II. - HÉMORRAGIES VULVAIRES
Les hémorragies volvaires peuvent s'observer chez les filles nouveau-nées, et elles font partie alors de ce complexus hémorragipare qui commande les différentes hémorragies décrites à l'article Hémorra g ies des nouveau-nés ; ou bien chez des fillettes plus âgées, et elles relèvent alors d'un processus inflammatoire (vulvite, urétrite, etc.).
J'ai insisté, dans une communication à la Société médicale dos hôpitaux (25 octobre 189G), sur les hémorragies dans la vulvo-vaginite des petites filles. Ordinairement la vulvite et la vulvo-vaginite évoluent, chez les petites filles, sans aucun suintement sanguin. Mais quand l'inflammation est violente, quand la vulvite se complique d'urétrite, on peut voir survenir l'hémorragie.
J'avais vu, à l'hôpital Trousseau, trois filles présentant ces hémorragies; récemment, à l'hôpital des Enfants-Malades, j'ai observé un quatrième cas chez une fillette de 5 ans. Dans les deux premiers cas, il s'agissait de fillettes de 6 et S ans qu'on avait renies à l'hôpital avec le diagnostic métrorragie. Or il ("tait facile de voir que le sang ne provenait pas du vagin, mais de bourgeons fongueux entourant l'orifice urétral.
ANOMALIES GENITALES CHEZ LES PETITES FILLES. hbo
Une fillette de 2 ans et demi, prise de rougeole le 6 mars 1896, entre au pavillon d'isolement de l'hôpital Trousseau le jour même et en sort guérie le 19. Mais elle présentait au moment de sa sortie une vulvo- vaginite. Le lendemain elle perdait du sang par la vulve et la mère, effrayée, la reconduisait à l'hôpital le 25 mars. On constate alors un écoulement purulent jaune verdàtre, empesant le linge, et des hémorragies plus inquiétantes par leur répétition que par leur abondance. En même temps, il y avait de la fièvre (jusqu'à iO degrés le soir, 58 degrés le matin). Cette lièvre rémittente persista pendant 8 jours et ne céda qu'après des lavages répétés de la vulve et du vagin avec une solution de permanganate de potasse à 1 pour 1000. Le 1er avril, la vulvo- vaginite, qui était gonococcique, se tarissait, mais les hémorragies persistaient. Examinant avec soin la vulve de la fillette, je constatai que le méat urinaire était caché par des bourgeons charnus, friables et saignants. Au-dessous de ce bourgeonnement fongueux, l'entrée du vagin était normale et il était aisé de voir que l'hémorragie ne venait pas de là. Donc, pas de métrorragie. Prenant une sonde molle en caoutchouc, je la fis pénétrer à travers les bourgeons volvaires jusque dans la vessie et je retirai une urine claire. En même temps l'orifice métrai, quoique à peine effleuré par la sonde, se mit à saigner abondamment. Le sang venait donc de l'orifice urétral. Quelques cautérisations au pinceau avec une solution de nitrate d'argent à 1 pour 50 firent rétracter les bourgeons urétraux et arrêtèrent l'hémorragie.
Le Dr A. Broca avait déjà vu des faits analogues et il les avait décrits sous nom de Prolapsus de l'urètre chez les petites filles {Annales de gijnéologie, mars 1896). Une fillette de 6 ans perdait du sang par la vulve depuis trois jours : suintement léger, mais continu, tachant largement la hemise. L'examen de la vulve montre que tout est normal, sauf au méat urinaire où se montre un petit bourrelet rouge enflammé. 11 y avait un prolapsus léger et circulaire de la muqueuse urétrale. Il a suffi de cautériser le bourrelet pendant trois jours avec une solution de nitrate d'argent à 1 pour 100 pour arrêter l'hémorragie.
Le cas du Dr A. Broca ressemble tout à fait au nôtre. Mais, d'après cet auteur, si la maladie était négligée, on pourrait avoir une tumeur fongueuse et violacée atteignant le volume dune noisette ou d'une noix.
Quoi qu'il en soit, le pronostic est bénin; quand la tumeur est grosse et irréductible, il faut l'exciser au bistouri avec suture exacte. Quand il n'y a qu'un léger gonflement, la cautérisation au nitrate d'argent suffit.
Le Dr Pourtier a repris la question dans sa thèse (Du prolapsus de la muqueuse de l'urètre chez la femme. Paris, 1896). Il montre que cette affection est exceptionnelle chez la femme adulte, et qu'elle présente son maximum de fréquence aux deux extrêmes de la vie (vieilles femmes, filles de 2 à 15 ans). Le seul symptôme constant est Vhémorragie.
Ces hémorragies vulvaires des petites filles avaient été d'ailleurs observées de longue date par Henoch. « La source en est parfois, dit-il, comme 1 exploration le révèle, dans un papillome de la vulve ou du vagin, ou dans une tuméfaction polypoïde de l'urètre. De l'orifice de ce canal on voit saillir
[J. COMBY ]
une tumeur d'un rouge sombre, saignant facilement, qui pont devenir si grosse qu'elle écarte les parois vulvaires. On méconnaît facilement le ténesme urinaire qui existe souvent en même temps et l'hémorragie attire la première l'attention de la mère. Dans 2 cas de ce genre observés dans ma clinique chez des petites tilles de 7 et de 10 ans, nous obtînmes en quelques semaines la guérisonpar la cautérisation de la muqueuse urétrale tuméfiée et prolahée. »
Le Dr Heinricius (Jahrb. f. Kind., 1889) a vu, chez une fillette de 12 mois, une tumeur faisant saillie à la vulve; depuis l'apparition de cette grosseur l'urine coulait goutte à goutte. Au milieu de la fongosité se voyait un orifice qui conduisait dans la vessie. La tumeur était réductible. Les cautérisations ayant échoué, on l'extirpa avec le thermocautère.
Graefe (Centr. /'. Gynœk., 1892) a v» une grosseur polypiforme à l'orifice urétral d'une fille de 8 ans. Cette grosseur qui avait le volume d'une amande datait de 6 mois ; elle présentait à son tiers supérieur un orifice conduisant dans la vessie. On dut faire l'extirpation.
Tous ces exemples (ceux que j'ai produits, ceux de M. Broca et de son élève Pourtier), les cas de prolapsus urétral cités par lïenoch, Heinricius, Graefe, montrent qu'il faudra désormais compter avec les hémorragies volvaires des petites filles. Ces hémorragies, qui viennent compliquer la vulvovqginite, ne doivent pas être prises pour des métrorragies ou pour des faits de menstruation précoce.
L'examen local permettra d'éviter l'erreur et de déceler la source exacte de la perte sanguine, c'est-à-dire la muqueuse irritée et prolabée de la partie antérieure de l'urètre. D'après les observations qui me soni personnelles, cette métrorragie des petites filles n'a aucune gravité, et elle cède très facilement aux cautérisations par le nitrate d'argent (1 pour 100, 1 pour 50) combinées avec les irrigations antiseptiques de la vulve et du vagin (solution de permanganate de potasse à 1 pour 1000).