‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 59 sur 67 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du bourdonnement.

Sans nous arrêter aux distinctions que les auteurs ont voulu établir entre les diverses nuances de cette paracousie, sous les noms de bruissement, murmure, sifflement , bombement , tintement , etc. , nous nous bornerons à admettre deux espèces de bourdonnements, d’après la nature des causes qui peuvent les produire. La première comprend les bourdonnements dus à des bruits étrangers à l’action des corps sonores extérieurs, mais qui existent véritablement, et s’opèrent dans l’intérieur de l’oreille ou de la tête, d’après les lois de la physique. A la seconde, je rallie tous les bourdonnements qui ne dépendent d’aucune espèce de bruit existant au moment où ils se font entendre, et dont les uns, tout à fait fantastiques, si je puis m’exprimer ainsi, ne reconnaissent aucune des causes du son, tandis que les autres ont pour origine une perception réelle, qui s’est prolongée plus ou moins longtemps, après que l’impression du son a cessé, ou qui se répète par intervalles, sans que le son se soit reproduit.

C’est ainsi que lorsque nous croyons voir de petits filaments voltiger devant nos yeux, cette aberration de la vue tantôt est due à de petits flocons véritablement

nous détromper. Si, dans un état de calme, de santé, et lors même que nons nous y attendons le moins, nos sens peuvent nous tromper à ce point, à quelles méprises ne doivent-ils pas nous exposer dans un moment de terreur, de préoccupation profonde, d’affaiblissement de nos organes, ou dans le délire de quelques-unes de nos passions ?

DU ÈOUEDCfflNEMEHT.

flottants dans l’humeur de Morgagni, selon les observations de Demours, et tantôt n’est qu’une perception trompeuse de la rétine malade, ainsi que l’ont remarqué Boerhaave et Zimmermann.

11 est donc important, pour avoir quelques notions exactes du bourdonnement, et y appliquer un traitement méthodique , de le distinguer en vrai et en faux. Ce que je viens de dire explique assez le sens que j attache à chacune de ces deux dénominations.

De quelque espèce, au reste, que puisse être le bourdonnement , il faut, avant tout, déterminer s’il est simple , ou s’il est compliqué de surdité. Le premier cas se présente fort rarement ; presque toujours il y a diminution plus ou moins considérable de l’ouïe. Dans le dernier cas, il importe beaucoup de reconnaître si le bourdonnement est cause ou simplement affection concomitante de la surdité. Cette dernière distinction n’est pas toujours facile à établir ; presque toutes les personnes sourdes, qui éprouvent en même temps des bourdonnements , sont intimement convaincues , et finissent par vous persuader que les bruits continuels ■qui fatiguent leurs oreilles sont l’unique cause de leur surdité ; et qu’elles entendraient distinctement, si elles étaient délivrées de ces bourdonnements incommodes.

Pour éclaircir ce point d’étiologie, il faut remonter à l’origine de la surdité, et tâcher d’en déterminer la cause. Si l’affection s’est déclarée après des symptômes d’otite ou d’otorrhée ; si elle a précédé les bourdonnements ; si ceux-ci ayant été quelquefois suspendus ou diminués, l’ouïe n’a pas repris son intégrité; s’il y a eu, s’il y a encore des maux de tête presque

continuels, on peut croire que la surdité est indépendante des bourdonnements ; dès lors ils ne méritent nulle attention, et ne présentent aucune indication particulière.

Il suit de ce que je viens de dire pour caractériser cette affection comme épiphénomène , que, dans les circonstances contraires , elle peut être regardée comme primitive , ou comme cause de surdité. On peut quelquefois s’en assurer par une épreuve qui ne laisse aucun doute , lorsqu’elle réussit : elle consiste à comprimer, pendant quelques minutes, l’une et l’autre carotides. Rien n’est si ordinaire alors que de voir le bourdonnement s’arrêter. Si la surdité disparait en même temps, on ne peut mettre en doute que celle-ci n’en soit véritablement la suite, ou tout au moins quelle ne soit dépendante de la même cause ; ce qui revient au même pour le traitement. La surdité qui est l’effet du bourdonnement présente encore cette particularité, qu’elle ne trouble point, au moins dans les commencements, la perception des sons ou des bruits isolés, mais quelle nuit seulement à l’audition de la parole et des sons émis en même temps que d’autres, comme dans une conversation générale, ou dans le chant avec accompagnement.

Après s être assuré que le bourdonnement est la maladie unique ou principale, il s’agit d’établir à laquelle des deux espèces dont j ai parlé plus haut il peut être rapporté. Le bourdonnement vrai, c’est-à-dire celui qui est causé par des bruits réels produits dans l’intérieur ou près de l’oreille, peut être l’effet d’un état pléthorique, soit général, soit local, ou de la dilatation de quelque vaisseau artériel, ou enfin de quelque

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obstacle mécanique qui s’oppose à la libre circulation de l’air dans l’oreille, tant externe qu’interne,

Le bourdonnement vrai, dù à la pléthore ou à la dilatation de quelque artère, s’explique d’une manière très-satisfaisante par le mouvement et l’impulsion du sang contre les parois du vaisseau; soit que cette impulsion devienne plus forte, soit que, par une disposition qu’on ne saurait expliquer , ce mouvement, jusque-là inappréeié , se fasse sentir à la pulpe nerveuse auditive. Dans les inflammations violentes de l'oreille interne, l’impulsion du sang artériel établit un tintement isochrone avec les mouvements du cœur, et les malades comparent ces pulsations intérieures à des coups de marteau qui semblent leur fendre la tête. Il y a des céphalalgies qui sont également accompagnées de pareils tintements. Je ne dirai rien des maladies dans lesquelles ils se présentent comme symptômes, parce qu’ils appartiennent à ces maladies, et sont subordonnés aux indications qu’elles présentent.

L’anatomie pathologique n’a encore démontré aucune dilatation anévrismatique des petites artères qui distribuent le sang dans l’oreille interne ; et quand on considère la situation et l’exiguïté de ces vaisseaux , on croit difficilement à la ppssibiüté d’une telle dilatation. Mais peut-on expliquer autrement ces violents battements qui ne se font sentir que dans une seule oreille, qui sont isochrones avec les mouvements des artères, et qui, semblables encore en ceci aux pulsations anévrismatiques, augmentent tumultueusement au moindre exercice ? Je suis fondé à croire que, dans ces circonstances , il y a véritablement quelques vaisseaux dilatés, sinon dans l’oreille, au moins dans le voisinage de cet

organe. Les artères noinbreuses qui l’environnent, ramifications de l’occipitale, de la temporale, de l’auriculaire postérieure, sont, par leur volume , plus propres que celles de l’oreille même à devenir anévrismatiques , et peuvent, par leur contact médiat ou immédiat avec le temporal, faire retentir dans l’oreille des bruits inaccoutumés. C’est ainsi qu’on peut expliquer les violents tintements observés par Mercurialis, Plater et Duverney et qui faisaient un tel bruit dans l’oreille, que les assistants même pouvaient distinctement l’entendre.

