CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
Cancer ou sqiiirrhe des ovaires
Le squirrhe des ovaires, dont il est sonveDt parlé daus les auteurs, est une des maladies cancéreuses internes les plus rares. Car on ne doit désigner sous ce nona que les tumeurs susceptibles de former des ulcères cancéreux dans lesquelles il existe toujours un tissu pareil à celui qu'on trouve à la base endurcie des cancers ulcérés du sein. Or les tumeurs de cette nature sont extrêmement rares dans les ovaires , tandis que les autres dégénéralions y sont excessivement fréquentes.
ARTICLE PREMIER
Histoire de la maladie.
Le squirrhe des ovaires se présente sous les mêmes apparences et détermine les mêmes symptômes que les autres tuméfactions chroniques qui ont le même siège. Toutes ces tumeurs ne donnent aucun signe de leur existence tant qu'elles sont petites et indolentes. Quelquefois lorsqu'elles se forment, elles occasionnent dans l'hypogastreoudans le petit bassin des douleurs plus ou moins vives, d'une durée variable, et sujettes à reparoître de loin en loin, surtout aux époques des règles. Néanmoins le toucher dans ces premiers temps n'éclaire presque jamais sur leur exis tence ; il fait seulement éprouver à la malade un senti-
01 a CANCER DES OVAIRES.
ment douloureux du côté affecté. Lorsque la tumeur de l'ovaire a acquis un certain volume , quelle que soit sa nature, elle produit communément un malaise ou une douleur sourde dans un des côtés de l'hypogastre ou dans une des régions iliaques,, et dans tous les cas, pourvu qu'on puisse palper le bas-ventre, on reconnoît à travers les parois de l'abdomen le siège, la forme, et jusqu'à un certain point la grosseur de l'ovaire tuméfié. Enfin toutes les fois que la tumeur s'enflamme, se ramollit, suppure, s'ulcère ou se désorganise , soit qu'elle forme une saillie à l'hypogastre , soit qu'étant encore très-petite elle soit totalement renfermée dans le petit bassin , il se déclare des douleurs plus ou moins intenses, à la suite desquelles il s'établit une péritonite aiguë ou chronique qui devient mortelle.
Les symptômes que nous venons d'exposer étant communs à toutes les maladies des ovaires, ils ne peuvent fournir aucun signe à l'aide duquel on puisse avant l'ouverture du cadavre prononcer avec certitude sur l'existence d'un squirrhe cancéreux de ces parties. Ce n'est donc qu'après la mort que cette maladie peut aujourd'hui être reconnue. Néanmoins, si la malade éprouvoit dans la tumeur des douleurs lancinantes , et si on observoit chez elle les signes de la cachexie cancéreuse ( l'^'^part., chap. lu), on présumeroit avec raison que l'ovaire est frappé de la dégénération cancéreuse ( Int., chap. il , art. i^' ). Mais il faut éviter avec soin de prendre pour des douleurs lancinantes celles qui se font ressentir lorsqu'une tumeur de l'ovaire tenl ;\ lo snppnration, ou lorsqu'elle détermine une péritonite connécutivo aiguë on chronique. Il est aussi important de ne point confondre avec les signes de la cachexie cancéreuse, l'amaigrissement. Il fièvre lieciiqae , et la dépravation du teint qui sont le résultat d'une suppuration chro-r nique des ovaires ou des parties voisines.
CANCER DES OVAIRES. 5l3
Pour répandre plus de jour sur cette matière, après avoir décrit les lésions que nous avons observées dans les ovaires squirrheux, nous entrerons dans quelques détails sur les diverses lésions organiques des ovaires infiniment plus communes que les squirrhes et qui sont accompagnées des mêmes symptômes. Des notions précises à cet égard ne pourront que contribuer à prévenir de nouvelles erreurs en empêchant de confondre avec les squirrhes cancéreux, des ovaires, des tumeurs d'une toute autre nature.
ARTICLE II
Description anatomlque des ovaires squlrrheux.
Dans le très-petit nombre de squirrhes des ovaires que nous avons observés , nous avons trouvé le tissu cancéreux cérébriforme (Int., chap. m, art. ii, § 5), et le tissu cancéreux cbondroïde (Int., chap. in^ art. ii, § i).
