CHAPITRE PREMIER
Considérations générales sur /es secours que VAnatoniie pathologique peut fournir à la Médecine , pour la distinction , r histoire et la classijication des maladies^ et surtout des maladies cancéreuses.
Pour procéder à \n\ examen rigoureux et à une discussion approfondie des apj)licati(>ns de l'anatomie pathol(^gl(iue à la médecine , il est nécessaire d'exposer quelques vues préliminaires qui éclairciront l'état de la question.
Nous nommons lésions vitales les altérations des propriétés vitales y ou des fonctions.
Nous appelons lésions physiques les vices des solides j dont on peut encore reconnoître les traces après la mort.
Les symptômes sont les changemens manifestes survenus dans l'exercice des fonctions ou des propriélés vitales à raison des maladies. Parmi les symptômes, les ims sont instantanés , fugaces ^ varia-bles, et liés à l'exercice des fonctions on des propriélés vitales 5 ils ne laissent aucune trace de leur existence après la mort : nous les nommerons symptômes vitaux. Les autres ont une durée non interrompue j ils laissent des traces manifestes après la mort : nous les appellerons symptômes physiques , en
iTConnoissanl néanmoins que c'est à Taction vitale qu'on doit rapporter leur origine.
Dans le cancer du sein , les douleurs lancinantes sont un symptôme vital. La tuméfaction et la dureté de la partie malade sont des symptômes physiques.
Le symptôme lital diflère de la lésion vitale , dans notre manière de concevoir les objets , en ce que le symptôme est une lésion manifeste qui en fait conjecturer une autre qui n'est aperçue que pai voie de conclusion, tn touchant le pouls ^ on distiugue la force, la foiblesse , l'inégalité des pulsations artériellfs , lésions qui sont des symptômes l'itaux 5 et ceux-ci indi(|uent le déraiî^enient de la circulation , dont on n'a pu cependant examiner que quelques modiiicalioiis : or , ce dérangement est une lés/un vitale 5 mais, dans la réalité , cette dernière et le symptôme vital sont presque toujours là même chose.
Il en est de même de la lésion physique et du symptôme physique 5 c'est souvent la même altération considérée sous deux points de vue diflérens.
Un changement manifeste, continu et persistant, sur- Tcnu dans une partie solide, est un symptôme physique lorsqu'il sert à reconuoître utie maladie.
La lésion physique est ce même changement, soit que nous l'apercevions , soit cjuil échappe à nos recherches , et abstraction faite des secours que nous en tirons pour reconnoître les maladies.
C'est ainsi que, dans un squirihe ulcéré de l'estomac, la tumeur, la dureté, l'ulcération sont des lésions physiques f elles peuvent être cachées assez profondément pour que nous ne puissions pas les apercevoir 5 mais si nous touchons la dureté et la tumeur , cette dureté et cette tiuueur sont des symptômes physiques qui nous font reconnoître le squirrhe de l'estomac.
li y a, isjouvent , dans la même maladie, des lésions vitales , des lésions physiques , des symplûmcs vitaux- j et des symptômes physiques.
Ain^i , |)ai' exemple , dans un large ajiévrismo du cœur parvenu à son dernier degré, le dérangement du pouls , les palpitations de cœur, la sulïocation , la toux, etc. , sont de.'j (iyniplomt'.s vitaux. L'augmentation de volume du cœur) qu'où apprécie par le toinher, rnifinralion du tisîîti ! cellidaire , rengorgenicnt bleuâtre des lèvres, les vergetures de la face , etc. , sont tles sympt6mcs physiques. Le dérangement do la cuxnl.ihon rt ((^Ini do la respiration; bunt des lésions vilaies. Les nhéinlu)ns survenues dausi lii structure du caMir, l*l^paissenr extraordinaire de ses parois, l'engorgement séreux de loul \v tissu celhilaire , so/it des icsions physiques.
Cts ilotions jjiclnnmaires nous ont pnru indrs])Ciisa-
l)les [)oiu" répandre île la clarté sur K.s idées cpic nous
devofis exposer ici, et j>our faire nppiéciei* à leur juste
valeur les sccoîus (pio la niédecme peut tirer de l'ana-
^tomie pathologi(pie.
!Npiisavons a ppelé/<*'Wô//jt'//*7/é'5 toutes les altérations dt*f propriétés vitales et des fonctions , et nous avons nommé /c'.^/o725^/m ç/</^/c5 tous les changemens de texture ou de forirtc doart.on peut leconnottre les tiaces àpiès lamOrt. Los /evs/on^a-i/^/j* peuvent ttfie primitives et spontanées. JElles ucdétermindiit pas lOMJoilrs une t^égéuération organique , lors mérne (p.felles oecasuînn^ht la mort.