Je me rappelle une observation recueillie dans le temps de mes études, qui confirme parfaitement mon opinion. Il se présenta, à la visite du chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, un homme qui portait un anévrisme à la partie supérieure de la carotide externe, lequel avait déjà beaucoup diminué par la compression modérée et méthodique que le malade avait lui-même très-habilement exercée sur sa tumeur ; il assura n’en éprouver aucune espèce d’incommodité, si ce n’est une forte palpitation étourdissante dans l’intérieur de l’oreille, surtout lorsqu’il se livrait au moindre exercice.

J. J. Rousseau nous fournit un autre fait qui vient à l’appui de la théorie que je propose, et dont sans doute on lira avec intérêt la relation, insérée parmi les observations qui terminent ce chapitre.

J’ai dit que tout obstacle mécanique qui s’oppose à la libre circulation de l’air dans l’oreille, tant externe qu’interne, produit aussi le bourdonnement vrai, de la même manière que s’opère cette espèce de murmure ou de sifflement que nous entendons dans une chambre fortement chauffée, lorsque l’air extérieur n’y pénètre qu’à travers une ouverture étroite. C’est ainsi qu’en in-

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traduisant l’extrémité du doigt dans le conduit auditif, ou en appliquant sur la conque le creux de la main, on produit de suite un bourdonnement incommode. Un pareil effet a lieu dans les fluxions catarrhales du pharynx ou des fosses nasales, soit pendant toute la durée de cette inflammation, soit seulement dans certains moments où, l’engouement étant très-considérable, on pousse, par des efforts d’exscréation, quelques mucosités dans la trompe d’Eustache. Si ces mêmes matières, au lieu d’embarrasser simplement le conduit guttural de l’oreille, viennent à le remplir complètement, dès lors la surdité succède au bourdonnement, qui diminue considérablement , ou disparaît en totalité. Nous pouvons obtenir un effet analogue dans le méat auditif ; car si, au lieu d’y introduire modérément le bout du doigt, on l’enfonce fortement, de manière à boucher hermétiquement ce conduit, dès lors le bourdonnement cesse ou diminue. et l’audition devient plus obtuse.

Le bourdonnement faux, beaucoup plus commun que le vrai, me paraît être le plus souvent dû à un agacement du nerf acoustique, qui tantôt lui est propre, et tantôt lui est communiqué par sympathie ; d’où suit la subdivision naturelle de ce bourdonnement faux en idiopathique et en symptomatique. Beaucoup plus rare que ce dernier, le bourdonnement faux idiopathique ne se rencontre ordinairement que chez les personnes dont l’ouïe très-délicate a été ébranlée par une violente explosion, comme celle de l’artillerie, des armes à feu, ou fatiguée par un bruit uniforme longtemps prolongé, tel que le font entendre une grande chute d’eau, un torrent, le voisinage d’une forte machine hydraulique ; ou bien lorsque ce bruit, sans être ni violent, ni con- Tom. I. 24

tinu, a été accompagné de circonstances qui en ont rendu l’impression extrêmement vive et profonde, comme dans l’observation que je rapporterai bientôt. Toutes ces perceptions tiennent à un ébranlement du nerf auditif, soit que cet ébranlement se prolonge longtemps après la cause qui l’a déterminé, soit qu’il se reproduise par une susceptibilité morbide de la partie nerveuse de l’oreille.

Le bourdonnement faux symptomatique attaque de préférence les gens de cabinet, les hypocondriaques, les femmes hystériques. Il accompagne souvent les embarras gastriques, les affections vermineuses surtout, et la diathèse rhumatismale. On l’observe encore dans les cachexies qu’amènent les grandes hémorragies, particulièrement les pertes utérines ; et dans cette fatigue du cerveau qui est produite par des veilles prolongées, des occupations d’esprit excessives, et les peines de l’âme.

Le bourdonnement faux peut également simuler toutes sortes de bruits, des cris d’animaux, et même la voix 1 1 c et c’est alors qu’on peut le ranger parmi les

perceptions fausses, les sensations fantastiques, ou hallucinations proprement dites.

Le bourdonnement faux, considéré en général, est sujet à des rémissions plus ou moins longues, et à de nombreuses variations ; ce qu’on ne rencontre pas dans le bourdonnement vrai. Il en diffère encore en ce que l’afflux du sang vers la tête, par une marche accélérée, ou par l’inclinaison du tronc vers la terre, ne le rend pas plus intense, et que souvent même il disparaît pendant la digestion.

En général, le bourdonnement est une incommodité extrêmement pénible, et qui jette dans une tristesse

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profonde les personnes qui en sont affectées. Parmi les indispositions auxquelles nous sommes sujets, elle est du nombre de celles que le temps et l’habitude adoucissent le moins. J’ai vu des personnes qui en étaient tourmentées solliciter en quelque sorte l’emploi des remèdes les plus violents, tels que le moxa, le séton, la cautérisation, et ne me demander, pour s’y soumettre, qu’une faible espérance. On est donc quelquefois dans le cas d’appliquer au bourdonnement un traitement méthodique.

Les divisions que nous avons établies plus haut peuvent servir à éclairer, jusqu’à un certain point, la prescription des remèdes propres à cette affection.

Quand elle accompagne la surdité sans en être la cause, tous les moyens curatifs doivent être dirigés contre la maladie principale ; mais lorsque le bourdonnement est simple, ou si, étant compliqué de la surdité, i# paraît évidemment la produire, c’est contre lui qu’il faut diriger le traitement. Si on a quelque raison de penser qu’il tienne à un afflux trop considérable du sang vers la tête, les pédiluves irritants, des sangsues aux jambes, l’ouverture même de la saphène, parviendront à le détruire ou à le diminuer considérablement. Quelquefois ce que ces moyens révulsifs n’ont pu faire, on l’obtient par le dégorgement immédiat des vaisseaux capillaires du cou ou des oreilles, à l’aide des sangsues. Lorsque j’ai vu ces derniers moyens échouer, j’ai réussi en ouvrant la jugulaire.

Ces évacuations sanguines doivent être accompagnées de lotions et même de douches d’eau froide sur la tête, s’il n’existe aucune contre-indication, telle que des fluxions habituelles, une disposition imminente aux ca-

tarrhes, ou lorsque le malade a des cheveux longs 1 et fournis, dont il ne veut pas faire le sacrifice.

Le succès qu'on obtiendra presque toujours par ces moyens, contre le bourdonnement par pléthore locale, n’est pas ordinairement de longue durée. Mais il n’en est pas de même si l’indisposition est l’effet d’une pléthore générale ainsi qu’on l’observe chez les personnes éminemment sanguines, ou sujettes à des pertes de sang qu’elles n’éprouvent plus, et particulièrement chez les jeunes gens, vers l’époque de la puberté.

