CHAPITRE VIII
De l’engouement cérumineux du conduit auditif.
Le cérumen, en s’amassant et en séjournant dans le conduit auditif, se convertit en une sorte de bouchon
ENGOUEMENT CÉltUM. DU CONDUIT AUDITIF. 291 dur et noirâtre, qui occupe tout le diamètre du conduit jusqu à la membrane du tympan. L’accumulation de cette matière n’est pas toujours le résultat de la malpropreté , mais de la surabondance de cette humeur et de son accumulation dans le fond du conduit, où l’on ne peut porter le cure-oreille sans être arrêté par l’extrême sensibilité dont la membrane qui revêt le conduit se trouve douée dans cette partie profonde. La surabondance du cérumen suppose une disposition morbide dans cette membrane; car l’accumulation s’en fait souvent dans un temps très-court, comme le prouvent l’invasion presque instantanée de la surdité qui dépend de cette espèce d’engouement, et l’aspect inflammatoire que présente le conduit toutes les fois qu’il se trouve complètement engoué par le cérumen. Cette inflammation chronique et sans douleur du conduit pourrait bien être la cause et non l’effet de l’humeur surabondante qui le remplit. Un autre produit de cette phlegmasie latente est l’exfoliation de la membrane du conduit. Bien de moins rare que de trouver un cylindre cérumineux enveloppé dans uneouplusieurscouchesd’épiderme provenant du dépouillement du méat auditif; souvent même le corps qu’on en extrait n’est qu’un amas de pellicules agglomérées ensemble ; ce qui prouve incontestablement que l’exfoliation du conduit a une tout autre cause que l’irritation produite par l’accumulation du cérumen.
Ordinairement il suffit d’un coup d’œil jeté dans le conduit pour s’assurer de la présence d’une concrétion cérumineuse. Cependant, quand elle n’en occupe que le fond, et que le conduit est plus étroit et plus sinueux
qu’à l’ordinaire, on peut s’y tromper, et prendre le bouchon noirâtre formé par cette humeur pour l’obscurité qui règne dans la partie profonde de ce conduit, quand, à cause de son étroitesse et de ses sinuosités, on ne peut y faire pénétrer un rayon de lumière. Si donc , malgré la traction de la conque et le redressement qu’on fait subir au méat auditif pour en explorer le fond, on ne distingue pas la membrane' du tympan, il faut sonder l’oreille avec un stylet mousse. Si le conduit est libre, l’instrument ira heurter la membrane du tympan, en éveillant une vive douleur. Dans le cas contraire, il sera arrêté par un obstacle qu’on pourra percuter avec l’extrémité de la sonde, sans faire naître aucune sensation incommode.
Les concrétions du conduit auditif ont quelquefois l’apparence et la dureté d’une matière gypseuse ; d’autres fois elles ressemblent assez , tant par leur couleur que par leur consistance, à des pierres biliaires. Ordinairement lorsqu’elles ont ce degré de dureté, elles sont enveloppées d’une couche de cérumen peu consistant. On les trouve tantôt divisées en plusieurs fragments superposés, tantôt formées d’une seule masse cylindrique, moulée dans le conduit auditif, et que l’on retire tout entière (selon l’expression de Morgagni) comme une épée de son fourreau. Je ne crois pas que la matière dure et sèche qui constitue ces corps étrangers ne soit que du cérumen épaissi, par la raison qu’il peut se former de pareilles concrétions dans l’intérieur de la caisse, ainsi que j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le vérifier, tant sur le cadavre que sur le vivant. Il est même à présumer que lorsque l’on trouve dans le conduit auditif une pa-
ENGOUEMENT CÉRUM. BU CONDUIT AUDITIF. 293 reille substance, la caisse en est également engouée , si, après avoir désobstrué le conduit auditif, l’ouïe ne se rétablit point.