Mais- Tés lésions physiques organicprea sont toujours consécutives , et elles ne peiivent devenir nioitelles qu'eii déteriuiinant des lésions vitales. Il n'y adôrtcpôint, à proprement parler^ de' maladies organiques pnfiïiCives et spo/itan'ceS, ' •
Toutes \efi /es ions physiques qu'on observe , soit pendant la vie , soit après la mort , dépendent d'une lésiorl
INTRODVr.TIOX. 5
antérieure Jes propriétés vitales , criiii tlcsordrc quelconque dans reicrcice des fonctions , ou bien elles sont l'eHct d'une cauî>e externe. Parmi les lésions physiques , celles qui doivent leur origine à des lésions vitales prennent ordinairement le nom de lestons organitjucs.
On distnigue des /v'sions organiques j et des maîadia organiques.
On a donné le nom de maladies organiques h clés affections clironicjnes ^ qui sont essentiellement dépendantes d^nne altération physique, giave et persistante , d'une partie solide quelconque de Téconoinle animale.
Les maladies organiques sont TeKel des lisions organiques. Ces dernières , cornnic nous Tarons dit , sont produites par une lésion vitale préexistante , (ui par une cause exlcrne,qui a d^ahonl produit des lésions vitales. IVIais ces maladies et ces lésions organiques ne déterminent des souffrances et ne deviennent des carises de mort j qu'en altérant à leur tour 1rs propriétés vitales , en modifiant ou en faisant cesser Pexcrcice des fonctions.
La maladie et la mort ne sont jamais Teffet immédiat des causes externes. Ces causes ne j.oiiveiit produire que des lésions phvsi<{ues ^ mais ces lésions , comme celles qui sont le résr.ltat <rune perversion des proj)riétés vitales, occasionnent des maladies , si elles altèrent les propriétés vitales et les fonctioiii, ; elles détcrmuiciit la mort, si elles éteignent les propriétés vitales et si elles (ont cesser l'exercice des fonctions 5 do sorte que , dans ces circonstances , la maladie et la mort tiennent encore à la lésion des propriétés vitales et des fonctions.
Toutes les maladies sont donc essentiellement des lésions vitales , cVst-;i-dire , qn'elîes consistent dans nn désordre des propriétés vitales 011 des fonctions.
("elte coniidéralion sr.fli' pom d/îtorminer Tnlilil^lc
"'Panatomie patliologiqne, et pour fixer les limites au-delà desquelles elle ne peut plus rien nous apprendre.
Après la mort on ne peut plus reconnoître les lésions vitales. Les ouvertures des cadavres ne peuvent, par conséquent, nous instruire que sur les effets des maladies y et sur leurs causes occasionnelles 5 elles ne nous feront jamais découvrir les lésions vitales qui constituent l'essence des maladies.
L'anatomie pathologique ne fait connoître que des lésions physiques ^ soit simples et primitives , soit organiques. Elle apprend à distinguer les altérations de forme, de volume, de texture , de situation des diverses parties de Féconomie animale.
Si Ton examine la lésion d'une artère qui présente un anévrisme survenu spontanément , on trouve un sac pliu ou moins considéraMe rempli de couches de sang, et l'on aperçoit ime ouverture aux parois de l'artère. La maladie primitive ii'étoit pas l'ouverture de l'artère , c'éîoit une perversion des propriétés vitales de l'artère 5 et cette perversion, en entraînant l'ouverture de l'artère , a produit l'anévrisme.
L'altération des poumons , qu'on ohserve chez les sujets qui ont succombé à une plithisie piilmonaire constitutionnelle , n'est point la maladie primitive : cette altération est une lésion organique. Elle a été produite d'abord par une lésion 'vitale quelconque : ruais , arrivée à un certain degré de développement , la lésion organique a déterminé à son tour des lésions vitales ^ telles que la gêne de la respiration, la toux , la fièvre hectique , l'altération de la nutrition, etc. j enfin elle a fiait cesser l'ejiercice des fonctions.
Il est souvent impossible^ de remonter à la cause pren:iière des lésions vitales qui ont produit les lésions organ^tes. Cela ne devient facile que lorsqu'il s'agit des ma-
ladies contagieuses. Le principe contagieux agit sur les propriétés vitales et sur les fonctions 5 on ne sait pas précisément en quoi consistent ces lésions vitales , mais on sait bien que ce n'est qu'en apportant une modification particulière dans l'exercice des fonctions , que les prnicipes contagieux de la variole^ de la siphilis y de la peste , etc. , troublent la santé , occasionnent des désordres considérables , et entraînent souvent à leur stiite des lésions organiques nombreuses.
Une étude approfondie des maladies a fait apercevoir que quelques-unes dVntc'elles sont produites ])arun principe contagieux qui, dans quelques circonstances , est visible et palpable , tandis que d'autres fois il ne tombe point sous nos sens , quoique son existence ne puisse pas être révoquée en doute , puisqu'on pourroit à volonté propager I4 maladie à l'aide des moyens capables de favoriser le développement de la contagion.
