RUPTURE DE LA MEMBRAHE DU TYMPAN
peut aider la nature, ou du moins prévenir l’accident qui trouble son travail réparateur. Cet accident est l’infUunniation. On cherchera à la prévenir par des sangsues derrière l’oreille, des pédiluves, des vaporisations émollientes dans le conduit auditif, et surtout par l’attention de tenir le conduit exactement bouché avec une éponge humide, afin de garantir la caisse du contact de l’air extérieur, et la membrane de l’action des ondes sonores. On ne peut pousser ce soin trop loin : et de même que lorsqu’on craint l’inflammation d’un œil blessé, on se hâte de les soustraire tous deux à l’action de la lumière, il est de même avantageux, dans le cas qui nous occupe, de préserver les deux oreilles de toute espèce de bruit. Ordinairement l’ouverture se referme en peu de jours. Si cette occlusion ne s’opérait pas au bout de deux ou trois semaines, il ne faudrait pourtant pas la regarder comme impossible, quoiqu’elle s’effectue alors beaucoup plus difficilement.
Tant que cette ouverture existe , l’oreille se trouve exposée à divers accidents, tels que l’otalgie, [Inflammation de la caisse, la disjonction des osselets, l’introduction des insectes qui se logent dans le conduit, enfin l’affaiblissement progressif de l’audition, par l’action de l’air extérieur sur les parties profondes de l’organe. On obviera facilement à une partie de ces inconvénients en recommandant à ceux qui ont le tympan ainsi perforé , de se tenir continuellement l’oreille bouchée avec un tampon de coton, et de se garder particulièrement de tout traitement consistant en injections, instillations et vaporisations faites dans le conduit. Tous ces moyens ne sont propres qu’à enflammer la membrane qui tapisse la caisse, et à détruire sans retour les fonctions de l’organe.
trç( Malgré les assertions de Duverney, Leschevin, Itard et Curtis, le docteur Kramer refuse d’admettre la possibilité que la membrane du tympan se rompe sans inflammation préalable. Il ne croit pas davantage aux ruptures de cette membrane par les ébranlements violents, et pour cela il se fonde sur des observations directes. En effet, il s’est assuré qu’en lançant , au moyen d’une grosse seringue, aussi directement que possible, un fort jet d’eau sur la membrane du tympan, on ne pouvait ni l’endommager ni la déplacer , alors même que la suppuration en avait déjà détruit une partie: il s’est convaincu aussi qu’une forte douche lancée par la pompe à air sur la surface interne de cette membrane , bien loin de la déchirer , ne pouvait même pas en changer la forme concave. Toutefois, on verra, dans l’un des chapitres suivants, que cette dernière expérience laisse au moins des doutes relativement à son exactitude.
Le docteur Kramer ne partage pas non plus l’opinion * de ceux qui pensent que la perforation de la membrane du tympan n’entraîne point, de toute nécessité, un affaiblissement de l’ouïe. Cette erreur tient, suivant lui, à ce qu’on ne s’est pas servi d’un son déterminé, et toujours égal à lui-même, pour mesurer l’ouïe, et qu’on en a jugé d’après la manière dont les malades se comportaient dans leurs relations sociales. L’observation attentive et souvent répétée lui a appris que cette perforation ne produit pas une véritable surdité, mais qu’elle occasionne toujours une dysécée plus ou moins considérable, suivant que la destruction est plus ou moins grande, qu’elle s’est étendue davantage devant ou derrière le manche du marteau, quelle s’est bornée
RUPTURE DE LA MEMBRANE DU TYMPAN. 321 à la membrane du tambour, ou qu’elle a entraîné avec elle la perte des osselets, ou d’autres changements morbides de l'organe auditif. Il a vu des malades de ce genre qui entendaient encore la montre à une distance de cinq ou six pieds ; mais aucun ne l’entendait à celle de trente pieds , comme font les personnes dont l’oreille est saine. D’autres, atteints de la même lésion , n’entendaient la montre qu’avec peine à la distance de quelques pouces, ce qui provenait probablement de la complication d’autres maladies dans la caisse du tambour.
Quant à. l’inflammation de la membrane du tympan, elle peut être aiguë ou chronique. Dans le premier cas , le malade éprouve tout à coup une douleur plus ou moins vive au fond du conduit auditif, et cette sensation s’accompagne parfois de bourdonnements, de surdité. En explorant l’oreille, on reconnaît que la membrane est légèrement rouge ; il n’y a rien d’anormal aux parties voisines, et le pouls n’est pas fébrile. Ces légères souffrances se dissipent souvent en peu de jours , si le malade se conduit avec prudence.
Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi ; l’inflammation peut être plus violente dès son début, ou acquérir de l’intensité et de l’étendue. Alors la membrane est d’un rouge de sang, tuméfiée, comme couverte de petits grains saillants, opaque, et parsemée de gros vaisseaux sanguins : ou ne distingue plus l’insertion du manche du marteau ; les douleurs sont très-vives et déchirantes , mais bornées à l’oreille, et n’augmentent que par les mouvements de la mâchoire ; l’ouïe est très-affaiblie, et fort sensible au bruit ; les bourdonnements sont très-forts ; il y a, surtout le soir, une fièvre trèsviolente , qui ne cesse que le matin, après une transpi- Tom, I. 21
ration abondante ; le conduit auditif est sain , mais la
sécrétion du cérumen ne s’accomplit plus.
Si l’on abandonne la maladie à elle-même, ou qu’on la traite par des injections irritantes , il survient un écoulement séreux ou purulent, mêlé de sang, et en même temps les douleurs diminuent ainsi que les bourdonnements, tandis que la surdité augmente. Alors on découvre à la membrane du tympan , ordinairement en bas et devant l’insertion du manche du marteau , une ou plusieurs ouvertures, dont l’étendue varie depuis celle d’une piqûre d’épingle jusqu’à celle d’un pois ; parfois même les deux tiers de la membrane sont détruits : sur la partie restante se développent souvent des excroissances polypeuses.
Quand , au contraire, le malade est soumis à un traitement convenable, la fièvre diminue, les douleurs font place à un sentiment de pression et de plénitude , les bourdonnements deviennent moindres, mais la surdité augmente souvent, parce qu’il s’est fait un épanehement entre les lamelles de la membrane. Cette dernière perd aussi sa rougeur ; les vaisseaux n’y apparaissent plus en faisceaux , mais isolés. La tuméfaction et les inégalités de sa surface s’effacent aussi ; il s’y fait une desquamation de grandes lames jaunes et transparentes, et elle apparaît dans toute sa blancheur, quoique demeurant opaque. Ce n’est que longtemps après qu’on voit reparaître sa transparence normale, qui même, dans les cas les plus intenses, ne se reproduit jamais ; et alors l’ouïe ne recouvre point toute sa finesse. Le cérumen recommence à couler dès que les douleuis et eut. Lorsque l'inflammation a produit un épanchement considérable de lymphe entre les lames de la membrane du tympan, ce liquide
RUPTURE DE LA MEMBRANE DU TYMPAN. 323 se combine intimement avec celle-ci, et la convertit en une membrane insensible, ayant une dureté cartilagineuse ou même osseuse.
Ce qui distingue surtout l’inflammation aiguë de la membrane tympanique de celle de l’oreille interne, c’est le changement que la membrane subit dès le principe de la maladie, et qui n’a jamais lieu au début de l’otite interne, même accompagnée des sympômes fébriles les plus intenses, et qui alors ne survient que quand la pfalegmasie s’est étendue jusqu’à la membrane , sur le point d’être perforée par le pus.
La durée de la maladie dépend de son intensité : légère , l’inflammation se termine en quelques jours ; plus grave , et surtout livrée à elle-même, elle peut durer plusieurs semaines. Elle peut aussi passer au mode chronique , dont les phénomènes seront exposés bientôt.
Sans être rare, l’inflammation aiguë est moins commune que la chronique, et elle entraîne moins souvent aussi des accidents consécutifs. Ses principales causes sont des refroidissements et des injections irritantes. Elle survient quelquefois dans le cours de la scarlatine ou de la rougeole, par l’effet d’une imprudence du malade ou d’un mauvais traitement.
Tant que la maladie n’a pas passé à la suppuration, ou qu’elle n’a pas déterminé d’accidents consécutifs , le pronostic est généralement favorable ; mais il faut se hâter d’attaquer la phlogose, et surtout le faire par des moyens appropriés.
