RUPTURE DE LA MEMBRANE DU TYMPAN
par les trompes d’Eustache, soit dans l’éternument, soit dans les cas où la respiration se trouve considérablement gênée par quelque gonflement inflammatoire de l’arrière-bouche. Je crois très-rare cette dernière espèce de rupture, d’après ce que j'ai observé moi-même dans les angines pharyngiennes. J’ai toujours vu, quelque légères quelles fussent, la trompe d’Eustache se trouver momentanément fermée, soit qu elle participât à l’inflammation , soit qu’elle se trouvât seulement engouée de mucosités, attirées dans cette partie par l’état morbifique.
Je conçois encore moins cette rupture dans les paroxysmes de l’asthme ; et quoique Tulpius parle de deux cas où cette contre-ouverture a prévenu la suffocation de deux asthmatiques, le peu de détail qu’il en donne, et l’impossibilité de concevoir ce mode de rupture, ainsi que les avantages qu’il lui attribue, me font croire que ces observations sont controuvées.
Mais il n’est pas rare de voir l’accident arriver dans les violents ébranlements communiqués à l’air atmosphérique par quelque explosion ou détonation violente, telles que le produit un coup de tonnerre, ou la décharge d’une grosse pièce d’artillerie. Ceux qui ont pratiqué la chirurgie dans les armées ont vu plus d’une fois des canonniers offrir une preuve de cette rupture, en faisant sortir de la fumée de tabac par le conduit auditif.
L’érosion de la membrane est un mode particulier de destruction, qui s’opère sans écoulement, sans suppuration, et souvent même sans douleur. Eu examinant l’oreille de personnes devenues sourdes, ou qui se plaignaient de bourdonnements, j’ai souvent rencontré
cette cloison perforée ou détruite, sans que la lésion se fût manifestée par d'autres signes que par l’affaiblissement de l’ouïe, ou par la sortie de l’air à travers le conduit auditif, dans l’action de se moucher. D’après cela, je suis fort tenté de croire que cette érosion est une maladie primitive de la membrane, et que, lorsqu’elle coïncide avec l’engouement cérumineux du conduit, elle peut bien ne pas en être le résultat. Cependant M. Ribes, qui a le premier fait connaître cette espèce d'usure n’hésite pas à la regarder comme un effet de la présence du bouchon cérumineux, qui, selon cet anatomiste, exfolie lames par lames la cloison membraneuse. Il fonde son opinion sur des ouvertures cadavériques, qui lui ont fait voir cette usure dans ses différents degrés, depuis les plus petites ouvertures jusqu’à l'érosion presque complète, et toujours disposée obliquement à l’extérieur, du centre à la circonférence. Je n’ai eu qu’une fois l’occasion d’examiner dans le cadavre cette lésion de la membrane, compliquée de l’engouement cérumineux du conduit. Le bouchon formé par cette matière pénétrait dans la caisse à travers l’ouverture de la membrane tympanique, et enveloppait les osselets, à l’exception du marteau, qui manquait totalement; mais il me fat impossible de distinguer dans le trou de la membrane la disposition dont parle M. Ribes.
Les perforations accidentelles de la membrane du tympan firent naître, au commencement du siècle dernier, l’opinion déjà citée de Rivinus, qui assurait avoir découvert une ouverture naturelle à cette cloison. Il faut croire que ce n’était autre chose qu’une de ces ou-
(1) Journal général de médecine, tome XXXI.
RUPTURE DE LA. MEMBRAHE DU TXMPAN. 3 la vertures étroites qui se forment insensiblement de la manière que je l’ai annoncé plus haut, ou üne cicatrice incomplète de quelque déchirure ancienne. Tel fut précisément le cas rapporté à l’appui de cette prétendue découverte, par Antoine Leprotti. dans les Mémoires de l’Académie des sciences de Bologne. L’auteur de cette observation, disséquant l’oreille d’un enfant de dix ans, qui s’était noyé, trouva à la membrane un très-petit trou, recouvert extérieurement d’une espèce de soupape, et qui put recevoir une soie de cochon. Sa circonférence avait l’apparence d’une sorte d’anneau, qui semblait formé par une membrane repliée sur elle-même. Mais je dois ajouter, dit Leprotti, que ce garçon, à ce que nous apprîmes ensuite, avait été sujet dans son enfance à des écoulements de sérosité par les oreilles, sans que cependant l’ouïe en eût.été affaiblie. La membrane de l’autre oreille ne put être examinée, ayant été déchirée par les manœuvres employées pour la mettre en évidence.
11 est possible que l’ouverture de la membrane du tympan soit une lésion parfois congénitale. Nous avons, parmi nos sourds-muets de naissance, un enfant qui a cette membrane percée d’un côté et complètement détruite de l’autre, sans que, de l’aveu de ses parents, il ait éprouvé, depuis sa naissance, aucun écoulement par le conduit auditif. On me présenta, il y a quelques années, un enfant qui avait à peine huit mois ; la mère m’assura qu’il avait rendu du lait par les oreilles en vomissant , ajoutant qu’elle le croyait tout à fait sourd, d’après l’insensibilité qu’il témoignait dans le choc des corps les plus bruyants. J’examinai au soleil les oreilles de cet enfant ; je les trouvai l’nne et l'autre dépourvues
de la membrane du tympan. La caisse, vide de ses osselets, se confondait avec le conduit auditif.