L'observation clini(jue nous fait connoître quelquesunes des lésions vitales occasionnées par les maladies. Cette même observation et l'ouverture des cadavres nous font connoître les lésions pbysiques que certaines maladies ont entraînées à leur suite.
Comme nous avons des connoissances trop bornées pour apercevoir la véritable cause et la nature intime de la plupart des maladies , nous sommes réduits a observer leuj'S symptômes et à étudier avec soin les lésions organiques qu'elles déterminent.
En considérant toutes les maladies sous ce point de vue, on pourroit en former trois séries, dont la distinction faciliteroit beaucoup les applications de Panatomie patbologique.
1°. L'examen des symptômes nous porte à legarder comme semblables les maladies individuelles dont nous ne coiiuoisiious pas le principe et qui sont accompagnées
8 TRAITÉ DES ^fAT.ADIES CANCEREUSES.
(des mêmes symptômes j nous rangeons ces maladies sous lu même dénomination : nous les refrardons, en quelque sorte , çommo des individus de la même espèce.
Quand nous ignorons la cause première des inala«lieSj et ^[u'ui même temps elles ne déterminent aucime lésion organique , il nous est imj)0ssible de les distmguer autre- ?nent que par les synipiùmes pliysiologicjues qui les p.ccompagnenI;. . •
a**. Mais lorsque nous avons des notions plus positives siu' la nature des maladies, lorsqu'elles sont contagieuses , nous ne faisons pas seulement attention aux symptômes ([ui les accompagnent , et aux lésions organiques qu'elles déterminent : nous examinons principalement ridentité de leur origiue , et nous réunissons CCS maladies sous la même dénomination, lors même que la plupart tlo leurs symptômes sont diflérens chez diivers indivi'dus ou dans certaines années.
C'est ainsi que nous ne regardons que comme des variétés de la même espèce les varioles les plus confluentes, et celles (pii ne déterminent que l'éruption d'un seul bouton capable de transmettre la même maladie.
?}^ . Enfin il est des maladies qui sont accompagnées d'une lésion manifeste des propriétés vitales et des fonctions , en même temps qu'elles déterminent des lésions organiques. Lorsque ces maladies, dont l'origine et la nature nous sont inconnues , présentent les mêmes symptômes et déterminent les mêmes lésions organiques j nous les rangeons sous la même dénomination , et nous les regardons , sans hésiter, comme étant de la même espèce.
Les recherches d'anatomie pathologique sont trèsutiles pour donner une connoissance exacte des lésions organiques qui accompagnent cette dernière série do maladiiîs ' elles n'onfcpas , à beaucoup près 5 la même lui-
IXTîlODrCTlOTs. i.)
portance dans Tétude des maladies relatives aux <leux séries précédentes.
Si l'étude de la médecine ne présentait jamais de plus grandes difticullés que dans les exemples que nous avons cités jiisqu^ici , l'utilité de l'aiiatonue patliolo- ^ique seroit bien reconnue , ses luniles seroient posées , et il ne deviciidroit jamais nécessaire d'exauiint r si Ton ne peut pas tirer un plus grand parti des secours que peut fournir cette science.
IMais la classification des maladies, la distinction de leurs espèces , est quelquefois excessivement difficile. En outre ^ il se présente dans la pratique de la médecine un grand nombre de cas très - embarrassans j où l'on ne sait à quelle espèce on doit rappoiter une maladie qu'on fi sous les yeux.
Il est doue très-important de discuter si l'aiiatomie pathologique peut fournir quelques secours pour la distinction -et la classification des maladies y et si elle peut (donner quelques lumières dans les cas particuliers qui paroissent les plus embarrassans.
Procédons à l'examen de ces deux grandes questions , en prenant toujours pour guide l'exposition des faits qui peuvent servir à les résoudre.
On observe chez divers individus des maladies qui prér sentent les mêmes symptômes , quoiqu'elles ne soient point accompagnées des mêmes lésions organiques. C'est ainsi que, parmi ceux qui succombent à la suite d^un tlévoiement chronique, les uns ont des ulcérations dans les intestins, tandis que d'autres ont ces organes parfaitement sains. Parmi les sujets qui ont des vomissemens de couleur brunâtre , et qui succombent dans un état de marasme, la plupart ont un squirrhe ulcéré de l'estomac: tandis qu'il en est quelques autres dont l'estomac lie- présente ni induration squirrheuse, ni ulcère.
