‹ Traité des maladies de l'estomac et de l'intestinChapitre 118 sur 184 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mode de pénétration des corps étrangers dans restomac ; leur nature, — Les corps étrangers susceptibles de pénétrer dans restomac sont extrêmement nombreux et variés.

Les uns sont introduits par Falimentation comme les noyaux do fruits, les fragments d'os ; d'autres sont avalés par les enfants en jouant, d'autres par des adultes à la suite de paris. 11 n'est pas ivi\s rare que les aliénés ingèrent des corps étrangers de divers ordre, soit par pure perversion mentale, soit pour se suicider, et c'est chez eux qu'on a trouvé les objets les plus volumineux et les plus éti*anges. Près des aliénés, prennent place les hystériques qui, elles aussi, avalent souvenl des substances diverses, pour se suicider ou tout au moins pour se donner et pour donner aux autres la comédie du suicide. Le plus souvent, elles choisissent des objets peu dangereux tels que des cheveux, du papier, du fil, etc.

L'intervention médicale ou chirurgicale peut devenir la cause de la pénétration de certains corps étrangers ; le bouton de Murphy, apn'^s la gastro-entérostomie , tombe assez souvent dans l'estomac, où il peut séjourner du reste sans provoquer aucun trouble.

Dans une catégorie à part doivent se ranger les calculs qui ont pris naissance soit dans l'estomac lui-même, soit dans les voies biliaires. Doit-on ranger parmi les corps étrangers de l'estomac les (fivers animaux qui peuvent y «éjouraer momentanément : panisites venus de l'intestin, larves d'insectes dont les œufs ont été ingérés en même temps que les aliments ?

On ferait tout un musée a\'ec les corps étrangers trouvés dans l'estomac ; leur nature et leur nombre ont, souvent, à bon droit, surpris les observateurs.

Dans un travail d'ensemble, Ch. Mignon a relevé 163 observations. 11 signale comme ayant été rencontrés dans la cavité stomacide, les objets suivants : lo médailles d'or, des épingles à cheveux, une boucle de soulier, un moi'ceau d'épée de 9 pouces, des ciseaux très aigus, 170 francs en or, 80 épingles, une roulette de table de nuit, 33 cou-

CORPS ETRANGERS DE L'ESTOAfAC 725

teaux, une pipe en terre, un jeu de dominos tout entier, une flûte de 4 pouces, 100 francs en or, 1 400 à 1 500 épingles, une fiole de verre, 1 barreau de plomb pesant 500 grammes, 1 pied de marmite, 1 affiloir, 3 fois une fourchette. Chez un forçat de Brest mort en 1773, dont Festomac était très dilaté, on trouva 52 pièces diverses pesant au total une livre, entre autres un bout de cercle de barrique de 19 pouces de long sur 1 de large.

Sur ces 163 cas, il ny en eut que 10 de mortels. Gomme exemple du nombre et de la diversité des objets qui peuvent se réunir dans le même estomac, nous pouvons citer le fait récemment rapporté par Fricker. Une femme aliénée, dans le but de se faire mourir, ingéra, en trois mois, les objets suivants :

1 clef de 7,5 centimètres de long;

1 cuillère à café en argent de 15,5 centimètres ;

1 cuillère à café en ruoltz de 14,7 centimètres ;

1 fourchette de 20,5 centimètres ;

2 bouts de fil de fer de 6,5 et de 8,5 centimètres ; 2 épingles à cheveux ;

12 morceaux de verre ; 1 crochet de fenêtre ; 1 plume de fer ; 9 aiguilles à coudre ; 1 morceau de graphite ;

1 bouton de bottine ;

2 petites billes ;

1 aiguille à crochet.

En tout 37 objets d'un poids de 261 gr., 15. Un abcès fut causé par une épingle à cheveux qui avait perforé Testomac. La malade fut opérée et guérit de la façon la plus simple.

