‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 61 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Si l’une des deux oreilles vient à se dépraver tandis que l’autre reste saine , la sensation produite par les sons n’en est pas moins discordante ; mais alors, en bouchant complètement l’oreille viciée , la perception redevient juste comme auparavant.

Madame de M.m’a offert un exemple de cette es¬

pèce de lésion. Depuis une couche très-pénible, qu’elle eut il y a dix ans, elle est restée fort sujette à l’otalgie, particulièrement du côté droit. La dernière fois qu’elle fut tourmentée de cette douleur , elle éprouva ( ce qui ne lui était pas encore arrivé ) que certains bruits, certains sons, tant aigus que graves, faisaient sur son oreille une impression différente, comparable à ce qu’elle aurait éprouvé si, tout à coup , pour lui faire entendre ces sons particuliers , on lui avait placé, dans l’oreille, un cornet acoustique qu’on eût retiré aussitôt après. Elle espéra que, les douleurs de l’oreille une fois dissipées, ce trouble de l’audition disparaîtrait également , ce qui n’arriva pas. Madame de M.s’est yue

obligée de condamner son oreille malade, en la tenant bouchée, afin de pouvoir se servir utilement de l’autre. Cette précaution n’est toutefois nécessaire que lorsque cette dame veut suivre une conversation générale , ou entendre de la musique ; mais elle ne suffit pas pour lui permettre d’en faire, et surtout de chanter.

On peut ranger parmi les anomalies acoustiques cette lésion de l’ouïe que Sauvages appelle paracusis duplicata, et dans laquelle on entend le son double. Il en cite deux exemples : l’un est celui d’un donneur de cor qui fut pris de cette incommodité le lendemain d’un jour qu’il s’était exposé au froid et à l’humidité, ce qui lui avait occasionné un catarrhe du côté droit. Lorsqu’il

des ^anomalies acoustiques. 399

donnait de son instrument, il entendait le son qu’il •voulait en tirer, plus un autre son du même rhythme, quoique tout différent ; ce qui lui rendait l’ouïe double. Ce n était pas un écho, puisque les deux sons se faisaient entendre simultanément ; ce n’était pas non plus deux sons consonnants, car ils eussent été agréables. Au contraire, ils l’étaient si peu, que, fatigué de cette discordance , le musicien abandonna son cor jusqu’après la guérison de son catarrhe, et alors l’ouïe se rétablit complètement.

Le sujet de la seconde observation était un étranger venu pour consulter un des collègues de Sauvages. Il se plaignait de ne pouvoir entendre parler sans avoir l’ouïe frappée de deux sons à la fois , dont l’un était plus haut que l’autre d’une octave ; ce qui paraît douteux à Sauvages , qui observe, ce me semble, avec raison, que si les deux sons eussent été à cette distance l’un de l’autre, ils se seraient confondus dans l’oreille, et y auraient produit la douceur d’un véritable accord.

J’ai observé cette singulière affection chez une dame qui est incommodée d’une surdité en quelque sorte intermittente. Lorsque l’ouïe parait se rétablir, il lui arrive souvent d’entendre doubles tous les sons de sa voix, pourvu toutefois qu’ils soient émis lentement et d’une manière distincte; mais elle ne peut, par aucun moyen, la mettre à l’unisson ; et à quelque ton qu’elle fasse monter le son quelle veut entendre, celui qui fait répétition est toujours au-dessus. Il m’a été facile de m’assurer , chez cette dame, de la cause de ce phénomène acoustique. Il est évidemment l’effet de l’inégal rétablissement des deux oreilles, dans cette guérison momentanée ; car, en bouchant alternativement l’une et

l’autre oreilles, elle entend séparément, ou le son naturel , ou le son aigu. Les vaporisations d’éther dans celle qui perçoit ce dernier son ont plusieurs fois ramené l’organe à sa sensibilité précédente, sans produire un effet durable et constant.

Je ne dirai rien du traitement des anomalies acoustiques. Nos observations sur cette espèce de lésion de l’ouïe sont trop rares et trop incomplètes pour qu’on puisse en tirer quelques inductions pratiques.