Le traitement, fort simple, consiste à garantir l’oreille de l’impression du froid, et à écarter tous les topiques irritants, qui ont pu être- la cause première de la maladie. Ces seules précautions suffisent presque tou-
jours dans le cas d’une inflammation bornée, légère * superficielle. Mais s’il y a de la fièvre , si la phlogose occupe toute l’étendue de la membrane, si celle-ci est tuméfiée et très-douloureuse, il est indispensable de recourir aux applications de sangsues autour de l’oreille, aux cataplasmes émollients, aux injections douces d’eau tiède. Dès que l'inflammation s’apaise, on emploie avec succès les purgatifs et les applications de pommade d’Autenrieth sur l’apophyse mastoïde ;ces dérivatifs sont parfois d’un puissant secours. S’il existe une sécrétion mucoso-puriforme, avec ou sans destruction de la membrane, il est utile de pratiquer des injections avec la solution d’acétate de plomb. Quand des excroissances polypeuses se sont développées sur la membrane, on se conduit à leur égard comme il a été dit pour celles du méat auditif. Seulement, on se rappellera que la puissance de l’art se réduit ici à peu de chose, et qu’on guérit rarement, ou même qu’on ne guérit jamais, les polypes de la membrane, parce qu’on ne peut eu détruire les racines , et qu’ils conservent toujours une grande tendance à repulluler. On reviendra ailleurs sur la perforation artificielle dans le cas d'épaississement et de cartilaginification du tympan , opération qui ne produit pas, à beaucoup près, tous les bons effets que la théorie semble promettre.
A l’égard de l’inflammation chronique, elle se développe sans que le malade en soit averti, ou bien elle s’accompagne de démangeaisons et d’une douleur légère et piquante, qui, du fond du conduit auditif, s’étend vers les tempes, jusqu’au crâne. Quelquefois , comme nous l’avons déjà dit, elle succède à la phlogose aiguë, dont alors les vives douleurs s’apaisent peu à peu, et
RUPTURE DE LA MEMBRABE DU TYMPAN. 325 font place à une sensation douloureuse beaucoup moins intense, qui n’augmente que de temps en temps. En examinant les parties , on découvre une rougeur plus ou moins foncée, qui occupe une partie ou toute la surface de la membrane du tympan. Cette membrane est opaque, épaisse, inégale; elle présente la forme d’un bourrelet, et l’on n’y aperçoit plus ni l’apophyse du marteau, ni la dépression qu’elle offre naturellement. Souvent elle est chargée d’excroissances plus ou moins volumineuses , tantôt molles , douloureuses et saignantes, tantôt insensibles, dures et non saignantes, placées soit au centre, soit au pourtour de la membrane, quelles couvrent parfois en entier. Celle-ci présente le plus souvent une ou plusieurs ouvertures, placées en général au-devant ou au-dessous du manche du marteau, quelquefois derrière , et d’une étendue fort variable. Dans ce cas, la trompe est presque toujours libre. A ces divers phénomènes se joignent toujours un écoulement mucoso-purulent, dont la quantité et la qualité ne sont pas moins variables , l’absence complète de la sécrétion cérumineuse, et une surdité plus ou moins intense. Les bourdonnements sont peu constants, et généralement peu considérables, surtout quand la membrane est perforée ; quelquefois on n’en observe aucune trace. Le conduit auditif est sain la plupart du temps, ce qui prouve , dit M. Kramer , que l’inflammation chronique de la membrane du tympan est une maladie propre et idic/patbique.
Le diagnostic ne présente aucune difficulté , pourvu qu’on ait soin de faire des injections dans le conduit auditif pour le nettoyer, de bien l’examiner à l’aide du spéculum et d’une lumière vive, et d’essayer avec la
sonde si la membrane épaissie et les polypes qui peuvent la couvrir sont encore sensibles. Quand la perforation n’est pas évidente, on engage le malade à pousser lui-même de l’air dans la caisse en expirant, la bouche et le nez fermés; ou bien on introduit un courant d’air dans cette cavité, au moyen de la sonde et de la pompe pneumatique.
En général, le pronostic est très-défavorable. La maladie , abandonnée à elle-même, dure ordinairement la vie entière du malade. Les douleurs légères qui l’accompagnent font que presque toujours on la néglige, surtout quand il n’y a pas d’écoulement, et qu’ainsi on lui laisse le temps de provoquer des désordres qui la rendent incurable. Lorsqu’elle est prise à temps , on peut espérer de la guérir d’une manière radicale, et d’en prévenir tous les effets consécutifs ; mais quand elle dure déjà depuis des années, on peut être à peu près certain que , même après la disparition des symptômes inflammatoires , il restera une opaeité ou un épaississement de la membrane du tympan : cette membrane est-elle perforée , il n’y a plus d’autre ressource que d’arrêter les progrès de la destruction, en écartant la phlegmasie chronique concomitante, ce qui présente souvent de très-grandes -.difficultés, à cause de l’action incessante que l’air atmosphérique exerce sur la membrane qui tapisse la caisse.
