DES FERMENTS DIGESTIFS ARTIFICIELS
J’arrive à ces agents qui doivent être pris immédiatement après le repas et qui constituent ma troisième classe de sthénopepsiques proprement dits.
Dans les circonstances ordinaires, on réserve à cet usage les liqueurs et les infusions aromatiques. Les médecins y ont ajouté divers ferments artificiels , enfin des acides minéraux tels que le sulfurique et le chlorhydrique.
L’acidité est un caractère commun à la plupart des compositions stomachiques; et ce caractère devient tout à fait remarquable lorsqu’on observe que le menstrue de la chymification est acide.
Il est, en effet, légitime de considérer l’action du principe acide des agents stomachiques comme supplétive ou complémentaire de celle que développe l’acide de l’estomac, s’il est vrai que cet acide puisse manquer ou n’exister qu’en proportion insuffisante dans certains cas d’indigestion, et qu’une telle altération du suc gastrique soit la cause réelle de la dyspepsie.
Celte manière de voir, poussée à l’extrême, a eu pour
conséquence l’emploi exclusif de deux acides : du lactique ou du chlorhydrique , selon que la physiologie attribuait l’acidité du suc gastrique à l’un ou à l’autre de ces mixtes.
Appliquée aux divers ferments ou produits spéciaux démontrés par la chimie dans les humeurs digestives, cette manière de voir a eu encore pour effet d’introduire parmi les agents de la matière médicale la pepsine, la pancréatine , la dicistase et la bile même.
Les théoriciens ont dit :1a digestion est une suite d’opérations chimiques de l’ordre des catalyses ; et les agents de ces actions calalytiques successives ne sont autres que la plyaline ou diastase salivaire, la pepsine et son acide, la pancréatine et la bile. Or, ces agents, que nous pouvons d’ailleurs isoler, agiraient-ils dans les voies digestives autrement que dans un cristal lisoir?
Vous jetez, par exemple, dans un estomac que vous supposez ne plus sécréter de suc gastrique, vous jetez une quantité proportionnée de pepsine, d’acide chlorhydrique et de viande : la fibre musculaire ne va-t-elle pas s'y ramollir, s’y dissoudre, s’y digérer, tout comme elle se ramollit, se dissout et se digère à l’étuve, sous l’œil émerveillé du chimiste? Et, s’il en est ainsi, cette digestion artificielle et forcée, exécutée dans l’estomac au lieu de l’être dans un vase de laboratoire, ne sera-t-elle pas capable de remplacer la chymification même?
« Grâce à la pepsine, s’écrie M. le docteur Lucien Corvisart, on peut nourrir les malades dont l’estomac, par faiblesse ou par impuissance, ne digère point; les nourrir en se passant pour ainsi dire de leur estomac; faire ses fonctions et sans lui et aussi bien qu’il les aurait
laites lui-même avec autant de profit pour la nutrition et l’entretien de la vie1. »
M. le Dr Corvisart exécute encore ses digestions artificielles dans l’estomac. Quelqu’un s’est rencontré qui a proposé d’introduire dans la cavité gastrique la la viande préalablement digérée 1 Et, de fait, si la digestion artificielle vaut la naturelle, à quoi bon l’exécuter dans l’estomac? Pourquoi pas au dehors? L’estomac, devenant simple canal de transmission, n’aurait plus qu’à passer au duodénum les aliments digérés chez le pharmacien ! Voyons cependant, ce que dit l’expérience médicale de ces matières industrielles que le commerce nous représente comme des ferments digestifs. Je laisse la parole à l’un des cliniciens les plus réputés de notre époque, à Chomel :
« Dans ces derniers temps, quelques médecins ont pensé, dit Chomel, que la dyspepsie, surtout lorsqu’elle est rebelle, pouvait dépendre de quelques modifications du suc pancréatique ou du suc gastrique lui-même. En conséquence, ils ont proposé de porter dans l’estomac des dyspeptiques ces humeurs recueillies sur des animaux.
» Pour le suc pancréatique, qu’on ne peut aller chercher sur les animaux vivants, on a pensé qu’il devait se trouver en certaine abondance dans le pancréas des animaux morts. On a donc proposé de faire manger aux malades des pancréas de pigeon, beaucoup plus développés proportionnellement que ceux des autres volatiles, etpré-
1. L. Corvisart, Dyspepsie et Consomption, etc.] Paris, 1854; broch. in-8°.
parés de manière à en faire un aliment acceptable. Je n’ai assisté qu’à un essai de ce genre, assez prolongé, malgré l’extrême répugnance qu’il inspirait : le résultat en a été nul.
» Quant au suc gastrique proposé par le Dr Lucien Corvisart, il a pu être retiré de l’estomac des animaux vivants, desséché et réduit en une sorte de poudre qu’on fait prendre avant ou après le repas. Les premiers essais, comme cela arrive souvent, ont paru offrir des résultats encourageants; mais je dois dire que, rarement, à ma connaissance, ces succès se sont soutenus ; que la plupart des praticiens avec lesquels j’en ai causé n’ont pas même obtenu ces succès éphémères.
» Quant à ce qui me concerne, j’ai pour règle, comme je l’ai dit, de traiter les dyspepsies par l’hygiène, de ne recourir aux remèdes que dans les cas d’insuffisance bien constatée du régime et surtout de l’éloignement complet de toutes les causes qui ont concouru au développement du mal. Or, ces cas sont des exceptions, et, avant de recourir aux pancréas de pigeon ou au suc gastrique des animaux, je cherche à remplir toutes les indications étiologiques, à réunir toutes les conditions hygiéniques de régime ; j’y joins, dans quelques cas, l’emploi des amers ou des eaux minérales, etc. Rarement, le mal résiste, et les occasions d’employer les sucs pancréatique ou gastrique m’ont le plus souvent échappé. Lorsque je les ai essayés dans ces circonstances, l’effet a été nul ou douteux.
» Il est, d’ailleurs, à remarquer que, pour les employer à propos, il faudrait avoir des signes à l’aide desquels, on reconnaîtrait que la dyspepsie en présence
de laquelle on se trouve est due à une altération de ces sucs. Or, la science ne possède pas actuellement ces signes; les possèdera-t-elle un jour? Jusque-là, on est réduit à essayer ces remèdes à tout hasard et à jeter dans un estomac qui souffre un remède suggéré seulement par la théorie et qui ne peut être utile que dans une condition supposée dont aucun signe positif ne saurait, aujourd’hui du moins, démontrer l'existence. Enfin, au milieu de ces essais de remèdes, la chose principale, c’est-à-dire le régime, se trouve presque inévitablement reportée sur le second plan1. »
Ainsi s’exprimait Chomel en 1857; et ce qu’il dit de l’impuissance médicinale des ferments digestifs artificiels est l’absolue vérité.
J’ai employé, dans une foule de circonstances, les produits commerciaux vulgairement appelés pepsine, pancréatine, diastase, et le résultat a toujours été sensiblement nul ou si peu évident qu’il ne m’a pas été possible d’en tirer parti. Ce sont là des drogues que je range, avec G. Baglivi2, parmi ces remèdes d’opinion qui, maniés prudemment, sont souvent fort utiles, en flattant les préjugés des malades et des assistants. Alexandre, fils de Philippe, avait coutume de dire qu’il faut des remèdes aux malades, comme des jouets aux enfants!
Je ne repousse pas, cependant, l’emploi des matières organiques qui, semblables à la levure, sont capables