USAGE DES DIFFÉR. PARTIES DE L’OREILLE
organe peut passer cTune fonction a une autre. On eût ainsi évité de dénaturer les faits les plus notoires, et de forcer les analogies : cette marche, non moins philosophique que toute autre , n’eût pas porté la plus légère atteinte au principe fécond et lumineux des connexions, si utile dans la recherche des analogues. Seulement on n’aurait pu dire que les osselets de l’ouïe des mammifères , des oiseaux et des reptiles, ne sont que des rudiments des os operculaires des poissons, qui, réduits à une petitesse extrême, et renfermés dans la chambre de l’ouïe, « prennent du service dans cette nouvelle condition, et s’y trouvent, comme des ilotes, à la disposition des organes qui les entourent. »
J’ai dû rappeler ici les opinions d’un naturaliste dont j’honore le savoir, parce qu elles m’ont paru complètement en opposition avec des faits décisifs , qui jusqu’ici n’ont point été connus.
Jusqu’au temps d’Eustache, l’hypothèse d’un air inné dans la caisse fut universellement admise, comme un fait démontré : quand cet immortel anatomiste découvrit le conduit guttural de l’oreille, il fallut bien convenir que l’air qu’elle contient lui est fourni par l’air extérieur ; mais l’on crut encore qu’un gaz particulier, plus pur que celui de l’atmosphère, occupait le labyrinthe.
La trompe d’Eustache paraît n’avoir d’autre usage que celui de renouveler l’air contenu dans le tympan. C’est, comme je l’ai indiqué, l’analogue du trou sans lequel l’air n’éprouverait aucun mouvement vibratoire dans une caisse militaire. L'analogie est si frappante, que je m'étonne quelle n’ait, point été remarquée par ceux qui voyaient dans la caisse du tympan un véritable tambour,
surtout à cause du filet nerveux auquel on a donné le nom de corde. [ Cette analogie est forcée , ou plutôt il n’y en a aucune ; car, suivant la remarque de M. Muller, si une caisse militaire a plus d’éclat lorsqu’elle est percée d’un trou latéral, c’est tout simplement parce qu’alors les vibrations aériennes excitées dans son intérieur traversent non pas seulement les parois de l’instrument et ses membranes, mais encore le meilleur conducteur qu’elles puissent trouver, l’air lui-même, pour se répandre dans l’atmosphère, et arriver à l’oreille. Les vrais usages de la trompe d’Eustache sont de procurer issue aux mucosités qui se sécrètent dans le tympan, et surtout de mettre l’air de cette cavité en équilibre avec l’air extérieur ; car, sans cela, l’air intérieur éprouverait ou une condensation ou une raréfaction permanente, dont l’effet serait d’accroître la tension de la membrane du tympan, soit en dehors, soit en dedans , et de rendre l’ouïe dure. ]
On a prétendu que la trompe d’Eustache était une sorte de conduit auditif buccal, à l’aide duquel l’audition peut avoir lieu sans l’intervention du conduit auditif externe. Les cas fréquents de surdité par engouement ou obstruction de la trompe prouvent que son intégrité importe au maintien de l’ouïe; mais ils ne démontrent pas quelle serve à la transmission des sons. Cette erreur a été réfutée par Cotugno , ainsi que je m’en suis assuré tout récemment dans mes dernières recherches sur les travaux des auteurs. Cotugno a très-bien reconnu la manière dont l’audition a lieu dans les cas tels que celui-ci, rapporté par Ingrassia ; il s’agit d’un Espagnol qui devint sourd à la suite d’une maladie aiguë , par l’obstruction du méat auditif. et qui pouvait
USAGE DES DIFFER. PARTIES DE L’OREILLE. 89 néanmoins entendre avec autant de plaisir qu’auparavant les sons d’une guitare, lorsqu’il en saisissait le n.aiichc avec ses dents, ou quand il plaçait dans sa bouche l’extrémité d’une baguette touchant à l’instrument par son autre extrémité (1).