Que deviennent les objets avalés? — Us peuvent être rapidement évacués par les voies naturelles, par les vomissements ou par les selles. Les objets de petit volume, arrondis, sans aspérité, sont naturellement le plus facilement expulsés de cette façon. Assez souvent aussi des pièces d'or ont été rendues sans accident. On comprend que la présence de corps étrangers plus ou moins volumineux, surtout s'ils présentent des irrégularités ou d(*s aspérités, peut devenir, dans Tinlestin, la cause de complications sérieuses : ulcérations, abcès, péritonite, occlusion intestinale, etc.

Quelquefois des objets volumineux peuvent être expulsés par la voie rectale alors qu'on eût pu considérer ce cheminement comme impossible. De Saint-Germain a conté l'histoire d'un enfant qui avait avalé une roulette de 7 centimètres de long terminée par une pointe

aîguë : elle fut rendue par Tanus sans avoir provoqué aucun trouble grave dans Tappareil digestif.

Les objets qui séjournent dans l'estomac y subissent souvent des modifications plus ou moins marquées; ceux qui sont en fer se couvî'ent de rouille ; les noyaux de fruits sont noircis, érodés. Un petit couteau, du genre dit « eustache », avait séjourné plusieurs années dans Testomac d'un matelot où il avait produit du reste des lésions ulcéreuses ; le manclie avait presque complètement disparu. Les corps étrangers peuvent exceptionnellement s'accroître dans l'estomac ; il s'agit alors de véritables calculs. En voici un exemple curieux.

Un homme de cinquante-deux ans présentait à la région épigastrique une tumeur superficielle, anguleuse, douloureuse à la pression, du volume d'une petite pomme, ^pouvant se déplacer vers la gauche, suivant dans une certaine mesure les mouvements respiratoires. L'appétit était conservé, cependant l'amaigrissement et la cachexie progressive faisaient penser au cancer de l'estomac. Les vomissements étaient rares, mais à plusieurs reprises il y avait eu de légères hématémèses. L'absence d'acide chlorhydrique dans le liquide stomacal, la présence d'une adénopathie axillaire et sus-claviculaire gauches semblaient confirmer pleinement l'hypothèse d'une lésion cancéreuse. A l'autopsie, on trouva l'estomac presque rempli par une masse de i8 centimètres sur 8, du poids de 885 grammes, de couleur brune, d'odeur fécaloYde marquée. On y voyait la trace de stratifications successives, avec de petites géodes. A l'examen microscopique on trouva dans cette masse des grains d'amidon et des débris de tissu végétal.

Dans un autre cas, il y avait un véritable calcul de l'estomac, mais d'origine exogène. A l'autopsie d'un ébéniste, ivrogne avéré pendant sa vie, on rencontra un calcul de 10 sur 5 et 4 centimètres, du poids de 70 grammes seulement ; c'était une concrétion produite aux dépens du vernis que l'ébéniste buvait au lieu de s'en servir pour vernir ses meubles.

Accidents produits par la présence des corps étrangers dans festo^ 7nac. — Ils peuvent être à peu près nuls, soit parce que les coqjs étrangers sont rapidement évacués, soit parce qu'étant lisses et arrondis ils sont facilement et parfaitement tolérés. Des noyaux de fruits, do petites billes, un bouton de Murphy peuvent ainsi séjourner très longtemps dans Tostomac sans provoquer aucun accident. Un jeune détenu fut pris de vomissements après avoir fumé une dizaine de cîgarett(vs coup sur coup ; il rendit ainsi 7o centimètres d'un tube de caoutchouc de 8 millimètres de diamètre. On sut alors que, quatre mois auparavant, à la suite d'un pari, il avait ingéré 4 mètres d'un tube à gaz. Le lendemain il rendit le restant par fragments à la suite

d'un vomitif, La présence de ce corps étranger assez insolite n'avait produit que quelques aigreurs et un peu de diarrhée.

Christian trouva à Fautopsie, dans l'estomac d'un aliéné, une série de corps étrangers, bouton de chemise, cailloux, fragments de journaux, etc. Il ne paraissait y avoir eu aucun trouble de la digestion. Il faut dire que, chez les aliénés, des accidents dyspeptiques môme aâsez graves peuvent assez facilement passer inaperçus; il n'en serait pas de même chez des personnes saines d'esprit.

