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CHAPITRE X

RETENTISSEMENT A DISTANCE DES VICIATIONS DE LA DIGESTION GASTRO-INTESTINALE

Les vieiations de la digestion et les phénomènes douloureux de la dyspepsie gastro-intestinale peuvent avoir un retentissement plus ou moins important sur la nutrition générale, sur Tétat anatomique et le fonctionnement des divers organes. Il importe de connaître ce retenlissement pour en apprécier la valeur et en combattre la cause.

L'analyse permet de distinguer les facteurs pathogéniques suivants dans ce retentissement à distance :

a. Insuffisance de Talimentation ;

b. EIal)oration insuffisante ou vicieuse des aliments ;

c. Déplacement mécanique des organes ;

d. Action réfiexe ;

e. Auto-intoxications.

Nous allons, sans nous y attarder, passer en revue ces divers éléments pathogéniques. Nous étudierons ensuite, en nous plaçant avant tout au point de vue clinique, les modifications anatomiques ou fonctionnelles subies par les divere appareils.

a. Insuffisance de F alimentation. — Il n'est pas très rare {\\\v la dyspepsie gastro-intestinale ou les lésions de l'estomac et de rinteslin, aient pour conséquence une diminution quantitative de l'alimentation. La CKiinte de la douleur et l'anorexie vraie amènent îissez souvent les malades à s'alimenter insuffisamment. Dans les sténoses marquées du pylore, les aliments sont souvent rejetés par le vomissement sans avoir pu pénétrer dans le duodénum ; une diarrhée abondante peut éliminer les substances nutritives du tube digestif sans qu'elles aient été élaborées et absorbées en proportion convenable.

De l'insuffisance de l'alimentation résultent un amaigrissement et un affaiblissement quelquefois très marqués, et, assez souvent, un état dVxcilabilité ou d'atonie du système nerveux qui pi'oduisent à l<nir tour une aggravation des |)hénomènes dyspeptiques.

On a attribué l'anémie pernicieuse progressive à l'atrophie dt* la muqueuse stomacale ; pour qu'elle se produise, il faut que la diges-

tioii intestinale ne puisse suppléer la (lig(»slion gastrique. L'alimentation insuffisantes joue assez souvent un rôle important dans la [iroduction de l'anémie et de la eacliexie secondaiiv aux gastro-entéropathies.

b. Élaboration insuffisante ouvicieuse des aliments, — L'élaboration quantitativement insuffisante des substances alimentaires a des conséquences analogues fi relh\s de l'inanition. Avec mon élève» Jean Ch. Roux, j'ai décrit une variété d'hvpersecn'tion chlorhydrique continue, où le trouble digestif, ne s'accuse guère que par Tamaigrissement du malade, malgi'é une alimentation normale et souvent même exagérée. Conmic ces malad(»s ne vomissent pas, qu'ils n^ont pas de diarrhée et que la stase alimentaire est réduite h des proportions microscopi(|ues, il faut bien admettre un trouble chiniiqw* de La digestion lié à riu'jK'rsecr«'»tion chlorhydrique continue, ^élaboration vicieuse des sui>stances alimentaires a été souvent in\'oquée pour expliquer c(*rtains troubles do la nutintion générale, cei'tains états diatiiésiques ou névropathiques. Il est difficile de les séparer des auto-intoxications d'origine gastro-inU^^tinale dont il sera qm^ticHi plus loin. Souvent aussi, il y a combinaison de la viciation qualitative, de l'insuffisance quantitative de la digestion et des auto-intoxications ; il en résulte un ensemble dont l(»s éléments sont plus fa<*iles h énumérer thé^oriquenient qu'à démontrer pratiquement dans un cas donné.

Nous ne savons prescjue rien sur l(*s modifications subies [)ar les substances albuminoïdes sous l'influeMice d'une digestion Wcieusi* ; nous ne savons pas en (juoi elles diffèivnt des «'dbiuninoïdos normalement digérées.

Cept^idant, ces jK»rversions qualitatives ont servi de base ù des tliéories qui avai(»nt pour but d'explicjuer la genèse^ de cortaint*s maladies de la nutrition oi k^ ivlations de c(»rtains états névropathiques ou bradytrophiques avec la dyspepsie. Mialih^ avait expliqué le dialK'te par la mauvaise élaboration d<*s idiments hvdrocariKmés dans l'inU^stin. Beau attribuait Tanémic» et le nerNosisme, si notables cliez ceriiûns neurasthéniques dysp(»ptiqut^s, à uni» dig(»stion insufifisantiC et vicieus<»; Hay(*m a invoqué une mauvaise chlorojK^pt/onisation d<»s aliments azotés.