Il est inutile de dire que si le bourdonnement est produit par la dilatation de quelque vaisseau artériel, hors de la portée des secours chirurgicaux, tout traitement devient superflu.

Je ne m’étendrai pas non plus sur les moyens à employer quand les bourdonnements, sont produits par quelque embarras, soit du conduit auditif, soit de l’oreille interne; presque toujours il y a surdité; et l%rs même quelle n’existe pas, les moyens à employer sont les mêmes que ceux que l’on met en usage contre ces mêmes embarras, lorsqu’ils produisent la cophose. Je me sers alors avec avantage de la préparation suivante :

^ Semences de carvi et de coriandre.ââ 8 gram.

Coloquinte.,.. 4 gram.

Faites bouillir dans de l’huile de rue ;

Après une forte décoction, passez, et ajoutez :

Eau de melisse spintueuse. 4 gram.

Instillez quelques gouttes dans l'oreille.

Quant au bourdonnement faux, on y remédie quelquefois par les antispasmodiques , soit généraux, soit employés localement : parmi ces derniers, un des plus efficaces est l’éther dirigé en vaporisation dans le conduit auditif, ainsi que je l’ai indiqué pour le traitement

de 1 otalgie. Les frictions sur la tête, les applications chaudes sur cette même partie, de manière à provoquer une transpiration abondante, m’ont réussi quelquefois.

Parmi ces bourdonnements faux, il en est qu’il serait absurde de vouloir dissiper par les moyens thérapeutiques ordinaires : tels sont ceux qui tiennent à une impression trop vive, et morbifiquement prolongée sur le sensorium commune , d’un son qui l’a trop vivement frappé, ou qui s’est trouvé accompagné de circonstances effrayantes, comme dans la cinquante-septième observation, que je donne à la fin de ce chapitre. Ce que je tentai pour obtenir la guérison pourra mettre sur la voie de la conduite que l'on doit tenir dans des cas analogues.

Le bourdonnement fantastique n’étant qu’un symptôme d’aliénation mentale, doit être attaqué par les moyens appropriés à cette maladie. Il faut, par conséquent, se garder de le confondre avec les autres variétés de bourdonnement faux que nous avons indiquées.

Il arrive bien souvent que le traitement le plus méthodique du bourdonnement, tant vrai que faux , lors même qu’il n’est point ancien ni compliqué de surdité , échoue contre l’opiniâtreté de cette lésion acoustique. Il ne reste alors autre chose à faire qu’à le rendre moins insupportable, en lui ôtant le plus grand de ses inconvénients, celui de priver du sommeil, ou de le troubler presque continuellement : je me suis avisé pour cela d un expédient bien simple, et qui manque rarement son effet ; c’est de couvrir le bruit intérieur , réel ou imaginaire , par un bruit extérieur analogue et également continuel. Ainsi, celui que produit un feu de cheminée bien actif soulage considérablement l’incommo-

dité de ces bourdonnements sourds qui simulent le murmure lointain des vents et d’une rivière débordée. Le même moyen peut s’adapter encore au sifflement de l’oreille , en alimentant le feu avec du bois vert ou légèrement mouillé. Lorsque le tintement imite le son des cloches , on lé couvre aisément, pourvu qu’il ne soit pas très-fort, par le résonnement que produit un grand bassin de cuivre dans lequel tombe de haut un filet d’eau fournie par un vase d’égale capacité, percé au fond d’une très-petite ouverture. Dans les cas enfin où l’oreille est iatiguce par un bruit semblable à celui d’un rouage en mouvement, ou peut placer au chevet du lit quelque mécanique bruyante , mise en jeu par le débandement lent d’un ressort, et adaptée à un jeu d’orgue ou à quelque pendule grossière , dont on accélère le mouvement en ôtant le balancier. Il est digne de remarque que ces bruits extérieurs, qui doivent être nécessairement plus intenses que la perception morbide, au lieu d’éloigner le sommeil, comme le fait celle-ci, finissent par le provoquer et le, rendre très-profond.

LV“ observation. — Madame de St.-J., veuve à

trente-trois ans d’un mari jeune qui usait avec prodigalité des droits de l'hymen , éprouvait des tintements d’oreille si violents, qu’elle en avait perdu le sommeil et l’appétit.

Au chagrin que lui causait cette incommodité, avait succédé une indifférence profonde sur son état et sur tout ce qui l’intéressait auparavant ; au point qu’impatientée de la présence même de ses enfants, elle avait obtenu de sa mère qu’elle les gardât chez elle. Plusieurs médecins consultés , regardant cet état comme une véritable mélancolie maniaque, avaient conseillé un long

DU BOURDONHEMENT.

voyage et un second mariage ; mais la malade ne voulait entendre parler ni de l’un ni de l’autre de ces moyens, et disait quelquefois, en plaisantant, qu’avant de la remarier ou de la faire voyager, il fallait lui donner une autre tète. Consulté à mon tour, je fus fort étonné, en arrivant, de trouver une femme dans un état d’embonpoint et de fraîcheur qu’on rencontre fort rarement à la suite des affections mélancoliques. Le teint était trèsanimé , la peau des bras rouge, comme chez la plupart des jeunes filles ; autour du cou , et surtout entre les épaiües , existaient quelques-uns de ces boutons rouges insensibles, très-creux, non suppurants , tels qu’on en voit chez les personnes éminemment pléthoriques , et qui cèdent presque toujours aux évacuations sanguines. La menstruation avait lieu deux fois par mois, mais peu abondamment : cependant le pouls était petit, serré, profond, et les forces musculaires tout à fait abattues. A toutes les questions laites à madame de St.-J.... sur sa santé, elle répondit que tout son mal était dans la tête ; que si on pouvait faire cesser les bruits tumultueux et continuels qui s’y luisaient entendre , elle serait la femme la mieux portante et la plus heureuse. Elle comparait ces bruits à ceux que produirait une machine à plusieurs rouages et à plusieurs mouvements inégalement bruyants, dont quelques-uns seraient continuels et d’autres intermittents. II est digne de remarque cependant que, malgré ces violents et continuels tintements , l’ouïe avait conservé à peu près toute son intégrité, et que si, parfois, la malade paraissait sourde , ce n’était que par préoccupation profonde de tous les sens; effet ordinaire du trouble du cerveau dans les forts bourdonnements d’oreille.

Je crus reconnaître, dans cet appareil de symptômes, un état pléthorique bien prononcé, malgré la petitesse du pouls et la débilité des forces musculaires ; et j’en acquis la certitude lorsqu’ayant exercé une compression momentanée sur les carotides, j’eus fait disparaître, presque en totalité, les bruits intérieurs de la tête.