Les erreurs se renouvellent à chaque siècle avec une opiniâtreté toujours étonnante. En 1728, J.-C. Contag se donna la peine de chercher à prouver que l’on entend par la trompe d’Eustache quand la bouche est ouverte(2). Telle fut aussi la conclusion déduite de quelques expériences superficiellement faites, il y a quelques années, sur un jeune sourd-muet de l’Institution.
L’enfant, à qui l’on avait fait répéter quelques mots, les avait tout simplement entendus par l’oreille, et non par la trompe d’Eustache. Il n’avait pu même entendre en aucune manière par ce conduit, tout à fait étranger à la transmission du son dans l’organe de l’ouïe. Je ne connaissais point alors l’opinion de Cotugno; mais, pour démontrer ma première assertion, je bouchai complètement les oreilles de l’élève, et aussitôt, quoiqu’il eût la bouche grandement ouverte, il cessa d’entendre. Pour appuyer ma seconde assertion, il suffit de placer une montre dans la bouche ; elle ne s’y fait pas entendre tant qu’elle ne porte que sur la base de la langue, bien que cette partie soit de toutes la plus voisine des trompes d’Eustache ; mais on entend distinctement le bruit du balancier dès que la boite vient à toucher à quelqu’une des parties osseuses de la bouche, et surtout aux dents.
Je fus ainsi conduit à examiner si le son, considéré
(1) Comm. in Galen. de ossibus, cap I, text 1603,m-fol.
(i) De auditu; Dantzicls, 1728, in-4°.
t. 8, p. m. 97 ; Païenne,
comme vibration ondulatoire de l’air, peut arriver à l’oreille par d’autre voie que celle du' conduit auditif ; et je vis qu’aucune des autres parties de l’oreille, de la bouche et du crâne, ne peut produire cet effet. Dans le son, il y a deux parties bien distinctes relativement à nous, ou du moins deux circonstances notables doivent avoir lieu , pour qu'il se propage jusqu’à notre oreille : c’est, d une part, les vibrations du corps sonore, et, de l’autre, les mouvements ondulatoires de l’air. Or, les dents , ainsi que toutes les parties osseuses qui avoisinent l’oreille, peuvent, par le contact immédiat, ou par le moyen d’un conducteur solide, transmettre à cet organe les vibrations propres des corps ; mais il n’y a que le conduit auditif externe qui puisse communiquer à l’oreille les oscillations sonores de l’air. Ce milieu, qui, rejeté par les poumons, où il vient de porter l’aliment de l’ouïe , fournit encore à son retour les matériaux de la voix et de la parole, prend pour ainsi dire dans la bouche les sons articulés, et, devenu en quelque sorte colporteur de ses propres produits, se charge de les transmettre aux oreilles vivantes. L’air va frapper inutilement dans ses vibrations oscillatoires les parties osseuses de la bouche ; il y meurt inaperçu de la partie sentante de l’oreille. Ceci s’explique ou plutôt est démontré par l’expérience dont je viens de parler ; dès l’instant que le contact de la montre avec les dents cesse, l’oreille cesse d’ouïr. Le résultat est le même si on place entre les dents le bouton d’une sonnette. C’est encore inutilement qu’après s’être bien exactement bouché les oreilles, on reçoit, dans la bouche, la voix de quelqu'un qui parle très-haut. Le peu de son qui arrive alors dans l’organe n’y vient pas par l’entremise des dents, mais
USAGE DES DIFFER. PARTIES DE L’OREILLE. 9 t par le méat auditif, qu’il est difficile d’oblitérer exactement : ce qui le prouve, c’est qu'on n’entend pas moins, si 1 on répète l’expérience, la bouche close.
On a dit qu’à nos spectacles les gens de la campagne ont presque toujours la bouche ouverte. Le peintre le moins instruit des secrets de son art répondrait tout aussi bien que moi à cette prétendue objection. 11 dirait sans doute que l’un des caractères extérieurs de la curiosité ignorante et de l’étonnement stupide git dans le relâchement des muscles de la mâchoire inférieure, et conséquemment dans l’ouverture de la bouche.
