LA GRIPPE OU INFLUENZA
La grippe est une maladie générale infectieuse, essentiellement épidémique, frappant les enfants avec autant de fréquence, sinon avec autant de séAérité, que les adultes. Les épidémies de gripi>e sont rares et la symptomatologie de la maladie commençait à s cllaccr •de la mémoire des médecins, quand la grande explosion
LA GRIPPE OU IiXFLUENZA
de 1889-90, qui en quelques mois a parcouru le monde entier, est venue remettre sous nos yeux les traits inoubliables de cette singulière pandémie.
Étiologie. — L’agent pathogène de la grippe semble doué d’une volatilité et d’une diffusibililé extrêmes, car il parcourt en quelques semaines, en quelques jours, d’immenses espaces, atteignant par séries qui se succèdent sans interruption les trois quarts, la presque totalité des habitants d’une grande ville, d’un grand pays, d’un continent. La grippe épidémique de 1889, comme ses devancières (1837, 1830, 1780, etc.), est partie de l’Orient au commencement de l’automne ; à la fin d’octobre, elle sévissait à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans toute la Russie d’Europe ; à la fin do novembre, elle se montrait à Paris, où elle atteignait son acmé en décembre, gagnait ensuite le midi de l’Europe, le nord de l’Afrique, l’Angle'lerre et, franchissant d’un bond l’Océan Atlantique, elle faisait son apparition à New-York au commencement de janvier 1890. Cette dissémination rapide s’explique par la rajtidité et la multiplicité des communications internationales. Les microbes de la grippe ne sont pas véhiculés par les courants atmosphériques, mais par les voyageurs. C’est dire que la grippe est contagieuse et les exemples abondent en faveur de la contagion ; j’ai bien vu des enfants rester indemnes alors que leurs parents étaient atteints, mais les faits négatifs ne sauraient prévaloir contre les faits positifs qui sont innombrables.
L’action du froid, souvent invoquée, ne joue qu’un (•(Me accessoire, en diminuant la résistance individuelle et en favorisant l’invasion des complications bron- <diiques et pulmonaires, plus dangereuses que la maladie même. Les agents figurés de ces complications
TRAITÉ DES MALADIES DE l’ENFANCE
sont le pneumocoque, le streptocoque qu’on a retrouv6 non seulement dans les loyers de pneumonie et de broncho-pneumonie grippales, mais encore dans les suppurations de l’oreille, dans les exsudais pleurétiques, etc. Quant au microbe de la grippe, il n’est pas déterminé d’une façon certaine ; Klebs a cru le rencontrer dans le sang ; d’autres observateurs ont examiné et cultivé le sang des grippés sans résultat. Pfeiffer, Kitasato, Canon, ont décrit un petit bacille, plus court ([ue celui de la septicémie de la souris, dans la sécrétion des bronches et dans le sang; ils l’ont cultivé et inoculé (1). Gornil et Ghantemesse ont retrouvé ce microbe dans le sang; ils l’ont inoculé au singe, mais ils ne se prononcent pas catégoriquement sur sa valeur patbogénique (2).
L’immunité n’est i>as conférée par une jiremière atteinte, et, si les récidives sont rares dans la même éj)idémie, les rechutes sont très communes. Aucun âge n’est à l’abri de la grippe; j’ai vu un nourrisson de dix-sept jours sérieusement frappé. Les observations que jai recueillies se répartissent ainsi suivant l’âge :
De 0 à 2 ans
De 2 à 5 ans
De 5 à do ans
Total
Symctomes. — L’incubation de la grippe, difficile à apprécier au milieu des épidémies, est certainement courte et l’invasion généralement brutale. Elle s’annonce, chez les enfants, par les symptômes suivants :
Céphalalgie frontale vive, parfois atroce, arrachant
(1) Deut. med. Woch., 1892, n” 2.
(2) Académie de médecine, 9 février 1892.
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<1gs cris au lualade, évoquant, dans quelques cas, 1 idée <l’une méningile ; douleurs lombaires moins fréquentes, pouvant être assez accusées pour faire penser à la variole ; douleurs dans les membres, dans les genoux, courbature, brisement, anéantissement généial qui oblige reniant à rester au lit. Plus l’enfant est âgé, plus ces sensations sont nettes.
Chez , les nourrissons, il ne faut pas compter sur les symi)tômes subjectifs qui, s’ils existent, ne sauraient être traduits nettement. Les symptômes douloureux du <lébut durent un jour, deux jours ou plus, mais en s’atténuant à mesure qu’ou s’éloigne de l’invasion. Pour compléter ce qui a trait aux symptômes nerveux, je signalerai l’agitation, le délire même observé chez quelques sujets, et, chez les tout jietits eiilants,la somnolence et Vabatternent, qui remplacent tous les autres symptômes.
Les troubles digestifs ont présenté, au moins dans la dernière éjiidémie, un très grand intérêt. Chez presque tous les enfants que j’ai examinés, il y avait au début <les vomissements ou pour le moins des nausées. Tantôt, le vomissement est unique et constitué par des glaires ou de la bile; tantôt, il se répète pendant un jour ou deux et l’enfant rend tout ce qu’on veut lui faire ingérer. La langue est large, pâteuse, couverte d’un enduit blanc grisâtre, l’état saburral est des plus prononcés. Vanorexie est absolue et survit même â la ])ériode fébrile de la maladie, la soif est vive. Le voile du jialais, les amygdales, le pharynx, sont rouges et vascularisés.
La constipation est la règle; dans 18 cas seulement, et chez des enfants très jeunes, j’ai observé la diarrhée.
.l’ai cherché, parla iiercussion, â apprécier le volunu' de la rate chez plusieurs enfants : cet organe ne m’a
TRAITÉ DliS MALADIES DE l’eNKAA'CE
pas paru augmenté de volume ; d’ailleurs, chez quatre adultes morts de grippe que j’ai pu suivre jusque sur la table d autopsie, j’ai trouvé la rate normale; chez un seul, elle était grosse ; je ne crois donc pas à l’augmentation habituelle de la rate chez les malades atteints de grippe.
Du côté de l’appareil respiratoire, je signale la toux dans le tiers des cas; mais cette toux n’était pas l’indice d un catarrhe bronchique, elle était en rapjmrt avec la pharyngite ou la laryngo-trachéite légère, qui marque le début de la grippe et accompagne le coryza, qui s est montré 63 fois, avec enchifrènement, épiphora, éternûments répétés. Les épistaxis, en général modél'ées, se sont rencontrées 18 fois.
La fièvre est constante; tantôt peu accusée et éphémère, elle coïncide avec une forme légère de grippe; lantôt, elle s’accuse par des frissons, par de la rougeur des pommettes, par des sueurs abondantes. Le thermomètre peut atteindre 41", mais les rémissions matinales sont très accusées et le cycle fébrile n’a rien de défini. Le pouls est fréquent, mais régulier ; l’élévation de la température et la fréquence du pouls peuvent persister pendant la convalescence. Les urines son rares, rouges, très acides. Du côté de la peau, j’ai noté des efflorescences, des érythèmes morbilliformes et scarlatiniformes chez 8 petits ma.ades ; l’herpès labial s’est montré 4 fois.
Comme complication, je signalerai les otites avec' catarrhe, perforation du tympan, tantôt unilatérales, tantôt bilatérales, et les ophthalmies (conjonctivites et kératites), que j’ai observées dans la même proportion, 13 et 14 fois sur 218 cas.
La grippe ne fait pas seulement naître ces inflammations, elle peut les rallumer quand elles sont éteintes.