Lorsque le squirrhe des ovaires tient à une dégénération cérébriforme, la tumeur, dont le volume excède quelquefois celui de la tête d'un homme, est formée par une substance blanche, et plus ordinairement d'un blanc rosé ou rougeâtre , beaucoup plus consistante que le tissu du cerveau, et moins que le parenchyme du foie. Si on l'incise, l'incision y laisse une trace lisse et polie comme dans la substance cérébrale. La masse cancéreuse, ordinairement plus rosée que le parenchyme du cerveau, offre quelquefois dans son intérieur des parties aussi blanches et aussi molles que le corps calleux du cerveau. On y voit en outre çà et là dans la plupart des cas, de petites ecchymoses roxiges ou violettes. On y trouve souvent aussi de j)Ctites excavations pleines de sérosité, mais non enkystées, et en outre il y a quelquefois des épanchemens de sang, et plus communément des foyers ramollis et des endroits où l'on
3l4 CANCJER DES OVAIKES.
voit des portions de la masse squirrheuse , altérées , mollasses, et comme frappées de gangrène, imbibées d'une sorte de liquide qui est comme une bouillie rougeâtre et tout-à-fait semblable au sang contenu dans les anévrismes; mais il y a peu de caillots volumineux. Le sang paroît broyé, mêlé avec un peu d'eau et réduit en bouillie. L'épanchement de sang qu'on trouve dans ces squirrhes de l'ovaire est analogue à celui qu'on observe quelquefois dans certaines masses cancéreuses abdominales ( chap. xxvii , art. m), et dans d'autres cancers cérébriformes (chap. vu) qui peuvent être pris alors pour des anévrismes.
La dégénération qui nous a paru devoir être rapportée au cancer chondroïde peut former aussi une tumeur d'un volume énorme, elle est très-dure. En l'incisant, on trouve presque toujours qu'elle crie sous le scalpel ; elle est blanche, compacte, luisante, et presque aussi consistante qu'un tissu cartilagineux. Souvent on y voit des lames fibreuses , inégales , irrégulières, qui en parcourent quelques parties en divers sens. On y aperçoit aussi en divers endroits des cordons fibreux diversement entrelacés. Nous n'y avons jamais trouvé de commencement de suppuration, soit ramassée dans de petits foyers isolés , soit imbibée dans une portion du tissa un peu ramollie.
ARTICLE m.
Lésions organiques qui doivent être distinguées du cancer des
ovaires.
Les tumeurs qui offrent pendant la vie les mêmes apparences que le cancer des ovaires sont très-communes, parce que ceux-ci sont sujets aux altérations organiques les plus variées et les plus fréquentes; et que ces lésions , comme nous l'avons dit art. i", déterminent souvent les mêmes
CANC^ DES OVAIRES. 3l5
symptômes et les mêmes accidens que la dégénération cancéreuse des ovaires.
La seule maladie chronique de ces parties qui puisse être distinguée du squirrhe pendant la vie , c'est Fhydropisie enkystée parvenue à un certain volume, parce qu'alors la fluctuation suffit pour éclairer le diagnostic. Les autres lésions organiques des ovaires n'ont point de signe pathognomonique. Il y a plus; lorsqu'on découvre dans l'abdomen une tumeur qui paroit formée par les ovaires, on peut tomber dans l'erreur. Nous en avons vu de plus grosses que le poing et que nous présumions être formées par ces parties , tandis qu'elles étoient produites les unes par des corps fibreux implantés sur la matrice (2' part., chap. xni, art 1", § 8), les autres par des masses squirrheuses développées dans le mésentère ou dans Je tissu cellulaire de l'abdomen (2^ part. chap. xxvii). Si les différentes lésions organiques des ovaires peuvent être prises pour des squirrhes pendant la vie, il^n'en est pas de même après la mort. Alors le tissu cancéreux (Intr., chap. 11, art. 1 ) qui constitue ces tumeurs est trop différent de celui qui forme les dégénérations d'une autre nature, pour qu'on puisse les confondre. Du reste rien n^est plus varié que la structure intime des lésions organiques des ovaires. Elles sont souvent formées par des dégénérations composées dans lesquelles on aperçoit toutes sortes d'altérations. Dans les cas même où il n'y a qu'un seul mode de dégénérescence, que de variétés ne peut-il pas présenter ! En examinant dans les cadavres les ovaires frappés d'une dégénération non-cancéreuse, nous les avons trouvés volumineux , durcis, enflammés, en suppuration, fibreux , cartilagineux , osseux , transformés en kystes de diverse grosseur. Ceux-ci contenoient delà sérosité, des masses comme butyreuses, des morceaux de graisse énormes, des amas arrondis de poils entortillés formant un volume plus gros que le poing. Nous avons vu quelque-
3l6 CANCER DES OVAIRES.
