‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 42 sur 67 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Corps étrangers dans le conduit auditif.

De petits cailloux, des graines sphériques, des globules de verre, peuvent être engagés dans l’oreille, et nécessiter l’emploi des secours de l’art pour leur extraction. C’est ce qui arrive surtout lorsque ces corps sont de nature poreuse, susceptibles de se gonfler par l’humidité pérspiratoire du conduit auditif, et même d’y

germer, comme peuvent le faire des noyaux de cerises, des pois, des haricots, et autres semences de cette forme. Ces accidents n’arrivent guère qu’aux enfants, qui s’y exposent volontairement dans les jeux de leur âge ; il est fort rare que le hasard conduise dans l’oreille ces corps étrangers. Ordinairement les manœuvres auxquelles on a recours dans le premier moment pour en obtenir l’extraction, faites avec précipitation et contre les règles de l’art par les assistants ou par le patient luimême, contribuent à pousser le corps plus avant, et à produire son enclavement; car, en comprimant dans tous les sens les parois du conduit, on provoque l’inflammation de la membrane, qui se boursoufle devant et derrière le corps étranger, de manière que celui-ci se trouve comme chatonné dans la place qu’il occupe. Un écoulement puriforme s’établit, ap milieu des plus vives douleurs; et celles-ci augmentent au point de ne pouvoir permettre les plus légères tentatives pour extraire la cause matérielle qui les produit. C’est dans de semblables cas qu’on a vu la fièvre, le délire, les convulsions, se déclarer et compromettre la vie du malade. Un des faits les plus curieux de cette nature est celui qu’on trouve dans Fabrice de Hilden.

Une fille de dix ans s’introduit, en jouant avec ses compagnes, une boule de verre de la grosseur d’un pois, dans l’oreille gauche. Plusieurs tentatives faites à diverses reprises pour l’extraire sont infructueuses, et l’on abandonne à la nature le soin de calmer les vives douleurs excitées par la présence de ce corps. Elles se dissipent en effet au bout de quelque temps, pour faire place à une hémicranie du côté gauche, continuelle, mais sujette à de violents redoublements dans les variations

CORPS ÉTRANGERS DANS LE CONDUIT AUDITIF. 299 atmosphériques, et surtout par les temps humides et pluvieux. A cet état se joiut un engourdissement de toute la moitié gauche du corps, qui est comme paralysée, et qui éprouve ensuite des douleurs violentes, semblables à celles de la tète, également sujettes à des exacerbations dépendantes de l’état de l’atmosphère. Après cinq ans de pareilles souffrances, il survient des convulsions épileptiques, le bras gauche s’atrophie. Divers médecins consultés se méprennent sur la cause de ces accidents, parce que, l’oreille ayant cessé depuis longtemps d’être le siège de la douleur, l’attention des gens de l’art se fixe principalement sur les derniers symptômes. Fabrice de Hilden lui-même tombe dans cette erreur, et n’en est tiré que par un propos fortuit de la malade. Aussitôt il s’occupe d’extraire le corps étranger ; il y parvient sans beaucoup de peine en plaçant, entre le globule et le conduit, une curette au moyen de laquelle ce corps étranger fut amené au dehors, ce qui fit aussitôt cesser tous les accidents (1).

Il ne faut pas perdre de vue que le conduit auditif peut, ainsi que le prouve cet exemple, être le siège d’un stimulus morbide sans être celui de la douleur ; de la même manière que des dents cariées, sans être douloureuses ou ayant cessé de l’être, deviennent le foyer caché d’une irritation qui sévit contre les parties voisines, et produit des céphalées opiniâtres, ou même le tic douloureux. On trouve dans les Transactions médicales (2) un autre exemple très-remarquable de cette influence sympathique de la membrane qui revêt le conduit auditif.

(1) Cent. 1, observ. iy.

(2) Année 1772.

Une jeune fille était tombée dans un état voisin du marasme par suite d’une salivation qui durait depuis deux ans, et qui était tellement abondante qu’elle s’élevait quelquefois dans les vingt-quatre heures à deux pintes et demie. Tous les remèdes propres à arrêter cette évacuation avaient été épuisés, quand M. Power en soupçonna la cause dans le conduit auditif. En effet, ayant examiné les oreilles, il en retira une très-grande quantité de laine puante, sans qu’il lui fût possible de découvrir comment elle y avait été introduite. La maladie ne cessa cependant pas après cette extraction, ce qu’on attribua avec raison à l’habitude contractée par les glandes salivaires. Pour troubler cette habitude, le chirurgien prescrivit à la malade de mâcher continuellement une croûte de pain très-sec, et de l’avaler ensuite. Par ce moyen, ou mieùx encore par la soustraction du stimulus, la sécrétion diminua de jour en jour, et fut réduite à sa quantité naturelle au bout de deux mois.