L'ingestion des corps étrangers peut provoquer des accidents immédiats d'une certaine intensité et môme d'une réelle gravité : douleurs, vomissements, vomissements de sang, intolérance gastrique absolue, sensibilité épigastrique extrêmement vive à la pression. S'ils sont pointus, ils peuvent amener une perforation de l'estomac et une péritonite généralisée rapidement mortelle. Assez souvent, il se produit des adhérences et le danger de la péritonite suraiguë par perforation se trouve ainsi diminué. Des collections purulentes peuvent se former, plus ou moins volumineuses, plus ou moins solidement enkystées. La gastrite ulcéreuse se produit aussi facilement dans ces conditions.

L'estomac est souvent dilaté et même très dilaté, sans qu'il soit facile de décider si cette dilatation était antérieure à l'introduction des corps étrangers ou si elle ne s'est produite qu'après,- en vertu des lésions des parois de l'estomac ou de l'orifice pylorique.

L'intolérance gastrique, la douleur, les vomissements de sang peuvent rappeler soit la gastrite aiguë, soit même l'ulcère rond.

Un enfant de trois ans et demi avait avalé une épingle à grosse tête. De temps en temps, il était pris de vomissements douloureux ; le corps étranger fut expulsé au bout de cinq mois et demi.

On comprend que l'embarras puisse être très grand pour le diagnostic lorsque l'on ne sait pas qu'un corps étranger a été avalé. Dans plusieurs cas, la présence de noyaux de cerises a pu faire croire à un cancer de Testomac.

Une femme de quarante-sept ans était atteinte depuis plusieurs mois d'accidents dyspeptiques graves : dilatation très marquée de l'estomac, vomissements, amaigrissement. Le lavage amena l'issue de 65 noyaux de cerises en quatre mois ; les cerises avaient été mangées un an auparavant. Dans un cas très analogue de Daudé, il y eut élimination de CD noyaux de cerises avalés quinze mois auparavant.

A titre anecdotique, nous allons rapporter une des histoires les plus curieuses de corps étrangers de l'estomac que nous ayons rencontrées dans la préparation de cette étude : c'est celle d'un enfant qui avait avalé une chauve-souris vivante.

« Un pauvre berger des environs d'Olendorf habitait une cabane

dans laquelle chaque nuit voltigeaient une grande quantité de chauvessouris. Sa femme avait couché près d'elle un de ses enfants Agé de trois ans, en lui laissant i\ la main un morceau de pain. L'enfant s'endormit en mangeant, restant la bouche ouverte et à moitié remplie par le pain qu'il mâchait. Une chauve-souris s'approche et pénètre brusquement dans sa bouche. Réveillé en sursaut, l'enfant ferme subitement la bouche, et, par un mouvement de déglutition involontaire, la chauvesouris est poussée dans l'œsophage et de là dans l'estomac. AussilAt surviennent des douleurs extrêmement vives, des effori.s de voiniss<^ ments et des vomissements de sang. Ces accidents durèi*enl i)endant deux heures et se calmèrent ensuite peu à peu. Le médecin appelé le* lendemain ne voulut pas ajouter foi au récit qui lui fut fait ; toutefois il se contenta de prescrire du lait et des boissons mucilagineuses. Au bout de huit heures, l'enfant rendit par les selles une grosse chauvesouris enveloppée de mucosités sanguinolentes. Elle était comme écrasée dans toute sa longueur et le poil qui la l'ecouvre était enlevé çà et là ; l'enfant fut longtemps souffrant, mais il n'éprouva pas d'autres effets de ce singulier accident. »

Animaux vivants dans restomac, — On a pi-étendu que des sangsues avalées en buvant sans précaution de l'eau des ruisseaux avaient pu pénétrer dans l'estomac et y provoquer des hémon'agies. Il est beaucoup plus propable qu'elles s'éttûent fixées sur le pharynx.