fois aussi, dans certains kystes, des dents, des os, des parlies qui paroissoient être des débris de fœtus. D'autres fois ils renfermoient une matière sanguinolente et brunâtre, un pus blanc ou jaunâtre, liquide ou filant; une matière semblable à de la cendre délayée dans l'eau, une sorte de bouillie noirâtre et pareille à la boue des rues de Paris les plus fréquentées, etc. Les kystes sont tantôt transparens^ tantôt opaques, quelquefois fibreux, d'autres fois cartilagineux, et souvent en partie osseux. Nous avons vu dans certains cas leur surface interne recouverte de poils implantés dans leurs parois, membraneux, fort longs , assez semblables à ceux de la barbe des sapeurs, mais un peu plus rudes. Ces poils, après avoir acquis une certaine longueur se détachent successivement , sont remplacés par d'autres et forment ainsi les pelotes arrondies dont nous avons parlé plus haut. La plupart de ces lésions ont été décrites par les observateurs. On en rencontre d'autres encore dans les ovaires : nous n'en parlerons point ici; nous nous contenterons de faire remarquer qu'il n'en est presque aucune qui soit plus rare que la dégénération cancéreuse dont nous n'a vonstrouvé aucun exemple incontestable dans les livres. A la vérité Morgagni, Lieutaud, Yicq d'Azir et Bonet parlent assez au long du squirrhe des ovaires, et M. Marret a écrit une dissertation ex professa sur cette matière {Essai sur lé cancer de L'ovaire^ thèse soutenue à la faculté de Paris le 19 août 1808); mais lorsqu'on examine d'après les dernières découvertes de l'anatomie pathologique, les nombreuses observations rapportées par ces auteurs, on ne sauroit y reconnoître le véritable cancer de l'ovaire. Les tumeurs qu'ils désignent sous le nom de squirrhes , sont tantôt de simples indurations des ovaires, tantôt des intumescences chroniques plus ou moins compactes, vésiculaires, graisseuses, celluleuses, fibreuses, cartilagineuses ou même osseuses, etc. ; tantôt des phlegmasîes chroniques avec ou sans suppura-
tion. Ils ne parlent d'aucune tuméfaction des ovaire» formée par une dégénération pareille à celle qu'on trouve à la base des cancers ulcérés du sein.
ARTICLE IV
Traitement du cancer des ovaires.
Cette maladie ne pouvant pas être distinguée des autres dégénératious des ovaires , on a rarement occasion de la traiter par des moyens directs. On est presque toujours forcé de combattre les accidens dont on est témoin à l'aide des moyens généraux convenables pour calmer les effets de la maladie, plutôt que pour agir d'une manière spéciale contre son principe.
Dans les cas oii Ton auroit de justes raisons de soupçonner l'existence de la dégéneration cancéreuse des ovaires, on ordonneroit un traitement analogue à celui du cancer de la matrice (chap. xni, art. vi) ou du foie (cliap. xx, art. vi). Nous pensons qu'il faudroit s'en tenir à un traitement palliatif dans tous les cas, et qu'on ne devroit faire aucune opération pour enlever la partie malade.
Laporte avoit pensé qu'on pourroit pratiquer l'extirpation des ovaires (i) dégénérés et afteclés d'une maladie capable de devenir par la suite une cause de mort. Morand [i) eaibrassa avec chaleur l'idée émise par Laporte; il ne paroît pas qu'oii ait pratiqué cette opération, ou si quchpie opérateur a été assez téméraire pour la tenter, il est probable qu'il n'en a obtenu qu'an fiinesîe résultat; île sorte qu'il n'a été j)ubîié au.cun fait qui puisse encourager à pratiquer celte opération hasardeuse. Aussi M. Saha-
(l) xMérn. Acad. roy. de chir., 1. n.
(2j Ibia.
3l8 CANCER DES OVAIRES.
tier (i) l'a-t-il proscrite en se fondant principalement sur la difficulté de reconnoître la maladie, de s'assurer de sa nature et de son état.
