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DES CAUSES OCCASIONNELLES DU CHOLÉRA INDIEN

Les médecins se sont fait des opinions bien diverses sur la nature delà cause occasionnelle du choléra indien; et le mal n’eût pas été grand si les indécis, les indifférents, les systématiques, les éclectiques et tant d’autres qui forment, je crois, l’immense majorité du corps médical, n’avaient adopté, pour cette maladie, une langue si incorrecte qu’il n’est plus possible de s’entendre.

Griesinger, dont le livre, paraît-il, fait autorité en Allemagne, s’exprime ainsi :

« ... Sa cause (la cause du choléra indien) est spécifique, et la maladie peut se propager d’un lieu à un autre; elle fait naître l’idée d’une intoxication ; aussi peut-on désigner son élément actif sous le nom de poison cholérique. Ce miasme, inconnu dans sa nature, ne se révélant que par des effets évidents, est un poison essentiellement voyageur , etc. » (traduction Lemattre).

Je laisse de côté le poison voyageur. Un poison voyageur!... Mais que dire de ce miasme qui est un poison ; de cette maladie spécifique qui fait naître l’idée d’un empoisonnement; de ce miasme inconnu dans sa nature et dont la nature ou l’essence est de voyager? Et les imi-

tateurs de ce langage ne manquent pas! Rétablissons donc le vrai sens des mots, si étrangement accouplés par le célèbre professeur de Berlin.

Les agents spécifiques produits par les maladies spécifiques, et dont la création et l’émission constituent la crise particulière de ces maladies, portent en étiologie les noms de virus et de miasmes : virus, s’ils se présentent sous l’aspect liquide ou solide ; miasmes, s’ils sont volatils.

Les maladies qui donnent naissance aux miasmes sont de même ordre que celles qui engendrent les virus. Du reste, la même maladie spécifique peut émettre simultanément les deux variétés de produits. La syphilis contemporaine est toujours virulente. La variole est virulente et miasmatique. La scarlatine, la rougeole sont surtout miasmatiques. En effet, dans ces deux dernières maladies, qui sont si éminemment contagieuses, on n’a pu saisir jusqu’ici un produit spécifique évident, liquide ou solide, qui représentât le virus.

Les agents spécifiques ne naissent pas spontanément : ils sont toujours et partout les produits de la maladie spécifique. Ils représentent la maladie spécifique alors qu’elle a disparu; ils la perpétuent, et c’est par leur intermédiaire que la maladie qui les engendre fait espèce. L’hypothèse de la génération spontanée des virus et des miasmes, un moment mise en honneur, ne compte plus, que je sache, un seul partisan.

Certains auteurs ontimposé le nom d e poisons morbides aux miasmes et aux virus. D’abord, l’idée de poison emportant toujours avec soi l’idée de cause morbide, il était au moins inutile d’exprimer cette dernière idée.

Mais on me dira peut être que poison morbide signifie poison issu d'un état morbide : ainsi le virus variolique, le virus syphilitique seraient des poisonsmorbides. Soit! mais, diles-moi, quelle utilité d’appeler poisons morbides ce que, de tout temps, les médecins non systématiques, et même les systématiques, ont appelé virus et miasmes? Il existe bien réellement des poisons issus de l’homme sain et malade; ce ne sont ni des virus ni des miasmes, ce sont des poisons qui nous qualifions du nom de septiques. Ce sont les substances putrides, agents toxiques si redoutables quiproviennent des matériaux de décomposition organique, des émanations corporelles que rejette sans cesse l’être vivant, malade ou sain. Ces poisons ont leur origine dans la putréfaction, la fermentation, la transformation catalytique des matières organiques mortes. Ils ne représentent jamais un produit spécifique, car ils ne sont point engendrés directement par la maladie spécifique. Leur genèse est différente. Les virus et les miasmes sont les produits directs et nécessaires d’une évolution déterminée d’actes vitaux dont ils provoquent le développement dans l’homme sain et prédisposé soumis à leur action en quelque sorte fécondante. Ils sont placés, comme la semence, entre deux évolutions de même ordre, de même nature, celle d’où ils émanent, celle qu’ils provoquent. Les poisons septiques, les poisons végétaux, les poisons animaux, que nous appelons venins, et, à plus forte raison, les poisons minéraux, ne nous offrent rien de comparable. Les venins, par exemple, ne reproduisent pas dans l’organisme qu’ils affectent, la série d’actes, normaux d’ailleurs, qui les a produits dans les animaux venimeux. L’a-