10 TRAITÉ DES MALADIES CATVf.KREL SES.
D'nn antre côté , un certain nombre de malades meii* lent par Peffet d'une altération organique semblable, et cependant leurs maladies avoient présenté dessymf)tômes diiférens. C'est ainsi cjue , parmi les sujets qui meurent d'un squirrhc de l'estomac , il en est un grand nombre qui ont des vomissemens bruns, une tumeur, ou au moins une douleur dans la région épigastiicpie, etc. 5 tandis que d'autres ne présentent aucun de ces symptômes, qui sont presque généralement regardés comme caractéristiques.
C'est dans ces circonstances que la classification des maladies et la distinction de leuis espèces présentent de grandes difficultés.
Si l'on réunit dans la même espèce les maladies qui ont les mêmes symptômes , on seia ol)ligé de réimir les vomissemens spasmodiques chroniques avec les squirrhes de Pestomac 5 le dévolement chronique simple, avec celui qui dépend d'uue ulcération des intestin*; : le catarrhe chronique du poumon , avec la phlhisie tuberculeuse, etc. , etc.
D'un autre côté , si Ton vent sVn tenir exclusivement à la lésion organique pour la distinction des maladies y il en est un assez grand nombre que l'on ne parviendra à distmguer avec certitude qu'après la mort des malades, ou apnrès leur guérison.
Que doit faire le médecin placé entre deux écueils qu'il est quelquefois impossible d'éviter ?
Les lésions organiques , non j)lus que les symptômes des maladies^ ne font point connaître leur cause première , ni leur essence. Pour parler avec exactitude , on est forcé de convenir que les symptômes sont des effets , de même que les lésions organiques 5 car les syiiiplômcs £ont le résultat de la lésion des ])ropriétéa vitales et des fonctions. I.a cautjt de cette lésion des pro-
priétés vitales et des fonctions est vénlablenient la cause de la maladie 5 et la maladie elle-même nest que la réunion des lésions vitales, dont les symptômes sont les cflets.
On derroit donc dislinj^ner les symptômes, coinme nous l'avons dit prccétlemnient , en deux ordres , (.^ii'ou dési^neroit , les uns par le nom de syrtif fûmes vitaux ou physiologiques'^ les auties par celui de symptômes physiques ou mécaniques. Mais ces divers symptômes sont, les uns et les autres, Teffet des maladies, et non point les maladies elle-mèrnes. On ne peut cependant connoîtie ces dernières que par les symptômes qui les accompagnent, ou par la cause qui les produit; mais lorsque les ma la lies ne sont pas évidemnuMit contagieuses , on ne connoît pas la cause qui les produit , on peut tout au plus la soupçonner , et l'on est exposé à se perdre dans le vaste clianq) des Iiypotlièses. On ne peut doue connoîlre la pliipai t des maladies que par leurs symptômes , c'est-àdire , ])ar leurs effets.
Mais quels sont, parmi les symplômos , ceux auxquels il faut principalement s'arrêter pour établir les diverses espèces de maladies ? Quels sont les plus constans , les moms sujet.s à nou^ Ironjper , et surtout les plus capables de faiie connaître avec précision les afilnltés des diverses maladies et leurs caractères distinctif:> ? Eu un mot, d»>nuera-t-(>n la préférence aux symptômes physiques , qui sont du ressort de Tanatomie patbologiijue? la donnera t-on aux symptômes vitaux , qui n'ont point de rap* port avec cette science ?
Depuis lin certain nombre d'années , des médecins d'un mérite éminent , tels que Morgagni , Stoll , et quelques médecins français que je ne nomme point , parce ([u'ils sont encore vivans , semblent avoir donîié à la médecine nue ijnpulsioii iicuvclie , qui a^ ponr ainsi diic ,
12 TRAl'fÉ DES MALADIES CANCEREUSES.
Jtclilé la question que nous agitons ici. Tous semblent convenir que , dans les maladies qui ne sont pas évidemnieut contagieuses , et qui sont constamment accompa^r gnées d^Hie lésion organique , on parvient bien mieux à ctabhr et à reconnoîtie 1rs espèces d'après la lésion organique et les symptt^ines pliysi(|ues, que d'après les symptômes vitaux : aussi les médecins instruits n'hésitent-ils point à reconnoître leur erreur , lors(ju'ds avoient y>ris une péritonite aiguë pour une colu[ue spasmodujue , ou bien l'étranglement d'un intestin pour un vomissement bilieux spontané.
On voit donc qu'aujourd'hui , dans les maladies qui ne sont pas éminemment contagieuses, et dont on ne connoît pas la cause première, les lésions organiques sont regardées par la phipart des médecins comme plus décisives que les lésions vitales, pour indifjiier avec précision le caraclère et les affinités des maladies. Nous pouvons donner nue plus grande évidence à notre assertion , eu la confirmant par d'autres exem[)les , choisis, les nus parmi les maladies chroniques, et les autres parmi les maladies aiguës.
