre trèsintense , il y a les différences que vous venex d'établir; aussi ai-je dit, que si l'on établissait la distinction des es pèces d'après la seule différence de la marche de la maladie, la variole discrète et la variole confluente pourraient constituer deux espèces. Mais il s'agit de prévenir la trop grande multiplication des espèces, il s'agit de ramener la médecineà la marche des autres sciences naturelles; (on ee rappelle que c'était le but que s'était constamment proposé Pinel dans sa Nosographie ). Or, les différences qui ne sont qu'accidentelles ne sont point admises par les naturalistes pour constituer des espèces différentes. Le meilleur des caractères pour déterminer l'espèce , celui qui est véritablement fondamental, est la reproduction par la semence; or, c'est ce caractère qui unit les deux variole» dont nous avons parlé. Par l'inoculation , la variole confluents produit ordinairement une variole discrète, et

XXVI 11 WOTICE nifJTOblQrB

quelquefois la variole discrète commnnîque b Variole confluente. Qii'^ faut-il de plus pour ('-tablir leur idenlitt* spécifujiie ? Le «nrenu commun , sambucus ni^'va, et le sureau à feuilles lac'niées , sambucus larinia'a^ n'ont ni le mémo port Tii le môme aspect ; cependant, quelles (jue puissent ôtro leurs difTérrnccs, comme la î;raine du sureau lacinié produit quclriuefois le Rureau commun, on ne regarde ces deux plantes ([uc comme des variétés. Pour(juoi i'bandonner celte ronlc lumincuic que nous offrent les pcienccs naturelles ? »

« Pinef. Mai« dans le Fureau dont vouf parlez , les différences ne Kont pas grandes ; car il y a la môme racine , la mOme écorce , la nirme ^tiiuinrc inlérirnrc. la même frucfification.t

Bayle. * Ces diffi-rences ^nnt très jurande» ; car ce qu'il y a do commun dans les plmlcs dont vous venez de parler appartient à toute la famille , ou du moins à tout le pcnrc ; Inndig qu'i\ la reproduction près, qui forme le caractère le plus important , toutes les autres ;ipparences caractéristiques de resp«'ce diffèrent dans ces deux sureaux ; ils n'ont pas le même port ; l'un a les feuilles pinnécs . l'autre bipinnécs; l'une a les feuilles entières, l'autre les a laciniées el souvent il n'y a pns d'aussi grandes différences extérieures entre des plantes d'un genre lout-h-fail différent. •

Pinel. « Mais toutes ces différences ne sont pas essentielles, et puis d'ailleurs vous l'avez bien prouvé que la marche des naturaliHes el celle dfs vosotogistex nctait pas la mânir. Dans la variole discrète et la variole eonfluente, il y a des différences très grandes, très importantes relativement au traitement. 11 faut bien que le médecin les distingue ces différences. En général les classifications ont pour but de soulager la mémoire , de distinguer les cas , et pourquoi

Sll G. L. BIYLE. XXIX

ne vonlci-voa» pa<î (juc je fasse deux espèces, qnaud cela pcat sauver la vie d'un malade ? Le^ nii'lliodcs en médecine rronl (pie ce but. Il y i bien des variétés dan» les maladies selon là g" , le sexe , 1rs saisons , h' lieu ; mais quand il y a des affeclions aussi différentes que Cf*lles des espèces de variole que j'établis demandant un traitement aussi différent, on doit distinguer ces espèces vu Timportancc du traitement; la >ariole di>crètc et la variole conflucnle offrent deux idées complexes très importantes ^ cjusidércr •éparémcnt. Cela mérite bien la peine qu'on les distingue en deux csj)èces. »

BajiU. « Je ne m'oppose pas à co qu'on distingue en deux espèces la variole discrète et la variole conflucnle, si c'est d'après la différence d'intensité des syn)ptùmes ou même d'après leur diversité qu'on vrul cl.iblir les espèces en nosologie ; mais je dis qu'une pareille distinction de la v.uioic en deux espèces est o[>po'éc à la marcbe adoptée en histoire

naturelle pour la détermination des espèces Le nombre

des boulons, le gonflement , la tendance à li gangrène , la salivation , la diarrhée ont offert les bases de la distinction de ces deux espèces. J'avoue que dans tout cela , je no vois point l'application des principes de Thistoire naturelle. Si on ne se décide que par la différence et rinlensiîé des symptAmes, et jjirl i di\crsilé du traitement exigé, on peut certainement établir deux espèces de varioles, mais il faut avouer alors, (ju'on ne suit pas en nosologie la méthode .suivie en histoire naturelle où l'on ne considère i)oinl comme d'espèces différentes deux f)lant(S qui se reproduisent pai' la même semence, quoiqu'elles exigent une culture différente , à raison des variétés

