ANOREXIE HYSTÉRIQUE
Elle a été décrite par Lasègue, en 1883, dans un mémoire magistral ; on n'a depuis rien ajouté d'essentiel au tableau qu'il en a tracé. Nous ivgi'cttons de ne pouvoir que le résumer ici au risque de le défigurer. Lasègue distingue trois périodes dans l'évolution de l'affeclion ; période de début, période d'état et de terminaison.
Période de début, — 11 s'agit le plus souvent d'une jeune fille de
c]uinze à vingt ans; à la suite d'une émotion pénible, elle éprouve «les douleurs gastriques banales : c'est le plus souvent, après les repas, une sensation de plénitude stomacale indépendante de la nature des aliments ingérés qui s'accompagne, en général, d'un état particulier d'angoisse et d'inquiétude.
Pour supprimer cette douleur, la jeune malade diminue son alimentation, elle réduit de plus en plus sa nourriture. Se trouvant bien de ce. système, elle y persévère, surtout si on s y oppose. « Malheur au médecin, dit Lasègue, qui méconnaissant le péril, traite de fantaisie siins portée cette obstination ; l'hystérique ne pardonne pas, et, con- .HÎdérant qu'on a commencé les hostilités, elle s'attribue le droit de les continuer ».
Du reste, la malade a pertlu la sensation de l'appétit, et c'est sans €*ffort qu'elle supprime successivement un à un toutes . les espèces cFaliments.
Toutes les manifestations hystériques, s'il en existait, sont suspen- <lues à partir de cette première phase. Toute la scène morbide va consister dans cette anorexie, cette inanition progressive et la lutte de la jeune malade contre son entourage.
Période d'état. — Pendant des semaines et des mois, le tableau n\ste le môme ; la langue (»st nette, la soif nulle ; la constipation est ass<»z facilement vaincue.
La malade supporte assez bien son inanition ; elle marche, fait des courses, des visites. Elle refuse de manger mais accepte tous les méilicaments.
A partir de ce moment, va se dessiner la perversion mentale, qui est la caractéristique de cet état morbide. La famille s'inquiète de l'amaigrissement et de l'aflaiblissement de la jeune fille ; prévoyant que cette inanition prolongée peut devenir la cause des accidents les plus graves, elle supplie ou menace. Peine perdue, on s'ingénie à trouver quelque mets qui excite le désir et l'appétit. La malade» goûte dédaigneusement les mets nouveaux qu'on lui |)résente,et, après avoir îiinsi prouvé sa bonne volonté, se considère comme» dégagée de Tohligation de faire plus. L'excès d'insistance appelle l'excès de résistance, surtout si on laisse percer la supposition que, si la malade voulait faire quoique effort, elle pourrait dominer ses impulsions maladives.
L'hystérique devient bientôt l'objet unique des préoccupations et des conversations. 11 se forme ainsi autour d'elle une atmosphère* (|ui renvelopjK», et à laquelle elle n'échappe h aucune heare de la journée. Plus son attention se concentre sur sa maladie, plus cette maladie se perfectionne. Au bout d'un temps variable, le thènie de la
3ie TlUITE DES MALADIES DE L'ESTOMAC ET DE LLXTESTIN
malade est fait; elle systématise à la manière de certains aliénés, et ne se met plus en quête d'arguments. Les réponses devieiment ef\c<nv plus uniformes que les questions.
Le jeûne d'ailleurs n'est pas absolu et n a rien de commun av<H: le refus d aliments des mélancoliques. L'anorexie ne s«» transforma pas non plus en dégoût des aliments y analogue à celui des cancéreux et de beaucoup de phtisiques. La malade assiste volontiers au rt*i)as de famille, pourvu qu'on Li laisse libre de se nourrir à son gré.
Ce qui domine l'état mental, c'est une quiétude et un contentement réellement pathologiques. Prières et menacées tiennent s«* l)rist»r contre son optimisme inexpugnalJe.