Nous verrons plus loin que Bouv(»n*t H D(»vic attribu(»nt la tétanie î\ l'apparition d'une altmmine toxique pnxluite dans l'estomac dilaté (l(\s liyperchloriiydri([ues par l'action d'un excès d'HCl sur les albuminoïdes en présence* de» Talc^Kd. (^ertaiiu*s albumimiries sont expli- (juées par une» <''lal)oration défectueus<^ d(»s substanc(\s azoté^^s dans le lul)e digestif.

c. Déplacemmt mécanique des oryanes. — L'estomac et les intestins dist^^ndus par les gaz |Mnivent ivfouler le diaphragme, dévier la

poinU' rlii cœur, gêner les mouvements respiratoii^es et ciiuser ainsi un trouble de la circulation et de la respimtion, surtout accusé dans les cas où il existe une lésion antérieure du cœur ou des poumons.

d. Action réflexe. — On a eu tendance auti'efois h expliquer un trop grand nombre de phénomènes anormaux chez les dys|>eptiques par l'hypothèse facile d'actions réflexes anormales. L'auto-intoxication a ou dans ces demiei's temps tendance à déposséder Faction réflexe. Toutefois, certains faits démontrent nettement sa réalité ; lorsque Tingestion de quelques bouchées d'un aliment indifférent, comme la salade, détermiiK? imniédiatenient la dilatation du cœur et une crise de dyspnée (Potain) ou encore loi'sque le toucher rectal provoque immédiatement une crise de vertige (Leube), il est impossible de faire intervenir pour expliquer ces phénomènes, autre chose qu'une action réflexe à point de départ gastrique ou intestinal.

e. Auto-intoxication, — L'idée qu'il peut se produire dans le tul>e digestif des substances nocives pour l'organisme est loin d'être nouvelle. On la retix)uve à la base des doctrines de Broussais et de Beau. Bouchard a attribué à l'auto-intoxication d'origine gastro-intestinale toute une iliade de maux : des accidents nerveuXy U*Is que céphalée, accablement au réveil, tristesse, sensibilité au froid, insomnie, verliges, troubles de la vue, hallucinations, engourdissement partiel et passager des membi^es, aphasie transitoire, palpitations, syncopes, fausse angine de poitrine, sueurs nocturnes, des accidents ciitatiês^ tels que sécheresse de la peau, sébon*hée, éruptions diverses, desaccideais réfiaux, albuminurie, peptonurie, des modifications de la nutrition générale, affaiblissement des forces, amaig-rissemement, troubles trophiqu€^ du côté des extrémités osseuses, des articulations di^ doigts. C'est à la dilatation de l'estomac, à la stase des aliments el aux fermentiitions qui en sont la conséquence que Bouchard attribuait surtout l'origine de ces diverses manifestations.

EUes englobent entre autres, comme on peut le voir, les principaux d^^ accidents de la neunistliénie. Bien des points de c-ette théorie restent contestables. Par contre, Bouchard a démonti'é, par des expérienci*s précises, la réalité du pouvoir toxique du contenu de l'intestin, el «es relations avec la toxicité urinaire. Or, l'observation clinique nous paraît amener à attribuer à l'auto-inloxication d'oingine intestinale ujie im|>ortance beaucoup plus considérable qu'à l'intoxiciition d'origiiie stomacale.

Oo a cherché à démontrer [)ar des exjiériences sur les animaux la toxicité en bloc du contenu de resloniac et de l'intestin, soit à l'état normal, soit à l'état pathologique. On a cherché aussi à isoler les difféivntes substances nocives et à déterminer leurs propriétés toxiqut^s

particulières. Les notions ainsi acquises sont très démonstratives en ce qui concerne Tensemble du contenu gastro-intestinal ; mais on ne connaît encore que d'une façon très incomplète les facteurs de cette toxicité.

Du contenu de l'estomac d'un hyperchlorhydrique, CassalH et Féré ont pu extraire une substance produisant chez les lapins, après injection dans le sang, de la contraction des vaisseaux et do la pupille, une anesthésie absolue, une respiration précipitée, des secousses convulsives, de lopistolhonos ; un autre extrait a déterminé de l'hypéresthésie, du coma, de la salivation, de la diurèse, mais pas de spasmes. Nous dirons plus loin que Bouveret et Devic avaient déjà extrait du suc gastrique de malades atteints de tétanie, une substance capable de provoquer des accidents tétaniques chez les animaux.