Phifl. ( Ce »-ont des espèces différentes. La distinction est trop importante ; ce n'est pas pour le jjlaisir de faire des espèces qu'on dislingue les maladies , c'est pour le

XIX MOTICI flIITORiQtl

traitement. Quand vous ayez un grand nombre d'cnfans attaques de variole dans une salle, la distinction que j'ai admise , facilite pour le traitement , parce qu'il n'y a rien à faire aux uns, tandis qu'il faut Ici plus grands remèdes pour tniitcr les antres. Pourquoi vouloir tout confondre? •

BayU. c Jo ne confonjjj. rien, nous différons »

Pinel (l'interrompant ). « Il ne peut y avoir de fondement

pour rép.nirces deux maladies Comment ne pas vouloir

distinguer des choses si diflcrcntes ; il y a ici dcut idées complexes à considérer; pour juoi vouloir les contoodre ? »

Bdyle. » Je disais que »

Pinrl (l'interrompant) c 11 r>l impossible »

BujU. c Si fou dit toutes les raisons d'uu côté cl que de l'autre on ne puisse pas exposer les motifs, celui «pii aura parlé, aura raison sans doute; mais on ne pourra juger lo parti opposé , puisqu'on no l'aura pas entendu ; je vous prie donc de me permettre de donner mes raisons , puisque vous devez me juger d'après me» réponses. »

pinel. » C'est juste, c'est juste; il faut que chacun soit libre d'exposer se» raisons. »

BayU. < Je disais que, quoiqu'on ne regarde ces deux maladies que comme des variétés, on ne tiendra pas iino roule diflTérenle pour le traitement, puisqu'on srra averti que ces deux variétés de la même espèce sont très importantes à bien distinguer. Or, comme le praticien n'étudie pas seulement les espèces , mais les variétés , il ne confondra jjoinl la variole conflucntc , et la variole discrète, et administrera à chacune le traitement convenable, soit qu'il les regarde comme deux espèces du même genre , soit qu'il es considère comme deux variétés de la même espèce. Dans toul^'ccla , il me semble que nous ne différons que dans un point de pure théorie. Tout ce que je cherche en regardent c€j deux maladies comme une «eule espèce.

Sri C. L. lATLe. xxxt

c>sl de suivre la marcbe des naturalistes dans la distinclion des espèces ; mais si on veut absolument que ces doux maladies soient deux espèces, la sci»lc consc([nence qui en résulte n'e^t pas relative au traitement, mais elle prouve seulement qu'on ne suit point la même méthode en médecine et en histoire naluiellc pour la distinction des espèces. »

Nous borneroDs ici ces fragmens déjh un pou longs d'une arg.umenlalion dont le souvenir se conserve encore parmi beaucoup do médecins contemporains do Baylo. Elle fut surtout remarquable par le talent avec loqncl il réfuta les opinions dos professeurs qui riiilcrrogeaiont et les doc trines favorites qu'ils aviiont embrassées. Pelit-Kadcl était unespril trèc systématique, Baylelni prouva que rien n'était plus nui.sibleen médecine pratique que l'esprit de svstème» Pinel ne voyait d'autre méthode h. suivre en nosologie, que celle usitée CQ histoire naturelle , le récipiendaire qui avait jeté quelque^ obsorvalions critiques gnr cette marche dans une autre partie de sa thèse, soutint dans la discussion que ce professeor s'était écarté de cette méthode, dans la détermination de plusieurs espèces et en particulier dans la distinction des espèces de variole. Alphonse Leroy avait une prédilection pour l'histoire de la médecine, cl il interrogeait assez souvent les candidats sur cette matière. 11 fil à Caylc une. question sur la méthode et sur Hippocrato, et comme celui-ci s'aperçut Ix quelques mots de la demande que le professeur ignorait lui-même le sujet sur lequel il le questionnait, il lit semblant de no pouvou' y répondre, afin de donner lieu à Alphonse Lerovde faire lui-piême cette réponse, ce qui no manqua

XZXII KOTICB HiSTORIQrE

pas d'arriver. Voyant alors que ce dernier avait donné dans le piège qui luiclait tendu, Bayle répliqua: « J'ai très bien fait de ne pas me presser de répondre ce qu'claicnt les mclhodisles;}'ignorais complètement qu'Hippocralofiitlechef de cette secte, et d après les explications que vous venez de donner, j'avoue que je n'avais aucune idée de ce qu'on entendait par méthode, et aucune notion sur les médecins méthodistes que je confondais avec les solidisles de l'auliquilé, partageant ainsi roircur do tous les historiens de la médecine. »