Ajoutez à toutes ces raisons le grand nombre d'exemples de lésions des ovaires qui existent pendant un très-grand nombre d'années et qui ne deviennent jamais des causes de mort. Je pense que ces motifs sont suffisans pour faire rejeter une opération qui selon toutes les apparences seroit dans la plupart des cas suivie de la mort des malades, tandis qu'en ne point extirpant les ovaires, il est plus des trois quarts des tumeurs qu'ils forment qui ne deviennent pas mortelles, ou qui ne le deviennent qu'après une durée extrêmement longue et quelquefois à une époque où le? naalades sont parvenues à une vieillesse avancée.
ARTICLE V
Observations relatives au, cancer des ovaires.
Cette maladie étant très-rare et impossible à distinguer des autres lésions organiques de l'ovaire avant la mort des malades, nous en consignerons ici deux exemples bien caractérisés, Tun relatif aii cancer encéphaloïde, et l'autre au cancer chondroïde.
Nous y joindrons trois autres observations, dont Tune est relative à la consomption produite par la suppuration des ovaires ; les deux autres fournissent des exemples de la péritonite, occasionnée par l'ulcération des ovaires. Ces deux dernières observations ont été données comme des exemples du cancer des ovaires. On verra par les remarques que nous faisons à la suite de chacune d!entre elles, que la nature de la dégénération est fort incertaine et que la lésion
(l) Méd. opératoire.
CANCER DES OVAIRES. 3ig
organique a été trop mal décrite pour qu'on puisse assurer que l'ovaire dégénéré étoit le siège d'un cancer ulcéré (i).
M. Marret (2) a réuni, sous le nom de cancer des ovaires, toutes les tuméfactions de ces organes terminées par la suppuration. Les deux exemples intéressansque l'on va lire sont relatifs à des maladies des ovaires que M. Marret a observées. Il est possible qu'aucune de ces deux observations ne doive être rapportée aux maladies cancéreuses ; mais comme la dégénération des ovaires a produit les mêmes symptômes généraux, les mêmes effets sur les parties voisines que la plupart des squirrhes cancéreux des ovaires, ces deux observations sont véritablement instructives, et peuvent sans inconvéniens être assimilées!, sous le rapport des symptômes, à celles qui ont trait au cancer des ovaires.
1" OBSERVATION. — Mme V**, âgée de 55 ans, d'un tempérament bilieux, ayant eu neuf grossesses et éprouvé beaucoup de chagrins vers l'époque de la cessation des menstrues, qui eut lieu à 4^ ans, ressentit quelques mois après cette cessation des douleurs sourdes et profondes dans la région iliaque gauche et qui durèrent sans augmenter d'intensité pendant environ une année. Au bout de ce temps, elle fit une chute dans un escalier et ses douleurs augmentèrent. Après avoir inutilement consulté diverses personnes de l'art, elle entra à l'Hôtel-Dieu, étant dans l'état suivant ; corps naaigre , teint jaune plombé, visage triste ; abdomen dans l'état naturel, mais ressentant de la douleur dans la fosse iliaque gauche lorsqu'on la comprimoit. La marche accélérée et surtout les faux pas augmen-
(1). La nécessité de ne pas grossir outre mesure ce volume déjà très-fort, nous a obligé de retrancher ces trois dernières observations.
(2) Essai sur le cancer de V ovaire^ thèse soutenue à l'École de médecine de Paris, le 19 août 1808.
toient constamment cette douleur locale. On sentoit profondément en cette région une tumeur dure, circonscrite, du volume de la tête d'un enfant.
Le repos et les boissons adoucissantes diminuèrent ces douleurs pendant quelque temps. Ensuite elles se firent sentir de nouveau; elles n'étoient plus sourdes, elles étoient devenues lancinantes ; la tumeur doubla presque de volume en peu de jours et se porta vers le milieu delà région hypogastrique supérieure. Des pertes fréquentes survinrent; le col de la matrice fut trouvé sain, son orifice plus dilaté que dans l'état naturel, et son corps plus volumineux , surtout en arrière ; le sang étoit noir , fétide , en caillots et mêlé de sanie purulente. Tout le ventre devint tendu, douloureux; il ne pouvoit supporter le plus léger contact. Une fièvre aiguë s'alluma, et le dixième jour de son développement la malade mourut.