Lorsque le corps étranger est de nature à blesser plutôt qu’à remplir le conduit auditif, l’extraction n’en est pas difficile ; mais son séjour ou sa simple introduction n’en entretient pas moins des accidents graves. J’ai vu une jeune fille qui, pour s’être engagé dans l’oreille une aiguille à coudre très-fine, fut prise de fièvre, de convulsions, et d’une otite des plus intenses. J’ai observé les mêmes accidents, accompagnés de plus d’une dysphagie spasmodique, chez un cocher, dans l’oreille duquel il était entré un grain d’avoine. Dans un cas pareil, observé par M. Belbeder (1), l’issue fut fatale; le malade expira au bout de quelques jours

(1) Journal de santé, vol. 1.

CORPS ÉTRANGERS DANS DE CONDUIT AUDITIE. 301 dans des convulsions épileptiques. La cause matérielle , de cette maladie ne fut découverte qu’en faisant l’examen anatomique de la tête. On trouva à la partie inférieure du conduit auditif gauche un grain d’avoine boursouflé, enveloppé dans sa balle, lequel avait même percé la membrane du tympan, qu’il dépassait d’environ une ligne. Dans le cours de cette rapide maladie, les convulsions avaient été plus considérables du côté droit, quoiqu’on ait découvert après la mort que la cause qui les provoquait était dans l’oreille gauche.

Quels que soient, au reste, les effets produits par la présence des corps étrangers dans l’oreille, il faut se hâter d’en faire l’extraction aussitôt qu’elle est possible. Cette opération ne doit souffrir de retard que dans les cas où, par suite de la phlogose du conduit auditif, le corps à extraire se trouve étroitement serré par le bourrelet que forme devant lui l’engorgement inflammatoire de la membrane. Il faut alors attendre que la première période de l’inflammation soit tombée, et que la membrane phlogosée se dégorge par l’écoulement qui ne tarde pas à s’établir. Comme, dans ces circonstances, les douleurs sont excessives, et souvent accompagnées de fièvre, de délire, de convulsions, il faut, au lieu d’augmenter ces accidents par des tentatives toujours trèsdouloureuses , chercher à les apaiser par tout l’appareil des remèdes autiphlogistiques et calmants, tels que les cataplasmes émollients sur la région temporale, l’instillation d’un peu de lait tiède dans l’oreille, des saignées répétées , des sangsues derrière l’oreille, etc. Quelquefois on a vu, quand avec l’inflammation la douleur s'était calmée, le corps étranger être entraîné à l’orifice du conduit par la matière puriforme, et céder

facilement à nos moyens extractifs. Fabrice de Hilden fait mention, dans sa troisième centurie, d’un faitde cette nature. Un noyau de cerise qu’on avait inutilement cherché à extraire avec un crochet qui l’avait enfoncé plus avant en déchirant la membrane du conduit, se présenta au bout de quelque temps, baigné de pus, à l’entrée du méat auditif, et fut extrait sans peine avec la pointe d’une épingle.

On peut se promettre encore, en temporisant, une autre espèce de secours, quand le corps engagé dans l’oreille est la semence de quelque plante. La germination s’y opère, et l’on peut, au moyen du germe qui se présente à l’orifice du méat auditif, entraîner la graine en totalité ou en partie. Ces exemples ne sont pas très-rares dans les recueils d’observations. Tulpius nous en fournit deux. Il est question dans l’un d’une graine d’anagyris tombée fortuitement dans le conduit, et qu’on enfonça plus profondément par les tentatives qu’on fit pour l’extraire ; on ne put y réussir qu’au moyen du germe que cette semence finit par projeter dans l’oreille. L’autre observation concerne un noyau de cerise qu’un enfant se fit entrer dans l’oreille en jouant avec ses camarades, et dont on ne put faire l’extraction. Au bout de quelque temps le noyau poussa un petit germe qui se montra au dehors, et qu’on saisit avec ménagement pour entraîner le noyau. Il n’en vint qu’une moitié; l’autre resta, et l’on fit d’inutiles tentatives pour la saisir ; il fallut, pour atteindre ce but, pratiquer derrière l’oreille une incision semi-lunaire, parce que, dit Tulpius, la douleur augmenta au point de faire craindre l’inflammation, et par suite les convulsions et la mort, selon le pronostic d’Hippocrate.

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