Lorsque deux malades ont éprouvé pendant plusieurs mois des étouffemens , des palpitations de cœur , et un dérangement notable dans la régularité des pulsations artérielles j s^ils finissent par devenir hydropiques , et qu'ils succombent en ayant la face gonflée et vergetée, et les lèvres livides, on est persuadé qu'ils ont succombé à la même maladie.
Mais si , en faisant l'ouverture des deux cadavres , on trouve chez l'un d'eux un anévrisme du cœur et un rétrésèment notable des orifices de ce viscère , dont les valvules sont en partie ossifiées , et que , chez l'autre , on ne découvre absolrmeiit aucune altération du cœur, ni aucune autre lésion organique , on reconnoît l'erreur du
diagnostic j et on veste convaincu que ces licMix nialatlies , ilont les symptômes et la marche ont paru les mêmes , étoient cependant d'une nature tout-à-lait dlflerente : Tnne étoit absolument incurable j l'autre aiuoit pu se terminer par la «^uérison 5 lune appartenoit à la grande classe des maladies organicjucs, l'autre à celles <pii sont seulement le réî>ultat des lésions vitales.
Lorsque deux maladies se sont présentées sous Fapparence d'un vomissement spasniodique , si après la mort ou trouve que l'estomac de l'un des malades étoit alfeclé d'un squurlie ulcéré , tandis que celui de l'autre étoit sain , de même que les autres organes , ou revient de sou erreur, et ces deux maladies que l'on avoit confondues jiendant la vie du malade , sont rangées parnn des espèces très di'iérentes.
On voit par ces exemples combien les lésions orc^aniqucs sont importantes à connoilrc pour rapporter à leur véritable genre certaines maladies qui ont un caractère cbronique.
Le diagnostic des maladies aiguës est souvent rectifî<^ aussi par le résultat de l'ouverture des cadavres. C'est ainsi qu'une pénpneumonie latente , une péncardite aiguë , méconnues pendant la vie, sont appelées du nom qui leur convient, et rangées avec les maladies de Itur espèce , lorsque l'on a lait avec soin l'ouverture de la poitrine.
La préférence donnée aux lésions organiques ou aux symptômes vitaux pour la distinction des maladies , a prodigieusement influé sur la classification des maladies et sur la détermination de leqrs espèces.
Lorsqu'à l'imitation des naturalistes les médecins voulurent distribuer les maladies eu classes, ordres, genres et espèces , ils les classèrent d'abord et les distinguèrent presque exclusivement d'après l^urs symptômes vitaux;
mais on ne tarda pas à reconnoître les inconvéniens de cette manière de classer les maladies, qui rapprociioit les affections les pins disparates, telles que Pmdigestion, fomitus à crapiilâ (i) , et le squirrlic de Pestomac , vomitus à pyloro ca/losv (2^5 tandis qu'elle plaçoit à une grande distance les nialadu-s ies plus aiialogu«»s , telles que Tliémoptysie causée par des tubercules (3), et la plitliisie tuberculeuse (4).
Pour reruéditr à ces inconvéniens, on a mieux étudié les rapports des maladies 5 et à mesure qu'on a perfectionné la noscdogie , on a fnii par donner un peu moins d'iniportancn à la ressemblance des symptômes %ilaux, et Ton a porté une attention plus particiilièie aux symptômes pbysi(jues et aux itaions organiques. Dès-lors on a clierclié à réunir , non pas précisément les maladies qui avoient le plus de raj)port par leurs symptômes les plus frappans , mais celles qui so rapproclioient le plus par les lésions organiques qui les accompagnoient. On a ainsi, à l'aide de ranatomie patbologKjue , singulièrement perfectionné la classification de la plupart des maladies , et même de celles qui ne font pas essentielle- , meut partie de la grande classe des maladies organiques. On peut en trouver un exemple remarquable dans la cla ^vification des maladies inflammatoires , qui sont à la vente accompagnées d'une lésion organique , mais qui ne sont pas regardées comme des maladies organiques, parce que la plupart de leurs symptômes ne tiennent pas évidemment aux désordres produits dans l'économie par l'oj gaiie qui est le siège de la maladie.
(i) Sauvages, Nosolog. Methnd. class. IX , gcn. X^j spec, x*
(2) Ibid. , class. IX, gen. i3, spec. 8.
(3) Ibid. , class. IX , gen. 2.
(4) Ibid., class. X, gea. a.
Depuis long-temps on connoissoit ratïiuité étroite qu'il y avoit entre les phlegraasies aiguës 5 mais ce n'est qirapiès le milieu du dix-huitièiue biècle qr.e les pUlegtna&ies chroniques ont été bien connues et qu'on a vu letus rapports intimes avec les phlegmasies aiguës. On a ainsi ^ngulièiement perfectionné et étendu la classe des maladies désignées sous le nom de phlegmasies ou maladies inflammatoires , et on les a distribuées dans divens genres, dont la réunion répand beaucoup de clarté sur cette classe de maladie.
