VICIATIONS DE LA SENSIBILITÉ STOMACALE
Les sensiitions pathologiques d'origine gastrique, que Ton j)eut observer au cours des états dyspeptiques ou des affections organiques de Festoniac, se rangent en deux groupes différents. C'est parfois la sensibilité spéciale de ce viscère qui est seul altérée; la faim ou le sentiment de satiété, au lieu de présenter leurs caractères normaiLx, peuvent s'exagérer, se pervertir, disparaître. D'autres fois, au contraire, il s'agit de troubles de la sensibilité générale se traduisant par le retentissement douloureux d'excitations thermiques, mécaniques, ou chimiques, excitations qui à l'état normal sont presque toujours inconscientes. C'est là une division naturelle qui s'impose d'elle-même et que nous suivrons dans cette étude.
Variations de la sensibilité spéciale de l'estomac. — La faim est une sensation complexe, d'origine organique, rapportée à Testomac; elle traduit à la conscience le besoin des tissus qui réclament des matériaux pour vivre, mais il s'y ajoute un élément gastrique : on peut nourrir un individu par le rectum suffisamment pour qu'il ne [lerde pas de poids, il conservera une sensation de faim tant qu'on n'aura pas anesthésié Son estomac avec de la cocaïne. Quoiqu'il en soit d'ailleurs de l'origine môme de cette sensation, la faim se traduit à la conscience par une impression pénible rapportée à l'estomac et par un vif désir des aliments. Cette excitation psychique a dans l'acte digestif une importance considérable, car, d'après les recherches déjà anciennes de Blondlol confirmées par les travaux récents de Pawlow, f appétit est le meilleur excitant de la sécrétion gastrique. C'est lui qui fait fonctionner les glandes avant le repjis et la digestion ne s'accomplit normalement qu'autant qu'il existe une certaine quantité de suc gastrique dans l'estomac avant l'arrivée des aliments.
La faim peut être modifiée de trois façons différentes : elle est exagérée^ pervertie, ou bien sttppriînée.
Faim exagérée, — La faim exagén'^e s'observe chez les gens qui ont besoin de réparer considérablement leur organisme, chez les convalescents, les diabétiques, les malades qui ont une sténose de l'œso-
phage. Mais ce qui nous intéresse ici c'est la faim exagérée au coui's des états gastriques ; on constate le plus souvent ce symptôme chez les hj'perchlorhydriques; cette faim intense apparaît périodiquement plus ou moins tôt avant le repas, lor'sque Testomac est vide d'aliments. Parfois, lorsque la muqueuse est très sensible et la sécrétion riche en HCl, si les aliments ne sont pas ingérés aussitôt, la faim devient extrêmement vive et finit môme par devenir douloureuse. L'exagération de la faim a été constatée dans quelques rares cas de cancer de Testomac : Hanot en a rapporté un bel exemple. Peut-être s'agissait-il de cancer succédant à un ulcère? Peut-être malgré le cancer y auraitil hyperchlorhydrie?
Faim pervertie. — Nous ne voulons pas parler ici des bizarreries de Yappétit qui portent le nom de pica (désir d'aliments acides ou épicés) , et de malacia (désir de manger des substances non alimentaires comme du sable, de la terre), mais bien d'une véritable perversion de la sensation même de la faim.
On peut admettre les variétés suivantes : la faim douloureuse, la faim nauséeuse, la faim angoissante.
La faim douloureuse est d'observation assez fréquente chez les dyspeptiques et les nerveux. Chez les dyspeptiques, on l'observe surtout, nous venons de le dire, chez les hyperchlorhydriques où elle paraît causée par la sécrétion dans l'estomac vide d'un suc gastrique riclie en HCl. Elle se calme sous l'influence de l'ingestion d'une certaine quantité d'aliments solides ou liquides, ou encore d'une certaine quantité de poudre alcaline.
Chez les nerveux, elle se produit souvent sous l'aspect de crampes douloureuses qui cessent quelquefois rapidement après l'ingestion (fune très petite quantité d'aliments.
La faim douloureuse chez les névropathes surtout s'accompagne souvent de salivation exagérée, et quelquefois de vomissements pituiteux œsophagiens.
Dans la faim nauséeuse, la nausée peut accompagner la sensation de la faim ou se substituer complètement à elle. Dans ce dernier cas, il arrive que les malades méconnaissent complètement les sensations qu'ils éprouvent. Ils n'osent manger, et cependant l'ingestion d'aliments est le ^XTitilble remède à leur malaise. La fiiim nauséeuse est d'observation assez fréquente chez les jeunes femmes nerveuses, elh» se montre surtout dans l'après-midi, vei's cinq heures, mais elle apparaît quehjuefois aussi le matin.
Elle peut s'accompagner comme la faim douloureuse de vomissements pituiteux.
Chez les hystéi'iques, cette sensation pervertie nous paraît pouvoir
VICIATIONS DE LA SEiNSIBlLlTÊ STOMACALE i37
tHiV le point de départ d'accidents d'anorexie et de vomissements r«'*pétés, et môme de vomissements incoercibles.