DEUXIÈME SECTION

§ I. La perte de nos sens entraîne avec elle une telle évidence , qu’il semble au premier coup d’œil très-superflu d’établir les signes distinctifs de ces sortes de lésions. Cependant, lorsqu’elle est peu intense, ou bien lorsqu’elle affecte des enfants ou des hommes très-bornés , la surdité n’est pas toujours facile à reconnaître, et ne peut être constatée qu’au moyen de quelques signes et de certaines épreuves qu’il n’est pas inutile d’exposer ici.

Le premier symptôme par lequel s’annonce l’affaiblissement ou la faiblesse du sens auditif, est la difficulté de suivre une conversation générale et animée, ou d’entendre avec la même netteté le chant et l’accompagnement dans un morceau de musique. Si l’on considère en effet tout ce qu il faut de finesse à l’ouïe pour percevoir à la fois les sons divers de plusieurs instruments

et de plusieurs voix venant frapper simultanément l’ouïe, et se succédant avec rapidité, on sera peu étonné qu’une aussi merveilleuse faculté soit sujette à s’altérer, et quelle soit la première à manquer dans un organe affaibli ou imparfait. 11 est beaucoup de personnes, en effet, dont l’ouïe n’a jamais pu s’élever à ce haut degré de perfection ; aussi sont-elles plus disposées que les autres à perdre ce sens de bonne heure. Ceux-là y sont encore plus exposés qui ont toujours éprouvé une sorte de fatigue à suivre une conversation générale, et qui, au moindre bruit, ou par le mélange de quelques autres voix, perdent le fil d’un discours qui captivait toute leur attention.

Assez souvent ce premier degré de cophose est accompagné de bourdonnements ou de céphalalgie ; on se sent la tète moins libre, moins disposée à l’étude des sciences abstraites , et la mémoire très-faible ou affaiblie avant lage. Mais il est deux classes d’étres chez lesquels il est impossible d’établir la surdité par ces sortes de remarques ; je veux parler des enfants et des idiots.

Parmi les enfants, il en est qui, parvenus à l’âge de cinq ou six ans sans parler, ou sans parler distinctement , nous sont présentés souvent, pour qu’il soit statué sur la cause de cette privation ou imperfection de la parole. On a constaté qu’ils ne sont pas sourds ; mais entendent-ils assez pour jouir de la faculté de parler , à l’instar des autres enfants ? La langue et les organes de la voix sont-ils eux-mêmes impuissants à remplir leurs fonctions ? ou bien les facultés imitatives seraient-elles paralysées par la stupeur des fonctions intellectuelles? Yoici la marche que je suis pour ré- Tom. i. 26

soudre ces difficultés, quand on m’appelle pour prononcer sur la cause de ces sortes de mutisme.

Je m’assure d’abord si l’enfant n’est pas atteint d’idiotisme , ce qu’on reconnaît à sa physionomie inattentive, à sa turbulence, à ses transports non motivés de joie on de colère, à ses caresses sans expression et automatiques envers ses parents.

Lorsqu’il n’est pas idiot, il peut dès lors se prêter aux épreuves auxquelles il faut soumettre l’ouïe pour en calculer l’activité. Je me sers, pour cette expérience, d’un instrument de mon invention, propre à déterminer les différents degrés d’audition, et que , pour cette raison, j’ai nommé acoumètre (1). Je le fais placer devant l’enfant, que j’exerce à lever un doigt à chaque coup que le battant frappe sur le cercle. Quand il est tout à fait familiarisé à cet exercice, je l'éloigne de l’instrument à la distance de cinq mètres, et je lui bande les yeux. Tirant alors de l’instrument les sons les plus forts , je descends jusqu’aux plus faibles, qui, à cette distance, ne peuvent être perçus que par des oreilles bien organisées. Je m’assure par là si l’audition a l’étendue qu’elle doit avoir, et, dans le cas contraire, à quel degré l’organe est affaibli. Si l’enfant est idiot, cette épreuve est impossible ; mais quoique , en général, toute tentative pour s’assurer de l’état de l’audition soit alors superflue , il est des cas où l’on peut être appelé à prononcer encore sur ce point, et où cette connaissance n’est point tout à fait sans utilité pour juger sainement de l’état moral de l’individu, et de son développement futur.

(I) Voyez les planches.

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