ni mal empoisonné par un venin tombe malade, meurt ou revient à l’état sain par une série d’actes appropriés et spéciaux qui décèlent la nature de l’agent toxique; mais il ne se transforme pas en animal venimeux et ne se met pas à sécréter du venin. Est-il convenable vraiment d’appeler d’un même nom des choses si dissemblables?

Une maladie spécifique est une maladie qui fait espèce : c’est là son caractère fondamental, essentiel; c’est là sa nature. Une maladie qui ne fait pas espèce ne peut pas être qualifiée de spécifique. Je n’ai sans doute pas besoin de faire remarquer que spécifique ne veut pas dire spécial. Les intoxications ne font pas espèce. Un buveur, par exemple, ne transmet pas l’alcoolisme à ses voisins; un fébricitant ne propage point la mal1 aria. Les intoxications ne sont donc pas des maladies spécifiques. S’il est une distinction radicale en nosologie, c’est bien celle que fournit l’idée de spécificité; aussi ne puis-je concevoir comment une maladie spécifique, jugée spécifique, et qui l’est réellement, peut faire naître dans l’esprit d’un médecin, raisonnable d’ailleurs, l’idée d’une intoxication, c’est-à-dire d’une maladie qui n’est pas spécifique. Donc, le choléra indien ne peut pas être à la fois spécifique et toxique : il est l’un ou l’autre. Empoisonnement: plus de spécificité, plus de miasmes, un poison. Maladie spécifique, au contraire: plus de poison, mais des miasmes, un virus, des produits spécifiques. Et alors, les causes occasionnelles asiatiques, quelles qu’elles soient qui favorisent le développement du choléra indien, maladie spontanée, maladie spécifique et non toxique, ne peuvent pas être considérées comme des poisons.

Appelons-nous poisons, en effet, les causes occasionnelles communes sous l’action desquelles se développent, dans l’ordre des maladies chroniques, par exemple, la scrofule, la tuberculose, etc. ; dans l’ordre des aiguës, les affections catarrhales saisonnières et le rhumatisme : maladies spontanées qu’aucun systématique d’ailleurs, — au moins jusqu’ici, car je ne réponds point de l’avenir, — ne s’est permis de classer dans l’ordre des empoisonnements?

Cependant, l’idée d’intoxication et de poison cholérique alliée, au mépris de la logique médicinale la plus vulgaire, à l’idée de spécificité et de contagion, domine aujourd’hui l’étiologie du choléra indien. A côté de cette conception, je le sais, il en est d’autres, mais moins répandues. Par exemple, on a fait du choléra asiatique une maladie parasitaire. En 1865, j’ai entendu soutenir par un naturaliste, digne et savant homme, la réalité du parasite indien. Il y croyait fermement, et quand il en parlait, son langage, habituellement froid et réservé, — il est du Nord, — prenait tout à coup les allures méridionales. Mon naturaliste s’était figuré que tous les phénomènes du choléra sont la conséquence de l 'asphyxie. Cette base posée, l’existence du parasite devenait possible. Voici comme il raisonnait : les parasites indiens s’insinuent en nombre immense dans les voies respiratoires; ils se nichent dans les alvéoles pulmonaires et, là se mettent à procréer. Pour exécuter facilement et largement cet acte, il leur faut de l’oxygène, et ils prennent pour eux seuls tout l’oxygène de l’air que le malheureux patient appelle avec angoisse dans ses poumons. Le reste se devine.