Il arrive souvent que , lorsque l’otorrhée tend à se guérir , et que l’écoulement diminue, il se dépose dans le conduit auditif une matière blanchâtre, de la consistance du savon. Si la membrane tympanique est détruite , pareille congestion se forme dans la caisse ; de là l’indication de porter aussi dans cette seconde cavité les moyens désobstruants que l’art peut nous fournir.
Ces concrétions, quelque dures qu’elles soient, ne causent jamais de douleur dans l’oreille. Leurs effets les plus communs , outre la surdité, ordinairement incomplète, qui en est le résultat, sont une démangeaison incommode , et une sorte d’embarras dans l’intérieur de l’oreille, lequel se fait particulièrement sentir durant la mastication.
Les amas de matière cérumineuse se rencontrent plutôt chez les vieillards et les hommes faits que chez les jeunes gens et les enfants, quoique ceux-ci aient le conduit auditif beaucoup plus humide, et habituellement enduit d’un cérumen abondant. Mais il est fort rare qu’il s’épaississe à cet âge, et qu’il nuise aux fonctions de l’ouïe. Aussi voit-on peu de surdités dépendantes d’une pareille cause attaquer les enfants, au lieu qu’elles sont fort communes dans l’âge avancé.
L’extraction de ces concrétions, quand elles ne sont pas très-compactes, peut aisément se faire au moyen d’un cure-oreille ordinaire. Dans le cas contraire, c’està-dire lorsqu’elles forment un corps dur et résistant, que le cure-oreille ne peut entamer ou entraîner, sans causer de vives douleurs dans le conduit au-
ditif, il est facile de les ramollir ou de les détacher peu à peu au moyen de douches d’eau tiède, données avec une seringue à lavements. On a conseillé , pour remplir le même but, les liquides alcalins , savonneux. huileux, et autres préparations médicamenteuses. Mais je puis assurer qu’aucun liquide ne vaut l’eau chaude pour ramollir ou expulser ces matières, comme l’ont d’ailleurs prouvé les expériences du docteur Haigarth sur les dissolvants de cette humeur excrémentitielle, ainsi que les recherches de Fourcroy et Vauquelin sur ses propriétés chimiques.
»<i|Jltard a très-bien entrevu que l’accumulation du cérumen dans l’oreille est, sinon toujours, du moins dans la grande majorité des cas, l’effet et non la cause de 1 état phlegmasique dont on aperçoit presque toujours des traces plus ou moins évidentes. Cette phlegmasie a été désignée par les otiatres allemands sous le nom d’inflammation érysipélateuse du conduit auditif. MM. Kramer et Lincke en tracent le tableau suivant. Cette maladie tantôt se développe assez rapidement, et peut être rapportée à une cause bien déterminée, telle qu’un refroidissement ou un bain pris avec imprudence ; tantôt, au contraire, elle se forme lentement, et d’une manière soit continue, soit rémittente. Dans ce dernier cas, les symptômes cessent de temps en temps, pour faire place à un soulagement qui ne tarde pas à être suivi d’un redoublement du mal. Dans le premier, après des démangeaisons plus ou moins vives, des élancements, de la chaleur dans le conduit auditif, il s’y produit une rougeur superficielle, sans tuméfaction ni rétrécissement. Cette rougeur s’accompagne de douleurs déchirantes autour de 1 oreille et à la tête, d’étourdissements, de
ENGOUEMENT CÉRUM. Dü CONDUIT AUDITIF. 295 tintements ou de bourdonnements, et d’une surdité plus ou moins prononcée. Au bout de quelques jours, il se détache de larges et minces squames, et se manifeste une sécrétion abondante de cérumen très-visqueux, qui, au lieu de sa couleur jaune habituelle, en a une variant du brun clair au brun noirâtre ; ce liquide dégénéré se mêle avec les squames, s’attache fortement aux parois du conduit auditif, et le bouche complètement. Tantôt alors la sécrétion morbide s’arrête bientôt, son produit se dessèche, et il tombe par morceaux, soit en totalité, soit seulement en partie, de manière que le malade recouvre plus ou moins complètement la faculté d’entendre ; tantôt, au contraire, elle augmente, sans toutefois arriver jamais à être assez abondante pour donner lieu à un véritable écoulement mucoso-purulent, et il peut arriver que la membrane du conduit s’ulcère, ainsi que l’a vu M. Kramer, qui d’ailleurs est porté à considérer cette ulcération comme purement accidentelle. En général, le conduit est très-sensible aux attouchements, et saigne avec une grande facilité.
