CHAPITRE XIV
Des Luxations de la Rotule,
Pi ÂGÉE au-devant de l’espèce de poulie articulaire que les coiidyles du lëinur forment antérieurement , la rotule est fixée supérieurement par le tendon des muscles extenseurs de la jambe , qui s’attache à sa base , et inférieurement par le ligament très-fort qui de son sommet se porte à la tubérosité du tibia , et qu’on désigne sous le nom de ligament de la rotule : s\xr les côtés, elle n’est retenue que par le ligament capsulaire de l’articulation du genou et par les aponévroses des muscles vastes externe et interne.
Dans les mouvemens de flexion et d’extension de la jambe^ la rotule glisse alternativement de haut en bas et de bas en liant sur les condyles du fémur. Dans le premier de ces mouvemens , elle est fortement pressée sur ces condyles, et alors son ligament est alongé , ainsi que le tendon commun des extenseurs de la jambe} il est presque impossible dans cet état de la faire mouvoir sur les côtés , sur- tout si la jambe est dans la plus grande flexion possible. Lors de l’extension de ce membre^ la rotule remonte et dépasse plus ou moins la poulie articulaire du fémur } dans cette position , si les muscles extenseurs de la jambe sont fortement contractés , la rotule demeure fixe et immobile j mais si la jambe est soutenue , et que la contraction de
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ces muscles cesse , la rotule devient très-mobile et peut obéir aux impulsions ((ui lui sont don-? nées de tlcliors en dedans , et vice versd; delà ses luxations , si ces impulsions sont extrêmes.
Quoi(pje la rotule ne s’articule ])oint avec le til)ia , néanmoins elle est si fortement attachée à iret os par le ligameitt dont il vient d’être fait mention , que la jambe ne peut être luxée , sans que la rotule n’éprouve aussi un dérangement de situation j mais la rotule peut se luxer encore, indépendaminent du tibia, et ces déplacemens sont ceux dont nous allons nous occuper.
Suivant la plupart des auteurs , la rotule peut se luxer en haut, en bas , en dedans et en dehors j mais de ces quatre espèces de déplacemens , les deux derniers seulement méritent , à jn’oprement parler , le nom de luxations. En effet , la rotule ne peut descendre au-dessous de sa place naturelle, à moins qu’il n’y ait rupture du tendon des muscles extenseurs de la jambe , ni remonter au - dessus de cette place t[ue dans le cas où le ligament qui l’atr tache au tibia serait rompu. Dans le premier cas, si la jainlie est fléchie, le tibia entraînera la rotule et la déplacera de la même manière qu’il entraîne le fragment inférieur dans la fracture de cet os; si la jambe reste étendue , la rotule n’abandonnera pas sa place naturelle, malgré la rupture de son ligament. Dans le second cas , c’est-à-dire , lorsque ce ligament est rompu , la rétraction des muscles extenseurs de la jambe fera remonter la rotule d’un où de plusieurs travers de doigt ; mais on voit aisément que dans ces deux cas , le déplacement de la rotule n^est qu’urie conséquence d’une autre
DE La R O T U L E. 34g
iD.iladîe, à savoir la rupture du tendon des muscles extenseurs de la jambe , Ou celle de son lisrament.
Les luxations en dehors ou en dedans sont causées le plus souvent par une force extérieure qui pousse la rotule clans Tune ou l’autre de ces directions; cependant , comme nous le dirons plus bas , le relâchement excessil du ligament de cet os , et une cordbrmation jtarticulièredes condyles du fémur, disposent tellement la rotule à se déplacer, cpie cet os jieut se luxer spontanément et par la seule contraction des muscles.
Suivant la plupart des auteurs , la rotule se luxe plus liicilement en dedans qu’en dehors , en ce que le condyle interne du fémur étant un peu moins saillant que l’autre , et la rotule étant appuyée sur ces deux protubérances , doit nécessairement se luxer plus aisément du côté où elle rencontre moins de résistance ; cette 0]iinion , fondée comme on voit, sur la saillie inégale des bords de la poulie articulaire du fémur, est démentie par l’expérience , qui apprend que la luxation en dehors est la plus fréquente; ce ({ui vient , sans doute , de ce ({uole bord interne de la rotule, plus saillant que l’externe , dépasse de beaucoup le bord interne de la poulie articulaire du fémur , et donne par conséquent plus de prise aux puissances qui peuvent pousser cet os en dehors.