L’une des conditions les plus impérieuses du succès est la propreté. Il faut nettoyer le conduit par des injections, aussi souvent que l’exige la quantité de matière sécrétée. La solution d’acétate de plomb est le meilleur moyen pour combattre la phlegmasie, avec ou sans perforation ; on l’instille deux ou trois fois par jour dans
RUPTURE DE LA MEMBRANE DU TYMPAN. 327 l’oreille malade, et la dose du sel peut être portée depuis un grain jusqu’à douze par once d’eau. Si le conduit auditif est malade , outre les injections il est bon de recourir aux purgatifs et à la pommade stibiée sous l’apophyse mastoïde. Les sangsues sont inutiles, et tous les liquides irritants sont nuisibles. Sous l’influence de ce traitement, on voit quelquefois la membrane du tympan devenir blanche , la sécrétion et les bourdonnements diminuer, puis cesser, et la portée de l’ouïe augmenter. Si la membrane est perforée, il faut que le malade se bouche l’oreille avec du coton, pour garantir sa caisse. Les polypes exigent les moyens qui ont été indiqués ailleurs. La perforation artificielle du tympan, dans le cas d’épaississement incurable, sera examinée dans un autre-chapitre. ]
XLII e observation. — « J. Mares, âgé de douze ans, entra le 26 août 1765 à l’hôpital, pour se faire traiter d’une douleur d’oreille des plus aiguës , accompagnée de la sortie de quelques vers ressemblant à l’espèce qu’on nomme grillons. Dans les informations que je pris pour savoir la cause de la maladie, il me dit qu’il y avait environ deux mois qu’il s’était laissé surprendre par le sommeil dans une jachère, et que, lorsqu’il fut éveillé, il sentit dans l’oreille gauche une douleur assez incommode , qui augmenta jusqu’à lui causer une fièvre ardente, accompagnée d’insomnie. On le saigna plusieurs fois, tant du bras que du pied ; mais il ne fut bien soulagé que lorsqu’il cracha un pus sanguinolent, venant, selon son expression, de l’arrière-bouche, et qu’il rendit par l’oreille quelques vers : sa mère et d’autres femmes lui en tirèrent plusieurs, et lui firent différents remèdes , qui furent sans succès ; ce qui les détermina à
soumettre le malade à mes soins. Je lui tirai et fis tirer en ma présence plusieurs de ces insectes ; et, jugeant qu’il pouvait y en avoir dans la caisse , je fis des injections avec l'huile de térébenthine, qui, au premier coup de piston de seringue, passa dans l’œsophage, et même dans le larynx. Craignant d’enflammer ces parties par l'irritation, je supprimai cette injection, et j’y en substituai une autre, faite avec la racine de fougère mâle et les feuilles de scordium, qui passa aussi quelquefois dans le larynx , mais sans y causer autant de douleur que la première. Les dernières injections furent continuées durant l’espace de quinze jours, et le malade sortit parfaitement guéri le 24 septembre suivant. »
XLl!l e observation. — « Un homme, âgé de 60 ans, fit, le 22 mars 1760, sur le dos et derrière la tête, une chute qui lui produisit, dès le moment de l’accident, un écoulement de sang par le nez et les oreilles, et, peu de temps après, le délire. Le chirurgien qui fut appelé lui donna les secours indiqués en pareil cas, et le malade guérit parfaitement de ces divers accidents. Le 1 er juin, il lui survint à l’oreille droite une vive douleur, qui fut, peu de temps après, accompagnée d’une abondante suppuration. Je lui fis, le 18 de ce mois, une injection vulnéraire, qui passa avec la plus grande facilité dans l’arrière-bouche. Cette injection fut continuée jusqu’au 8 juillet, que le malade n’en voulut plus, parce qu’il lui attribua une légère ophthalmie dont il fut attaqué, et à laquelle il n’avait jamais été sujet. »
XLlV e observation. — « 11 y a aujourd’hui, 13 décembre 1768, dans mon hôpital, une servante chez qui, à la suite d’une prodigieuse suppuration par l’oreille, il s’est formé un dépôt à l’apophyse mastoïde. La liqueur