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CHAPITRE XVI

DES TROUBLES DE LA. DIGESTION QUI SURVIENNENT A LA PIITIIISIE TULMONAIRE

Hippocrate, au 6-4° Aphorisme de la v® section, déclare que le lait convient aux phthisiques et aux malades atteints de fièvres lentes qui s' accompagnent d'une grande émaciation.

Appuyés sur cet antique aphorisme, les médecins ont toujours conseillé le lait aux phthisiques : ils ont soumis constamment ces sortes de malades à l’alimentation lactée et à la diète lactée.

L’alimentation lactée, distincte de la diète végétale, ne répondant à aucune indication déterminée, convient à l’universalité des cas de phthisie. Vous pouvez toujours, en effet, joindre à l’alimentation ordinaire ou à la diète animale, que vous prescrivez aux phthisiques, une dose plus ou moins forte de lait.

L’alimentation lactée qui se confond avec la diète végétale est indiquée dans les phlegmasies chroniques, lorsque l’irritation inflammatoire et fébrile y forme un état essentiel : à ce titre, elle peut trouver son emploi dans le traitement de la consomption pulmonaire.

Je me propose de déterminer le rôle que joue la diète

lactée dans la curation des troubles de la digeslion qui surviennent à la phthisie et qui provoquent l’inanition.

I. — Les médecins anciens ont introduit la diète lactée dans le traitement de la consomption pulmonaire.

AréLée1 veut que les phthisiques fassent du lait leur unique nourriture. Il leur ordonne, en outre, l’exercice, la navigation, le séjour à la campagne, etc.

CI. Galien2reproduit et développe la méthode d’Arétée. Il recommande aux phthisiques le lait des chèvres de Stabie.

LelaitdeStabie, très célèbre au 11e siècle, passait pour posséder des qualités vulnéraires éminentes dues aux herbes balsamiques que les chèvres paissaient sur les collines de cette localité.

Voyage sur mer, séjour dans un lieu situé à proximité du golfe de Naples et à l’abri des températures extrêmes, alimentation excellente, exercice dans un air libre, embaumé, chargé d’effluves marines, sous un ciel profond et lumineux... Ce sont là certes, d’admirables conditions d’existence pour les phthisiques ! Par cette méthode, Cl. Galien entretenait et reconstituait l’énergie de l’organisme et mettait les malades à l’abri de l’action des causes occasionnelles communes telles que le mauvais régime alimentaire, les variations atmosphériques, le froid et la chaleur excessifs, etc. Mais, en outre, j’imagine qu’il aidait ainsi les personnes jeunes et fortunées, décidément incurables, à recevoir la mort dans une

1. Arétée, De morbis clironicis, édit, de C. G. Kühn. Leipsick, 1828, in-8°, lib. I, cap. vu. Curatio plilhisis, p. 323.

2. Cl. Galien. Meth. med. liber., lib. V. cap. xn, in opéra omnia, édit. C. G. Kühn. Leipsick, 1829, in-8°, vol. X, p. 360.

quiétude parfaite. Ramenés, en effet, au genre de vie ordinaire et placés dans un milieu qui excite en eux l’amour de la vie, tout en détournant leur pensée de l’affection qui les tue, par la vivacité et la constance d’impressions fortes, agréables et riantes, les phthisiques, s’éteignent en se laissant bercer jusqu’à la dernière minute par des rêves d’avenir.

Alexandre, de Tralles, recommande le lait, comme unique nourriture, aux phthisiques et à ceux qui crachent le sang et le pus. Il dit qu’aucun aliment, qu’aucun médicament n’est comparable au lait et au fromage mou récent pour la cure de l’hémoptysie. Il assure que cette diète, administrée dès la première atteinte du mal, et suivie avec rigueur pendant fort longtemps, a guéri tous ceux qui ont voulu s’v soumettre.

Alexandre, de Tralles, donne l’histoire suivante comme un exemple des bons effets de la diète lactée sur l’expectoration purulente persistante :

« Un homme, dit-il, ayant pris, pendant un an, .pour toute nourriture et pour toute boisson, du lait bouilli de temps en temps avec quelque farine alimentaire, et s’étant tout à fait privé de vin, fut complètement guéri d’un crachement de pus et ne devint point phthisique1. »

II. — Les médecins du moyen âge et des temps modernes, qui ont traité de l’usage du lait dans la cure de la phthisie, n’ont fait que répéter, en le surchargeant toutefois d’une foule de détails inutiles, ce que les anciens

1. Alexandre, de Tralles, Lib. VII, cap. i. De sanguinis rejeclione. A l’article : Lac rejectionis sanguinis idoneum. Basilæ, 1556. in-12,p. 301.

avaient, dit. Ils ont admis, sans contrôle, la réalité de l’influence curative de la diète lactée sur la lésion pulmonaire même, et l’ont rattachée aux propriétés émollientes du lait.