Les luxations de la rotule en dehors ou en dedans peuventêtre complétés, ou incomplètes. Dans les premières , la rotule a abandonné entièrement la poulie articulaire du fémur , et sa lace postérieure est appliquée sur la tubérosité correspondaiite de cet os; mais ces espèces de
luxarîojis sont extreineinent rares, parce qu’il faudrait une violence extérieure excessive pour forcer la rotule à abandonner entièrement la poulie articulaire du fémur. Dans les luxations incomplètes , la rotule reste encore appliquée sur cette poulie , mais ses rapports ordinaires sont changés , comme nous l’indiquerons par la suite. Indépendamment de ces luxations , des chirurgiens ont cru que cet os pouvait se luxer en tournant à moitié sur lui-même et se plaçant de champ dans la poulie articulaire du fémur j mais on ne conçoit pas comment le tendon des muscles extenseurs de la jambe et le ligament de la rotule pourraient se prêter à une pareille rotation de l’os sur lui-mêzne ; on conçoit encore moins comment ces parties pourraient permetire un renversement total , sens-dessus-dessous, comme on prétend que cela a été observé.
Dans la plus grande flexion possible de la jambe, la rotule est trop enfoncée entre les condyles du fémur et trop fortement aj)pliquée sur ces éminences par son ligament et par le tendon des muscles extenseurs , pour qu’elle puisse céder à l’action des puissances extérieures ; mais lorsque la jambe est médiocrement fléchie 5 et sur tout lorsqu’elle est étendue, ces mêmes attaches sont relâchées , l’os devient plus saillant , et jouit il’une mobilité qui le rend susceptible de céder à l’action d’une force extérieure , et de se déplacer en dedans ou en dehors, suivant la direction de la puissance qui le pousse.
La luxation en dehors, ]dus facile et plus fréquente que celle oi dedajis , est ordinairement, comme nous l’avons dit, l’effet d’uiio
DELAROTULE. 35 1
puissance extérieure qui agit sur la partie interne de la rotule et la pousse en dehors , la jambe étant étendue, ou médiocreinerrt fléchie; rarement la cause qui opère la luxation estelle assez violente pour la rendre complète , c’est-à-dire , pour porter l’os au-delà* de la poulie aiticulaire du fémur; presque toujours la rotule est arrêtée sur le bord externe de cette poulie , et la luxation est incomplète. Dans cette espèce de déplacement , la rotule ne conserve point , comme on pourrait d’abord le croire, la direction transversale qui lui est naturelle ; elle est inclinée de manière que sa face antérieure se dirige un peu en dedans et la postérieure en dehors ; que son bord interne est tourné en arrière et logé dans la poulie articulaire même , pendant que son bord externe est tourné un peu en devant. Mais pour que la rotule reste dans cette position , il faut que l’éminence verticale qni partage sa face postérieure en deux , dépasse le bord externe de la poulie articulaire ; car si elle restait au coté interne de ce bord , la rotule glisserait sur le plan incliné du condyle externe et reprendrait sa place naturelle.
Les signes de cette luxation sont si évidens , qu’il est impossible de la méconnaître : la jambe est étendue , et si on cherche à la fléchir , on augmente considérablement la douleur que le malade éprouve déjà ; la forme naturelle du genou est altérée ; on sent à travers la peau la saillie du bord interne de la poulie articulaire du fémur , que la rotule a abandonnée : cette dernière forme au-devant du bord externe de la poulie , une tumeur très-remarquable , sut laquelle, en promenant le doigt, on distingue
3d2 i>es luxations
li‘ès-fhcîieinent son bord externe : la cavité articulaire ext^erne de la rotule ]iortant à faux , on |ieut la distinguer très-aisément avec le doigt à travers la peau et le ligament capsulaire. Si cet os éta'it luxé complètement en dehors, on reconnaîtrait sa luxation à l’extension de la jambe, à la douleur, à un eidbncement dans le lieu que la rotule aurait abandonné et où l’on distinguerait aisément avec le doigt la ]u)ulie articulaire du fémur ; enfin , à‘ la tumeur formée par la rotule sur la partie anterieure de la tubérosité du condyie externe de cet os.