Je conseillai en conséquence une saignée du pied ; mais la prostration apparente des forces de la malade lui donnant, ainsi qu’à sa famille, beaucoup de répugnance pour ce moyen, il fallut y suppléer par un autre. On appliqua à la partie interne des jambes huit sangsues, qui ne tirèrent que peu de sang, et déterminèrent une vive irritation par leurs piqûres , que la malade trouva excessivement douloureuses. Six heures après l’application , le pouls s’éleva d’une manière extraordinaire, devint dur, rebondissant', et même un peu fébrile; il n’y avait, du côté de la tête, qu’un léger soulagement : il fut suffisant néanmoins pour faire regretter à madame de St.-J.... de n’avoir pas perdu plus de sang, et l’amener à se laisser pratiquer une saignée du bras. On tira à peu près douze onces de sang. Cette seconde évacuation eut un succès plus marqué ; la tête devint libre, légère, selon les expressions de la malade ; elle éprouvait seulement par intervalles de légers tintements, qui augmentaient pendant la digestion. Quelques sangsues au cou dissipèrent entièrement le reste de la congestion sanguine. Pour prévenir une récidive, fort ordinaire dans ces sortes d’indispositions , je prescrivis un régime peu nourrissant, et surtout beaucoup d’exercice; moyen qu’on n’avait pu employer jusqu’alors, à cause de l’aversion insurmontable qu’éprouvait madame de St.-J.... pour toute espèce de mouvement.

LVF observation. — Un jeune homme de vingt-deux ans , sujet aux catarrhes, particulièrement à ceux qui affectent la membrane nasale et celle de l’arrière-bouche, était resté incommodé , à la suite d’une de ces deux affections, d’un bourdonnement continuel dans les oreilles, auquel s’était joint, au bout de quelques mois, une surdité à peu près complète. L’excrétion muqueuse du nez, naturellemen t peu abondante chez ce jeune homme, était totalement.supprimée , au point que la surface interne des narines était aussi sèche que l’extérieur du nez , qui était déprimé vers sa racine, ainsi que je l’ai presque toujours remarqué chez les personnes atteintes de surdité catarrhale. Un signe plus évident encore de la nature de cette affection était une toux dont les quintes tourmentaient ce jeune homme pendant la nuit, seulement lorsqu’il s’endormait couché sur le dos , la tète portant sur l’occiput. Tout à coup un chatouillement incommode vers le larynx, tel que le produirait une liqueur froide et gluante avalée de travers, l’éveillait en sursaut, et provoquait un accès de toux qui durait quelquefois une demi-heure, et amenait une grande quantité de pituite filante, avec diminution des tintements, après néanmoins que l’agitation de cette espèce de crise était entièrement calmée.

Il me parut évident que la maladie de l’oreille tenait à un véritable engouement des cavités intérieures par la matière catarrhale. Je conseillai en conséquence un vomitif répété toutes les semaines, au moyen de deux et même trois onces d’oxymel scillitique, pris par dose de 30 gram., avec des intervalles de vingt minutes ; l’usage quotidien (à l’exception du jour du vomitif) des pilules aloétiques , en nombre suffisant pour obtenir

378 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE I. deux ou trois selles ; le trèfle d’eau sec , employé tous les matins, en guise de tabac à fumer. En cas de nonsuccès de ces moyens, j’en conseillai encore divers autres que je ne relaterai point ici, parce qu’on n’en fit aucun usage, les premiers ayant produit tout le bien qu’on pouvait en attendre.

l.vir observation. — Madame de Souvray, âgée de vingt-neuf ans , douée d’une vive imagination et d’une grande mobilité nerveuse, est, une nuit, éveillée en sursaut par un mugissement sourd, partant d’une chambre voisine, où était couché son fils unique, âgé de cinq ans. Elle se lève avec effroi et précipitation, ouvre la porte de cette chambre , et trouve les rideaux du lit de son fils en proie aux flammes, dont l’activité redoubla avec un bruit plus effrayant encore dès que la porte fut ouverte. Elle écarte ces draperies.embrasées, se précipite sur le lit, saisit son enfant qui dormait encore, s’enfuit avec ce précieux fardeau dans la chambre à coucher de son mari, auprès duquel elle tombe éyanouie, sans avoir pu articuler d’autres mots que ceux-ci : Le feu ! le feu ! Je passe sous silence toutes les suites de cet accident, qui n’ont aucun rapport avec l’objet principal de cette observation.

Après dix-huit mois d’une maladie nerveuse, caractérisée par des convulsions fréquentes, des crampes de la poitrine et de l’estomac, une menstruation très-irrégulière , des mouvements de terreur sans cause réelle, une maigreur excessive, elle se rétablit en partie dans un voyage qu’elle fit, pendant l’été de 1818 , dans les pays méridionaux. C’est là que je la vis, et qu’elle me consulta sur le reliquat très-pénible de sa maladie. C’était un bourdonnement d’oreille continuel, et qui, pour

DD BOUHDOHNEMERT.

le tourment de cette dame, simulait parfaitement le bruit des flammes, tel que ses oreilles en avaient été frappées à l’instant où elle avait ouvert la porte de la chambre de son fils. Ce faux mugissement augmentait à l’approche de la nuit, et ne laissait à la malade qu’un sommeil agité, et continuellement interrompu par la crainte du feu, dont elle se croyait environnée au sortir de ces accès effrayants.

Cet état était si pénible , que madame de Souvray redoutait l’approche de la nuit et du sommeil, et craignait de voir disparaître, à l’approche de l’hiver, tout le bien quelle avait retiré de son voyage et de la belle saison.

Pour que cette crainte, qui me paraissait raisonnablement fondée, ne se vérifiât pas, je conseillai de tenter la guérison de ce fâcheux bourdonnement. Il était, à la vérité, plus aisé de pressentir l’urgence de l’indication que de trouver le moyen de la remplir. Le savoir et l’intelligence des médecins qui avaient dirigé la malade ne me laissaient aucun remède rationnel à tenter.

Je sentis donc qu’il fallait chercher ailleurs que dans la pharmacie et la chirurgie des moyens curatifs. D’après l’idée que j’avais de la nature de cette affection et des causes qui devaient l’augmenter et la diminuer, j’obtins, en questionnant madame de Souvray, divers renseignements , dont les plus précieux furent que, lorsqu’elle pouvait s’endormir dans la journée, il n’y avait point de réveil en sursaut ni de rêve effrayant ; qu’ayant passé pendant son voyage deux nuits pleines en voiture, le peu de repos quelle avait pu goûter avait été également tranquille et sans rêve ; que lorsque la voiture avait roulé pendant quelque temps sur un pavé sec et

inégal, le tintement était beaucoup moindre ; qu’elle avait pareillement éprouvé une diminution de son incommodité , un jour qu’en voyant défiler des troupes à Lyon , elle avait, pendant plus d'une heure, entendu battre le tambour. D’après ces divers renseignements, je crus devoir conseiller à cette dame de s’habituer à dormir dans la journée, après son dîner, qui était le moment où elle se trouvait le mieux ; de se faire éveiller à l’entrée de la nuit ; d’occuper alors ses oreilles aussi longtemps que possible du son d’un instrument de musique un peu bruyant, tel que la clarinette ou le violon, dont heureusement son mari savait très-bien jouer ; de lire ou de se faire lire ensuite à haute voix quelque ouvrage qui captivât fortement son attention ; de renouveler fréquemment ses courses en voiture sur le pavé ; et à son retour dans son pays, de se loger dans les quartiers les plus bruyants de la ville, au lieu de se confiner, ainsi quelle avait fait jusque-là, dans une petite maison isolée. Comme elle saisissait parfaitement l’indication que je me proposais de remplir par ces divers moyens, elle me demanda si je ne croyais pas qu’il lui fût utile de se loger dans un moulin à eau ; et qu’en ayant un en propriété, il lui serait facile de s’y établir. J’approuvai fort ce moyen, et j’ajoutai que je le regardais comme plus efficace encore qu’aucun de ceux que j’avais conseillés.