Les lombrics sont assez souvent rendus par vomissement ; cela a donné lieu à des histoires fantastiques de serpents viviuits dans la cavité stomacale et expulsés après un séjour plus ou moins pit)longi''. Ce qui est plus rare, plus extraordinaire, c'est l'expulsion |)ar les voies digestives supérieures d'oxyures vermiculaires, puiscpie ces parasites ne vivent que dans la partie inférieure du rectum, au niveau de l'anus. On en cite un cas.

Les larves de certaines mouches, de la moucht» domestique, et surtout de la techomyza ftisca, peuvent se développer dans l'evstomar après l'ingestion divs œufs correspondants. Elles résistent à ractioii des sucs digestifs grAce à la couche de chitine dont elles sont iwtV tues. Elles peuvent ainsi être expulsées vivantes soit par les selles, soit par les vomissements. Dans un cas de Senator, un jeune homme de vingt-huit ans avait vomi une certaine quantité de larves; un an et demi plus tard, il en rejeta de nouveau un certain nombiv par simple expuition ; ces dernières paraissaient venir du phamix ou des fosses nasales.

Diagnostic, — Rien de plus facile que de l'cconnaître la présence des corps étrangers dans i'estomîic dans certains cas ; rien de plus diflîciK' dans d'autres. Lorsque des accidents gastriques intensifs ont suectMe

immédiatement à ringeslion d'un ou de plusieurs objets semblables à ceux que nous avons énumérés plus haut, on sait immédiatement à quoi les attribuer. Il n'en est plus de môme lorsque leur pénétration dans Testomac est ignorée comme cela se rencontre volontiers avec des enfants ou des aliénés.

Nous avons vu que la présence d'une grande quantité de noyaux de cerises ingérés très longtemps auparavant, avait pu faire croire à un cancer de l'estomac. Le champ &es (X)ssibilités s\Tnptomatiques est donc très étendu.

S'il s'agisvsait de corps étrangers de nature métallique, on pourrait avoir recours aux rayons de Rœntgen, surtout chez les individus maigres. On aurait soin, s'il n'y avait pas de danger à le faire, de distendre l'estomac auparavant, soit en injectant de Tair, soit en administrant un mélange effervescent.

Pronostic, — 11 est très variable suivant les cas. Des corps étrangers relativement volumineux, mais arrondis, sans aspérités, peuvent, comme le bouton de Murphy, séjourner indéfiniment dans l'estomac, sans que leur présence donne lieu à aucun accident. Des corps beaucoup plus petits, mais anguleux ou pointus, pourront être beaucoup plus dangereux et amener soit la perforation de l'estomac et la péritonite suraiguë, soit des ulcérations ou des abcès.

On a lieu toutefois d'ôlre étonné de la bénignité relative des accidents causés par l'introduction et même le séjour des corps étrangers dans l'estomac. Sur les i63 cîis relevés par Mignon, il n y a eu que

10 morts. Les progrès de la chirurgie moderne rendront certainement les guérisons plus fréquentes (»ncore.

Traitement, — Assez souvent les corps étrangers ont été expulsés sans aucune intervention thérapeutique. Quelquefois un purgatif ou un vomitif ont servi à en amener le rejet soit par la voie intestinale, soit par la voie œsophagienne. On comprend qu'un vomitif puisse être donné sans danger quand il s'agit de corps étrangers peu volumineux, arrondis comme des noyaux de ceiîscs ou des grains de plomb ; dans les mêmes conditions, le lav^age de l'estomac pourrait être utile.

11 n'en est plus de même loi-squ'il s'agit d'objets volumineux et anguleux. 11 est dangereux alors de provoquer des efforts de vomissements qui pourraient très bien amener la production d'une perforalion ou d'autres accidents graves.

Dans ces conditions, il faut avoir recours à l'intervention chirurgicale, il faut faire la gastrostomie.

Nous avons entre les mains un relevé de Ficker, (|ui montre bien les bons résultats qu'on en peut attendre. Sur îii cas d'intervention chirurgicale, il y a eu 44 guérisons et 10 morts.

Les cas dans lesquels il n'y avait pas d'adhérences périionéales de Testomac ont donné d'aussi bons résultats que ceux dans lesquels ces adhérences, existaient, ce qui est très favorable à l'intervention rapide.

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