En vain l’on chercherait dans le bâillement un argument plus solide. Si après cet acte de l’appareil respiratoire on entend plus distinctement qu'auparavant, ce n’est ni parce que la mâchoire inférieure, en s’abaissant, ouvre un plus libre accès au son vers les trompes, ni parce que les condyles de la mâchoire, se portant en avant et en bas, permettent aux conduits auditifs de se dilater. Il suffit d’introduire le bout du petit doigt dans ces mêmes conduits, pour s’assurer que leur prétendue dilatation est une de ces nombreuses assertions physiologiques admises sans fondement, pour satisfaire au besoin d expliquer ; et fût-elle vraie, je puis assurer qu’il n’en résulterait aucun avantage, convaincu, d’après mes observations, que l’élargissement du conduit auditif,bien loin d’augmenter l’audition, en diminue notablement l’étendue et la finesse. Si l’ouïe s’opère avec plus de clarté après le bâillement. c’est que les mouvements alternatifs d inspiration et d’expiration qui le constituent, et le jeu des muscles des joues et du pharynx , déterminent 1 expulsion des mucosités qui engouent assez souvent 1 orifice de la trompe ; ce qu’on voit arriver surtout
d’une manière bien évidente dans la surdité catarrhale.
On a dit que dans la conversation les sourds tiennent la bouche ouverte ; je n’ai point fait cette remarque. À la vérité, dans quelques surdités, dans celles des vieillards surtout, on fait parvenir par la bouche quelques mots dans 1 organe de l’ouïe. Mais ce n’est pas en parlant même très-haut dans la bouche du sourd ’qu’on parvient à s’en faire entendre ; ce n’est qu’en établissant un conducteur solide entre la bouche qui parle et la bouche qui écoute ; c’est au moyen d’une latte de bois mince et fibreux , qui touche d’une part aux dents du sourd, et de l’autre à celles de la personne qui lui parle. Enfin, si les sons pouvaient pénétrer dans la caisse du tympan par la trompe d’Eustache, ils se trouveraient, chez l’homme qui entend bien, en opposition avec ceux qui arrivent à la caisse par le conduit auditif ; la membrane du tympan serait placée entre deux tendances opposées ; les ondes sonores seraient confondues et confusément transmises par la caisse au labyrinthe, et l’audition serait notablement altérée.
Quel est donc le mode de communication qui transmet la parole à l’ouïe par ces mêmes parties osseuses que nous avons dites inaptes à la transmission des sons, lorsqu’ils leur arrivent par les ondulations de l’air? Le même qui rend sensible à l’oreille les oscillations du balancier quand on tient une montre entre les dents : c’est une succession d’ondulations moléculaires, qui se propagent de l’instrument vocal au conducteur, du conducteur aux dents, aux os, puis aux cavités du labyrinthe et à la partie sentante de l’organe. S’il était vrai comme on me l’objecta, d’après la théorie d’ingrassia , que les nerfs dentaires fussent les agents de cette trans-
USAGE DES DIFFÉR. PARTIES DE L’OREILLE. 93 mission, il resterait à démontrer par le secours de quel filet nerveux une dent postiche, mise en contact avec une montre, produit sur l'ouïe le même effet, ainsi que j ai eu occasion de m’en assurer sur une personne qui voulut bien se prêter à mes expériences.
Les cellules mastoïdiennes servent-elles à favoriser la dilatation de l’air de la caisse, ou fournissent-elles une sorte de diverticulum pour l’air, qui s’en trouvé chassé quand la membrane du tympan est portée en dedans ? C’est ce qu’on n’a point démontré, et ce qui est trèspeu important à déterminer. Peut-être ces cellules ne font-elles qu’ajouter à l’ampleur de la caisse du tympan , et favoriser ainsi le développement des ondes sonores.