On a invoqué aussi l'action toxique des divers acides de fermentation qui peuvent se produire dans l'estomac sous l'influence de la stase ; on a accusé l'acide lactique, l'acide acétique, l'acide but\Tique, l'acide valérianique, l'acide propionique, l'acide oxybutyrique p. Ce dernier a été constaté par Klemperer dans l'urine de malades atteints de cancer de l'estomac. Toutefois leur intervention n'est pas établie sur des preuves expérimentales suffisantes.

Il a été démontré que la digestion artificielle des substances albuminoïdes pouvait donner lieu à des produits toxiques (pepto-toxine (le Bri(*ger) .

Toutefois un certain nombre d'auteurs ont vainement essayé de produire des accidents toxiques chez des animaux en leur faisant digérer ou en leur injectant dans les veines du liquide de stase de l'estomac. On peut donc admettre avec Albert Robin que la démonstration expérimentale de la toxicité du contenu de l'estomac n'a pas été suffisamment donnée, qu'on n'a pas pu extraire et différencier les substances nocives.

De ce qu'on n'a pas pu les isoler, il ne* faut pas tout^îfois conclure qu'elles n'existent pas. La biologie a dans ces dernières années démontré, par exemple, dans les cultures du bacille diphtérique des toxines d'une puissance formidable, susceptibles de causer des accidents graves et même la mort à d(*s doses infinitésimales. D'autre part, il ne faut pas comparer l'action pmduite par une injectioiï brutale l\ des animaux jeunes dont tous les organes sont sains, à ce qui se passe chez l'homme malade. Enfin, suivant la r-emarque de Linossier. il faut aussi tenir compte de la résistance individuelle à certabies intoxications.

Les données acquis(\s sur la toxicité du contenu de Tintestin sont plus étendues bien que sommaires encore sur bien des points.

La toxicité des matières fécales démontrée par Stick dès 1853, a été étudiée par Bouchai-d qui s'est inspiré des recherches faites auparavant par Gaspard, Panum, Hiller, Bergmann et Schmiedberg, Zfilzer et Sonnenstein sur la toxicité des matières animales en voie de putréfaction. Ziilzer et Sonnenstein, dès 1869, avaient démontré dans les produits de la putréfaction la présence d'alcaloïdes toxiques voisins de l'atropine par leurs propriétés chimiques et physiologiques. La question avait été reprise par A. Gautier, par Brouaid'.»l et Boutmv, etc.

Bouchard a fait des extraits de matières fécales, par l'eau et l'alcool. L'extrait aqueux produit de rabattement, de la diarrhée, des accidents agoniques. L'extrait alcoolique, plus actif, détermine de grandes convulsions. Or, il a suffit de l'extrait de 39 centimètres cubes, 5 de matières fécales pour tuer un lapin de 1 830 grammes.

Les substances connues susceptibles de contribuer à produire la ti)xicité du contenu de l'intestin sont très nombnmses déjà et la liste n'en est pas close.

Parmi elles, il faut citer la bile dont Bouchard a invoqué le pouvoir toxique; les produits de putréfaction des substances albuminoïdes : acides butyrique, valérianique, sulfhydrique, l'ammoniaque et les ammoniaques composées, la leucine, la leucéine, la tyrosine, rindol, le scatol, le phénol, les acides sulfo-conjuguéscorrt^spondants, TexcrtHine de Marcel, les hydrogènes carbonés et sulfureux ; les alcaloUdes de la putréfaction : neuridine, cadavérine, sepsine, putreseine, mydaléine, coHidine, hydrocollidine, parvoline, choline, neurine, muscadine, gadine, les unes toxiques et même très toxiques, les autres non toxiques; la triméthvlamine, la mylamine, la triéthylaiiiine, etc.

On voit combien est complexe la chimie de Tauto-toxicologie intestinale : nous n'avons pas à y insister. Ce que nous en avons dit suffit h montrer (jue, suivant l'expression de Bouchard, le tul)e digestif, (^t plus particulièrement encoiv l'intestin, est un laboratoire de poisons en continuelle activité.