Peu de temps après être reçu docteur en médecine , Bayle obtint au concours la place d'élève interne à Thôpital de la Charité. A cotte époque le service médical de cet hôpital était confié à deux médecins seulement , MM. Cor^isart et Dumangin. A peine nommé h celte place, Bayle entreprit un travail immense, et qui plus que tous ses travaux précédons , contribua h lui donner ce tact médical extraordinaire et cet art du pronostics! rare parmi les médecins même les plus célèbres. Il consistait à écrire l'histoire de toutes les maladies qui se présentaient sans distinction , a en indiquer Tissue, h annoncer pour cellesqui paraissaient incurables, les altérations organiques qu'on devait trouver après la mort , et à comparer dans tous les cas ses pronostics avec les événemens. C'est h ce travail continué sans relâche pendant plusieurs années que Bayle dut les matériaux des nombreux ouvrages qu'il a publiés, et dont nous tâcherons bientôt d'estimer la valeur.

Bayle ne tarda pas à être apprécié des médecins de la Charité. Ils avaient l'un et l'autre une telle opinion de sa capacité et de son savoir, qu'au lieu de se suppléer mutuellement, d'après l'usage suivi jusqu'alors, ils se faisaient rem-

SL'a G. L. SâYLE. XXXI

placer par Bayle, toutes les fois que quelques circonstances les empêchaient de faire leur service, ce qui était nssez fréquent pour Corvisart , ii cause dosa nombreuse clienlelle , et de renseiîxnemenkdont il était chargé h la faculté. Bavle dut sans doute beaucoup aux savantes leçons de ce professeur, elles contribuèrent surtout h entretenir son gdùt pour Tanalomio pathologique ; mais elles n'eurent qu'une part assez faible à ce tact médical extraordinaire que tout lo monde lui reconnaît; sous ce rapport, il se forma lui-mémo par nno observation continuelle et réfléchie de tous les phénomènes morbides que lui présentaient les malades qui enlraionthla Charité. L'importance qu'il paraissait attacher a certains symptômes tels que le nombre des pulsations et de» mouvemens respiratoires, avant été un jour l'objet public de plaisanteries de la part de Corvisart , il lui prouva que celle étude n'était pas sans valeur, en diagnostiquant d'après ces seuls caractère» l'état de deux malades qui venaient d'être reçus hlhôpital. L'examen complet que fit Corvisart de ces sujets, confirma pleinement le jugement que Bayle en avait porté , et augmenta encore la haute opinion qu'il avait conçue de sa capacité.

Bayle était doué de beaucoup de sensibilité, il aimait passionnément son pays natal, dont il se rappelait tous les usages et le langage , aussi parfaitement que s'il venait de le quitter. En i8o4, le souvenir do ses montagnes lui revenaitplus souvent que de coutume, et lui arrachait quelquefois des larmes involontaires; il finit par le dominer entièrement , et par constituer une véritable nostalgie ; il maigrissait à vue d'œil, avait des éloulTemens , des palpitations, des éveils en sursaut; le sommeil avait fui de

sa panplère > Tîmage de son pays était sans Cesse pr(?$ente à son esprit, et ne lui permettait plus de se livrer avec suite à ses occupations. Dans le mois d'août, il se décida à tout abandonner pour retourner dans ses montagnes. Il n'avait fait que les apercevoir, que déjà son état était bien amélioré, mais après quinze jours de séjour, il était parfaitement guéri, (i)

En i8o5 , Bayle fut autorisé parle conseil des hospices, sur la demande de M. Dumnngîn , médecin en chef, à faire provisoigement le service de médecin àlhôpilal de la Charité et il fut définitivement nommé en 1807. L'année suivante , il obtint la place de médecin par quartier de l'empereur, faveur qu'il n'avait nullement sollicitée et qu'il dût uniquement à la haule estime dont il jouissait dans l'esprit de Corvisart. Peu de temps après, il reçut Tordre d'accompagner Bonaparte en Espagne; voyage qui lui donna occasion d'éludier la langue , les mœurs et le caractère du peuple espagnol.