De retour à Paris, je reçus, au bout de quelques mois, une lettre de cette dame, qui m’annonçait, avec les expressions de la plus vive reconnaissance, qu’elle s’était si bien trouvée du régime bruyant que je lui avais conseillé, quelle avait été débarrassée de ses bourdonnements au bout de quinze jours, et que ce

n’était que par la crainte d’une récidive quelle l’avait continué pendant deux mois.

LVIlle observation.—D urant le séjour de J.-J. Rousseau à Annecy, sa santé s’altéra sensiblement. « Je ne sais, dit-il, d’où venait qu’étant bien conformé par le coffre, et ne faisant d’excès d’aucune espèce , je déclinais à vue d’œil. J’ai une assez bonne carrure, la poitrine large, mes poumons doivent y jouer à l’aise : cependant j’avais la courte haleine, je me sentais oppressé, je soupirais involontairement, j’avais des palpitations , je crachais du sang ; la fièvre survint, et je n’en ai jamais été bien quitte. Comment peut-on tomber dans cet état à la fleur de l’âge, sans avoir aucun viscère vicié, sans avoir rien fait pour détruire sa santé? L’épée use le fourreau, dit-on quelquefois : voilà mon histoire. Mes passions m’ont fait vivre, et mes passions m’ont tué.... » Devenu sédentaire, « je fus pris, non dé l’ennui , mais de la mélancolie ; les vapeurs succédèrent aux passions, ma langueur devint tristesse ; je pleurais et soupirais à propos de rien; je.sentais la vie m’échapper sans l’avoir goûtée ; enfin je tombai tout à fait malade. »

11 se rétablit ; mais , « quoique guéri, dit-il, de ma grande maladie, je n’avais pas repris ma vigueur ; ma poitrine n’était pas rétablie ; un reste de fièvre durait toujours, et me tenait en langueur. » 11 se mit à l’usage du lait, et bientôt il fallut le quitter.

« C'était alors la mode de l’eau pour tout remède ; je me mis à l’eau, et si peu discrètement qu’elle faillit me guérir, non de mes maux, mais de la vie. Tous les matins, en me levant, j’allais à la fontaine avec un grand gobelet, et j’en buvais successivement, en me prome-

nant, la valeur de deux bouteilles. Je quittai tout à fait le vin à mes repas. L’eau que je buvais était un peu crue et difficile à passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. Bref, je fis si bien qu’en moins de deux mois je me détruisis totalement l’estomac, que j’avais eu très-bon jusqu’alors. Ne digérant plus, je compris qu’il ne fallait plus espérer de- guérir. Dans ce même temps il m’arriva un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites , qui ne finiront qu’avec moi.

« Un matin que je n’étais pas plus mal qu’à l’ordinaire , en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurais mieux la comparer qu’à une espèce de tempête qui s’éleva dans mon sang, et gagna dans l’instant tous mes membres. Mes artères se mirent à battre d’une si grande force, que non-seulement je sentais leur battement, mais que je l’entendais même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d’oreilles se joignit à cela, et ce bruit était triple ou plutôt quadruple ; savoir, un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair comme d’une eau courante , un sifflement très-aigu, et le battement que je viens de dire, dont je pouvais aisément compter les coups sans me tâter le pouls, ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne était si grand qu’il m’ôta la finesse d’ouïe que j’avais auparavant, et me rendit non tout à fait sourd, ' mais dur d’oreille comme je le suis depuis ce temps-là.

« On peut juger de ma surprise et de mon effroi : je me crus mort; je me mis au lit ; le médecin fut appelé; je lui contai mon cas en frémissant, et le jugeant sans

remède. Je crois qu’il en pensa de même, ta cure qu’il lui plut de tenter était si pénible, si dégoûtante, et opérait si peu, que je m’en lassai bientôt ; et, au bout de quelques semaines, voyant que je n’étais ni mieux ni pis, je quittai le lit, et repris ma vie ordinaire, avec mon battement d'artères et mes bourdonnements, qui depuis ce temps-là , c’est-à-dire député trente ans, ne m’ont pas quitté une minute.

« J’avais été jusqu’alors grand dormeur. La totale privation du sommeil qui se joignit à tous ces symptômes, et qui les a constamment accompagnés jusqu’ici, acheva de me persuader qu’il me restait peu de temps à vivre. Cette persuasion me tranquillisa pour un temps sur le soin de guérir. Ne pouvant prolonger ma vie, je résolus de tirer du peu qui m’en restait tout le parti qu’il était possible ; et cela se pouvait par e n°-ul le I enr de la Providence, qui, dans un état si funeste, m’exemptait des douleurs qu’il semblait devoir m’attirer. J’étais importuné de ce bruit, mais je n’en souffrais pas ; il n’était accompagné d’aucune autre incommodité habituelle que de l’insomnie durant les nuits , et en tout temps d’une courte haleine, qui n’allait pas jusqu’à l’asthme, et ne se faisait sentir que quand je voulais

courir ou agir un peu fortement. Je quittai l’étroit

régime, je repris l’usage du vin, et tout le train de vie d’un homme ên santé, selon la mesure de mes forces, sobre en toutes choses, mais ne m’abstenant de rien. »

Cependant sa santé ne se rétablit pas. «J’étais, dit-il, pâle comme un mort et maigre comme un squelette ; mes battements d’artères étaient terribles, mes palpitations plus fréquentes; j étais continuellement oppressé, et ma faiblesse enfin devint telle, que j’avais peine à

384 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE t.

me moucher ; je ne pouvais presser le pas sans étouffer ; je ne pouvais me baisser sans avoir des vertiges ; je ne pouvais soulever le plus léger fardeau ; j’étais réduit à l’inaction la plus tourmentante pour un homme aussi remuant que moi. Il est certain qu’il se mêlait à tout cela beaucoup de vapeurs. Les vapeurs sont la maladie des gens heureux ; c’était la, mienne : les pleurs que je versais souvent sans raison de pleurer, les fraveurs vives au bruit d’une feuille ou d’un oiseau , l’inégalité d’humeur dans le calme de la plus douce vie, tout cela marquait cet ennui du bien-être qui fait, pour ainsi dire, extravaguer la sensibilité (1). »

[Cette observation, tracée de main de maître, est bien celle d’un hypocondriaque.

