XXIV ÉLOGE HISTORIQUE
égàrd, jamais deux auteurs ne furent plus opposés et plus fermes dans leurs doctrines.
Un autre sujet de division entre les médecins auristes est la surdité de naissance. Jusqu’à M. Itard, les médecins, élevés dans la croyance qu’elle dépend de la paralysie du nerf auditif, se transmettaient la tradition sans y regarder. M. Itard la reçut d’abord sur parole; puis il lui prit envie d’en vérifier l’exactitude. C’est ainsi qu’il trouva que les causes de la surdité congéniale sont aussi nombreuses, aussi variables que celles de la surdité accidentelle ; et cette étiologie vient de recevoir une nouvelle confirmation des recherches de Edward Cook.
Un jour, il faut l’espérer, cette découverte portera ses fruits. Jusqu’ici, les sourds-muets n’y ont rien gagné. On sait seulement qu’il n’existe pas, qu’il ne peut pas exister un traitement unique contre la surdité de naissance. M. Itard la considéra, jusqu’au dernier moment, sinon comme incurable , du moins comme très-difficile à guérir. Je connais un médecin beaucoup plus consolant, et son secret est des plus simples: il se contente d’insuffler un peu d’air dans l’oreille interne. Rien n’égale , comme on voit, la simplicité du moyen, si ce n’est l’importance du bienfait. Les sourds-muets rendus à l’ouïe! quelle gloire pour la science ! quel bonheur pour les familles ! Mais modérons notre joie, de peur de blesser la délicatesse d’un confrère. Pour lui, rendre l’ouïe aux sourds-muets, ce n’est pas leur rendre la parole, c’est seulement les mettre en état de l’acquérir, sous la direction d’un maître habile, et dans un avenir dont il ne peut pas même fixer approximativement le terme.
M. Itard ne comprenait rien à cette doctrine. Selon lui, la nature a mis entre l’ouïe et la parole des relations si étroites, que les sons que l’une entend, l’autre doit les répéter d’elle-
DE M. ITABD.
même, sans efforts, et d’autant plus promptement que le sujet, ayant passé la première enfance, est plus intelligent et a plus d’idées à communiquer. Il ne connaissait que trois ou quatre guérisons bien authentiques de surdité de naissance, et partout il avait vu les progrès de la parole suivre de si près ceux de l’audition, que tout fait qui s’éloignait de cette règle, il le rejetait comme chimérique. « Ainsi, dit-il, on n’a jamais guéri et « on ne guérira jamais par des insufflations d’air la surdité de « naissance. Ce ne serait pas là une guérison, mais un vérita- « ble miracle; car il n’appartient qu’à la Divinité, qui a créé « l’homme d’un souffle, de rendre d’un souffle la vie à ses « organes. »
En attendant que la médecine trouve les moyens de guérir la surdité de naissance, M. Itard s’est appliqué à en atténuer les effets par une bonne éducation. L’art d’instruire les sourdsmuets n’était pas connu de l’antiquité. Entrevu par un bénédictin espagnol, vers le milieu du xvi e siècle; fondé par l’abbé de l’Épée, agrandi par l’abbé Sicard, il semble qu’il soit descendu du ciel sur les ailes de la religion. A ces noms, la postérité joindra celui de M. Itard. Personne n’a mieux connu les sourds-muets; personne n’a mieux décrit leurs mœurs, leur caractère, leurs passions, leurs habitudes; et, ce qui est plus important, personne n’a mieux apprécié les effets de leur infirmité sur le développement de l’intelligence. Il nous en donne l’idée la plus exacte qu’on puisse s’en former, en nous représentant la privation de l’ouïe et de la parole comme une double barrière qui empêche les idées du sourd-muet de venir à nous, et les nôtres d’aller à lui. Quoique les sens se prêtent mutuellement secours, quoique nulle voix ne puisse donner à ses yeux l’explication de ce qu’ils voient, le sourd-muet se forme des idées assez exactes des objets matériels: mais l’oreille étant, pour ainsi parler, la porte de l’intelligence, il pénètre
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difficilement dans le monde intellectuel. Heureux celui qui a reçu du ciel ces dispositions extraordinaires, devant lesquelles tous les obstacles disparaissent !
N’exagérons pas cependant l’importance d’un sens, même de celui de l’ouïe. Après tout, cette importance est secondaire. Ce qui rend la plupart des sourds-muets si inférieurs aux autres hommes, c’est moins leur infirmité que l’isolement auquel cette infirmité les condamne. Je m’explique. Au malheur d’être privé du sens auditif, le sourd-muet joint celui de vivre au milifeu d’hommes qui entendent et qui parlent, et qui se servent presque exclusivement de la parole pour communiquer entre eux. Réduit à saisir la pensée par les yeux et à se faire comprendre par des signes manuels, il ne trouve dans le monde qu’une vaste solitude. Sa société à lui est dans le commerce de ses pareils, et ce commerce ne lui est pas moins profitable que peut l’être pour nous la société parlante. Le dirai-je? mon imagination, imposant momentanément silence à ma raison, s’est plu quelquefois à réunir en corps de nation les sourdsmuets dispersés à la surface du globe; puis elle faisait fonctionner cette société muette; elle la voyait, suppléant à la parole par le langage des signes, marcher rapidement à la civilisation ; en sorte qu’à l’exception des idées relatives au son, l’homme privé de la faculté d’entendre et de parler me paraissait tout ce que le fait le double don de l'ouïe et de la parole. Et, charmé de ce spectacle, je m’écriais : La perfectibilité de l’humanité n’est donc pas tout entière dans la perfection des sens, comme l’ont dit quelques philosophes 1 elle est principalement dans l’intelligence. Massieu, Berthier, Clerc, Alibert, ont prouvé tout ce que peut le génie aux prises avec une organisation incomplète.
En observant les sourds-muets, M. Itard ne tarda pas à s’apercevoir qu’il en est peu dont l’oreille soit fermée à tous les