Ce qui caractérise le mieux la faim nauséeuse, c'est qu'elle n'apparaît pas si les personnes qui en sont atteintes s'alimentent mieux et pi-emieut la précaution de manger quelque- temps avant l'heure à laquelle les crises qui surviennent souvent à des heures assez exac- Irnient déterminées, doivent se reproduire.
La faim arurieuse confondue sous là dénomination commune de bouliniip avec l'exagération vraie de la faim est en réalité une véritable phobie, qu'on trouve, comme les autres phobies cliez des névropathes et surtout chez des dégénérés héréditaires.
Les malades épi^ouvent à l'idée qu'ils ne pourraient immédiatement manger dès que le désir leur en vient, une sensation d'angoisse plus «ai moins marquée, quelquefois extrêmement vive, analogue à celle qu'épi-ouve un agoraphobique qui se hasarde à traverser une grande |»lace. Aussi portent-ils très souvent avec eux une certaine quantité d'aliments ; queUjues-uns ne peuvent s'endormir qu'après avoir fait disposer des aliments à proximité de leur lit.
La sensation éprouvée est avant tout angoissante ; (juelquefois elle amène la défaillance, des sueurs froides, parfois de l'excitation. Un de nos malades avait au moment de la crise une impulsion presque irrésistibles à mordre les personnes a voisinantes. Un autre eût tout bousrulé dans la boutique du boulanger si on ne lui eût pas immédiatement liviv le petit pain convoité. Un troisième dont la sœur est atteinte de claustrophobie, qui a eu autrefois la manie des nombres, mange sans discontinuer de huit heures du matin à deux heures de l'après-midi. sous j)eine d'éprouver un malaise des plus pénibles, une angoisse inexprimable, de la défaillance, des sueurs froides.
Très souvent, chez ces malades, il n'y a pas augmentation de l'appélit réel; ils ne mangent pas plus que d'autres, ce qui montre bien que Irur faim est plus anxieuse que réellement exagérée, et que celte angoisse dérive d'un élément psychique.
Anorexie, — On désigne sous le nom d'anorexie la suppression du S4*ntiment de la faim.
Ce symptôme est, d'une façon générale très facile à reconnaître. 11 faut |)Ourtant savoir que certains malades restreignent leur alimentalion dans la crainte des malaises ou des douleurs qu'ils éprouvent |M*ndant la digestion. Il est boji d'établir nettement cotte distinction rsipitcde dans l'espèce.
Chez ces derniers, la sensation de la faim s'atrophie ou se pervertit. Elle peut, par exemple, devenir nauséeuse. Elle ne reparait que lorsque ces malades s'alimentent davantage et reprennent des forces.
Pour eux, il est juste de dire que la faim revient ea mangeant.
Comme la faim exagérée, Tanorexie véritable présente deux variétés bien différentes, suivant qu'elle est liée à un état gastrique ou à un trouble mental. Les malades atteints de cancer de Teslomac souffrent souvent en effet d'une anorexie absolue ; ce n'est pas seulement la viande qui leur inspire un dégoût insurmontable, mais tous les aliments en général. Un des caractères de cette anorexie, c'est que les malades s'inquiètent de leur état; en voyant les progrès de la cachexie et la difficultt» qu'ils ont à s'alimenter, ils prennent peur et viennent souvent consulter pour ce symptôme môme. L'usage habituel et pn)longé du tabac semble pouvoir provoquer aussi une anorexie assez marquée. GoncouH note dans ses mémoires que, lorsqu'il supprima la cigarette dont il abusait depuis vingt ans, sur les conseils de son médecin, il vit tout à coup reparaître une sensation qu'il avait complètement oubliée, l'îippétit. Toutefois il faut noter que si le tabac fait disparaître le sentiment de la faim, il n'amène jamais une anon^xie suffisante [)Our que les aliments pnovoquent du dégoût ; le sujet n'a pas d'apj>étit, mais il mange néanmoins d'une fa(,'on nonmde.
L'anorexie d'origine psychique^ que l'on observe chez les hystériques, présente aussi ces deux mômes degrés ; dans la forme légère ce n'est qu'une simple disparition de l'appétit, mais le malade s'alimente par habitude, par raison ou par contrainte.
Dans la forine grave, le malade refuse toute alimentation : il est impossible de lui faire ingérer la moindre parcelle de nourriture, que Ton use de j)rières ou de menaces. Cela ne va pas sans un amaigrissement rapide, mais le malade ne s'en inquiète nullement et il faut un traitement do force, en général la suggestion associée à TisoU^ment, pour la sortir de Vidée fixe qui entretient Tanorexie *.
Disparition du sentiment de la satiété. — Quant au senlimenl de satiété qui arrive naturellement après le repas, et qui paraît dû ù la distension des tuniques musculaires, il peut disparaître chez certains malades. Ce sjmptome que les auteurs allemands ont désigné sous le nom d'acorie, s'observe chez certains neurasthéniquc^s ou hystéri(jues. 11 est trailleui^s rare et sans valeur séméiologi(|ue déterminée. Nous l'avons rencontré quelquefois.