LA DILATATION DE L’ESTOMAC
I. — On s’occupe beaucoup, depuis quelque temps, de dilatation stomacale et du traitement de cette lésion par le lavage. On publie des histoires intéressantes qui finissent par la guérison. Tant mieux pour ceux qui guérissent! Tant mieux pour le praticien qui croit guérir aisément une telle difformité! Certainement, un estomac dilaté peut revenir à sa capacité naturelle : qui en douterait? Mais, je crois la chose rare, lorsque la dilatation forme décidément un état anatomo-pathologique essentiel.
Ces succès sur lesquels aucun doute ne semble planer, doivent porter à la réflexion. On doit se dire sans cesse, en les examinant, que, pour faire de réels progrès dans l’art médical, il importe de- se mettre en garde contre certaines illusions, surtout contre les interprétations vicieuses et les erreurs de diagnostic. Ce qui n’est pas toujours facile : j’en suis certain !
L’étude de la constitution de la maladie paraît à beaucoup de pathologistes chose accessoire, peu importante, et moins digne d’intérêt, à coup sûr, que des expériences de laboratoire, entreprises sur des animaux.
Souvent on préfère l’erreur expérimentale, même grossière, à des vérités d’observation; et d’on ignore, en somme, qu’il existe des affections compliquées. Vous voyez dans un estomac dilaté, la dilatation et pas autre chose, vous ne discernez pas la dyspepsie qui s’y complique. Vous procédez au lavage de cet estomac : les digestions se rétablissent et vous annoncez que vous avez réduit la capacité gastrique. Car, on peut • guérir, pour un temps, la dyspepsie liée à des dilatations irrémédiables. On peut rendre, en effet, mais rendre pour un temps, à l’estomac dilaté, presque son activité naturelle : il digérera bien pendant plusieurs semaines, même pendant plusieurs mois, il chassera régulièrement le chyme à travers le pylore, il se nettoiera entièrement; et, la digestion finie, il sera aussi propre que dans l’état sain. Bien subtil serait alors celui qui reconnaîtrait une dilatation d’estomac!
J’imagine que ces états morbides de l’estomac distincts du cancer et de l 'ulcère simple, que les auteurs d’observations particulières décrivent de temps à autre sous la rubrique de dyspepsie grave, ne sont, à proprement parler, que des dilatations compliquées de dyspepsie.
Au point de vue séméiologique, et laissant de côlé la grossesse et Y état nerveux, je crois qu’on peut distinguer trois dyspepsies graves liées à des lésions de l’estomac correspondantes : la dilatation, l 'ulcère simple avec ou sans gastrite concomitante, enfin le cancer. Or, si nous jugeons de ces dyspepsies par le traitement, nous sommes amenés à reconnaître les laits suivants : la dyspepsie liée cà la dilatation cède assez aisément au lavage; la dys-
pcpsie de l’ulcère simple guérit avec cet ulcère par la diète lactée; reste enfin le cancer elles troubles digestifs insurmontables qui en dépendent.
Donc, on s’occupe beaucoup d’estomacs dilatés et de lavage d’estomac; on s’en occupe hâtivement, avec une sorte d’entrain : chacun veut, sans doute, arriver à la perfection ! J’ai là, sur ma table, les observations publiées récemment, sur ce sujet à la mode, par d’excellents médecins : je les compare âmes propres observations. Tout cela, dans son ensemble, est intéressant ; mais, le détail laisse à désirer. Je n’en fais point de reproche : car, on ne saurait valablement demander à une matière à peine traitée ce qu’on est en droit d’exiger de sujets sur lesquels on a longtemps pratiqué. Ainsi, je désirerais une étude plus approfondie des causes de la dilatation d’estomac; j’aimerais que l’on séparât cette dilatation, de l 'estomac spacieux mais normal et plein d’énergie des gens qui, par nature, mangent beaucoup. On pourrait rechercher, ce me semble, comment l’estomac sain se nettoie, comment il cesse de se nettoyer dès que la maladie l’affecte. Je trouve encore au traitement actuel un manque de portée qui résulte de l’absence même d’indications, etc.
Dans les ouvrages de l’intelligence, dira-t-on, chacun est libre de sa matière, chacun a le droit de la rétrécir ou d’y ajouter à sa guise. Je l’accorde volontiers ! et cela me permettra de déclarer que, vues delà sorte, toutes ms observations de dilatation d’estomac renferment beaucoup de choses vraies; et d’ailleurs, je dois les louer d autant plus que leur lecture m’a suggéré la résolution de ramasser et de communiquer au public diverses ob-
servations et expériences que j’ai faites, dans ces derniers temps, sur cette affection.
II. — 1° La dilatation d’estomac est totale : c’est le cas habituel; ou partielle, et alors elle est circonscrite au grand cul-de-sac.
Quelquefois, l’estomac dilaté forme une poche énorme qui recouvre toute la masse intestinale et descend même jusque derrière le pubis et dans l’excavation pelvienne. J’ai vu de ces dilatations déformer le ventre : on distinguait la poche stomacale comme à nu, en quelque sorte, sous la paroi antérieure de l’abdomen.
La dilatation de l’estomac présente d’ailleurs une foule de degrés. Sa capacité peut augmenter du double, du triple, du quadruple, etc.; on a jaugé, paraît-il, un estomac dilaté qui contenait environ 49 litres d'eau.
Dans la plupart des cas de dilatation de l’estomac, il existe sans doute un rétrécissement du pylore, généralement cancéreux, quelquefois cicatriciel; mais il ne faut pas méconnaître la dilatation de l’estomac sans rétrécissement, consécutive des gastrites chroniques.