Ceux qui, parmi ces médecins, se représentent la lésion du poumon, dans la phthisie, sous la forme d’un état ulcéreux attribuent aux propriétés émollientes du lait des vertus adoucissantes, détersives et cicatrisantes. Ils affirment que le lait absorbé et porté dans les parties ulcérées du poumon y opère comme sur les plaies et ulcères externes. Le lait, disent-ils, nourrit, sans doute, et retarde l’émaciation ; mais il guérit en ramollissant les callosités, en détergeant les surfaces sanieuses, en délayant et adoucissant enfin les humeurs âcres qui corrodent le tissu des poumons et provoquent une irritation universelle.

Telle est, à ce qu’il semble, l’opinion des médecins qui font du traitement de la phthisie pulmonaire un simple cas de la cure des plaies ulcéreuses. Mais, ai-je besoin d’observer qu’il n’y a aucune analogie entre la diète lactée et des fomentations de lait; et que le lait digéré n’est plus du lait?

La plupart des médecins, cependant, ont refusé d’admettre cette action cicatrisante du lait. Considérant la phthisie comme une affection essentiellement inflammatoire, tendant manifestement à l’ulcération, ils ont pensé que le lait, donné à propos, était capable de prévenir la formation de l’ulcère en remédiant à l’irritation inflammatoire par ses propriétés émollientes. Pour eux, le lait n’est plus un cicatrisant mais un antiphlogistique; il guérit la phthisie imminente, c’est-à-dire inflammatoire ,

et pas encore ulcéreuse, mais il est incapable de guérir la phthisie ulcéreuse ou phthisie décidément confirmée.

Les médecins spéculatifs sont gens de ressource quand il s’agit de fournir, sur des sujets qu’ils ignorent, des explications qu’on ne leur demande pas. A-t-on assez bavardé dans les écoles, jusqu’à la fin du siècle dernier, sur l’action antiphlogistique du lait ! Mais, il eut été préférable sans doute, de fixer par l’expérience et l’observation, comme le recommande l’auteur quelqu’il soit du traité de l’ancienne médecine, le degré d’influence salutaire que peut développer sur la lésion des organes pulmonaires, dans la phthisie, l’emploi assidu de la diète lactée.

Que nous importent, en effet, toutes les dissertations de Cullen et de Fr. Hoffmann, par exemple, sur la diète lactée dans ses rapports avec la diathèse plilogistique et l'infarctus sanguin ou caséeux du poumon, si l’histoire des malades démontre que le lait n’a aucune influence sur la lésion pulmonaire ! Et, combien je préfère Max. Stoll avouant avec sincérité que la diète lactée, quoique vantée depuis tant de siècles, trompe toujours l’espoir du médecin et des malades dans la phthisie inflammatoire ou avec disposition à l’inflammation, et qu’il n’ajamais rien obtenu de l’usage du lait d’anesse l.

Les médecins contemporains partagent tous, je crois, la manière de penser de Max. Stoll. Ils ne voient dans le lait qu’une substance alimentaire, utile sans doute aux phthisiques, mais incapable de modifier, en quoique ce soit, l’affection pulmonaire même.

1. Max. Stoll. Médecine prat , trad. du latin par 0. Mahon. Paris, an IX, in-8°, t. I, p. 191.

III. — Bien que le lait n’ait point de prise sur la lésion des poumons, bien qu’il soit incapable d’arrêter les progrès de la maladie, son usage exclusif, cependant, peut présenter un haut degré d’utilité, dans certains cas de phthisie où les désordres des fonctions digestives, amenant l’intolérance de l’estomac pour la nourriture ordinaire, causent un état d’inanition qui complique la consomption pulmonaire et aggrave brusquement la situation des malades.

Alexandre, de Tralles, a dit, en parlant des phthisiques : « La diète lactée convient surtout à ceux qui sont affaiblis et ne peuvent plus digérer la nourriture ordinaire : le lait est alors le seul aliment qui puisse les soutenir1. »

Je vais jeter un coup d’œil sur les causes occasionnelles de ces désordres des fonctions digestives, qui rendent l’estomac intolérant et amènent finalement l’inanition.

La phthisie, considérée dans son principe, est constituée par une lésion tuberculeuse des organes respiratoires. Cette lésion, de nature irritante, s’accompagne d’une phlegmasie fébrile, d’intensité variable, qu’elle cause et qu’elle entretient.