En 1814, époque de l'entrée des Bourbons en France , plusieurs personnes engagèrent Bayle à demander la place de médecin par quartier du Roi; il y consentit volontiers,

(1) Bayle avait remis à un de «es condisciple», M. Caslelnau , riiisloire de sa maladie , pour 6trc insérée dans la thèse de ce dernier oicdocin. Celle liisloiie , augmentée de quelque» autres délai!» donnés par Bayle, avait été mise en vers par un de se» amis, M. Gau defi'oy, jeune écrivain plein de talent, mort en 1809, à 1 âge de Sa ans. Celte pièce ne déparerait point les meilleures poésies de Delille. Elle se fait surtout remarquer par une graudc vérilé dans les descriptions, par des observations fines et par une touchanle sensibilité. Nous avons cru qu'oa nous saurait gré de l'insérer à la fin do cette notice.

maïs il Tonlnt expressément , malgré tont ce qn'on put lui dire à ce sujet , faire connaître dans sa pétition qu il avait occupé la même place auprès de l'empereur , manière d'agir bien diflérente de celle des solliciteurs de cette époque , qui avaient bien soin de dissimuler les emplois qu'ils avaient occupés sous le précédent gouvernement.

Déjà , dès 1 8 1 3 , il avait éprouvé les premières atteintes d'une affection de poitrine qui l'avait obligé de faire un voyage dans son pays natal. Un séjour de plusieurs mois au milieu de ses montagnes qui avaient toujours eu un si grand attrait pour lui, parut le rappeler à la santé; les symptômes alarmans qu'il éprouvait se dissipèrent , il recouvra des forces et de l'embonpoint ; il revint à Paris , où il reprit ses occupations. Mais il ne larda pas à éprouver de nouTeaux accidens de la mémo nature que ceux qu'il avait ressentis précédemment, et en i8i5, il se décida de nouveau, mais malheureusement trop tard, à retourner avec sa femme et ses cnfans dans son pays natal. Le coup était porté, le mal avait fait trop de progrès pour être arrêté dans sa marche, par un changement d'air et de température. De retour k Paris, il ne lui fut plus possible de sortir de chez lui et bientôt même de quitter son lit. Il termina sa carrière, le ii mai i8i6, à l'âge de 4^ ans.

Les personnes qui ont connu Bayle , s'accordent à le considérer comme un des praticiens les plus consommés qui aient paru jusqu'ici. C'était l'opinion do Laennec , c'est celle aussi de tous les médecins qui avaient eu occasion de suivre ses visites ë l'hôpital de la Charité. Je ne puis mieux faire que de m'appuyer ici du témoignage

XXXYI NOTICE HISTOBIQOÛ

de deux excellens juges, qui furent l'un et l'autre les amis et les élèves de Bayle : MM. les professeurs Chomel et Cayol.

€ Formé h l'école de Corvisart, dit M. Cayol (i), Bayle ne fut pas inférieur h ce grand maîlrepourla profondeur des connaissances et la finesse du tact médical; jamais peut-être un médeciu ne porta plosloinla science du diagnostic et des indications thérapeutiques. Ses jugcmrns et ses prévisions sur la marche et la tendance des maladies, excitaient souvent l'admiration de ceux qui, comme moi , ont eu le bonheur de suivre sa pratique à riiûpilal do la Charité et de se former par ses conseils et ses exemples , qui offraient un parfait modèle du médecin hîppocrati>te. »

Yoici maintenant comment s'exprime M. Chomel : Bayle était géuéralement considéré un des plus habiles praticiens do la capitale, et ses confrères s'accordaient à reconnaître en lui ce tact ^1 précieux qu'il est si important et si difficile d'acquérir. Dans sa visite à l'hôpital de la Charité , sept h huit questions , souvent moins , rarement plus, lui suffisaient pour établir son diagnostic et saisir les indications; ses questions étaient tellement précises qu'elles rendaient h peu près inutile un plus long interrogatoire. Lorsque les malades devaient succomber , il annonçait d'une manière presque certaine le genre, et jusqu'au degré d'alléralion de leurs organes. (2) »

(1) Cayol, Cliniquo médicale . introJ., p. 29. (a) Chomct , Notice sur G.-L, liujle. C\'oav.journ de tnéd. t. Sy, p. 179-

StR G. £. BiYLl. XXXVn

Lc« ouvrages de Bayle ne sont pas lûoins remarquables par Texaclitude des observations , le tableau fidèle des maladies et des altérations organiques, que par les découvertes nouvelles qu'ils contiennent. Nous avons déjà vu qu'il avait fait connaître dans sa thèse une espèce particulière de pustule maligne, non décrite jusqu'alors.

L'année suivante, il publia ses Remarques sur les Tubercules (i), qui changèrent entièrement la manière de considérer ces altérations. Jusqu'alors ces productions accidentelles n'avaient été que vaguement indiquées ou obscurément décrites. On n'avait remarqué , ni leur présence dans les divers organes de l'économie, ni l'identité de leur structure etde leur nature, quel que soit le siège qu'ils occupent. Le mémoire que nous analysons est le premier travail où l'on ait tracé d'une manière précise le» caractères anatomiques de ces productions morbides et indiqué les différentes parties qui peuvent en être affectées. L'auteur continua le développement du même sujet dans ses Rcmarquei sur la Dégcntrallon tuberculeuse , non ênJiyUée des organes (a).