On a rauîié aussi dans une môme classe toutes les maladies organiques , c'est-à-dire toutes l«îs maladies qui , n'étant pas contagieuses et tenant à une cause première qui échappe à nos sens , ont déterminé des lésions orga- , niques qui, à leur tour, agissent sur les propriétés vitales et sur les fonctions, en le^ troublant d'une manière plus ou moins grave.
Cette grande classe de maladies exige encore bien des recherches. Eu effet, on a réuni sous le nom de maladies organiques un très-grand nombre d'affections qui n'ont entr'elles presqu'aucun rapport. Ce rapprochement n'a peut-être pas d'inconvéïiiens bien graves 5 mais il est important que les ordres, les genres, et surtout les espèces de cette classe nombreuse de maladies, ne renferment que des affections de même nature. Or , c'estsurtout par une étude approfondie de l'organe lésé et de la nature spéciale de la lésion , qu'on pourra assigner avec précision le siège et la nature des maladies organiques , et par conséquent les distribuer convenablement en ordres, en genres et en espèces. Cette distribution ne lèvera pas toutes les difficultés 5 elle n'empêchera pas qu'il ne soit quelquefois impossible d'éviter l'erreur dans le diagnostic et dans le traitement des maladies individuelles 5 mais elle fixera d'une manière avantageuse l'attention du praticien: elle conduira à re-
i6 TRAITÉ DES MALADIES CANCEREtTSÉS.
chercher soignenseinent par quels moyens on pourrait dans la suite distinguer, pendant la vie j des maladies de nature différente, qui exigent un traitement différent, et qu'on ne peut, dans l'état actuel de la science, distinguer avec précision qu'après la mort, ou bien après la guérisou des malades. Dans les cas les plus enibarrassans , il sera très-heureux qu'on soit bien convaincu de l'existence de certaines maladies de nature différente, qui peuvent être confondues pendant la vie : celte conviction rendra lest jeunes médecins plus attentifs et plus circonspects 5 elle garantira les vieux praticiens de la présomption et de la trop grande assurance, défauts trop communs de l'iiumaiiité, qui deviennent souvent pernicieux dans le traitement des maladies.
Il est facile d'apercevoir , par les détails dans lesquels nous venons d'entrer, que les symptômes physiques et les lésions organiques ont servi de base à la classification et à la distinction de plusieurs ordres j de quelques genres, et d'un grand nombre d'espèces de maladies, soit aiguës, comme laplupartdesphlegmasies, soit chroniques, comme les affections rangées aujourd'hui parmi les maladies organiques. L'anatomie pathologique est donc devenue indispensable pour fixer le siège et assigner le caractère des maladies accompagnées d^une lésion organique.
Malheureusement cette science n'est encore qu'à son berceau , elle n'a pas fait assez de progrès pour éclairer suffisamment les divers genres de maladies organiques: plusieurs dégénérations qui présentent une structure différente sont encore confondues et réunies sous une même dénomination.
On peut citer comme un exemple très-remarquable sous ce rapport, les nombreuses maladies réunies sous le nom de squirrlie et de maladies squirrheuses» On a confondu spus cette dénomination les tumeurs rénitentes et indo-
iNTRODUCTIONc" ij
îentes , de la nali^ire la pins diverse, telles que des corps fibreux , des plileginasies chroniques^ des tubercules j des cancers comniençans , etc.
Pour remédier à tous les inconvëniens queiiouS venons de signaler; et pour perfectionner la grande classe des maladies organiques , rien ne seroit aujourd'hui plus avantageux qu'une monographie exacte de chacun des ordres ou des genres qui composent cette classe 5 mais ce n'est qu''en cultivant Panatomie pathologique, ce n'est qu'eu faisant usage des lumières qu'elle pourra fournir j qii''on parviendra au but que nous indiquons. En effet j pour* traiter convenablement un pareil sujet, il faudroit surtout examiner avec soin la nature des lésions organiques que présente chacune des espèces de l'ordre de maladies qu'on auroit choisi , pour en faire l'objet spécial d'une étude approfondie. C'est surtout l'identité de la lésion organique qui doit servir à constater l'identité de nature entre les espèces du même genre. Les lésions qui présentent absolument le même mode d'altération organique, doivent être regardées comme appartenant à des maladies du même ordre , quels que soient d'ailleurs leur siégé et la différence de leurs symptômes.
Appliquons aux maladies cancéreuses les principes qu© nous avons développés dans tout le cours de ce chapitre*
Ces maladies déterminent des lésions organiques qui toutes ont une structure analogue, et qui entraînent les niêiiies désordres généraux dans l'économie 5 elles sont donc évidemment de même nature, elles appartiennent au même ordre , elles ne peuvent pas être disséminées dans diverses classes , elles ne doivent pas même être placées dans des sections différentes de la même classe.