A l'ouverture du corps, on trouva le péritoine et les intestins enflammés, épaissis, adhérens entre eux, couverts de fausses membranes brunâtres, baignés dans une grande quantité de sanie de même couleur et excessivement fétide.
L'ovaire gauche, du volume déjà indiqué, est noir, pultacé, entièrement désorganisé; la trompe, 'son ligament, les parties du péritoine qui l'entourent, et la partie supérieure du corps de la matrice présentent la même altération ; sa partie inférieure seulement est plus volumineuse.
Remarques sur cette observation. — Je n'ai pas pu me faire une idée nette de la dégénération de l'ovaire, d'après cette description îout-à-fait insuffisante.
Il est seulement manifeste qu'il y avoit chez cette femme une maladie de l'ovaire qui étoit devenu trèsvolumineux. Cet ovaire dégénéré avoit été pris de suppuration et avoit fait naître dans l'abdomen une péritonite. C'est à cette époque que la malade ressentit les douleurs
CANCEB DES OVAIRES. 52 1
que l'auteur appelle lancinantes, et, peu de temps après la fièvre et l'augmentation de la péritonite entraînèrent la mort. Mais rien ne prouve que cette maladie fût de nature cancéreuse, et la description de la lésion organique n'est pas assez bien faite pour permettre de décider quelle étoit la nature de cette tumeur.
L'autre histoire, rapportée par 31. Marret, ne donne pas beaucoup plus d'éclaircissemens. La voici :
2« OBS. Françoise Dubois, âgée de5o ans, d'un tempéra-
mentlymphatique, eut, quinzemois avant d'entreràl'Hôtel- Dieu et cinq jours après être accouchée, cinq accès de fièvTC avec déhre. Ils se terminèrent au dixième jour; elle nourrit son enfant pendant quatre mois, mais elle éprouvoit un malaise si grand qu'elle fut obligée de cesser. Ses menstrues ne se rétablirent pas. Après deux mois de cet état de langueur, pendant lequel elle avoit considérablement maigri, l'abdomen se tuméfia, surtout du côté gauche qui étoit tendu et douloureux. La tuméfaction augmenta pendant un mois et fut stationnaire jusqu'au huitième. On n'avoit encore distingué aucune fluctuation, seulement le ventre devint très-dur, les douleurs peu vives; mais, passé cette époque, elles devinrent insupportables, surtout du côté gauche, dans la région iliaque. Au treizième mois, le nombril devint proéminent, s'enflamma et s'ouvrit pour donner issue à une énorme quantité de pus de mauvaise odeur. Cet écoulement fut très-considérable pendant trois semaines ; il diminua ensuite progressivement.
Il y avoit un mois que ce dépôt s'étoit ouvert lorsque la malade fut portée à l'Hôtel-Dieu.
Lors de son entrée à l'hôpital, eUe avoit la figure décolorée, les yeux caves, tout le corps amaigri, le ventre tuméfié et une ouverture fistuleuse au nombril; elle se plaignoit d'une douleur fixe au côté gauche et on y senloit une tumeur. Tous les soirs elle avoit la fièvre; le pouls étoit
§28 CANCER DES OVAIBES.
alors petit «t trfe-fréquent el la peau sèch€« La malade éjtoit forcée de rester couchée sur le dos.
Le premier jour on mit un cataplasme émollient ; le huitième jour, on excisa la fistule sans succès. On appl'qua la pierre à cautère pour agrandir l'ouverture; elle détermina une légère hémorrhagie et l'issue d'une grande quantité de pus extrêmement fétide. On incisa encore deux fois sans succès. On employa l'éponge préparée qui, en agrandissant l'ouverture, laissa au pus une issue plus facile. Pour faciliter la sortie du pus, on plaça à demeure une sonde de gomme élastique.
La malade vécut à THôtel-Dieu pendant six semaines; elle redoutoit extrêmement la mort. Ses forces allèrent en diminuant; la suppuration fut toujours très- abondante. H y eut dans les derniers jours un très-grand accablement. La fièvre hectique étoit continue; les traits totalement altérés j elle étoit souvent comme assoupie , mais elle ne dormoit jamais profondément. Le pus étoit plus abondant que lors de son arrivée. Son état s'aggrava toujours jusqu'au moment de la mort.
il l'ouverture du cadavre, on ne trouva rien de particulier dans la tète; il y avoit un peu de sérosité dans la poitrine et quelques adhérences de la plèvre.