Dans lerétrécissementdu pylore, les aliments, les boissons et les humeurs s’amassent dans l’estomac, s’y accumulent, l’encombrent, distendent ses parois, et finalement déterminent l’atrophie delà tunique musculeuse épuisée.
Les gastrites chroniques paralysent cette tunique, même en l’hypertrophiant, et la dilatation s’y produit par l’impuissance où se trouve la paroi stomacale de résister efficacement au poids des matières alimentaires et des boissons.
Ce sont là les espèces les plus communes de la dilatation d’estomac.
2° La gastrite chronique liée à la dilatation d’estomac reconnaît généralement deux causes : un abus longtemps continué des boissons alcooliques et la mastication imparfaite ou nulle qui entraîne la boulimie.
Le nombre des cas où je trouve la mastication imparfaite à l’origine de l’affection stomacale est grand ; et celte mastication imparfaite est due pour l’ordinaire à l’édentation précoce et à de mauvaises dents.
Examinez donc la denture lorsque vous aurez constaté l’existence de la dilatation stomacale; recherchez comment se fait d’habitude la mastication : le malade vous dira que depuis longtemps il mâche mal. Il avouera, sans difficulté, qu’il avale presque entiers, entiers même, et simplement aplatis les morceaux de pain et de viande, qu’il broie imparfaitement les légumes, qu’il ne hache pas les salades, etc.
Il y a dans cette constatation, un haut degré d’utilité, pour le traitement de la gastrique et de la dilatation d’estomac. Il convient de restaurer la denture; mais il faut d’abord offrir au malade des mets liquides, mous ou qui s’écrasent et se divisent aisément sous la pression des mâchoires.
3°Tantôt, la dilatation est légère et immédiatement dépendante de la gastrite : alors on peut la guérir. Tantôt, elle est au-dessus de toute mesure et sans proportion avec le degré de la phlegmasie ; dans ce cas, formant une lésion propre, elle ne guérit guère ou ne guérit point. L’amélioration obtenue par le nettoiement de l’estomac est passagère, en effet; et si l’on suspend les lavages, les désordres de la digestion apparaissent de nouveau.
La première espèce de dilatation, considérée dans son
moindre degré, guérit bien sans lavage par l’emploi d’un régime approprié, l’éloignement des causes qui entretiennent la gastrite et l’usage des eaux alcalines. A un degré plus marqué de dilatation, il est bon de joindre, au traitement de la gastrite, le nettoiement de l’organe et l’excitation de ses forces sensitives et musculaires, au moyen de la douche gastrique et de l’électricité.
4° Un doux massage des voies digestives est applicable à bien des cas de dyspepsie : j’en ai dit quelques mots à propos de l’indigestion. Je le conseille aux personnes qui souffrent de dilatation d’estomac. Il y excite la fibre musculaire; mais son action n’a pas l’énergie de la douche stomacale.
5° La gastrite, habituellement lente et chronique, qui paralyse l’estomac et cause sa dilatation, est souvent avec une nuance d’irritation et de fièvre. Le malade éprouve un sentiment de chaleur localisée à la région de l’épigastre, il a de la soif, une peau chaude et aride. Les rafraîchissants conviennent bien à ces cas, mais s’il y a conjointement une anémie dominante, l’indication est moins simple et l’affection appelle l’usage des martiaux.
6° L’excitation, que provoque le jet d’eau formé par ma sonde, mérite une attention principale ; car, dans plusieurs cas où l’estomac était sensiblement propre et où le lavage était inutile, j’ai vu l’application de la sonde gastrique à double courant produire un accroissement remarquable de l’appétit et des forces.
Les effets excitants de cette douche se propagent même auxeentres nerveux; et mes élèves n’ont point oublié l’histoire étonnante de ce vieillard encore vert, atteint d’un foyer hémorrhagique ancien avec hémiplégie du
côté droit qui s’étant soumis par fantaisie à l’action de la douche stomacale recouvra presque la libre disposition de ses membres. J’ai fait sur cet homme quelques observations curieuses. Son estomac était sain.
D’abord il prit avec grand plaisir, chaque jour, à neuf heures, sa douche gastrique. Nous étions en été; et il éprouvait dans le torse un agréable rafraîchissement. Son appétit augmenta avec des digestions parfaites. L’estomac, après la digestion, était aussi propre qu’ après un lavage complet. Mais quand vinrent les premiers froids, il fallut faire chauffer l’eau.
7° Un estomac dilaté se contracte-t-il encore? — Oui, certainement.
On peuts’en convaincre après nettoyage en plaçant l’oreille sur la région épigastrique. Faites arriver de l’eau par la sonde; écoutez et vous entendrez les borborygmes caractéristiques des mouvements de l’estomac. Mais j’imagine que ces mouvements, doués d’une certaine énergie doivent être inefficaces et mal dirigés, puisqu’en définitive, l’estomac ne se débarrasse pas entièrement de son contenu, à la manière ordinaire.
J’ai vu chez une femme affectée de dilatation d’estomac et qui vomissait, un phénomène curieux. Cette femme était très amaigrie et la forme de l’estomac s’accusait avec netteté sous la paroi abdominale : on le prenait dans la main. Or, si je le massais doucement, il se contractait à vue d’œil, se relevait et venait former au-dessus de l’ombilic une tumeur en forme de cornemuse, saillante et qu’on aurait pu mouler. Quoique entièrement plein, l’estomac ne se vidait pas. Rien n’indiquait qu’il y eut un rétrécissement du pylore. Il retombait peu à peu dans l’abdomen.