La luxation de la rotule en dedans peut avoir lieu lorsqu’une violence extérieure agit de dehors en dedans sur le bord externe de cet os; mais pour qu’im corps quelconque ap|)lique avec force sur la rotule puisse la luxer on dedans , il faut <|u’il ait une surlace peu étendue ; car si elle est considérable , comme le bortl externe de rotule a peu d’épaisseur, ce corps agira en même temps sur ce bord et sur le ( ondyle externe du fémur qui absorbera une grande partie de son action, de sorte que la rotule yjourra n’être point déplacée. Toutefois cette espèce peut , comme l’autre , être complète ou incomplète. Il est excessivement rare que la rotule soit entièrement déplacée en detlans ; elle s’arrête presque toujours sur le bord interne de la jioulie articulaire du fémur et la luxation demeure incomplète. Les signes fie cette espèce sont les mêmes que ceux de la luxation en dehors, mais en sens inverse : la rotnle forme nue Lmnenr très-sensible an-de- ^:int dn condyie interne : sa direction est cbangée de manière (jue sa face anlérieuie est in-
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cliiiée en dehors , et la postérieure en dedans ; son bord externe est tourné en arrière , et l’interne en devant : le condyle externe du fémur peut être senti avec le doigt dans l’enfoncement qui se remarque à l’endroit que la rotule a quitté : la jambe est étendue , et si l'on cherche à la fléchir > on augmente beaucoup la i douleur que le malade éprouvé dans le genou. Si la rotule était luxée complètement en dedans , il ne faudrait pas d’autres signes pour faire reconnaître la luxation , que Ja cavité visible que l’on observerait au lieu d’où l’os serait sorti , et l’éminence qu’il formerait à l’endroit où il se serait placé.
En général , les luxations de la rotule ne sont point dangereuses ; cependant si la cause luxante a agi avec violence , l’articulation peut être fortement contuse , et l’engorgement inflammatoire des ligamens et des cartilages , qui j résulte presque inévitablejiient de leur contu- I sion , est beaucoup plus grave que le déplace- I ment lui-même. On comprend que les luxations complètes sont plus dangereuses que les incomplètes , parce qu’elles ne peuvent avoir
Ilieu sans une violence énorme et conséquemment sans une forte contusion des parties. Nous ne connaissons pas d’exemple de la luxation de la rotule non réduite ; dès- lors nous igno- 1 rons ce qui pourrait arriver en pareil cas. Il P est probable que la flexion de la jambe serait i extrêmement gênée , et que le genou perdrait i une partie de sa force , ce qui nuirait sans j; doute beaucoup à la progression.
. Dans toutes les luxations de la rotule , on j doit procéder à la réduction le plus pronipte- J ment possible, et avant que le gonflement soit
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survenu. Le malade étant couclié sur le dos , Ja jambe sera étendue sur la cuisse , celle-ci iléchie sur le bassin , et le membre soutenu sur un plan solide et capable de résister à la pression que l’on exercera sur le genou. Dans cette position , les muscles extenseurs de la jambe et le ligament de la rotule étant relâchés , cet os obéit plus facilement aux efforts par lesquels cm cherche à le faire rentrer dans sa place naturelle. Si la luxation est incomplète , comme c’est le plus ordinaire , le chirurgien placé au côté externe du membre, ou à son côté interne s’il le trouve plus commode, appliquera la partie supérieure de la paume de la main sur la rotule , et pressant fortement sur cet os de devant en arrière et de dehors en dedans, quand la luxation est en dehors , et de dedans en dehors , quand elle est en dedans , il en opère le replacement en lui faisant exécuter un mouvement en sens inverse de celui qui a eu lieu lors du déplacement.
