COUPS ÉTRANGERS DANS LE CONDUIT AUDITIF
L’extraction des corps étrangers engagés dans l’oreille n’est point une opération facile, surtout lorsqu’ils occupent toute la cavité du conduit. La grande sensibilité de la membrane, qui se trouve encore augmentée par l’état morbide , ne permet pas d’user dans cette opération du procédé le plus propre à en assurer le succès, qui est de glisser, entre le corps étranger et les parois du conduit, une curette qu’on appuie d’autant plus sur ces mêmes parois, qu’il s’agit de toucher le moins possible à la surface correspondante du corps étranger. 11 n’est pas moins difficile de le charger avec les instruments extractifs qui agissent en pressant, tels que le tire-fond; car alors"on court le risque de l’enfoncer plus profondément, de l’acculer sur la membrane tympanique , et de rompre cette cloison. Il est à croire que ces obstacles firent, dans l’enfance de l’art„ imaginer le 1 z et dai eieix procédé d'attacher le malade sur une planche, qu’on laissait ensuite tomber brusquement, ou sur laquelle on frappait à coups redoublés, dans l’espoir de faire sortir, par la commotion, le corps étranger qu’on n’avait pu retirer de l’oreille.
Par une suite de cette même impuissance de nos moyens extractifs, on a eu recours à un autre procédé, moins dangereux sans doute, mais tout aussi infructueux , quand le corps à extraire est engagé bien avant dans le conduit. Il consiste à aller chercher le corps étranger dans l’oreille, au moyen d’une incision laite au conduit, derrière la conque. Cette opération, conseillée par Paul d’Égine et Albucasis, a conservé quelques prosélytes parmi les modernes, et entre autres Duverney. On ne peut cependant se faire illusion sur le peu d’avantage quelle présente ; car la contre-ouver-
ture faite au conduit, le plus près possible du temporal , doit se trouver eu deçà du corps étranger, toutes les fois qu’il a franchi l'orifice du méat auditif : ce n’est que dans le cas où il serait placé à l’orifice même, qu’on pourrait l’extraire par cette ouverture ; mais alors on aurait pu réussir par des moyens beaucoup plus simples. Tel est, je crois, le jugement qu’il faut porter sur le succès obtenu par ce procédé, que Tulpius a mis en pratique. Duverney a observé, en le préconisant, que, par ce moyen, on évite l’obliquité du canal ; mais c’est là un bien faible avantage, qu’on peut d’ailleurs se procurer en redressant la portion cartilagineuse du conduit par la traction de l’oreille. Fabrice d’Aquapendente, qui avait senti l’inutilité d’une semblable incision, la condamne formellement. Parmi les auteurs modernes qui ont traité des maladies de l’oreille, Leschevin la rejette pareillement, observant avec raison que, si on venait à la pratiquer, elle ne ferait honneur ni à la chirurgie, ni au chirurgien.
11 faut donc recourir à des moyens plus simples, quand l’inflammation du conduit, et sa réplétion par le corps étranger qui y est engagé, ne sont pas telles qu’on ne puisse recourir à nos instruments. Ceux dont on doit faire usage sont les pinces et le crochet. Les pinces doivent être très-déliées, à branches droites, et s’ouvrir par leur propre élasticité, comme celles qui servent à la dissection. On s’en servira pour extraire les corps étrangers qui n’occupent pas tout le diamètre du conduit, ou qui, lors même qu’ils le remplissent, présentent quelque saillie sensible. Le crochet peut être considéré comme une espèce de levier', à cause de la légère courbure que l’on est obligé de donner à son
CORPS ÉTRANGERS DANS LE CONDUIT AUDITIF. 305 extrémité ; car si elle se terminait tout à fait en crochet, il serait impossible de le faire passer derrière le corps qu’on veut extraire. Avant de le placer, on cherche, avec un stylet qu’on promène tout autour du corps étranger, quel est l’endroit où il est le moins en contact avec le tube qui le presse. Il est rare que l’on ne trouve pas jour à placer l’instrument, attendu que le méat auditif, n’étant pas exactement rond, ne peut presser également le corps qu’il renferme. Quand on a trouvé le point le plus favorable à l’introduction de l’instrument , il faut le glisser le long des parois du canal, de crainte de heurter le corps étranger, et de l’enfoncer plus profondément.
Quelques auteurs, et entre autres Fabrice de Hilden, se sont occupés de chercher un moyen par lequel on pût faire l’extraction des corps étrangers, lorsque, fermant hermétiquement le conduit, ils ne peuvent permettre l’introduction du crochet, ni donner prise aux pinces. Fabrice décrit un instrument de son invention , qu’il croit utile en pareille circonstance : c’est une espèce de tire-fond qu’on introduit dans l’oreille, garni d’une canule dentelée à son extrémité, afin qu’elle puisse servir à fixer le corps étranger au moment où on le charge avec le tire-fond ; et pour que les dents de cette canule n’offensent pas le conduit, elle est elle-même renfermée dans une autre, que l’on place dans l’oreille avant d’introduire la première. Avoir fait connaître un instrument si compliqué, et destiné à saisir en passant un corps qui n’a pas d’appui, c’est en avoir montré les défauts essentiels : aussi son inventeur avertit-il qu’on ne peut en faire usage qu’avec beaucoup de circonspection.
Ainsi que je l’ai déjà fait pressentir , ces cas doivent être abandonnés à la chirurgie expectante.
[Les effets parfois extraordinaires que détermine la présence , même non soupçonnée, d’un corps étranger dans l’oreille, sont, comme le pensé M. Arnold, un phénomène sympathique produit par la branche que le nerf pneumogastrique envoie à la peau du conduit auditif externe. Il est très-commun que la simple titillation de ce conduit provoque la toux ; et Pechlin cite un cas dans lequel il suffisait d’y toucher pour déterminer de violents vomissements. Les accidents peuvent être plus graves encore, et faire Croire à l’existence d’une lésion organique des poumons ou de l’estomac. M. Arnold parle , d’après le docteur Zeller, d’un malade qui fut soumis pendant quelque temps à un traitement interne, ét chez lequel le hasard seul fit découvrir, dans le conduit auditif externe, un corps étranger dont l’extraction mit fin à la prétendue maladie de poitrine , qui s’était montrée rebelle à tous les remèdes. Le même auteur rapporte , d’après le docteur Martini, l’histoire d’une petite fille qui pendant longtemps fut atteinte de toux violente, avec expectoration, vomissements fréquents et émaciation progressive .En l’examinant avec le plus grand soin, on aperçut dans chaque oreille un haricot, qu’elle s’y était probablement introduit depuis longtemps en jouant, et qu’il fut assez difficile de retirer ; l’extraction de ces corps étrangers donna lieu à une toux violente, à de grands vomissements et à de fréquents éternuments; mais elle fut suivie d’un plein retour à la santé.]