Les affections cancéreuses sont des maladies organiques dans toute Tétendue qu'un donne aujourd'hui à cette dénomiiiatioUt
l8 TRAITÉ DES MALADIES CANCEREUSES.
Elles sont inconnues quant à leur nature intime. Leur cause prochaine est cachée dans les plus profondes ténèbres. A peine soupçonne-t-ou quelques-unes de leurs causes occasionnelles probables.
On ne peut les reconnoître qu'à l'instant où déji elles ont déterminé une lésion organique , qui n'en existe pas moins , lorsque la maladie est située de manière à ne pouvoir être vue ni touchée, et qu'on trouve toujours chez les sujets atteints d'une maladie cancéreuse j lors mcmc qu'ils périssent par une autre cause.
Comme toutes les autres maladies organiques , les affections cancéreuses sont Peffet d'une lésion organique. Celle-ci est produite par une perversion dans l'exercice des fonctions et des propriétés vitales. I^a cause de cette perversion est inconnue 5 mais ses effets sont bien sensibles ) et son action développe de plus en plus la maladie cancéreuse. Mais (|uand la lébion organique a acquis un certain volume , et qu'elle est parvenue h. un certain degré, elle devient à son tour la cause de différentes lésions consécutives, et c'est alors que la maladie organique commence. Jusques-là il y nyoît une lésion organique , mais il n'y avoit encore aucune maladie organique , il existoit seulement le germe de cette maladie.
Les maladies cancéreuses entraînent des lésions qui sont tantôt locales, tantôt générales. Elles paroissent peu formidables à l'instant où elles débutent; mais à mesure qu'elles font des progrès, elles pervertissent totalement une ou plusieurs fonctions , ou même elles les font cesser et deviennent ainsi des causes de mort. Suivez la marche d'un cancer de l'estomac : la tumeur cancéreuse gêne d'abord la digestion , puis elle l'altère et la vicie ; le trouble de la digestion entraîne des désordres dans la nutrition et dans la circulation , et à la fin ces divers dérangemens arrêtent la circulation etlesautres fonctions vitales^
INTRODUCTION. lO
Les phénomènes qui entraînent la Jestrnction suivent le même ordre dans toutes les autres maladies cancéreuses et dans presque toutes les maladies organiques. Ce n'est point la lésion organique qui détermine innnédiatement la mort j mais, comme nous Tavons dit précédemment, elle altère les propriétés vitales , elle vicie les fonctions , et ces dirtérens désordres finissent par arrêter quelqu'une des fonctions dont l'exercice non interrompu est indispensable pour la continuation de la vie.
Considérées sous ce rapport , les affections cancéreuses et toutes les autres maladies organiques ont un caractère bien différent des maladies qui arrêtent immédiatement les fonctions vitales en agissant d'une manière directe sur une ou plusieurs d'entr'elles. Citons quelques exemples de ces dernières maladies.
L'apoplexie nerveuse foudroyante arrête tout à-coup l'exercice des fonctions nerveuses, sans déterminer aucune lésion organique. L'asplnj::ie produite par le gaz acide carbonique fait cesser toiit-à-coup la respiration. Il y a des syncopes mortelles qui arrêtent tout-à-coup la ciiculation^ sans déterminer aucun désordre dont on puisse apercevoir les traces après la mort.
Il est d'autres maladies qui agissent de la même manière que les trois précédentes , quoirpie leur action soit moins prompte 5 telles sont la plupart des maladies trèsaiguës , et un petit nombre de névroses chroniques.
Les maladies dont nous parlons ici entraînent la mort, en agissant d'une manière directe sur les fonctions dont l'exercice non interrompu est indispensable pour la continuation de la vie , tandis que les maladies organiques ne deviennent des causes de mort , q'^'^^gJBigissant sur ces mêmes fonctions d'une manière médiate. Aussi la nutntion «st-elle toujours considérablement viciée à la suite des maladies organiques parvenues à leur
20 TRAITÉ DES MAT-ADîES CANCEREUSES,
dernier degré , tandis qu'elle est ordinairemeiit piesqne intacte chez les individus qui meurent d'une maladie aiguë qui n'est compliquée d'aucune lésion organique , soit aiguë , soit chronique.
Il résulte des considérations dans lesc[uelles nous sommes entrés jusqu'ici, phisieurs principes importans pour distinguer les maladies dans lesquelles les recherches d'anatomie pathologupie peuvent être de quelque utilité^ et pour déclclLT jusqu'à quel point on doit faire nsa^e de ces recherches lorsqu'on écrit dos monogra- ])Iiies.
Dans les maladies purement vitales , les ouvertures de cadavres ne 'peuvent v\en apprendre 5 elles ne sont litiles que pour constater qu'aucune lésion orgaiiitpie n'a pu déterminer it:s symptômes qui ont précédé la mort. C'est donc Thistoire des syniplouies de la maladie qui est la [)ailie Importante, et même la seule essentielle, lorsqu'il s'agit des aflections qui ne consistent que dans des lésions vitales.