Par ce procédé on parvient presque toujours à réduire les luxations incomplètes de la rotule; cependant les premières tentatives ne sont pas toujours suivies de succès , soit parce que la cuisse n’est pas assez fléchie sur le bassin , soit parce que le chirurgien n’a pas emjdoyé assez de force ; alors on réitère les tentatives de réduction , en donnant au membre une position plus convenable , s’il ne l’avait pas d’abord, et en proportionnant les efforts réductifs à la rédistance que l’on éprouve. Dans les luxations complètes , le chirurgien doit agir sur la rotule , en la poussant d’abord de derrière en devant , et ensuite de dehors en dedans pour la luxation en dehors , et de dedans en dehors pour
îa luxation en dedans. Si la difïiculté qu’on éprouve à réduire une luxation de la rotule était insurmontable, conviendrait- il d’abandonner le malade à son état , ou d’ouvrir la capsule articulaire pour passer entre le fémur et la rotule un élévatoire , au moyen duquel on repousserait cette dernière à sa place ordinaire ? Valentin , dans ses Recfierches ciiti- 4]ues sur La CLiirur^ie modef/ie ^ nous apprend <|ue ce dernier parti fut pris par le chirurgien en chef de l’un des plus grands Hôpitaux de l’Europe, dans un cas où tous ses efforts avaient été employés en vain pour réduire une luxation complète de la rotule. Cet auteur ajoute qu’il ne fera pas le tableau des accidens auxquels cette opération donna naissance j les gens de l’art , dit - il , devineront aisément quelles en furent les suites. On doit regretter pour l’instruction de la postérité , <jue Valentin n’ait pas conservé l’histoire de ces accidens formidables j néanmoins, toute incomplète qu’elle est , cette observation servira à détourner tout chirurgien prudent d’une tentative aussi téméraire.
TJn certain bruit qui se fait entendre au moment où la rotule rentre dans sa place naturelle, la bonne conformation du genou, la faculté de fléchir et d’étendre librement la jambe , la diminution ou la cessation de la douleur, sont des signes certains de la réduction de la luxation. Pour la contenir, on fait rester le malade au lit , la jambe étendue sur la cuisse; on entoure le genou avec des compresses trempées dans une liqueur résolutive , et on le soutient avec un bandage roulé ; on prévient l’inllainmation par les saignées et le régime ; et si elle survient, on la combat par les mômes
‘Sbê
moyens et par des cataplasmes émolliens et anodins. Aussitôt ijue la douleur est dissipée, on commence à faire exécuter des mouveinens à la jambe j ensuite on permet au malade de se lever et de marcher en se soutenant sur des béquilles, ou en s’appuyant sur un bâton. Il est rare que la rotule réduite conserve de la tendance à se déplacer de nouveau 5 cependant , j’ai été consulté dernièrement par un militaire qui avait eu la rotule luxée en dehors dans une chute, et chez lequel cet os s’était déplacé depuis plusieurs fois spontanément en marchant j je lui ai conseillé l’usage d’une genouillère de peau de chamois , au moyen de laquelle la rotule est maintenue dans sa position naturelle, Les luxations rie la rotule sont très-difficiles et très-rares j aussi ne trouve-t-on dans les auteurs (ju’un très-petit nombre d’observations sur cette maladie , encore la plupart sont-elles dépourvues des détails qui auraient pu les rendre propres à donner une idée exacte de cette luxation. Valentin , dans l’ouvrage que je viens de citer , rapporte un exemple de la luxation de la rotule en delîors, dont nous allons donner un extrait. M. le comte de passant à cheval dans la rue Montmartre , fut heurté au genou droit avec force par un cavalier qui venait en sens contraire. Il ressentit dans l’instant la plus vive douleur , et s’écria qu’il était blessé. On vint à son secours. Apres l’avoir descendu de cheval , on le transporta dans l’arrière-boutique d’un marchand , où il fut ])lacé sur un matelas. M. Bout.... qui fut appelé, trouva une luxation complète de la rotule , et voulut procéder à sa réduction. Il plaça l’extrémité inferieure dans un plan Itori-
zontal 5 il fit ramener les muscles extenseurs vers leur attache inferieure j il eut recours aux extensions , ainsi que le prescrit Platner : il employa tous les moyens recommandés. Malgré tous ses efforts , la rotule restait toujours serrée contre le condyle externe ; il tenta aussi de placer le malade sur le pied , mais les douleurs étaient si vives , qu’il ne put supporter
cette attitude. Pendant que M. Bout faisait