L'abdomen ayant été ouvert, on trouva les intestins nageant dans une très-grande quantité de pus très-fétide ; leur épaisseur un peu augmentée et quelques adhérences avec le péritoine. L'ovaire gauche étoit la source du pus. Cet organe étoit plus volumineux que le poing j sa surfaoe rjjigeuse, ulcérée et adhérente par sa partie postérieure avec la fosse iliaque. L'intérieur de l'organe étoit dur, carciap?» m«^çux, renfermant quelques concrétions très-dures ©t qi;ielques cellules remplies d'ichor jaunâtre.
L'ovaire droit étoit plus volumineux que dans l'état sain,
MASSES CANCiREUSES. §23
mais sans désorganisation sensible ; la matrice également pins volumineuse,
La trompe gauche étoit d'un diamètre plus considérable et d'une consistance presque cartilagineuse.
Remarques sur cette observation. — Le mot carcinomateux étant fort vague, d'après l'usage abusif qui en a été fait, et ce mot exprimant un jugement au lieu d'équivaloir à une description, il est assez difficile de comprendre quelle étoit la nature de la lésion de l'ovaire. Mais on trouve dans celte observation, comme dans la précédente, un exemple de péritonite mortelle, déterminée par une dégénération organique des ovaires.
CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME, Masses cancéreuses abdominales et thoraciques.
Des masses cancéreuses , analogues à celles qui se forment dans le foie, peuvent se développer dans tous les points du tissu cellulaire intérieur de l'abdomen , du bassin et de la poitrine. Elles sont, aux cavités splanchniques, ce que les tumeurs cancéreuses sont à la surface du corps.
Elles ne diffèrent du squirrhe des mamelles et des autres tumeurs cancéreuses que par leur siège et par leur disposition extérieure. Placées dans un tissu plus lâche, plus extensible que le tissu cellulaire sous-cutané, elles paroissent, en général, moins circonscrites dans leur développement, et susceptibles d'acquérir un plus grand volume que les squlrrhes extérieurs. Si quelquefois elles affectent^ comme
ces derniers, une forme arrondie, dans d'autres cas elles n*ont point de formes déterminées; elles suivent, dans leur accroissement progressif, la distribution du tissu cellulaire, et se moulent en quelque sorte à toutes les inégalités des parties adjacentes. C'est alors principalement que le nom de masses cancéreuses nous paroit leur convenir bien mieux que celui de tumeurs
Lorsqu'elles prennent naissance sous le feuillet du péritoine qui revêt les parois de Tabdomen ou du bassin, elles soulèvent peu à peu cette membrane, en prenant la place du tissu cellulaire sous-séreux; elles s'étendent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, et quelquefois elles finissent par envahir une grande partie du tissu cellulaire de l'abdomen.
Leurs ravages ne se bornant pas toujours au tissu cellulaire : elles pénètrent assez souvent dans le parenchyme des viscères, dans les muscles, et même dans les os ; en un mot, dans toutes les parties avec lesquelles elles se trouvent en contact.
Elles peuvent aussi se développer primitivement dans chacune de ces diverses parties, de la mêoie manière que nous les avons déjà vues se déveiopper dans le foie; mais nous ne parlons ici que des masses cancéreuses qui prennent naissance dans le tissu cellulaire des caviîés splanchniques, ou dans les glandes lymphaliques do ces mêmes régions, parce que ce sont les seules qui puissent être considérées collectivement sons le rapport de la médecine pratique.
Elles sont plus communes dans l'abdomen que dans la poitrine ; cependant nous en avons trouvé plusieurs fois dans le médiastin , aux environs des premières divisions bronchiques, sous la plèvre costale et diapliragmatique, etc.; leur volume varie depuis la grosseur d'un pois jusqu'à celle du poing, pour ne parler que des cas les plus ordinaires;
car on trouve quelquefois, dans le mésentère ou dans d'autres régions de l'abdomen, des masses cancéreuses d'une grosseur démesurée : nous en avons vu qui égalaient le volume d'une citrouille ordinaire.
ARTICLE PREMIER
Masses cancéreuses prises pour des anévrismes.