Parmi les phénomènes qui précèdent ou accompagnent la surdité, un des plus remarquables est, sans contredit, le bourdonnement. Variable dans ses degrés comme dans ses effets, il ne cesse ordinairement qu’avec la surdité elle-même ; il se produit d’une manière inattendue, et souvent dans les circonstances les plus opposées ; enfin il se développe dans les maladies les plus différentes de l’organe auditif : considéré sous ces rapports, il méritait un examen particulier.

Les distinctions établies, dans le chapitre précédent, entre les diverses espèces de bourdonnements, paraîtront sans doute plus théoriques que pratiques ; elles isolent trop le symptôme de la maladie essentielle : de là, confusion inévitable dans le diagnostic, et incertitude dans les moyens curatifs.

Pour traiter la question actuelle avec la précision

(1) confessions, part. l rc , liv. 5 et 6, passim.

quelle exige, il est nécessaire de classer les faits dont elle s’occupe, et de les réunir dans deux sections spéciales. La première comprendra les bourdonnements que l’on observe dans les maladies de l’oreille, et la seconde, ceux qui surviennent dans des affections autres que celles de cet organe.

l re section .—Le bourdonnement est un des effets les plus immédiats d’une lésion acoustique ; sa fréquence s’explique par le nombre et la nature des causes pathologiques qui s’opposent à la libre transmission des vibrations sonores jusqu’à la membrane du tympan, ou à celle de l’air extérieur dans la caisse du tympan, par le moyen de la trompe d’Eustache. Lorsque les conditions, indispensables à l’intégrité de l’ouïe, sont modifiées ou anéanties, lafaculté d’entendre s’altère, s’affaiblit, se perd, et se trouve souvent remplacée par les bourdonnements ou des bruits de nature variée.

Dans les maladies du conduit auditif, les bourdonnements précèdent fréquemment la surdité, et disparaissent avec la cause dont l’action mécanique interceptait la marche des ondulations sonores jusqu’au tympan.

Les bourdonnements sont très-rares lorsque la membrane du tympan est perforée; quand ils existent dans l’inflammation chronique de cette membrane, ils ont, en général, peu d’intensité, et n’excitent que d’une manière exceptionnelle les plaintes des malades.

Dans l’inflammation de la muqueuse de l’oreille moyenne, avec engouement muqueux, les bourdonnements sont violents, continuels, accompagnés de bruits fatigants et variéirâEes bruits sont dus en partie à l’action réciproque de l’air et des mucosités, ainsi que nous

l’observons dans l’inflammation catarrhale des bronches ou des fosses nasales.

Quelquefois les bourdonnements cessent tout à coup dans les mouvements d’abaissement de la mâchoire, et les contractions du pharynx et de ses annexes; les malades ont éprouvé la sensation d’un bruit qui ressemble à une espèce de claquement dû à la bulle d’air qui s’est engagée dans la trompe. Ces phénomènes conduisent à penser que la surdité dépend d’une lésio». de cette même trompe.

Un signe caractéristique de la surdité nerveuse avec éréthisme, est l’apparition des bourdonnements après la surdité; ce sont d’abord des bruits obscurs et prolongés, qui se changent, à mesure que la surdité augmente, en sons clairs, et quelquefois chantants ; ils ne laissent aucun repos au malade, soit le jour, soit la nuit, et ne cessent ordinairement que quand la surdité est complète.

Lorsqu’à la suite des injections d’air ou d’eau dans la caisse, par la trompe d’Eustache, les bourdonnements deviennent plus forts, plus douloureux, plus continus, ils tendent à prouver que le siège de la surdité est dans l’oreille interne.

Ces considérations pratiques, qu’il serait facile de multiplier, suffiront, sans doute, pour faire apprécier la valeur du bourdonnement dans l’étude des maladies de l’oreille, et la nécessité de le rattacher, soit comme symptôme, soit comme signe, au siège et à la nature de la lésion organique ; son traitement sera donc subordonné au diagnostic de cette lésion, et basé sur les indications déduites d’une exploration attentive de l’oreille.

Quelques observations prises au hasard dans les au-

teurs, en confirmant les vues pratiques, prouveront l’influence que le bourdonnement, semblable à toute sensation monotone et sans cesse répétée, peut exercer sur l'ensemble de l’économie animale.

M. M., âgé de cinquante ans, s’apercevait, depuis

plusieurs années, que son ouïe faiblissait, surtout du côté gauche ; à cette infirmité s’ajoutèrent bientôt des bourdonnements continuels, des douleurs vagues dans toute la tête, des étourdissements fréquents, qui allaient jusqu’à la lypothymie. Les médecins consultés crurent reconnaître les prodromes d’une apoplexie : en conséquence , ils prescrivirent le séjour à la campagne, le travail des bras, et d’abondantes saignées. Une, deux, trois années s’écoulèrent sans résultat ; enfin le cathétérisme de la trompe d’Eustache fut pratiqué, et fit reconnaître un rétrécissement de ce conduit, compliqué d’un engouement de la caisse du tambour. Huit jours de traitement firent disparaître cette grave infirmité. (. Deleau .)

M. D..., âgé de cinquante-deux ans, remarquait depuis quelques années de légers bourdonnements d’oreille, qui revenaient de lemps en temps ; la surdité était peu considérable; mais elle augmenta beaucoup, après que d’autres souffrances eurent engagé le malade à prendre les bains de mer. Les bourdonnements devinrent si violents, qu’il lui semblait entendre dans ses oreilles les craquements répétés d’un vent impétueux; on les considéra comme un effet des hémorroïdes, et l’on plaça des sangsues à l’anus ; on en mit aussi derrière les oreilles : puis on y versa de l’eau de Cologne et de l’huile de cajeput. Tous ces moyens n’apportèrent aucun amendement à la maladie de l’ouïe. L’examen local

éclaircit toutes les incertitudes : les deux oreilles étaient complètement remplies de cérumen; celle du côté gauche entendait la montre à la distance d’une ligne, l’autre à six pouces. Des injections d’eau tiède enlevèrent, dans l’espace d’une demi-heure, l’engouement, et avec lui les bourdonnements et la surdité. La tète fut en même temps délivrée de tout étourdissement : en un mot, le malade fut parfaitement guéri. ( Kramer.)