Il n'en est pas de même des maladies qui , sans être évidemment contagieuses , sont déterminées par une lésion organique grave , ou accompagnées de cette lésion. L'histoire des symptômes de la maladie ne la feroit connoître que d'une manière incomplète 5 elle ne serolt pas suffisante dans bien àes cas , pour empêcher de la confondre avec d^autres affections d\me nature ton t-à fait différente : il faut donc y joindre une description exacte de la lésion organique. Car c'est cette lésion qui caractérise la maladie : c'est à elle qu'il faudroit remédier , pour.jpb tenir la guérison *, c'est elle qui a déterminé la plupart des symptômes de la maladie 5 c'est elle qui , plus ou moins immédiatement, peut entraîner la cessation des fonctions vitales , c'e^t-à dire j qu'elle devient
la CRuse médiate de la mort clicz les individus cjui succoiiibent.
Toutes les lésions organiques c[ni sont de la même nature , indiquent des maladies qni appartiennent au même ordre. C'est par conséquent la connoissance précise de la Lésion organitp.ie (|ui est ce quM y a de plus important à acquérir dans l'étude des maladies organiques.
Les maladies cancéreuses étant essentiellement des maladies organi(|ueSj plusieurs des symptômes qui les accompagnent, et l.i mort qu'elles entraînent, étant le résultat des lésions déterminées par Faltcration organique ^ cette dernière est donc en effet ce qu'il y a de j^lus essentiel à bien conno^lie , pour distinguer les maladies cancéreuses et pour rapprocher les unes des autres toutes celles de CCS maladies qui, malgré la différence de leurs symptômes consécutifs y présentent nne altération organiqne de même nature , en nu mot, nne dégénératioii «juelconque , dont la structure infime et la marche sont les mêmes que celles des maladies évidemment reconnues comme cancéreuses.
D^iprès ces considérations j pour donner nne histoire exacte des maladies cancéreuses . pour établir leurs caraclèies spécifiques , pour les reconnnître sous toutes les formes quV'lles peuvent prendre , il faut surtout s'éclairer des lumières que l'anatomie pathologicjue fournit relativement à ces maladies. Celle manière d'étudier les maladies cancéreuses n'eiclut pas nne étude approfondi© de leurs symplônies , de leiif marche et de leur traitement, mais elle fournit nn nouveau moyen de les distinguer des autres maladies qui , ayant avec elles des. rapports par la ressemblance de leurs symptômes , sont cependant d'une nature tont-à-fait différente, et doivent être rangées parmi des maladies d'un autre ordre.
I^'étude des lésions orgaiiiqnes fournit encore le mojem
de reconiioître celles des maladies cancéreuses qui avaient présenté des symptômes capables de faire illusion sur leur véritable caractère.
L'anatomie pathologique ne permet pas de rapprocher les maladies organiques , d'après un examen superficiel. Il ne suffit pas que' le même organe soît lésé^ il faut encore que la lésion soit la même , que la dégénération organique ait le même tissu , pour que les maladies qui siègent dans le même organe doivent être regardées comme étant de la même espèce. Aussi , ne regarderat-on point comme deux maladies de la même espèce j l'ulcération cancéreuse dePestomaCj et l'ulcération inflammatoire du même viscère.
Toutes les inflammations ayant un rapport intime par la nature de la lésion organique qui les caractérise, et par les changemeiis qu'elles produisent dans la partie qii'elles afiéctent , toutes ont été rangées sous la même dénomination générale , quel que soit j d'ailleurs, leur siège. Toutes les maladies cancéreuses ayant un rapport intime par le tissu de la dégénération organique, toutes offi'ant le même tissu propre et spécifique, quelle que soit la partie qui est le siège de l'affection cancéreuse, il est évident que toutes doivent être rangées dans le même ordre j et comme c'est à i'aide de l'anatomie pathologique qu'on parvient à rcconnoître l'identité de tissus des déi;énérations sqiiirrheuses , il est incontestable que c'est l'anatomie pathologique qui est la véritable pierre de touche des maladies cancéreuses.
Il ne doit donc point paroître étrange que, dans cet ouvrage, nous insistions beaucou|) sur la description de la lésion organique , en traçant l'histoire des cancers des diverses parties du corps. C^est par la réunion des maladies cancéreuses , et par l'histoire et la description exacte de chacune d'elles , que cette monographie peut
offrir quelqu'intérêt 5 et nous osons penser que jusqu'ici on n'a pas présenté de travail aussi complet, sous le rapport de la partie descriptive du cancer des divers organes , ni même sous celui de Thistoire de ces diverses maladies réunies.