Toutes les masses cancéreuses sont formées par le tissu sqairrheuœ proprement dit, par la matière cérèbriformeOM par ces deux dégénérescences réunies : c'est là leur caractère essentiel; et ce caraclère ne permet point de les confondre avec une foule d'autres dégénérescences simples ou composées, telles que les masses tuberculeuses, les corps fibreux, ou fibro-carîilagineux , les kystes de différentes espèces, etc.
Les masses cancéreuses , d'abord fermes , comme toutes les autres espèces de squirrhe, passent ensuite par différens degrés de ramollissement , et dégénèrent enfin en cancers ulcérés, pourvu que les malades vivent assez long-temps.
Celles qui sont formées en totalité ou en grande partie par la matière cérébriforme, sont remarquables par la ressemblance qu'elles ont avec des portions de substance cérébrale, lorsqu'elles sont parvenues à un certain degré de ramollissement.
Mais voici, relativement à ces mêmes dégénérescences, un phénomène qui nous paroît digne de toute l'attention du médecin -praticien.
A mesure que les masses cérébriformes se ramollissent, il se forme, çà et là, dans leur intérieur des épanchemens sanguins plus ou moins considérables , analogues à ceux qui donnent lieu quelquefois aux hémorrhagies du cancer des mamelles. Ces épanchemens, d'abord circonscrits dans
SaÔ • MASSES CANCÉREUSES.
de petits espaces, s'étendent progressivement, se réunissent les uns aux autres, et pénètrent quelquefois toutes les parties de la dégénérescence, laquelle ne présente plus alors, au lieu d'une matière cérébriforme, qu'un amas de caillots de sang, ou de fibrine plus ou moins concrète, suivant rancienneté de la maladie.
Réduites à ce dernier état, les masses cérébriformes peuvent être prises, dans quelques cas, pour des tumeurs anévrismales. Nous citerons, pour exemple d'une semblable méprise, un fait très-remarquable dont nous avons été témoins.
M. Lafennec nous ayant invités à assister à l'ouverture d'une femme, âgée d'environ cinquante ans, qui avoit eu tous les symptômes d'une affection organique de l'utérus, nous fîmes avec lui les remarques suivantes :
A l'ouverture de l'abdomen , le premier objet qui se présenta fut une tumeur aussi grosse que la tête d'un adulte, qui remplissoit presqu'entièrement le bassin et s'élevoit jusqu'au haut de la région hypogastrique, en soulevant le paquet des intestins avec lequel elle avoit quelques adhérences. La forme arrondie de cette tumeur, sa couleur rougeâtre, sa consistance ferme , et enfin ses adhérences intimes avec les parois osseuses du bassin qui, dans quelques endroits^ participoient à la dégénérescence, ne nous donnoient qu'incertitude sur sa nature.
Divisée dans tous les sens par des incisions profondes , elle nous parut formée entièrement par un amas énorme de fibrine semblable à celle qu'on trouve à l'intérieur des tumeurs anévrismales : nous crûmes alors que c'étoit un anévrisme.
Cependant, de nouvelles recherches nous démontrèrent que ce prétendu anévrisme n'avolt de rapports ni avec raorte-s ni avec aucuae des artères de rabdômea^. qui tout-
MASSES GANGÉRBOSE»* 5g^
tes étoient saines; et M. Laennec, en examinant de phis près le tissu de la tumeur , parvint à y reconnoître quelques portions de matière squirrheuse et de matière cérébriforme , qui n'avoient pas encore été envahies par Tépfinchement sanguin. Il fut dès-lors évident que la tumeur que nous avions sous les yenx étoit une énoraie masse cancéreuse qui s^étoit développée entre le péritoine et les parois du bassin.
Supposons maintenant une tumeur de cette nature située à l'extérieur, sur le trajet d'une artère; le chii*urgien qui entrepren droit de l'extirper ne seroit-il pas très-exposé à la prendre pour un anévrisme, et à faire sans aucune nécessité la ligature de l'artère sub jacente ? Voici un fait qui nous semble propre à résoudre la question.
Un horloger de Paris avait à l'épaule gauche une tumeur dure et douloureuse, où l'on remarquoit des pulsations fortes, excentriques et isochrones à celles du pouls^ Plusieurs chirurgiens des plus célèbres de la capitale, parmi lesquels se trouvait feu M. Sabatier, examinèrent cette tumeur et déclarèrent , d'un commun avis, que o'étoit un anévrisme de l'artère sous-clavière.