Si les mouvements de la chaîne que forment les osselets, dans l’audition, étaient rigoureusement démontrés , il en résulterait que cette chaîne, étant raccourcie par ces mouvements, tendrait non-seulement la membrane du tympan, mais encore celle qui unit le pourtour de la platine de l’étrier au bord de la fenêtre ovale. Rien de semblable ne pouvant arriver à la membrane de la fenêtre ronde, tout ce qu’on peut dire d’elle, c’est quelle reçoit les ondes de l’air contenu dans la caisse, comme la membrane du tympan reçoit celles de l’air extérieur : aussi a-t-elle été considérée par Scarpa comme une sorte de tympan secondaire. [M. Muller a constaté, par ses ingénieuses expériences, que la transmission des ondes sonores par la membrane de la fenêtre ovale a beaucoup moins d’intensité que celle qui s’opère au moyen de l’autre fenêtre. Il conjecture, en outre, que les ondes du même son transmises à travers les deux fenêtres diffèrent non-seulement à l’égard de
l’intensité, mais encore sous le rapport de In qualité ou du timbre ; car celles qui parviennent à la fenêtre ronde demeurent des ondes aériennes jusqu’à la membrane de cette fenêtre, tandis que celles des osselets de l’ouïe sont des ondes de corps solides : or, on sait qu’un même son varie de timbre suivant les corps qui résonnent.]
Ingrassia pensait que l’étrier, mû par l’enclume, comprime l’air dans le labyrinthe, et le force à en parcourir les cavités, de manière que le son, formé comme une sorte d’écho, reviendrait par la fenêtre ronde, qu’il croyait libre. La découverte de la membrane qui oblitère cette fenêtre vint à l’appui de la théorie aristotélique, qui supposait le labyrinthe rempli d’un air conné. Duverney assigna pour usage à cette membrane de recevoir les vibrations de l’air contenu dans la caisse, et de les communiquer à celui que renfermait, selon lui, la rampe, ou, comme il le disait, le chemin inférieur du limaçon.
L’on continua jusqu’au dix-huitième siècle d’admettre, d’après l’autorité d’Aristote, que les cavités du labyrinthe renfermaient un fluide aériforme, extrêmement pur, d’une nature particulière, et spécialement affecté à l’organe de l’ouïe. Ainsi pensèrent Vésale, qui ne voyait dans l’oreille qu’un instrument de musique, répétant les sons formés par l’ébranlement de l’air ambiant ; Willis, qui plaçait le siège immédiat de l’ouïe dans le limaçon ; Perrault, qui le plaçait dans la lame spiroïde ; et Duverncy, qui étendit le siège de l’audition au vestibule et aux canaux demi-circulaires.
Ce ne fut qu’en 1684 queG.-C. Sehelhammer attaqua victorieusement l’existence d’un air inné dans le laby-
USAGE DES DIFFÉR. PARTIES DE l’OREIIXE. 95 rinthe (I); mais ce fut d’abord en vain, puisque, en 1704, Valsalva lui-même se conforma aux idées encore généralement reçues ; aussi son ouvrage est-il peu remarquable sous le rapport physiologique. Je crois inutile de m’arrêter à réfuter son opinion sur le rôle qu’il faisait jouer aux zones sonores des canaux demicirculaires et du limaçon. Déjà l’on trouve des traces de cette théorie dans Ingrassia, qui croyait à l’épanouissement membraniforme du nerf auditif sur les cavités du labyrinthe. Mais quoi de plus futile que d’admettre des vibrations dans des membranes molles, immédiatement couchées sur des parties dures, telles que les os? Cependant la théorie de Duveruey, de Perrault, de Valsalva surtout, a été reproduite dans ces derniers temps, avec mention honorable, par une personne étrangère, il faut l’avouer, aux sciences physiologiques (2).
M. Morel considère l’oreille comme un système de membranes élastiques ; mais si quelques-unes de celles qu’on observe dans l’homme et les mammifères sont en effet dans un état de tension, on n’en trouve point de semblables dans le sac membraneux qui renferme la pulpe gélatineuse dont se compose l’oreüle chez les poissons.
Il est d’autant plus étonnant que Valsalva ait cru à la vibration des prétendues zones sonores, qu’il avait trèsbien vu que les parois du labyrinthe sont humectées par une liqueur (3) également constatée par Vieussens (4),
(1) De audilu; Leyde, 1684, in-8°. Voyez Manget, Bibl. anat, vol. 2, page 383.