Eugène A..., âgé de douze ans , était affecté de surdité depuis sa plus tendre enfance. Il avait aussi éprouvé, à plusieurs reprises, des maux d’yeux, qui n’avaient cessé entièrement qu’après avoir habité la ville de Sens pendant trois mois» Le changement (f air n’eut aucun effet sur l’ouïe. Cet enfant parlait à voix basse, et s’exprimait fort mal. Les bourdonnements et les sifflements qu’il entendait continuellement l’empêchaient de parler haut; du moins il le prétendait. La première opération de cathétérisme fut un peu douloureuse; cependant la sonde pénétra à plus d’un pouce de profondeur. La douche développa les bruits muqueux des trompes et des caisses au plus haut degré. Quelle fut ma surprise, quand je vis, à la quatrième séance, tous les phénomènes maladifs disparaître comme par enchantement ! Les trompes restèrent ouvertes, les caisses se vidèrent complètement, les bruits muqueux, la surdité et les otalgies, tout se dissipa sans l’emploi d’aucun moyen thérapeutique. ( Deleau .)

Plus le diagnostic des maladies de l’oreille s’étend et se perfectionne, plus se limite l’action des causes générales auxquelles on attribuait les bourdonnements et les différents bruits qui l’accompagnent. Ainsi, ces accidents ne seront plus sous la dépendance immédiate de la

BOURDdKSJîMENT.

congestion sanguine de la tête et spécialement de l’organe auditif, puisqu’ils se produisent et disparaissent quand il existe un engouement de cérumen dans le conduit auditif ou de mucosités dans la trompe, ou une affection purement nerveuse du nerf acoustique. Pour expliquer l’intensité des battements isochrones à ceux du pouls, on sera également très-réservé à admettre une disposition variqueuse ou anévrismatique du système sanguin de l’oreille, ainsi que le démontre l’observation suivante, empruntée à Dupuytren.

Obsi al i 1 ne l jal re de l’artère carotide prirnij tme, dans un cas de dilatation anévrismatique des artères de l’oreille, de la tempe, de l’occiput', et de production de tissu érectile. Lue à l’Institut, le 6 juin 1825.

Étienne Dumand entra à, F Hôtel-Dieu de Paris, le 3 avril 1818 : ce malade, âgé de vingt ans, avait une constitution peu robuste, une taille élevée, des formes grêles , un tempérament bilieux, et il exerçait la profession de charron.

11 avait apporté, en naissant, deux petites altérations à la peau, communément appelées taches de vin, sur le repli extérieur de la conque de l’oreille droite. Celle-ci n’était pas déformée; elle semblait seulement un peu plus large et plus épaisse à l’endroit occupé par les taches. Une démangeaison légère était la seule incommodité qu’elles occasionnaient ; mais le jeune malade, excité par les démangeaisons, grattait souvent son oreille ; et chaque fois qu’il entamait la peau de cette partie, il en coulait un sang rouge et vermeil.

Il resta dans le même état jusqu’à l’âge de douze ans : à cette époque, marquée par le développement des parties génitales, l’oreille commença à prendre plus de volume : elle changea de couleur et devint violette.

Trois ans après, le malade s’aperçut qu’elle était agitée par de légers mouvements : elle avait alors acquis le double de son volume ordinaire , et les taches s’étaient élargies dans la même proportion.

Huit mois après l’appaifttion des battements, une première hémorragie eut lieu, et fut déterminée par un effort exercé pour lui arracher son chapeau de dessus sa tête. Cette hémorragie ne put être arrêtée qu’à l’aide d’un tamponnement très-exact : elle affaiblit le malade, mais le volume de la tumeur parut un peu diminué , et les battements s’y firent sentir avec moins de force. Cette amélioration ne fut que momentanée : l’oreille ne tarda pas à reprendre son volume primitif, sa tension et ses battements. Quoiqu’il n’eût que quinze à seize ans, le malade s’abstenait des plaisirs de son âge ; car il avait remarqué que toutes les fois qu’il se livrait à des exercices un peu violents, qu’il dansait ou courait, qu’il prenait des aliments trop substantiels, ou qu’il usait de vin et de liqueurs, son oreille acquérait plus de volume, et que les battements s’y faisaient sentir avec plus de force.

Dans quatre hémorragies qui se déclarèrent Successivement, le sang, quoique rouge, vermeil, et évidemment artériel, sortait non par secousses, mais en bavant, ët comme il a coutume de le faire lorsqu’il s’échappe d’un fongus hématoïde dont la surface a été entamée. Effrayé par la répétition de ces hémorragies et par l’accroissement

DU BOURDOHM EMEUT. 391

de la tumeur, le malade se décida enfin à entrer à l’Hôtel-Dieu de Sens, le 5 août 1817.

Il était alors dans l’état suivant :

L’oreille droite avait trois fois plus de volume que la gauche. Elle avait l’épaisseur du doigt, et, abandonnée à elle-même, elle retombait par son propre poids. Elle était agitée de battements isochrones à ceux du cœur. Le cuir chevelu de la tempe offrait des bosselures nombreuses , et la petite plaie qui avait fourni la première hémorragie n’était pas encore cicatrisée : après av.oir tenté d’abord une compression méthodique, MM. Populus et Rétif, qui dirigent cet hôpital, se décidèrent à attaquer la maladie par la ligature, et à pratiquer cette opération successivement sur les artères temporale, auriculaire antérieure, et occipitale. La ligature des premières de ces branches artérielles diminua un peu le volume de l’oreille ; mais les battements, quoique moins' forts, persistèrent.

Vingt et un jours après ces premières ligatures, il se manifesta tout à coup, par la petite plaie de l’hélix, une cinquième hémorragie, qui ne céda qu’à une forte compression : le sang était rouge et artériel, comme les premières fois. Peu de jours après, une sixième hémorragie eut encore lieu, et par la même plaie.

Le vingt-huitième jour, une escarre gangréneuse, de la largeur d’une pièce de cinq francs, se forma entre l’hélix et l’anthélix. La chute de cette escarre eut lieu lé trente-cinquième jour.

La ligature de l’artère occipitale et de l’artère temporale superficielle, qui était très-dilatée, n’eut ni plus de succès ni plus d’inconvénients que les autres, et le malade sortit de l’hôpital de Sens, après trois mois de séjour.

Revenu chez lui, le volume de l’oreille s’accrut de nouveau, et les battements augmentèrent. Il se décida pour lors à venir à Paris, et à entrer à l’Hôtel-Dieu.

L’oreille malade avait deux fois plus de longueur que l’autre : elle avait l’épaisseur du doigt ; l’hélix et l’anthélix étaient effacés. Le contour de l’extrémité supérieure de l’oreille offrait, en arrière, une sorte d’échancrure peu profonde, résultant de la chute de l’escarre dont il a été parlé. Toute l’oreille était d’un rouge violet foncé : elle était molli et compressible ; les doigts y pouvaient distinctement sentir des battements dans quelques points, et dans d’autres, des mouvements d’expansion et de contraction, isochrones aux pulsations du cœur. Ces mouvements imprimaient à l’oreille une secousse générale, qui l’éloignait de la partie latérale de la tète et l’en rapprochait alternativement.