Les indurations blanches des organes étaient généralement confondues sous le nom de squirrkc, ce qui jetait la plus grande confusion sur ces lésions fort complexes qui, malgré quelques apparences extérieures, constituent plusieurs maladies essentiellement différentes. C'est ce que Bayle prouva en démontrant qu'elles pouvaient être fibreuses, tuberculeuses ou cancéreuses, et en exposant les

(i) Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, de MM. GorTÎ- •art , Leroux, Boyer , t. 6 , p. i .

(2) Journal de médecine ^ cil» t. 9, p. 4^7 *t t. lo, p. 3s.

XXXVIU NOTICE BISTORIQtE

caractères physiques qui distinguent les unes des autres ces trois espèces d'altérations, (i)

Trois autres mémoires (i) jetèrent le plus grand jour sur les squirrhes de f estomac, les ulcères et les corps fibreux de la tnatrîee, maladies qu'on confondait avec diverses altérations qui n'ont aucun rapport essentiel avec elles ; ce qui avait nécessairement pour effet de jeter dans le vague et l'incertitude relativement au pronostic et au traitement de ces affections.

Son mémoire sur rO£'rfémg de la pâlotte fît connaître une maladie grave, dont les exemples ne sont pas extrêmement rares, et qui avant Bayle n'avait été décrite par aucun observateur. (5)

Nous passerons î^ous «îlence les autres travaux de Bayle, (4) quoiqu'ils contiennent tous des vues neuves , et ce cachet d'observateur profond et judicieux qu'on remarque dans toutes ses œuvres , pour nous attacher à donner une idée de ses deux principaux ouvrages, le« Recherches sur la Phthisie pulmonaire et le Traité des maladies cancéreuses.

Avant Bayle, la plus grande confusion régnait dans la science relativement à la phthisie pulmonaire.

(ï) Remarques sur Cinduralion blanche des organes y Joura. cité, t. 9, p. 285.

(2) Journ. cilé, t. 5.

(3) Ce mémoire fait partie du Volume imprimé , mais non publié, ^cs mémoires de îa Société de la faculté de médecine de Paris. Il a été reproduit dans Tarticle Œdème de la glotte du Uiclionnaire de» seienccs médicales.

^4) Kolioe sur les maladies qui ont régné à Paris dans les mois de iiiYÔse et pluviôse an x. Journal cilé, tom. 5 et fuiv.

StR G. r. BAYLE. XXXIX

Les auteurs distinguaient les espèces de cette maladie d'après les symptômes qui les accompagnent, d'après les causes qui les déterminent ou qui accélèrent leur marche, et quelquefois aussi d'après leurs complications avec d'autres maladies des poumons dont la nature était mal connue. De là une étonnante et arbitraire multiplication des espèces : Morton en admettait seize; Sauvages, vingt; Portai, quatorze, etc. : c'étaient des phthisies muqueuse, scrofuleuse , hémopthoïque , vénérienne, scorbutique, etc. Il résultait de laïque, le nom de plitlilsic étant donné à des maladies tout à-fait différentes , il était impossible de s'entendre sur ses signes, ses chances de giiérison et son traitement.

Malgré son goût pour l'anatomie pathologique, Bayle ne s'exagérait point le degré d'influence que cette science doit exercer sur la médecine pratique; il jugeait avec le sens droit que tout le monde lui accorde, le dc^ré d'utilité de cette branche de la pathologie et les limites qu'elle ne saurait franchir. Quant à la phthisie pulmonaire, il pensait avec raison que , la lésion organique des poumons étant la source des symptômes qui se développent, cette

Observations sur une fièvre iatermiltente , d'abord irrégulière , puis quarte adjuamique, ibid. t. 2.

Idée générale de la thérapeutique, Bibliothèque médicale , t. 10,

Histoire générale de l'hydrophobie , ibid. t. la.

Vues théoriques et pratiques sur le cancer , ibid, t. 35.

Considérations générales sur les secours que ranatomie patholO' giquc peut fournir à la médecine , ibid, t. 36.

Mémoires sur la phthisie pulmonaire, ibid. X.Zy,

Articles anatomie pathologiqacy cancer ^ corps fibreux^ etc., du DîctioDQaire des sciencei médicalcf.