Période de terminaison. — '- Enfin la maladie entre dans son tmisième stade. Les règles, jusque-là iii-égulières, cessent de se produiiv, il survient de la soif. Tels sont, d'ordinaire, les premiers avertissements de complications imminentes. L'amaigrissement fait des pmgrès rapides, la peau devient sèche et rugueuse, le pouls est fréquent, la constipation opiniâtre. Dès que la malade se lève, elle éprouve des vertiges, des défaillances ; bientôt elle ne peut plus quitter le lit.
A ce moment, dans l'entourage delà malade, l'affliction vraie et sincère a succédé aux remontrances. La jeune fille commence à s'inquiéter de l'appaml attristé qui l'entoure, et, pour la première fois, son indifférence satisfaite se déconcerte.
Le traitement est accepté volontiers, quelquefois avec une docilité pfu'faite, plus souvent avec une demi-docilité. La malade a la conviction évidente qu'elle conjurera le dtmger sans renoncer à ses idét^.
L'affaiblissement et l'amaigrissement peuvent être si marqués, Tinanition si complète, que la mort par-ait l'aboutissant inévitalde de la maladie. Lasègue n'a jamais vu d'hystérique mourir dlnaniiicm, mais depuis, plusieurs ol)servateui's ont vu se produire la terminaison fatale.
Gharcol trace le tiibleau suivant de la malade à la période de cachexie. « Les malades ne sont plus sans amplification, que des s<juelettes vivants et de quelle vie ! La torpeur cérébrale a succédé à l'agitation du début ; depuis longtemps, la marche et la station debout sont devenuiîs impossibles ; l(^s malades sont confinées au lit, où elles peuvent à peine se mouvoir : les muscles du cou sont paralysés ; la tète roule comme une masse inerte sur l'oreiller, les extrémités «ont froides, cyanosées ; on se demande comment la vie peut persister au milieu d'ini pareil délabrement.
Depuis longtemps déjà, les parents se sont incpiiétés, mais l'alarmt^ est au [)lus haut degré lorscpie les (choses en sont ^'eImes à ce point ; elle est, du reste, bien justifiée, car la terminaison fatale est lu, mena-
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<;aiite, et je connais, pour ma paH, au moins quatre cas dans lesquels la mort est survenue. »
D'autres auteurs ont également observé la terminaison par la mort ; quelquefois elle survient par le fait de la tuberculose qui trouve, dans un organisme si profondément affaibli, un excellent terrain d'évolution rapide.
Heureusement, toutefois, la guérison est la règle. L'isolement et la suggestion ont permis depuis le mémoire de Lfisègue, d'obtenir des résultats quelquefois très remarquiil)les dans le traitement de l'inanition des hystériques. Chose bien curieuse ! des jeunes filles .réduites à Tétat de véritaliles squelettes, qui ne pouvaient se lever, qui luttaient *ivec obstination pour ne pas prendre une cuillerée à l>ouche de lait, une fois sorties de leur milieu familial, peuvent, le soir môme, dans le sanatorium dans lequel on les a fait entrer, se mettre à table et manger avec les autres. Une jeune fille, parvenue à un degré très avancé de <'.achexie, chez laquelle on commençait à redouter prochainement la terminaison fatale, fut sauvée parce qu'elle apprit de sa garde à gober des œufs crus.
La durée de la maladie est difficile à déterminer ; car l'anorexie hvslérique, qui peut se terminer brusquement lorsque les malades sont isolées médicalement, disjjîu'aît lorsqu'elles sont laissées dans leur milieu habituel, en passant par des degrés tout à fait insensibles. D'après Lasègue, cet état morbide ne dure jamais moins de dix-huit mois à deux ans. Il déclare n'avoir jamais vu de maladie récidiver; une fois étabfie, la guérison relative wse maintient. Lasègue, il faut le remarquer, ne connaissait pas le traitement par Tisolement, il ne |>arlait, par conséquent, que de malades soignées dans leurs familles. J*our ma part, j'ai vu la récidive se produire deux fois chez une jeune fille qui avait paru guérir par un isolenient, trop tôt levé du reste.
« Il £aut longtemps, dit Lasègue, [lour rétablir les fondions gastriques ; je connais des malades qui, depuis dix ans, é|)oque à laquelle remonte le début de l'affection, n'ont j)as rec^ouvn'î l'aptitude à se nourrir comme tout le monde. »
Lasègue a vu quelquefois l'évolution de l'inanition hystérique arrêtée par quelque événement de nature à [)roduire une \i\e impression sur r esprit de le malade et sur sa situation morale : ainsi un vif chagrin, un mariage, une grosst»sse.