(2) Principe acoustique nouveau et universel de la théorie musicale, ou Musique expliquée, par A.-J. Morel ; Paris, 1816, in-8°,
(3) C. III, p. 51, n° 17.
Cassebohm(l), et par Morgagni(2). Ce dernier a de plus remarqué que, pour bien voir cette lymphe, il faut tâcher d’ouvrir le labyrinthe tout au plus une heure après la.mort; et c’est sans doute pour n’avoir point rempli cette condition importante que tant d’anatomistes n’ont pu la retrouver. On connaissait donc alors l’existence du liquide labyrinthique ; mais il restait à en déterminer la quantité, et à lui assigner un usage. C’est ce que fit Cotugno, comme on l’a vu dans le premier chapitre de cet ouvrage.
Selon ce célèbre anatomiste, l’impulsion étant donnée à la lymphe qui remplit exactement le labyrinthe, par le mouvement de dedans en dehors et d’avant en arrière que subit la partie postérieure de la platine de l’étrier, la lymphe se trouve refoulée, le septum nerveux se bombe en avant , aussi longtemps que l’étrier presse sur l’humeur qui passe de la cavité antérieure du vestibule, par le canal externe, à la cavité postérieure, et de là par le canal commun au canal supérieur, et enfin à la cavité antérieure d’oh elle était partie. Tel est ce qu’il nomme le grand circuit. Le petit s’opère de la manière suivante : l’humeur passe de la cavité postérieure du vestibule dans le canal commun, puis dans le canal postérieur, pour revenir dans cette même cavité. Il est un troisième mouvement au moyen duquel elle passe dans le limaçon, en entrant par la rampe du vestibule pour aller dans la rampe du limaçon, à la terminaison de laquelle elle reçoit l’impulsion des vibrations de la membrane de la fenêtre ronde. 11 résulte de ces divers mouvements, qui, selon Cotugno, ont lieu simultané-
(1) P. 20, §221; Halle, 1735.
(2) Episl. 12, n° 64.
USAGE DES DIFFER. PARTIES DE L’OREILLE. 97 ment, que l’humeur de la cavité postérieure du vestibule frappe le septum nerveux; que l’eau de la cavité antérieure frappe d’abord la fibre du canal externe, et ainsi de suite.
On peut opposer à cette théorie ingénieuse, que l'on ne trouve, dans aucun des ouvrages de physiologie publiés depuis Cotugno, que, la lymphe remplissant, selon lui, complètement toutes les cavités du labyrinthe, on ne cotiçoit pas comment elle peut être mise en mouvement par le déplacement de l’étrier. Si l’on suppose avec lui que les aqueducs qu’il a découverts servent précisément à décharger le limaçon et le vestibule d’une certaine quantité du liquide qu’ils contiennent, faudra-t-il donc croire aussi qu’à mesure les vaisseaux exhalants de la membrane interne du labyrinthe suppléent à cette déperdition? Ceci suffit pour démontrer combien il est difficile d’admettre la circulation de l’humeur labyrinthique , contre laquelle d’ailleurs s’élèvent bien d’autres objections. Cette circulation suppose l’existence du septum nerveux qui sépare le vestibule en deux cavités ; or, les recherches de Scarpa ont montré, comme nous l’avons dit, que le septum n’est pas le résultat de l’épanouissement du nerf acoustique, mais un débris des sacs membraneux du vestibule.
Cotugno croyait aussi que nous distinguons le son avec le septum, et le ton avec les filets déployés dans le limaçon. Rien n’est plus ridicule que cette assertion, puisque jusqu’ici l’on n’a point reconnu que le ton et le son fussent isolés ; ou plutôt puisque ces deux mots ne représentent que deux idées abstraites , relatives à des modifications de l’audition dont nous avons le sentiment , mais dont nous ignorons la cause, surtout si nous la cherchons dans l’organe lui-même.