XI NOTICE HISTORIQrE

lésion deVc.it servir de base h la détermination des espèces de phthisie. €'est d'après cette idée , h laquelle l'avait conduit.une longue et profonde observation, qu'il admet six espèces de phthisie. De ces six espèces, l'une (la phthisie tuberculeuse) était très-mal connue, quant aux altérations anatomiques qui la constituent et à sa marche; deux autres avaient été à peine entrevues par les auteurs (les phthisics avec mélanose et calculcuse); les trois autres n'avaient point encore été observées , et c'est h Bayle qu'on doit la première description des granulations pulmonaires qui constituent la phthisie granuleuse, des ulcères des poumons sans tubercules qui forment l'espèce de phthisie qu'il a nommée ulcéreuse, et enfin du cancer des poumons qui forme le caractère de la phthisie cancéreuse.

La distinction des six espèces de phthisie est tellement d'accord avec les faits , qu'on peut aisément rapporter h Wrie'ou h l'autre d'entre elles toutes les observations suffisamment détaillées qui avaient été publiées avant le traité de la phthisie pulmonaire. Les cas qui au i)remier coup-d'œil paraîtraient embarrassants sont tantôt de simples complications, tantôt des maladies de nature tout-àfait différente.

Appuyé sur des observations nombreuses , l'auteur est arrivé h tracer le diagnostic et le pronostic de la maladie avec une clarté et une sûreté dont on n'avait aucune idée avant lui. S'il n'a pu faire faire des progrès à la thérapeutique de cette maladie, on ne peut nier qu'il n'ait encore rendu un service réel sous ce rapport , en jetant de nouvelles lumières sur ce sujet , en montrant ce qu'on peut espérer de la nature et de Tart dans cette maladie.

SUR G. I. BAYLE. XU

et surtout eu faisant apprécier iileur juste valeur une foule de cures merveilleuses publiées par les auteurs.

C'est encore à Bayle qu'on doit d'avoir décrit le premier ces pleurésies partielles qui ont leur siège, soit entre deux lobes des poumons, soit dans une partie circonscrite des plèvres costales , et qui avaient été prises jusque-là pour des vomiqucs par des observateurs in attentifs.

L'ouvrage sur les maladies cancéreuses , dont l'article cancer du Dictionnaire des Sciences médicales peut donner une idée, est le premier Iroilé complet qui ait été publié jusqu'ici sur ces alTectious. Les bornes dans lesquelles nous sommes obligé de nous renfermer ne nous permettent point d'analyser cet ouvrage; nous dirons seulement qu'il se fait remarquer par la découverte de plusieurs espèces de cancers , dont l'auteur décrit , avec l'exactitude qu'on lui connaît, les caractères analonii([ues et physiologiques (^cancers du foi , du poumon , etc. ) , par une nouvelle classification des tissus cancéreux, dont il admet neuf espèces , fondées sur les recherches les plus exactes d'nnatoraie pathologique, par la manière éminemment pratique avec laquelle il dessine les traits qui distinguent les cancers de chaque organe des difTérenlcs maladies avec lesquelles on pourrait les confondre; par un exposé fidèle et complet de tout ce qui avait été écrit avant lui sur ces aflections , etc.

Malgré les découvertes que contiennent tous les ouvrages de Bayle, et ce cachet de profond observateur qui se décèle h chaque page de ses écrits, on ne saurait d'après eux le juger comme praticien. En cfTet, ces ouvrages composés sous l'inspiration de l'anatomie pathologique , avaient bien pluspour but d'en étendre le domaine, que de

XLII NOTICI HISTORlQtl

perfectionner le traitement des maladies. On ne pouvait bien l'apprécier sous ce rapport qu'en suivant sa visite h l'hôpital de la Charité, ou sa pratique particulière. Malgré son goûlpourranatomiepathologique, Bayle était profondément persuadé de cette vérité que, dans une foule d'affections, cette science est muette et ne peut être d'aucun secours au praticien; qive, dans toutes celles où il y a des altérations organiques, cette branche de la pathologie est fort utile et peut jeter beaucoup de jour sur le siège et les effets des maladies, sans toutefois servir de base au traitement. En fait de doctrine, il était hippocratista; en thérapeutique, il s'appuyait sur un empirisme raisonné, c'est-h-dire qu'il prescrivait contre une affection donnée les moyens dont une observation suffisamment multipliée avait constaté l'efficacité.

Quant à l'extérieur de Bayle, h son caractère, sa conversation, la multitude de ses connaissances, la force de son âme, je ne saurais mieux les faire connaître qu'en empruntant les paroles de M. le professeur Chomel (i).

a Bayle avait un abord plus que froid, qui prévenait contre lui la plupart des personnes qui le voyaient pour la première fois; aussi fut-il très mal accueilli par plusieurs médecins célèbres, qui plus tard lui donnèrent les témoignages les plus honorables de leur bienveillance et de leur estime. Il avait dans toutes ses actions, et jusque dans ses habitudes domestiques , une méthode raisonnée , une règle invariable , dont il ne s'écartait jamais , pas même dans les choses les plus indifférentes. Il joignait à

(i) Notice aur G. L. Batle. {Journal de méd. 1816, toin. 07, pas» 179.)