La fièvre symptomatique de la phlegmasie tuberculeuse affecte le système entier ; elle consume l’organisme et provoque une inanition lente en troublant assidûment la digestion.

La lésion pulmonaire, persistante et progressive,

1. Alexandre, de Tralles, Loc. cit., lib. XII, cap. iv, deFebre Hectica, A l’article de Lacté, p. 7ü5.

affecte, elle aussi, le système entier en restreignant la respiration; niais en même temps, elle trouble le jeu des organes digestifs par une suite de la sympathie très étendue et des relations mécaniques étroites que les poumons entretiennent avec l’estomac.

Considérée dans ses causes occasionnelles les plus fréquentes et les plus certaines, la phthisie correspond aux influences fâcheuses que développe un mauvais régime de vie et principalement une alimentation insuffisante et contre nature dont le premier effet est de léser les organes digestifs.

Enfin, la cause affective ou génératrice de la phthisie, en provoquant la formation de lésions tuberculeuses dans les organes digestifs, peut elle-même troubler directement les fonctions de l’estomac.

Le phthisique est soumis, sans doute comme les autres hommes, à l’influence des révolutions sidérales : de là procèdent d’autres causes occasionnelles de désordres digestifs.

Il n’est point rare d’observer, chez les phthisiques, ces irritations catarrhales saisonnières de l’estomac, du duodénum et de l’intestin qui participent de la nature des affections bilieuses.

Les variations atmosphériques des équinoxes sont vivement ressenties par les phthisiques. Ces variations avivent simplement l’irritation phlegmasique tuberculeuse des organes respiratoires ou provoquent des affections catarrhales de la poitrine, qui compliquent et aggravent la phthisie. Dans l’un et l’autre cas, l’état fébrile croît en intensité ; et les fonctions digestives prennent part au désordre général.

Toutes ces causes occasionnelles, qu’elles dépendent de la maladie môme ou des circonstances extérieures, peuvent bien affecter profondément les organes de la digestion ; mais, j’observe qu’elles ne sont point capables, en général, de provoquer brusquement, par ellesmêmes, une intolérance stomacale absolue. Il y faut une cause plus directement agressive; et cette cause, je la découvre dans l’intervenlion maladroite du médecin. Un zèle intempestif et aveugle achève l’ouvrage des causes occasionnelles : il pousse violemment à l’extrême les désordres de l’estomac; et provoque cet état dans lequel ne passent plus les aliments ordinaires, même les meilleurs.

Sous prétexte de faire durer le phthisique, lorsqu’il n’affecte pas la prétention de le sauver quand même, le médecin accable son malade sous le poids d’aliment indigestes et de drogues irritantes et nauséeuses. Je ne m’arrêterai pas à considérer l’abus énorme des remèdes qui ont leur utilité dans certains états de la consomption pulmonaire; mais, en vérité, je le demande, que peuvent produire ici l’emploi systématique de l’huile de foie de morue, de la viande crue et de l’alcool, du vin de quinquina, des compositions d’iode et d’arsenic, le chlorure de sodium, la créosote, le sirop antiscorbutique, le pétrole et tant d’autres drogues funestes, sinon de léser l’estomac, de ruiner la digestion et de précipiter la cata- . strophe?

L’inanition intercurrente, survenant à la consomption pulmonaire, doit être asssidûment combattue. Vous l’attaquerez dans son origine, c’est-à-dire dans l’affection des organes digestifs ; et la médication variera suivant

la cause de l'affection. Mais, tout en remplissant celte indication, vous remédierez à l’inanition elle-même, soit en appropriant le régime alimentaire aux circonstances actuelles, soit en soumettant le malade à la diète lactée, si l’estomac ne tolère plus les aliments habituels.

IV. — Voici donc le rôle que joue la diète lactée dans le traitement de la phthisie pulmonaire: elle dissipe V inanition intercurrente causée et entretenue par celte affection de l'estomac qui le rend momentanément incapable de tolérer et de digérer les aliments habituels.

Le degré d’influence que celte action médicinale, pleinement développée, exerce sur la forme de la maladie, présente des variations qui dépendent des circonstances dans lesquelles apparaît l’indication de l’usage exclusif du lait.

1° L’affection gastrique, qui produit et qui entretient l’inanition, est l’effet de la maladie même. L’inanition intercurrente aggrave la consomption fébrile. La diète lactée fait cesser l’inanition : elle simplifie la maladie et améliore, pour un temps, la situation du phthisique.

2° L’affection gastrique, qui produit et entretient l’inanition, est l’effet des circonstances extérieures et principalement d’un régime alimentaire vicieux et de l’abus des médicaments. La diète lactée exerce dans cette condition une influence très étendue.

Vous régulariserez d’abord le régime de vie et vous supprimerez tous les remèdes.