TOM. i. 7
Quoi qu’il en soit, Cotugno et Meckel ont prouvé que le labyrinthe contient une humeur qui en remplit les cavités. Ils ont réfuté complètement, non-seulement Aristote, Platon, Fabrice d’Aquapendente et tant d’autres hommes célèbres, mais encore tous les anatomistes qui prétendaient que l’air de la caisse du tympan pénètre dans le labyrinthe par une fente entre la base de l’étrier et la marge de la fenêtre ovale, ou à travers les pores de la base de l'étrier, comme le pensaient Coyter et Vesling, ou enfin par la fenêtre ronde, comme le croyait Schelhammer.
Scarpa, et Bichat qui semble avoir copié Meckel dans ce qu’il dit à ce sujet, ont admis l’existence delà lymphe de Cotugno. MM. Chaussier, Ribes et Breschet assurent que le labyrinthe contient de l’air. Ils en ont trouvé deux fois en ouvrant simultanément les deux fenêtres ; ils n’ont jamais, dit-on, rencontré d’eau dans le labyrinthe d’un homme qui entendait clairement. M. Ribes n’a jamais vu dans la partie la plus déclive de ces canaux aucune trace de l’humeur labyrinthique, et il a de plus observé que l’ouïe s’était conservée intacte, jusqu’à la mort, dans un cas où la fenêtre ronde avait été détruite, où elle aurait dû par conséquent donner issue à cette même humeur, et entraîner par là même la surdité. Mais l’induction tirée de ces deux faits repose sur une supposition démentie par les lois les plus simples de la physique, qui est d'imaginer que, dans les conduits capillaires et fermés à l’air extérieur, la colonne du liquide qui y est contenu puisse obéir aux lois de la gravitation. Mettons même de côté l’objection ; et, tout en accordant à ces recherches la confiance due au nom des anatomistes auxquels on les attribue, faisons remar-
USAGE DES DIFl’ÉR. PARTIES DE t’OREIIXE. 99 quer qu’en bonne logique plusieurs faits négatifs ne sauraient balancer un seul fait positif: or nous pouvons donner comme tel l’existence visible de l’humeur labyrinthique; et j’ai exposé dans le chapitre premier les causes qui paraissent expliquer la vacuité, après la mort, des canaux destinés à la contenir pendant la vie ; il est inutile de revenir sur ce point. Dirai-je à présent que ce liquide est essentiellement nécessaire à l’audition? C’est ce que je ne saurais avancer. Je me borne seulement à penser qu'il en est de l’humeur de Cotugno comme de quelques autres parties qui concourent â l’existence du sens auditif, tels que les osselets, par exemple, lesquels peuvent manquer ou être lésés sans que la faculté d’ouïr soit immédiatement ou absolument détruite.
Pour terminer ce qu’il y a à dire sur l’usage des parties de l’oreille interne, il reste à chercher si les canaux demi-circulaires et le limaçon ont des fonctions identiques ou différentes.
D’abord il est évident que le vestibule n’est guère qu’une simple cavité de communication entre les canaux, le limaçon et le tympan; c’est là que commencent les divisions premières du nerf acoustique ; et quoique plusieurs ramifications se rendent dans la membrane qui le revêt, le limaçon et les canaux paraissent être plus spécialement destinés à recevoir les impressions, puisque c’est dans ces cavités que s’épanouit complètement le nerf acoustique.
Que nous offrent ces deux parties, dont la disposition est si remarquable? D’un côté, deux tubes solides, spiroïdes, accolés l’un à l’autre, séparés seulement par une lame demi-osseuse, demi-membraneuse et très-légère,
contournée en spirale autour d’un massif osseux qui lui transmet des filets nerveux, dont les ramifications s’étendent spécialement à sa face inférieure. De l’autré côté, ce sont trois tubes solides, elliptiques, rapprochés à leurs extrémités, dont deux se confondent en une seule, et sont isolés l’un de l’autre dans le reste de leur étendue ; tous trois revêtus d’une membrane garnie de filets nerveux , et que l’on retrouve également dans les deux autres.