Mais l’idée dominante actuelle est bien celle-ci : le choléra indien est spécifique et contagieux ; la contagion se fait par l’intermédiaire du poison cholérique; ce poison ne se développe pas spontanément dans nos pays; toujours importé, il nous vient des rives du Gange et du Bramahpoutra. Soit ! J’accepte le poison cholérique, mais je l’accepte avec toutes les conséquences qu’entraîne pour lui sa qualité de poison. Je lui attribue tous les caractères généraux et essentiels des agents toxiques, car je n’imagine point ce que pourrait être un poison qui ne posséderait aucun de ces caractères, ou qui même en posséderait d’absolumentopposés. Jeraisonne donc surlepoison cholérique tout de même que je raisonnerais sur un agent toxique quelconque. Eh bien! le poison cholérique s’est développé dans l’Inde : comment s’effectue son transport?comment se forment chez nous les foyers toxiques?

Et, premièrement, pour que le poison indien soit transporté par l’homme à travers les distances, il ne faut pas qu’il soit modifié par l’organisme dans lequel il a pénétré; il doit être fixe, inaltérable. Ainsi, le poison est absorbé sur les bords du Gange, à Chittagond, à Patna, à Jessore. Bientôt il est éliminé. Mais, absorbé de nouveau, rejeté et repris sans cesse par de nouveaux individus, il passe, pour ainsi dire, de main en main, toujours identique, et parcourt le monde, arrivant jusqu’à nous dans toute son intégrité. Voilà comment se trouve rigoureusement expliquée la genèse et la transmission du choléra indien, maladie toxique, par le passage successif du poison à travers une chaîne non interrompue d’organisme qui le reçoivent et le transmettent tour à tour.

A la rigueur, celte idée peut théoriquement se soutenir; mais, dans la réalité, elle n’est môme pas discutable. La dose est tout pour les poisons ; à l’inverse des produits spécifiques, ils n’agissent que proportionellement à leur masse. Or, qui osera soutenir qu’à travers celte pérégrination du poison cholérique, la dose puisée dans l’Inde se conservera toujours la même, qu’il ne s’en perdra pas un atome en route? Et s’il s’en perd, si la masse diminue successivement à mesure que le poison traverse de nouveaux organismes, fatalement n’arriverat-il pas une heure où la quantité existante ne suffira plus pour empoisonner? Le choléra asiatique ainsi propagé devrait se présenter à nous sous une forme d’autant plus bénigne qu’il frappe des populations situées à une plus grande distance de son lieu d’origine. Les formes malignes, les formes communes graves même, ne devraient s’observer que dans le Bengale, et tout au plus dans les provinces limitrophes. Cependant, l’expérience a prouvé et nous prouve encore que le choléra asiatique ne se conduit point ainsi : il s’est montré chez nous et grave et pestilentiel. Ce fait seul nous permet d’affirmer que ce n’est pas le poison venu du Bengale qui nous donne le choléra.

Maintenant, essayons de constituer, loin de l’Inde, un foyer toxique avec ce poison transporté. Pour agir vivement, pour frapper à la fois, dans la même contrée, un grand nombre de personnes, pour entretenir une épidémie grave durant de longs mois, ce loyer, sans doute, ne devra pas être médiocrement pourvu de poison ! Ceux qui soutiennent franchement la réalité du poison cholérique ne me contrediront pas. J’entendais, ces jours derniers justement, un médecin de grande

science déclarer que si le choléra indien qui règne actuellement à Paris ne faisait pas plus de ravages, s’il ne pénétrait pas plus vile au sein de la population, c’est que, cette année, la quantité du toxique apporté dans notre ville n’avait pas été forte. Ce médecin range sans hésiter le choléra asiatique dans l’ordre des empoisonnements; et, rigoureux logicien, il demande une dose forte de poison pour qu’il se produise de puissants effets toxiques. Explique qui voudra la formation de tels foyers; pour moi, j’y renonce, et d’autant plus volontiers qn’il n’est pas nécessaire, nous le savons, que l’agent producteur du choléra indien soit importé en quantité notable dans un pays pour que la maladie s’y étende rapidement et produise de grands désastres. Un seul individu peut transmettre le choléra épidémique à toute une population. Or, diles-moi quelle dose si forte de poison asiatique a bien pu porter avec soi cet individu, qui quelquefois même se rétablit, tandis que succombent successivement tous ceux qui d’abord l’ont approché ?