Beaucoup de ces substances toxiques sont la conséquence du déve- Iop|)ement dans l'intestin des très nombreux microorganismes qui y fimrmillent. Les études faites sur le bouillon de cuUuih^ du bacilh» diphtérique et d'autrtvs bacilles ont démontré que le pouvoir toxique dc^s toxines d'origine microbienne ])eut être formidable ; il se mesure par centièmes de milligrammes.

La i-éalité de l'auto-intoxication d'oiigine gastro-intestinale nous parait surtout démontnV par l'étude de l'urémie. l)(\s accid(»nls tn\s graves de coma, de convulsions éclamptiques, de dyspnée, de vomis-

.semenls disparaissent souvent rapidement sous Finfluence du régime lacté et des piu'gations l'épiHées. Or, Tobservation clinique a démontn* que Turémie n etiiit nullement proportionnelle à ralbuminurie ; elk* a démontrci même que des accidents tout à fait analogues» peuvent se pnoduii^e sans trace d'albuminurie, ainsi que l'ont des premiers, nettement compris Dieulafoy et Huchai-d. La dys|>néc toxi-alimentaire a été bien dégagée par llucliard et nettement rapportée à sa cause véi-itable. Nous croyons, pour notre part, que les intoxications d'origine alimentaire ou d'origine intestinale, les (Unix termes sont à peu près synonymes, j>euvent se traduire par des accidents cliniques ti'ès variés et simuler des affections très différentes : Tasthme, lepilepsie, le cancer de Testomac, langine de poitrine, la migraine, etc.

Nous croyons aussi que l'intestin joue un rôle plus considérable que l'estomac dans la genèse de la plupaji de ces accidents d'inUxxication digestive. La preuve nous en est donnée pai* l'importaiK'!» prépondérante de l'antisepsie mécanique de l'intestin dans ces conditions. Beaucoup de ces accidents cèdent seulement dès qu'on administre des purgatifs répétés (tt qu'on pratique le lavage de Tintestin. Le lavage de l'estomac à lui seul serait incapable de donner des résultats aussi satisfaisants ni peut-^tre nième appi-éciables.

A pïX)(K)s de la constipation nous avons cité déjà les expériences de Strx>up, qui, en provoquant la constipation chez des vieillards voit successivement se prxKluirt* une série d'accidents : dès le deuxièmt» ou le troisième jour, langue blanche, dyspnée j)ermanente ou paroxystique ; vers le cinquième jour, la lourdeur de tète, la somnolence la fatigue, l'insomnie, les cauchemars, les v(Ttiges ; il peut même st» produire un état sub-comateux.

Les vieillards sont en effet beaucoup plus que les jeunes gens ex|)Osés à des accidents t<ixiques de ce genre, à cause de la duninution de l'activité des fonctions de leur foie et de leurs reins, et de l'affaiblissement de la vitiilité générale de leur organisme. Les toxines soni moins bien détruites par le foie et par l'ox} dation dans kîs tissus et |)lus diflicilement éliminées par h. s urines.

Psychoses. — Dans un travail des plus intéressants, Régis a défendu cette idée que des états {)sychopathiques, quelquefois tivs graves, peuvent se produire* sous riiiduence des auto-intoxicaU<ms d'origine gastro-intestinales : elles se c<'iractériseraient surtout piir la tendance à la tori>eur et i\ la sonniolence. L'intelligence est conservée mais obnubilée ; les malades sont souvent plongés dans un état de i\^v(^ permanent, commet dans le délire alcoolique. On observe aussi de la céphalée, Av. l'insomnie, quelqu(*fois des attaques à ly[H* hystérique, épileptique, comateux ou cataleptoïde, de l'inégalité

piijnllairc, un tremblement analogue à celui de la paralysie générale.

Du côté de Tappareil digestif, de Finappétence, de la constipation, de la fétidité de Thaleine et des matières fécales. Le teint est terreux, blafard, les malades maigrissent. Il |)eut y avoir de la fièvre.

Le tniitement do Turémie est en somme celui qui convient à ces état^ toxiques ; régime lacté, purgatifs, laxatifs, lavage de l'estomac, diurétiques, saignéi% injections intra-veineuses.

Aprns ces considérations généndes, nous all(»ns maintenant passer (»n revue les troubles fonctionnels, qui peuvent se produire, dans l(*s diveis ap|)areils, consécutivement aux accidents de la dysjx^psie gastn>-intestinale, ce terme étant pris dans son acception la plus large.

Lu tétanie et le coma d'origine gastrique trouveront tout naturelU*ment place dans cet exposé.

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