Nous avons maintenant dans l'isolement un moyen d'action qui peut un*éter la progression des ac(*idents et amener la guérison.
Pathogénie, — Etablir la pathogénic fondamentale de Tanorexie liystérique supposerait la connaissance de la pathogénie de l'hystérie idle-môme considérée dans son ensemble. Il ne peut être (juestion
ici, de môme que pour les autres syndromes de Thystérie digestivc que d'indiquer comment les hystériques peuvent se spécialiser sous la forme de tel ou tel complexus sjinptomatique, de telle ou lelle détermination organique.
L'heureuse influence de l'isolement et de la suggestion, chez les malades de cet ordre, montre bien que l'élément le plus important pour la genèse de l'anorexie hystérique, est une perversion de la volonté et de l'idéation.
Récemment, Sollier a cherché h démontrer que cette anorexie dépend de la disparition de la sensibilité de l'estomac. « J'ai, dit-il, reconnu que la sensation de la faim disparaissait dès que restomac commençait à devenir anesthésique, et qu'elle ne reparaissait dans les estomacs anesthésiques qu'en dernier lieu, lorsque les autres modes de la sensibilité étaient déjà revenus. »
Pour admettre cette anesthésie stomacale, Sollier se base surtout sur des expériences faites au cours du sommeil hypnotique. Il pense que, pendant le sommeil provoqué, on peut à volonté faire dispai*aître la sensibilité de tel ou tel viscère chez une hystérique. Si, dans ces conditions, on ordonne à la malade de ne plus sentir son estomac^ on voit d'abord se produire une série de contractions gastriques, violentes, visibles à travers la paroi, s'accompagnant de gargouillements A de clapotements, et, une fois le sujet réveillé, « on constate un signe objectif d'une importance capitiile, c'est que la surface cutanée correspondant î\ Testomac est anesthésiée. Je ne saurais trop attirer l'attention sur ce fait de superposition qui, bien connu quand il s'agit des muscles et des organes des sens, n'a jamais été signalé dans les paralysies viscérales. — On remarque, en outre, que l'ingestion de liquid(\s froids ou chauds n'est plus différenciée, que l'extraction des liquides parla sonde n'est plus pénible, qu'enfin, si le sujet avait faim au début de l'expérience, il n'éprouve plus le t)esoin de manger. » Or, Sollier a constaté que la plupart des hystériques anorexiques avaient une zone d'aneslhésie cutanée. Toutefois, nous pouvons affirmer que cette pla(jue d'anesthésie on la rencontre également chez des malades qui ont de l'iiypéresthésie de la muqueuse gastiicjue. Il n'y a donc pas \h une loi absolue.
Du reste, le fait le plus im[)()rtant dans l'anorexie des hystéi'iques, ce n'est [)as l'état local de l'estomac, mais la perversion cérébrale, la dé[)ravation morbide de l'idéation et de la volonté. Cela est démonti^f^ (le la façon la plus certaine, par les résultats obtenus par l'isolement et la suggestion. 11 importe de ne pas perdre cette notion de vue si Ton veut comprendre ce qui se passe chez ces malades et diriger leur traitement en conséquence.
Il convienrlpa de ne pfis confondre ranorçxie hystérique avec rinanition consécutive à d'autres accidents gastriques : le spasme de Tirsophage, les vomissements incoercibles, la gastralgie, etc. Gilles (le la Touretle pro|)ose de distinguer Tanorexie des hystériques en {inorexie primitive et secondaire suivant qu'elle s'établit d'emblée ou succède à quelque autre grave accident stomacal. Toutefois, il lu* faut pas ouIJier que, si les hystériques se mettent souvent à ne i)lus manger, c'est parce qu'elles ont éprouvé quelque malaise marqué, cjuel(|ue douleur stomacale, quelque accid(Mit consécutif à l'ingestion flfs aliments. Quelles que soient, du reste, la modalité et l'intensité de ci't accident initial, il n'a la valeur que d'une cause occasionnelle.