ainsi des tentatives infructueuses, l’un des gens du comte était allé chercher M. Veyret , son chirurgien ordinaire. Celui-ci reconnut au premier toucher une luxation complète de la rotule : peu confiant dans les précfeptes laissés jusqu’alors par les auteurs , connaissant d’ailleurs la solidité des principes de la situation établie par Valentin, raffermi dans ses premières idées par la multitude de tentatives vaines que venait de faire son confrère , il conçut q ue , pour ramener cette rotule à sa place , il fallait donner à la partie une autre situation j en conséquence, il prit le talon avec la main gauche , et l’élevant par gradation , il soideva toute l’extrémité inférieure , en appuyant son autre main sur la rotule. Peu-à-peu la jambe et la cuisse formèrent avec le corps un angle moins obtus. En cet état , l’action des muscles vastes et crural était absolument nulle, et leurs fibres se trouvaient dans un relâchement parlait ; la rotule devint alors vacillante : en la poussant vers la partie interne, M. Veyret en lit la réduction avec la plus grande facilité. Un instant ^près M. le comte de *** traversa la boutiquo m se soutenant assez légèrement ; il monta sans beaucoup de peine dans sa voiture, les dou-» eurs étant déjà infiniment moindres ; une sai-
^née , (les compresses imbibées d’une liqueur légèrement résolutive ^ et maintenues par un «eul bandage contensif* achevèrent la cure j il ne ressentit pas depuis la plus légère douleur dans le genou. Le même praticien dit avoir connaissance de trois autres exemples de luxations complètes de la rotule ; mais il ne donne aucun détail sur ces luxations. Ravaton , dans son ouvrage intitulé , Pratique moderne de Ut Chirurgie , rapporte un cas de luxation de la rotule en dehors j mais le récit de ce fait manque , comme on va le voir, des détails (jui auraient pu le rendre intéressant. Un cavalier du régiment Royal-Chamj)agne , étant au manège et rasant la muraille , monté sur un cheval idiigueux, la rotule de la jambe droite toucha le mur , et fut portée du côté externe , laisant saillie de plus de trois pouces. Ce cavalier fut conduit sur-le-champ à riiô[>ital : Ravaton procéda à la réduction , et il en vint à bout après quelcpies' efforts répétés. Quelques saignées ^ des defensifs spiritueux, le régime et le repos , mirent le blessé en état de sortir bien rétabli , et sans qu’il lui restât aucune incommodité, trois semaines après son entrée.
Dans le cours d’une longue pratkjue je n’ai rencontré qu’une seule fois la luxation de la rotule. Un jeune homme de i6 à i8 ans , d’uno grande stature, fit une chute en courant dans un corridor j la partie interne du genou heurta violemment contre l’angle d’une malle, ce qui produisit une luxation incomplète de la rotule en dehors. Le Chirurmen ordinaire de la maison fut appelé j mais soit qu’il ne reconnût ]>as la luxation soit qu’il no se crut ]ias capable de la réduire , il ne voulut rien entre-
prendre sans avoir l’avis et l’asssistance do Sabatier. Ce célèbre professeur fut d’abord incertain. sur l’espèce de dé[)laceinent cjne la rotule avait éprouvé , mais après avoir examiné les choses avec plus de soin et réfléchi sur les phénomènes de la maladie , il reconnut sa nature et son espèce ; il tenta alors la réduction ; mais tous ses efforts ayant été inutiles , je fus appelé. Voici dans quel état étaient les choses à mon arrivée ; le malade était couché sur un lit, la jambe étendue et élevée par des- oreillers ; la conformation ordinaire du genou était altérée j la rotule formait une tumeur sensible en devant du bord externe de la poulie articulaire du fémur; devant le bord interne de la même poulie , il y avait un enfoncement dans le fond duquel on pouvait sentir avec le doigt ce même bord de la poulie. La direction de la rotule était changée de manière que sa face antérieure était inclinée en dedans , et son bord externe en devant ; enfin , la facette articulaire externe de la rotule pouvait être reconnue au toucher, à travers les tégumens qui la recouvraient. A ces signes on iie pouvait méconnaîtro la luxation incomplète de la rotule en dehors. Pour la réduire , j’employai le procédé que j’ai décrit plus haut ; les deux premières tentatives furent infructueuses, mais à la troisième , l’os rentra dans sa place naturelle , et tous les signes de la luxation disparurent ; le malade put alors fléchir et étendre la jambe librement. I/articulation fut entourée de compresses trempées dans une liqueur résolutive, soutenues par uii bandage roulé ; le jeune homme garda le lit pendant huit jours , j)ut ensuite se lever et marcher , et n’a pas éprouvé depuis le moim
36o DES LUXATIONS
dre symptôme (|ui puisse faire craindre une
récidive.