SCB 6. L. BIYLB. Xtlll

nne inflexible feraielé clans sa manière de penser et cVafric tant (le donceur, de tolérance et de liant dans l'esprit, que jamais il ne lui arrivait, en soutenant son opinion, de blesser l'aniour-propre de ceux qui pensaient diiïcremment, et que le plus souvent il ramenait les autres h son sentiment , par cela même qu'il ne les humiliait point en couiballant leur manière de voir. Tous ceux qui Tout beaucoup connu ont ct6 i même d'observer toute la puissance d'une semblable dialectique.

• Bayleparlailpcu avec les personnes qir'-il ne connaissait pas intimement ; avec ceux qu'il affectionnait il donnait un libre cours à ses pensées. Sa conversation était constamment instructive et afl'cctueuse; il y mêlait volontiers des réflexions morales et pliilosoplii(|ues. il exposait, avec une étonnante clarié, tout ce c[u'il disait, et savait proportionner son lanirase et ses raisonnements au dcîi:ré d'intelligence de ceux qui l'écoutaient. llapporlait-il un fait, on ne savait ce qu'on devait le plus admirer , ou de l'exaclitiide avec laquelle il l'avait observé, ou de la pénétration avec laquelle il en rapprochait les diverses circonstances, pour s'élever à d'importantes conclusions. Parlait-il d'un ouvrage , il so rappelait ce qu'il contenait de plus remarquable , et en ju<z;eait l'ensemble comme s'il venait d'en achever la lecture : or, il n'était aucun ouvrage de littérature, d histoire, de théologie et de médecine qu'il ne connut à fonds , et qu'il ne fut en état de juger avec la même précision. Cette justesse d'esprit , cette étendue de connaissances, ne pouvaient être bien appréciées que par ceux qui vivaient avec lui dans un commerce intime. A mesure qu'on le connaissait mieux, on l'admirait davantage. Ceux qui le voyaient rarement trouvaient en lui un

KLIT »0TICE HISTORIQtB

esprit sage, une grande instruction; mais pour ceux qui le voyaient chaque jour, et qui, chaque jour et dans toutes les circofistances possibles , le voyaient développer, avec la même force de jugement, des connaissances toujours nouvelles , Bayle devenait un homme d'autant plus extraordinaire , que sa modestie ajoutait encore à ses étonnantes qualités.

> La nature lui avait donné, dans un corps faible et fragile , l'âme la plus forte et l'esprit le plus infatigable. Maître absolu de toutes ses passions , il mettait un frein à celles que sa raison condamnait, et donnait un libre cours à celles qui le guidaient vers le bien. Ce n'était point un homme apathique; il ne savait point haïr, mois il savait aimer. Il lui était également impossible de nuire, et de ne pas obliger. II oubliait les injures, mais il n'oubliait jamais les services; au lieu de se venger, il cherchait sans cesse à excuser ceux qui l'avaient outragé. Rempli d'indulgence pour ceux qu'il aimait, il n'a jamais cessé de rendre justice à ceux même qui avaient tout fait pour provoquer son ressentiment. Il semblait qu'il fût conduit dans tous ses discours, dans toutes ses actions, par le désir de se rendre meilleur et d'inspirer aux autres le goût de la vertu. Je ne parlerai point du courage et de la résignation avec lesquels il a supporté la douleur et vu la mort s'approcher ; ils sont au-dessus de toute expression.

» Les personnes qui ont connu Bayle ne seront pas peu étonnées d'apprendre qu'il avait été, dans sa jeunesse, irascible et vindicatif à un point extrême ; les contrariétés les plus légères provoquaient en lui des accès de fureur , e^ il se vengeait quelquefois sur ses camarades au bout de plusieurs mois, ou même de plusieurs années, d'une in-

SUR G. I. BATLE. XLT

ure qu'il croyait en avoir reçue. Il eut assez de force pour vaincre ces deux défauts, et le triomphe de sa raison fut tellement complet, que, dans les quinze dernières années de sa vie , il ne lui est peut-être pas arrivé trois fois de se laisser aller à ce qu'on appelle un mouvement de vivacité. Quant à la vengeance , elle était bien loin de son cœur : dans plusieurs circonstances de sa vie , il fut payé de l'ingratitude la plus noire; il plaignit sincèrement ceux qu'il avait obligés, et ne conserva contre eux aucune espèce de ressentiment , comme si leur action n'eût été nuisible qu'à eux-mêmes.