La maladie est beaucoup plus commune chez les enfants que chez les vieillards. C’est chez eux surtout qu’elle reconnaît pour cause ordinaire un refroidissement, et quelle se développe avec rapidité. Sa plus grande rareté chez les vieillards s’explique par l’absence presque complète de sécrétion cérumineuse, qui a lieu très-fréquemment dans un âge avancé. Quelquefois cependant, chez lès vieillards, cette sécrétion persiste s’altère, et donne lieu, avec le temps, à des concrétions d’apparence calcaire, qu’on ne peut faire disparaître que difficilement, et en causant beaucoup de douleur au malade.
' Le diagnostic est facile à établir en examinant l’oreille. Il suffit, en général, de tirer le pavillon en liant et en arrière, et de tourner le conduit auditif vers le soleil, pour apercevoir de suite une masse brillante et noire ou brune, qui le bouche. Si cette masse était située à une grande profondeur, on ne manquerait pas de la découvrir avec le secours du spéculum. Le fait suivant, rapporté par M. Kramer, prouve combien il importe de se livrer sans délai à cette inspection, qu’on ne néglige jamais qu au grand détriment des malades. Un homme avait éprouvé, quatre ans auparavant, après s’être lavé la tête avec de l’eau froide, des serrements et de la surdité, dans l’oreille droite surtout ; ces symptômes étaient accompagnés de bourdonnements et d’étourdissements : pendant quatre années le malade fut soumis, sans succès, à une foule de traitements internes, sans qu’on s’avisât une seule fois d’examiner ses oreilles. M. Kramer le délivra en une demi-heure de toutes ses souffrances, après avoir découvert, dans les deux oreilles, beaucoup de cérumen visqueux, qu’il enleva au moyen de simples injections d’eau chaude.
Pour pratiquer ces injections, M. Kramer se sert d’une seringue longue de deux pouces, qui contient une once et demie de liquide ; la canule a neuf lignes et une grande ouverture, afin de pouvoir donner un fort jet d’eau. A sa partie supérieure se trouvent deux anneaux servant d’appui au doigt indicateur et au médius de la main droite, dont le pouce appuie sur le piston. De eette manière on peut se passer d’aide, et faire l’injection soimême , en redressant le conduit auditif de la main gauche. L’eau tiède est le seul liquide qu’on doive employer ; mais il faut quelquefois répéter assez souvent les
corps étrangers dans le conduit auditif. 297 injections. Immédiatement après, tontes les souffrances cessent, les bourdonnements et la surdité sont enlevés, et le malade se sent la tête légère. Cependant il reste encore à examiner les parois du conduit auditif avec le spéculum. Si on les trouve très-rouges, on instille avec succès une dissolution d’un grain d’acétate de plomb dans une once d’eau, et parfois aussi on emploie avec avantage la pommade d’Autenrieth, en frictions derrière les oreilles, à titre de dérivatif. Alors la rougeur disparaît en très-peu de temps. Si l’on découvrait une ulcération, on pourrait la toucher avec la teinture de myrrhe; le mieux serait toutefois d’avoir recours à de fréquentes injections d’eau tiède.
Il va sans dire que ce traitement ne saurait être efficace qu’autant que l’engouement cérumineux existe seul, et non compliqué d’une surdité nerveuse ; car, dans ce dernier cas, sa disparition n’exerce souvent pas la moindre influence sur la dureté d’ouïe, ni sur les bourdonnements d’oreille.]