‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 4 sur 67 · XII ÉLOGE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XII ÉLOGE HISTORIQUE

faubourg Saint-Jacques. Un jour, un accident survient aux Sourds-Muets : il fallait un médecin ; on court chez M. Itard, et on l’amène. M. Itard examine, donne ses soins , et le malade guérit. Les sourds-muets avaient alors pour directeur cet abbé Sicard,dont la science et la charité ont inscrit le nom parmi les bienfaiteurs de l’humanité, à côté de celui de l’abbé de l’Épée, son illustre prédécesseur. Cet événement fit sentir la nécessité d’attacher un médecin à l’institution. Le pénétrant directeur n’avait vu M. Itard que quelques instants, mais il l’avait jugé, et il lui offrit la place.

Privés de la faculté d’entendre et de parler, les sourdsmuets vivent en quelque sorte isolés au milieu de leurs semblables: ce sont des exilés dans leur propre patrie. On sait tout ce que le génie d’un prêtre, inspiré par le malheur, a fait d’efforts pour rendre ces infortunés à la société, dont la nature semble les avoir séparés. M. Itard entra dans toutes les vues d’une si louable philanthropie. Il n’avait sur les sourds-muets que les notions vulgaires qui courent dans le monde; il voulut les connaître à fond, et, pour les observer de plus près, il vécut avec eux.

Cette étude était nouvelle pour lui ; il s’y livra avec toute l’ardeur d’un caractère que les difficultés ne font qu’irriter. La rapidité de ses progrès explique le choix qu’on fit de lui dans une circonstance mémorable.

Un enfant de onze à douze ans, entrevu quelques années auparavant dans les bois de la Caune, fut rencontré précisément aux mêmes lieux, vers la fin de l’an VII, par trois chasseurs, qui s’en saisirent au moment où il grimpait sur un arbre pour se soustraire à leurs poursuites. Conduit dans un hameau du voisinage, et confié à la garde d’une pauvre femme, il s’évada et gagna les montagnes, où il erra pendant les froids les plus rigoureux de l’hiver, couvert d’une

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hemiseen lambeaux. La nuit, il se retirait dans les lieux solitaires, et se rapprochait le jour des villages voisins, menant ainsi une vie vagabonde jusqu'au jour où il entra, de son propre mouvement, dans une maison habitée du canton de Saint-Sernin. Il y fut repris, et transféré de là d’abord à l’hospice de Sainte-Afrique, puis à celui de Bodez.

Les journaux, toujours si attentifs à recueillir tout ce qui peut exciter la curiosité publique, firent grand bruit de cet événement. Un ministre dont il est juste de conserver le nom, M. de Champagny, crut que cet enfant pourrait intéresser les sciences morales ; et des ordres furent donnés pour le faire venir à Paris. Il y arriva à la fin de l’an VIII, sous la conduite d’un honnête vieillard, qui l’aimait déjà comme son fils : car il ne voulut pas s en séparer sans emporter la promesse que, si jamais la société venait à l’abandonner, il lui serait permis de le reprendre et de lui tenir lieu de père.

Le sauvage de l’Aveyron (c’est ainsi qu’on désignait cet enfant) fut déposé à l’institution des sourds-muets, et remis entre les mains de M. Itard.

Il s’est rencontré des philosophes qui nous ont donné le sauvage pour l’homme primitif, et l’homme civilisé comme un être dégradé. On crut avoir trouvé l’occasion de vérifier les conjectures de la philosophie : on la saisit avec empressement. Mais quelle illusion et quel désenchantement ! A la vérité , l’exemple était mal choisi. Au lieu de cet être extraordinaire qu’on s’attendait à voir, on vit un enfant d’une malpropreté dégoûtante , se balançant sans but et sans relâche, mordant, égratignant ceux qui le contrariaient, ne témoignant aucune reconnaissance pour ceux qui le servaient, indifférent à tout, et ne donnant de l’attention à rien. Il avait des sens, et ne savait pas s’en servir ; ses yeux ne savaient pas regarder, ses oreilles ne savaient pas écouter ; l’odorat

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