Les luxations de la rotule dont nous avons traité jus(ju’ici , sont produites par des causes extérieures qui, surmontant la résistance des ligamens de cet os , le forcent d’abandonner en tout ou en partie la poulie articulaire formée par la réunion des condyles du leinur ; mais outre ces déplacemens , qui sont les plus ordinaires, spontanément et sans le concours d’aucune puissance extérieure , la rotule peut se luxer , et cela par la seule contraction des muscles extenseurs de la jambe.
Le relâchement et l’alongement excessifs du ligament qui fixe la rotule au tibia , peuvent , sur-tout si cette manière d’être du ligament se rencontre avec une conformation vicieuse des condyles du fémur, la disposer à se luxer sponta-' nément. Tel est le cas dont M. Itarda consigné l’observation dans le Journal de Médecine de MM. Corvisart, Leroux et Boyer ( tom. , page 5i6), et que nous allons faire connaître. Un enfant de 12 ans, d’une constitution faible et délicate, se luxa la rotule droite en dehors en s’exerçant à l’escrime j au moment où cet os abandonna sa place naturelle , le malade sentit un craquement pareil à celui d’une dent qu’on arrache la douleur lui fît porter la main à son genou , il perdit l’équilibre et tomba. L’enfant réduisit la luxation lui-même , fut porté dans son lit, d’où il ne sortit qu’au bout de trois se-^ maines ; son traitement se borna au repos et à ^application de topiques résolutils. Quatre mois après , la rotule gauche se luxa en dehors par une espèce de chassé violent et rapide , dans lequel il s’agissait d’imilcr le bruit du galop par
DE LA CLAVICULE. 36l
la percussion mesurée du sol avec les pieds. Ou employa les mêmes moyens , et on obtint un résultat pareil. Pendant trois ans l’enlant n’éprouva aucun nouvel accident ; mais au bout de ce temps , la rotule droite se déplaça pour la seconde fois pendant une marche forcée. Des praticiens distinj^ués sont consultés et prescrivent un bandage propre à prévenir de nouvelles luxations. M. Itard, appelé pour aider de ses conseils et donner son avis sur la forme d’un bandage contentif , examina alors avec attention les genoux du malade j il y trouva une saillie frappante des deux rotules , qui étaient un peu tournées en dehors , surtout celle du côté gauche , de manière que sa face antérieure tendait à devenir extérieure : un alongement bien sensible de son ligament inférieur , particulièrement dans sa partie moyenne , ainsi que le serait une lanière fortement tiraillée par les deux bouts : un changement de conformation du genou , qui était ovale alongé , au lieu d’être arrondi, disposition due à l’ascension de la rotule au haut de la gouttière ou poulie condyloïdienne , et d’où naissait la plus grande étendue des mouvemens latéraux de la rotule , et sa facilité à se luxer. D’après ces signes , M. Itard fut porté à conclure que la maladie essentielle et primitive était ralorigement et l’amincissement du ligament inferieur de la rotule j que les luxations n’étaient que des affections consécutives , et que l’alteration du ligament devait seule fournir l’indication curative. M. Itard , pour cm jjêcher la récidive des luxations et prévenir les progrès ultérieurs de l’alongement du ligament , fit construire un bandage mécanique, dont on
3Ô2r DES LUXATIONS
peut voir la description dans l’ouvrage cité , et dont l’application constante et metliddique lut suivie d’un plein succès.