9 J'ai dit que Bayle avait reçu de la nature un esprit infatigable , et j'ai parlé sans aucune exagération. Jamais , en effet , la contention la plus forte , le travail le plus assidu , n'avaient produit dans ses facultés intellectuelles une fatigue légère ou momentanée ; après seize ou dixhuit heures de méditations et de lectures , il avait l'esprit aussi frais qu'à Tinstant où il se mettait au travail. Dans le cours des maladies les plus graves , son esprit conserva toujours la même force et la même activité, et ce fut même dans ces circonstances qu'il composa la plupart de ses ouvrages; la méditation faisait diversion à ses douleurs , et , dans les moments où il souffrait le plus , il lisait des ouvrages de métaphysique, pour cela même qu'ils exigent une application plus grande. Maître de son attention, il la portait tout entière sur l'objet qu'il voulait étudier, et rien ne lui causait des distractions. Des qualités aussi précieuses expliquent facilement la multitude de choses qu'il avait apprises, et l'impression durable qu'elles avaient produite sur lui. »

L'empire que Bayle avait sur lui-même ne se roppor-

XLVI ' NOTICE HlSTORlQrK

lait pas seulement au moral , il s'étendait jusque sm' des organes qui sont ordinairement souslrails à la volonté : c'est ainsi qu'il parvenait h produire dans une de ses oreilles un certain tintement perceptible par les étrangers; c'est ainsi qu'il pouvait a volonté ralentir ou même suspendre les mouvements de son cœur (i) , phénomène extraordinaire dont il n'existait jusqu'ici qu'un seul exemple dans la science, celui d'un capitaine anglais, rapporté par Cheyne et répété depuis par tous les physiologistes.

Bayle était un des modèles les plus achevés du philosophe chrétien : toutes ses pensées et ses actions étaient inspirées par ses convictions religieuses ; aussi étaientelles bien différentes de celles qui dirigent la pkipnrt des hommes. Sa vie était une abnégation complète de luimême et une occupation continuelle de tout ce qui pouvait être utile et avantageux aux autres. Dur et sévère pour lui , il était d'une tolérance et d'une douceur extrême pour ses semblables. Quelque différentes que fussent ses opinions de celles du commun des hommes , et quoiqu'il ne cachât les siennes dans aucune circonstance, il était aimé généralement , et les hommes de l'incrédulité la plus dogmatique s'abstenaient devant lui de dire aucune parole contre la rehgion. L'un d'eux , Montègre , qui rédigeait la Gazette de Santé en 1816, au moment de la mort de Bayle, disait, en parlant de ses croyances, que des hommes comme lui faisaient pardonner au christianisme , et qu'ils le feraient aimer si Ton pouvait prouver que c'est lui qui les a formés. Oui, sans doute, la religion

(1) Voj. Beclard, Jnat, gén.) pag. 689.

SUR G. l. BlYLl. XlVIl

avait donné à Bayle cette perfection morale dont nous parlons; car c'est elle qui lui avait fourni les moyens de vaincre une grande disposition h la colère qu'il avait apportée en venant au monde; c'est elle qui avait paralysé le fond d*égoïsme naturel à tout homme, etqui avait rempli son âme d'amour et de bonté pour ses semblables. Cet amour le portait sans cesse à leur souhaiter et h leur faire du bien, à parler d'eux favorablement, même de ceux qui dans plusieurs circonstances s'étaient mal conduits à son égard. Malgré l'injustice de ces hommes , qui heureusement étaient bien peu nombreux, il ne se plaignait jamais d'eux; et s'il les jugeait , c'était pour faire ressortir leur mérite, comme s'ils lui avaient été toujours étrangers. On ne s'attend point que je rappelle des circonstances pareilles; jo n^y fais allusion que pour faire ressortir un des traits les plus saillants du caractère de Bayle.

Quant au bien qu'il faisait , il s'étendait à tous ceux qui lui paraissaient en avoir besoin. Sa clienlelle était devenne si étendue « qu'il était souvent obligé de se refuser aux invitations qui lui étaient adressées, et l'on ne pouvait, excepté dans les cas pressants , l'avoir quand on le désirait; mais il trouvait toujours le loisir de faire la médecine pour les pauvres. Les personnes que je suis obligé de négliger, disait-il, trouveront aisément un autre médecin; ceux-ci ne savent peut-être à qui s'adresser. Sa nombreuse pratique lui ayant procuré un revenu considérable, il ne changea rien en apparence à sa manière de vivre, mais il augmenta sa dépense en employant en bonnes œuvres une portion considérable de ce qu'il recevait. Je n'ai jamais eu recours à lui pour des malheureux, sans

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