. La presque totalité du cuir chevelu de la tempe et de l’occiput offrait une couleur bleuâtre, et était parsemée de bosselures nombreuses. La compression exercée sur l’artère carotide primitive, de manière à y intercepter le passage du sang, suffisait pour faire cesser tout battement dans la tumeur, qui s’affaissait aussitôt, pâlissait, et restait dans cet état jusqu’à ce que la compression fût levée. Alors la tuméfaction et la rougeur reparaissaient; et les pulsations, plus fortes pendant quelques instants, imprimaient des mouvements plus marqués à la tumeur. Cette partie paraissait au malade plus chaude que les autres, et il éprouvait, à chaque fois que le cœur y poussait une colonne de sang, une espèce de bruissement incommode et douloureux.

Du reste, la santé générale était fort bonne ; le malade ne se plaignait de rien, pas même de douleurs à la

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tête : il entendait lien de l’oreille, et voyait bien de l’œil du côté malade. Seulement, il était obligé à de continuelles précautions pour éviter le frottement, dans la crainte d’une hémorragie.

La ligature de l’artère carotide primitive fut pratiquée, et n’apporta aucun changement dans les fonctions sensoriales.

Nous n’insisterons point sur les bourdonnements qui surviennent dans les maladies appréciables de l’oreille ; tels sont, par exemple, les cas nombreux dans lesquels on rencontre un écoulement du conduit auditif : au moyen de ce signe, il est facile de remonter à la cause de ces bourdonnements, d’établir le diagnostic de la lésion qui les entretient, et de les combattre par un traitement rationnel.

2' section — Après avoir démontré l’importance d’explorer l’oreille avec soin, avant de statuer sur la cause des bourdonnements et de la rattacher vaguement à un état général de la constitution, il nous reste à dire quelques mots sur les bourdonnements qui surviennent dans d’autres maladies que celles de l’organe auditif.

Ces bourdonnements ont pour caractère commun de n’ètre plus, comme dans les affections de l’oreille, un signe essentiel, dominant, et quelquefois unique.

Ils se développent, ainsi qu’on l’a vu, dans certaines affections fébriles, nerveuses , hémorragiques ; et on comprend de suite qu’ils sont d’un intérêt bien secondaire dans l’étude et le traitement de ces diverses maladies; ils indiquent seulement que l’ouïe, comme les autres organes des sens, participe au trouble général, et se trouve soumise à des degrés variables d’excitation.

La cause la plus ordinaire à laquelle on attribue ces

bourdonnements est la pléthore sanguine, soit locale, soit générale ; l’influence de cette cause a été singulièrement exagérée ; car si elle était aussi fréquente et aussi réelle qu’on le suppose encore, elle se montrerait moins rebelle au traitement antiphlogistique. Nous avons déjà cité des faits qui démontrent cette vérité, sur laquelle nous appelons toute l’attention des praticiens.

L’expérience a prouvé tfae , dans un grand nombre de circonstances, on avait rapporté, soit à la pléthore, soit à une congestion cérébrale, l’existence de bourdonnements et d’autres bruits de l’oreille qui dépendaient d’une lésion de cet organe; l’expérience a également prouvé que ces symptômes ont résisté pendant plusieurs années à un traitement énergique, et cédé promptement à l’emploi de moyens curatifs locaux.

Sans doute, lorsqu’il existe des signes bien caractéristiques de pléthore ou de congestion cérébrale, il faut leur opposer un traitement approprié; mais lorsque ces signes ont disparu ou diminué d’intensité, et que les bourdonnements persistent, il faut aussi s’arrêter, et recourir à l’exploration de l’oreille. On comprend que cette exploration faite trop tôt pourrait être suivie de l’aggravation des accidents ; il est donc nécessaire de ne la pratiquer qu’en temps opportun. — Aux observations qui confirment ces assertions, nous ajouterons encore les deux suivantes.

Un ancien militaire, âgé de soixante-trois ans , doué d’un tempérament sanguin, était depuis trois ans atteint de surdité, accompagnée de tintements, de bruits sourds dans les oreilles, et d’un sentiment de pression rapporté près de l’articulation temporo-maxillaire. La gorge était souvent enflammée ; c’était pendant

la tonx et la gêne produites par cette indisposition que le sang se portait vers la tête, et la congestionnait. Cette surdité, regardée comme sanguine, fut traitée inutilement , pendant trois ans , par les fumigations, les injections , les sangsues , les pédiluves sinapisés , les saignées, les vésicatoires et les cautères.

Cette médication, quiparaissait parfaitement rationnelle , ne fit pas seulement cesser un sentiment de plénitude ressenti dans les côtés de la tête ; tous les accidents disparurent, ou se modifièrent, sous l’influence du cathétérisme et des douches d’air, qui enlevèrent le rétrécissement des trompes d’Eustache, et favorisèrent le dégorgement des caisses du tambour, remplies de mucosités, dont la présence fut facilement reconnue à l’aide du bruit de gargouillement.

M..., étudiant en droit, avait eu un écoulement de sang très-abondant par l’oreille gauche; depuis ce moment il ne cessa d’éprouver des maux de tète, qui le rendaient incapable de toute occupation ; les douleurs allèrent en augmentant, et devinrent insupportables. Un jour, vers la fin d’août, il en ressentit de si violentes à l’oreille gauche et à toute la partie de la tête et de la face, qu’il tomba sans connaissance, et qu’il survint bientôt du délire et des mouvements convulsifs. Lorsque j’arrivai, le malade avait repris connaissance ; mais les douleurs n’avaient pas diminué d’intensité. Dès qu’il m’apprit qu’il était souffrant depuis son saignement d’oreille, je m’empressai d’examiner le conduit auditif. Je trouvai, vers le milieu du conduit auriculaire, comme je l’avais prévu, un corps noirâtre, tirant sur le rouge foncé ; je le touchai avec un stylet, ce qui causa une douleur si vive, que je craignis un instant que les convulsions

ne revinssent. Je sentis que ce corps était adhérent à la paroi du conduit, et paraissait très-difficile à décoller ou à détacher. Des injections avec l’eau de savon, suivies de fumigations émollientes, et de l’introduction dans le conduit auriculaire d’un peu de coton imbibé d’huile de lis , furent répétées une vingtaine de fois pendant cinq jours, après lesquels on vit le bouchon se décoller, et s’avancer vers l’orifice externe du conduit : c’était un caillot de sang, d’environ sept lignes de longueur et trois et demie d’épaisseur ; après la sortie de ce corps étranger , je vis que la membrane du tympan était déchirée d’avant en arrière et dans une grande étendue. Avec la sortie de ce corps étranger, les accidents cessèrent tout à coup. Depuis ce moment, M... a repris ses occupations, et n’a plus ressenti de douleur; il entend de ce côté comme de l’autre; seulement, dans le principe, l’impression de l’air lui était extrêmement sensible. Je ne serais pas étonné qu’il vînt à perdre par la suite l’audition de ce côté. ( Ribes .)

Ces observations mettent de nouveau dans toute leur évidence la valeur et la nécessité de l’exploration de l’oreille, pour fixer la nature et-le traitement de l’affection qui vient de nous occuper.]

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