' Il y a donc la plus grande analogie entre les canaux demi-circulaires et le limaçon ; mais dans celui-ci nous voyons réunies à on; -,plus haut degré toutes les conditions propres à/f^fômcr l iuipression des ondes sonores sur les filets imrveu|k-. f ,
En jetant intjcoup d’œil sur la prodigieuse variété de grandeur, dejpïbpoWon, de position des canaux demicirculaires et mplimaéon chez les uni maux qui en sont pourvus, et qu\rle paraissent pas- différer autant sous le rapport de la fo\eùon dœjldrgane, on se convaincra aisément que la di^sj^çnvv'èiSMkire et cylindrique de ces cavités les rend seulement plus ou moins aptes à recevoir et à transmettre aux filets du nerf auditif les ondes sonores, et non propres à modifier le son, ou à en percevoir spécialement telle ou telle nuance, comme on l’a prétendu. Il y a plus de différence entre le labyrinthe d’un oiseau qui prête une oreille attentive aux sons d’un instrument, et qui les répète avec exactitude, et celui d’un homme bien organisé qui écoute avec plaisir une musique agréable, qu’entre l’oreille interne de cet homme et celle d’un chien, qui semble souffrir lorsqu’il entend les sons du meilleur instrument.
C’est donc dans l’aptitude native ou perfectionnée
USAGE DES DIFFÉR. PARTIES DE L’OREIELE. 101 par l’éducation du nerf auditif ou du centre sentant, qu’il faut chercher ou plutôt concevoir la cause des différences que l’ouïe nous offre dans les divers individus de l’espèce humaine, et peut-être dans les animaux. C’est le nerf qui distingue sans doute, dans les sons, le ton , la mesure, l’expression vocale ou instrumentale ; aucune des parties de l’oreille n’est spécialement destinée à percevoir quelques-unes de ces nuances; et, pour achever de le démontrer, il suffit de rappeler que l’organe auditif d’un musicien habile ne diffère en rien de celui d’un homme qui entend avec une égale indifférence les sons discordants d’un mauvais instrument, et les accords agréables d’un bon instrument.
Ainsi, malgré tant de recherches anatomiques, tant de savants calculs, tant de suppositions de toute espèce; malgré tant de travaux , dont les auteurs n’en méritent pas moins toute notre reconnaissance, l’état actuel de la physiologie de l’organe de l’ouïe est à peu près le même qu’au temps de Galien, et le tout se réduit à trois points :
Vibrations ondulatoires de l’air agité par le mouvement total ou partiel d’un corps ;
Transmission des ondes aériennes jusqu’aux filets du nerf auditif ;
Impression produite par ces ondes sur le nerf.
Le reste rentre dans le mystère impénétrable de la perception, et de la conscience des impressions exercées sur la fibre vivante.
Il est probable qu’on n’en saura jamais davantage. En effet, que désire-t-on savoir? Pourquoi il existe un limaçon, trois canaux demi-circulaires, un labyrinthe, etc. C'est demander pourquoi l’œil se compose de différentes
humeurs et de membranes; c’est retomber dans les causes finales, qui ont donné lieu à tant de divagations. Il serait également puéril de vouloir chercher un rapport exact eutrq les nuances de l’audition et de la vision, et la structure compliquée de l’oreille et de l’œil. Les milieux différents de celui-ci dirigent les rayons lumineux vers la rétine; les cavités de celle-là transmettent les ondes sonores au nerf auditif.
Tel est, en dernière analyse, l’état actuel de la science relativement aux fonctions de l’oreille. S'il offre peu de connaissances positives, au moins il est débarrassé d’une foule de suppositions gratuites, de vues erronées; richesse fictive dont une méthode expérimentale plus sévère et up sage scepticisme ont dû faire justice. 11 en est de même pour presque toutes les autres parties de la science de la vie : son domaine a été plutôt resserré qu’étendu par les progrès de l’anatomie comparée et de l’anatomie pathologique. Ces sciences austères ont banni les théories brillantes dont se composaient les romans physiologiques que l’on a donnés si longtemps pour l’histoire des corps organisés.
de l’okgane de l’ouïe comsidébé dams l’état DE