Cette seule modification de la méthode de traitement fait cesser ordinairement l’affection des organes digestifs. L'estomac, revenu à des conditions régulières, tolère

de nouveau et digère avec facilité les aliments habituels et l’inanition disparaît. Mais si, malgré la rectification du régime et l’éloignement de toutes les drogues, l’alimentation ordinaire n’est point tolérée, vous soumettrez immédiatement le phthisique à l’usage exclusif du lait. Ici, se présentent deux cas :

Premièrement , l’affection gastrique apparaît dans le cours d’une phthisie confirmée.

Je ne prétendrai pas que, dans ce cas, la diète lactée puisse guérir; mais, ce que j’affirme, c’est que l’on peut obtenir en quelque sorte de véritables résurrections. Sachez, en effet, que dans la phthisie, l’émaciation rapide est bien plus fréquemment le fait de l’inanition causée par des troubles de l’estomac dépendants de l’abus des remèdes et d’un régime mal ordonné que de la consomption fébrile même.

Secondement, l’affection des organes digestifs précède les signes encore douteux d’une phthisie au début, ou s’associe avec des symptômes qui font supposer l’existence d’une lésion tuberculeuse des poumons.

Il faut sans doute, rattacher à ce cas les triomphes de la diète lactée dans les maladies consomptives qui ne sont probablement que de fausses phthisies, et dans ces affections pulmonaires présumées tuberculeuses, qui surviennent à des individus non prédisposés, placés sous l’influence d’un régime contre nature. Les maladies consomptives que Buchan a vu guérir par l’usage exclusif du lait, appartiennent sans doute à ces deux sortes d’états morbides. Il observe, d’ailleurs avec juste raison, que, dans ces états consomptifs, l’indication urgente procède de l’affection de l’estomac et

que la diète lactée est le seul remède capable de la remplir.

« Dans la consomption pulmonaire, dit-il, lorsque l’estomac est trop affaibli pour pouvoir digérer les aliments tirés des animaux ou même les aliments tirés des végétaux, une diète, dont la base sera le lait, non seulement soutiendra et nourrira le malade, mais encore le guérira souvent lorsque tous les autres remèdes auront échoué1. b

V. — Quelle espèce de lait ferons-nous prendre aux phthisiques?

Ped. Dioscoride vante le lait de femme, sans doute sur la foi d’autrui. Jean Ruel, son traducteur, lui fait dire : « Humanum lac clulcissimuvi est et maxime alit ; mammis autem exutum, prodest tabi et stomachi lesionibus b 2.

Buchan, qui parle d’après sa propre expérience, affirme que ce lait guérit la phthisie.

« Nous possédons, dit-il, des guérisons merveilleuses de consomption pulmonaire par le lait de femme. Si l’on pouvait s’en procurer aisément et en quantité suffisante, nous le recommanderions comme préférable à tout autre; mais, il serait plus avantageux que le malade le prîtà la mamelle même, qu’après qu’il a été tiré, b

Pour confirmer son dire, Buchan raconte l’histoire suivante :

« Un homme était réduit à un tel degré de faiblesse par

1. Guill. Buchan, Médecine domestique , traduit de l’anglais par J.-B. Duplanil, 2“ édit., Paris, 1780, in-8°, t. II, p. 12.

2. Ped. Dioscoride. De matériel medica, traduit du grec en latin par J. Ruel, Lyon, 1547, in-32, p. 130.

la pulmonie , qu’il élail incapable de se retourner dans son lit.

« Sa femme qui, en ce temps-là, nourrissait un enfant, eut le malheur de le perdre.

« Cet homme se mit à téter sa femme, uniquement pour la soulager et nullement dans la pensée de retirer aucun bien de son lait; cependant, ayant éprouvé un soulagement considérable, il continua de la téter jusqu’à ce qu’il fut entièrement rétabli1. »

J’ai rencontré dans de vieux livres deux ou trois faits analogues.

A défaut de lait de femme, Alexandre, de Tralles, recommande indifféremment le lait de vache, de chèvre ou d’ânesse.

Cl. Galien propose le lait de chèvre. Il paraît même qu’il distingue le lait de la chèvre noire du lait de la chèvre blanche. Il conseillait le premier aux sujets de complexion molle et le second aux individus secs et nerveux.

Avicenne, qui pratiquait au Maroc, vante le lait de chamelle.

Fréd. Hoffmann entonne les louanges du lait d’ânesse : il le proclame divin2 !

Vous pouvez d’ailleurs, si bon vous semble, prescrire le lait de brebis et le lait de cavale même, fermenté ou non fermenLé. Dans nos contrées, cependant, le lait de

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