. Dans le cas qui vient d’ètre rapporté , l’alongement du ligament inférieur de la rotule était la cause principale du déplacement de cet os ; mais il est probable qu’il existait en même temps une conformation particulière de la poulie articulaire du fémur , qui favorisait les déplacemens. On conçoit même dillicilement comment le seul relâchement du ligament
Ïiourrait donner lieu à une luxation spontanée atérale de la rotule , et il nous paraît de toute nécessité que la configuration vicieuse de la poulie articulaire y concourt, sans quoi ce relâchement pourrait, tout ou plus, favoriser l’ascension de cet os au-dessus des condyles du fémur. C’est probablement parce fju’on a cru que la luxation spontanée de la rotule était toujours due au seul relâchement des ligamens , qu’on n’a point examiné l’état des condyles en pareille circonstance , et qu’on a négligé de faire attention à leur conformation vicieuse qui favorisait ce déplacement. Heister dit avoir vu un homme chez lequel les ligamens de la rotule étaient si lâches , qu’il se luxait cet os à volonté , et qu’il le replaçait de même ; mais il ne parle ni de l’espèce de la luxation, ni de la conlîgu ration des condyles du fémur.
Quant à nous, nous pensons que toutes les luxations spontanées de la rotule sont dues à une configuration contre-nature des éminences articulaires , Jointe à un relâchement du ligament de la rotule. Il arrive quelquefois que la poulie articulaire est si étroite et si saillante, que la rotule l’abandonne avec une facilité sin-
gulière, pour peu que le ligament qui fixe cet os au tibia soit relâché. INous avons observé un cas de cette nature sur un jeune liouune de 19 à ao ans , très-bien constitué d’ailleurs , chez qui la rotule du genou gauche , très-saillante , abandonnait souvent en marchant y et dans certaines positions de la jambe , la poulie articulaire , pour se porter en dehors. Ce déplacement de la rotule , auquel le inalaLle remér diait lacileinent lui- meme, était accompagne de douleur et de gonflement qui rendaient la progression difficile, mais qui se dissipaient au bout de quelques jours. Je parvins à prévenir ce déplacement spontané de la rotule , au moyen d’une genouillère de peau de chamois lacée.
Le bord externe do la poulie articulaire du fémur , naturellement plus saillant que l’interne , peut être déprimé et conformé de manière que , dans l’extension de la jambe , la rotule , au lieu de monter suivant la ligne de direction de la poulie articulaire du fémur, se
Ï)orte au côté externe de cette poulie et se uxe en dehors , pour reprendre sa position naturelle dans la flexion de la jambe. J’ai vu un enfant de 8 à 9 ans, absolument dans ce cas^ mais le déplacement de la rotule en dehors , qui avait lien chez lui chaque fois qu’il étendait la jambe , ne diminuait en rien la force du genou , et ne nuisait aucunement à la progression.
Sans être conformé d’une manière aussi vicieuse , le bord externe de la poulie articulaire du fémur est quelquefois assez déprimé pour permettre à la rotule de se luxer en dehors dans certains mouvemens de la jambe. Dans ce cas, le malade réduit facilement la luxa-
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tion J mais la fréquence du déplacement finit pur produire à la longue une faiblesse remarquable dans le genou et même dans tout le membre , dont le volume est moindre que celui du membre opposé. En s’y prenant de banne heure , on pourrait empêcher ce déplacement au moyen d^une genouillère ou d’un bandage mécanique ; mais lorsqu’il dure depuis longtemps , on chercherait en vain à contre-balancer la tendance de la rotule à se porter en dehors. Au surplus, les personnes chez lesquelles ce déplacement a lieu en sont si peu incommodées , qu’elles ne réclament pas même , à ce sujet , les secours de l’art.