Ne jugeant pas convenable de tenter l'opération, on prescrivit des applications astringentes sur la tumeur, des saignées de temps en temps, et une diminutian progressive des alimens, suivant la méthode de Valsalva.
Le malade eut le courage de suivre exactement ce régime pendant un an.
Après sa mort , on trouva la tumeur remplie de caillots (le sang et de concrétions flbrineuses, disposées irrégulière^ ment et comme par fusées, à travers le tissa cellulaire qui étoit loT" dacé et semblable à celui qui environne ordinairement les tumeurs squirrkmses.^ J^'arJère sous^-clavièrcs située îiu de^ous de la tumeur, était d'aUl#ars parf^ltemeiiî; %sàm^ 4# mémt ^m toutes î§â auti'ês arlkê^^ U M kopoa Aie du i^ôuft^lf^
52S MASSES 6ANGÉB£US£S.
d'où étoit venu le sang qui remplissoit la tumeur : cependant, on ne renonça point à l'idée que l'on avoit conçue de la maladie; et l'observation fut publiée dans le Bulletin des Sciences médicales (cahier de janvier 1810), comme une nouvelle espèce d'anévrisme, à laquelle on donna le nom à'Anévrisme faux, par transsudation des extrémités artérielles. On peut voir de quelle manière celte méprise fut démontrée, dans une discussion critique publiée par M. Cayol, dans le tome xxvii de la Bibliothèque médicale^ page 38o, année 18x0.
ARTICLE II
Diagnostic et traitement des masses cancéreuses abdominales
et thoraciques.
Ces masses cancéreuses ne déterminent, pour l'ordinaire, aucun accident remarquable tant qu'elles restent à l'état de squirrhe indolent : on ne soupçonne pas même leur existence à cette époque , lorsqu'elles sont inaccessibles au toucher.
Dans le cas contraire , c'est-à-dire lorsqu'on peut les palper à travers les parois abdominales, on ne saiiroit encore prononcer avec quelque certitude sur leur nature, à moins que le sujet n'ait des symptômes évidens de diathèse cancéreuse.
Si; par exemple , on distingue une tumeur dure dans la région iliaque, ou dans toute autre partie de l'abdomen , chez un homme qui a été opéré d'un sarcocèle , ou bien chez une femme affectée d'un cancer de l'utérus eu du sein, on aura lieu de regarder ces tumeurs abdominales comme des masses cancéreuses.
Si, dans des circonstances analogues, il exîstoit une grande gêne de la respiration y si quelque partie de la poitrine rendoit un son mat par la percussion , sans qu'il
existât d'ailleurs aucun symptôme de phthisie pulmonaire, d'hydrothorax , de pleurésie, etc., on présumeroit qu'il s'est développé quelque masse cancéreuse dans le tissu cellulaire de la poitrine.
Lorsque les masses cancéreuses commencent à se ramollir, elles deviennent quelquefois le siège de douleurs lancinantes, comme la plupart des autres cancers, mais quelquefois elles restent indolentes.
Dans tous les cas, lorsqu'elles déterminent l' amaigrissement et les autres symptômes de la cachexie cancéreuse, il ne reste plus aucun doute sur leur nature, pourvu toutefois qu'elles soient accessibles au toucher; car si elles ne le sont point , elles peuvent encore être confondues avec d'autres maladies organiques.
Au reste, ces erreurs de diagnostic n'ont aucune conséquence fâcheuse pour le traitement qui, dans pareil cas, est purement symptomatique.
Les masses cancéreuses peuvent, comme tous les autres cancers, se terminer par ime inflammation aiguë ou chronique des parties environnantes , par l'hydropisie ou par d'autres fâcheuses complications.
Lorsqu'elles envahissent consécutivement quelque viscère de l'abdomen et de Ja poitrine , on voit survenir ordinairement, outre les effets généraux des maladies cancéreuses , une série de symptômes qvii varient suivant les fonctions de l'organe lésé; et ces symptômes, dé même que les moyens de les pallier, ont été ou seront indiqués en parlant du cancer de chaque viscère en particulier. Il n'est pas rare de voir des cancers de l'estomac, de l'œsophage , du rectum, etc., qui sont produits par des masses cancéreuses développées primitivement au voisinage de ces di-^ verses parties.
53o CANCER DES POUMONS.