Non, l’idée de ce poison cholérique né dans l’Inde et transporté au loin n’est pas soutenable. Dès lors, je me trouve en présence de la seule spécificité. Le choléra indien est spécifique, il émet des produits spécifiques; et je comprends facilement avec le virus et les miasmes ce qu’il ne m’est pas possible de comprendre avec le poison. La maladie spécifique engendre des miasmes et du virus. Cette génération sans cesse renouvelée à chaque individu affecté par le produit spécifique est la seule cause de la transmission de la maladie et de sa diffusion dans le peuple entier.

La manière dont se propage le choléra asiatique et

l’impossibilité de l'aire venir de l’Inde seule la quantité de l’agent toxique nécessaire pour empoisonner le monde entier devaient conduire à l’idée pure de spécificité. Elles y ont conduit en effet : mais, par une inconcevable fatalité, ceux mêmes qui ont adopté fermement cette idée n’ont pas su la dégager de l’hypothèse toxique. Le poison cholérique, disent-ils dans leur langage, possède la faculté de se multiplier en traversant l’organisme. J’ignore absolument, je l’avoue, ce que peut être un agent toxique qui se multiplie. Un poison peut, en traversant l’organisme se détruire en totalité, en partie; il peut le traverser sans perdre un atome de son poids: mais qu’un poison puisse sortir de l’organisme plus volumineux et plus pesant qu’à l’entrée : est-ce soutenable ? Si j’absorbe dix centigrammes de mercure, en rendrai-je vingt-cinq? La multiplication ainsi comprise est un fait de génération; elle n’appartient pas dès lors au monde inorganique, elle n’appartient qu’au monde vivant. Je ne comprendrais la multiplication des poisons que s’ils étaient des ferments animés.

Il ne restaitplus qu’à faire reproduire le toxique indien par le malade lui-même; les théoriciens n’y ontpas manqué.

Mais une pareille reproduction de poison n’existe pas et ne saurait exister. Les seuls agents morbigènes diffusibles que le malade puisse reproduire, ce sont les miasmes et les virus. Et c’est justement cette genèse qui séparera toujours les poisons des produits spécifiques.

Respectons notre langue médicale ! Ne craignons pas d’appeler les choses par leur véritable nom. Le choléra indien fait espèce : de l’aveu de tous, c’est une maladie spécifique ; cessons de l’appeler un empoisonnement.

Le choléra indien émet des produits qui le rendent contagieux : appelons ces produits virus et miasmes, ne parlons plus de poison. Et surtout, si nous voulons conserver intacte notre vieille réputation d’esprit français, c’est-à-dire d’esprits lucides et logiques, n’imitons plus le pathos barbare de Griesinger.

L’idée de spécificité, appliquée dans toute sa rigueur à la détermination des causes occasionnelles du choléra indien, nous livre immédiatement les conditions extérieures générales du développement de cette maladie dans le Bengale et parmi nous.

Le choléra indien est spontané ou provoqué.

Jusqu’ici, il ne paraît s’être développé spontanément que sur les bords du Gange.

On a accusé tour à tour comme étant les causes occasionnelles du choléra asiatique dans l’Inde : les effluves telluriques, les émanations septiques, la mauvaise qualité des eaux et des aliments, l’encombrement, la misère, les vicissitudes atmosphériques; mais nous ne savons encore rien de bien positif sur l’action toute spéciale de ces causes occasionnelles. Nous ne savons rien non plus de la prédisposition créée par la race et du rôle que joue le climat dans la formation de l’état prédisposant.

Dans nos pays, le choléra indien ne se développe pas spontanément; il est toujours importé, et sa cause occasionnelle unique, favorisée d’ailleurs ou contrariée dans ses effets par les circonstances extérieures et la prédisposition variable des individus et des populations, est le produit spécifique plus spécialement miasmatique qu’engendre la maladie.

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