Après avoir indiqué les différentes causes qui peuvent produire l’ouverture de cette membrane, il nous reste à examiner quels en sont les résultats par rapport à l’audition. L’opinion généralement admise parmi les anatomistes est que cet accident doit amener insensiblement la surdité, lorsqu’il n’en est pas immédiatement suivi. Willis, qui le premier voulut s’en assurer par des expériences, perfora la membrane de l’une et l’autre oreilles d’un chien, et observa que cette opération n’avait point interrompu l’audition pendant les trois premiers mois, mais qu’au bout de ce temps la fonction s’était entièrement perdue. Sylvius de le Boë affirme positivement que cet accident est suivi d’une surdité incurable. C’est encore l’opinion de Haller, de Duverney et de Leschevin. Un médecin russe, qui a traité des maladies de cette membrane dans une dissertation inaugurale, pense pareillement que, cette partie une fois déchirée et détruite, l’ouïe finit par se perdre. Il y a cependant trop d’exemples du contraire pour regarder ce résultat comme général. Sans parler des faits qu’on pourrait puiser dans les anciens auteurs, tels que Bonet, Rivière, Kiolan, Fabrice de Hilden, on trouve, dans les fastes plus récents de l’art, beaucoup d’exemples de perforation ou de destruction de la membrane, sans lésion notable des fonctions de l’organe auditif.
Trois observations consignées dans le Journal de Médecine pour l’année 1769, et rapportées à la fin de ce chapitre, prouvent évidemment que la surdité n’est pas, au moins immédiatement, la suite de cet accident. On lit dans la Splanchnologie de Gavard, un fait analogue,
RUPTURE DE LA. MEMBRANE DU TYMPAN. 317 communiqué par Desault. Ce célèbre praticien avait vu un jeune homme chez qui la membrane avait été ouverte par un grain de fer rouge qui lui était tombé dans l’oreille. Cet accident fut suivi d’une difficulté d’entendre, qui diminua peu à peu, et cessa tout à fait au bout de trois mois. Cependant l’ouverture de la membrane ne s’est point refermée, et ce jeune homme a conservé la faculté de chasser, par le conduit auditif, l’air contenu dans l’arrière-bouche.
Le docteur Cooper, dans ses deux Mémoires lus à la Société royale de Londres en 1801, sur les effets résultant de la destruction de la membrane du tympan, et sur l’opération de la perforation, comme moyen curatif d’une espèce particulière de surdité, a rapporté nombre d’observations dont le résultat est à peu près le même.
Qije conclure de ces opinions et de ces faits diamétralement opposés, sinon que les suites des maladies de la membrane du tympan sont incertaines et variables, que tantôt la plus légère de ces lésions est suivie de surdité, tandis qu’en d’autres circonstances le sens de l’ouïe survit à la destruction complète de cette partie de l’organe, et cela sans qu’on puisse positivement assigner la cause d’une pareille différence? On peut cependant admettre, comme règle générale, malgré les nombreuses exceptions qu’offrent mes observations sur l’otorrhée, et celles qui accompagnent ce chapitre, que lorsque cette membrane est en grande partie déchirée ou détruite, et que ses ravages se sont étendus jusqu’aux osselets et à la tunique de la caisse, une surdité plus ou moins complète en est ordinairement la suite ; ce qui est beaucoup moins à craindre lorsque la membrane du tympan a été simplement perforée.
La lésion de la faculté auditive n’est pas le seul résultat fâcheux que produit, dans quelques circonstances, la perforation de la membrane du tympan. Une foule d’accidents nerveux, tels que des vertiges opiniâtres, la céphalée, des élancements, des espèces de commotions électriques dans l’intérieur du cerveau, peuvent en être la suite, et persister longtemps, ainsi qu’on le verra dans une des observations suivantes.
Il semble que dès qu’une fois la membrane est perforée, il ne reste au médecin qu’à observer les suites de cette lésion, et qu’il ne lui est permis d’y porter aucun remède. Mais ce que j’ai recueilli sur les phénomènes qui accompagnent l’opération de la perforation, la disposition de la membrane à se cicatriser, et les moyens de prévenir les accidents attachés à cette ouverture, me met dans le cas de donner ici quelques conseils dont j’ai été à portée de reconnaître l’efficacité. Si cette cloison a été ouverte par un instrument piquant ou tranchant, elle peut aisément se cicatriser ; la même chose peut avoir lieu lors même qu’elle a été décollée par la pression de quelque corps mousse, ainsi que je m’en suis assuré par mes expériences sur des animaux. On aura d’autant plus d espoir d’obtenir cette cicatrisation, que la division aura été peu considérable, et plus éloignée du point où s'insère le manche du marteau, qu’elle aura été accompagnée de peu de douleur et qu’aucun écoulement puriforme n’aura eu lieu. Quand cet écoulement survient, il ne faut plus compter sur l’oblitération; la membrane restera à jamais ouverte, à moins qu’à la suite del’otorrhée il ne seforme une membrane contre nature, ce qu’on a vu arriver quelquefois, ainsique je l’ai dit. Il résulte de là que lorsque l’ouverture est récente, on