‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 7 sur 67 · XVI ÉLOGE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XVI ÉLOGE HISTORIQUE

indifférence telle, que l’explosion d’une arme à feu tirée à ses oreilles ne pouvait l’émouvoir. Malheureusement cette indifférence , il l’avait pour la voix humaine ; et c’est ainsi que M. Itard s’expliquait l’inutilité de ses efforts pour lui apprendre à parler.

Il savait d’ailleurs, aussi bien que qui que ce fût, que, la parole n’étant que l’interprète de la pensée, il ne suffit pas d’entendre pour parler, il faut encore avoir des idées. Celui qui n’a point d’idées n’a rien à communiquer. Et voilà, pour le dire en passant, une des raisons pourquoi les animaux ne sauraient parler, quelle que soit d’ailleurs la ressemblance de leurs organes avec les nôtres.

Mais M. Itard tenait toujours à prouver l’imperfection des sens, pour absoudre l’intelligence. A la fin cependant, voyant que son élève ne répondait pas à ses espérances, il dut revenir de son premier jugement. Ceux qui voulaient l’amener à cet aveu ne s’apercevaient pas que sa gloire ne pouvait qu’y gagner. Élever, instruire un enfant dont les facultés ne font que sommeiller, c’est presque une éducation ordinaire; mais élever un idiot, d’un être insociable et dégoûtant faire un être obéissant et supportable, c’est une victoire sur la nature, c’est presque une nouvelle création ! Aussi lorsque la classe d’histoire de l’Institut fut appelée à donner son avis sur les travaux de M. Itard, elle ne se contenta pas de louer le talent, la patience, le courage de l’instituteur; elle s’étonna (et il y avait lieu de s’étonner, en effet) des triomphes obtenus sur une organisation si imparfaite.

M. Itard ne donna pas moins de quatre années consécutives à cette ingrate éducation : et si on se rappelle qu’il n’avait alors que vingt-cinq ans, on conviendra qu’il est rare de trouver à cet âge tant de persévérance unie à tant d’imagination. Son seul tort fut de trop présumer de son élève; mais cela même

DE m. it;

prouve pour ses méthodes. N’ayons donc pas trop de regrets à une faute qui nous a valu le plan d’une éducation dont il n’existait pas de modèle ; seulement pénétrons-nous bien qu’il n’y a pas de sauvage dans la nature, si l’on entend par là un être entièrement isolé; il n’y en a que dans les livres et dans l’imagination des philosophes. Qu’étaient donc, demanderat-on peut-être, qu’étaient ees hommes trouvés dans les bois, et montrés avec tant d’affectation à la curiosité publique? Écoutez une voix qui vous est chère! C’étaient, dit M. Esquirol, des idiots fugitifs, ou abandonnés par des parents dénaturés.

Le bruit de cette aventure porta le nom de M. Itard dans toute l’Europe. L’empereur de Russie, renouvelant l’exemple de Louis XIV,* lui envoya une bague d’un grand prix;. En la lui remettant, l’ambassadeur lui fit les offres les plus séduisantes pour l’engager à aller se fixer à Saint-Pétersbourg. M. Itard demanda par politesse du temps pour réfléchir; mais il était bien décidé à rester fidèle à la patrie.

Trente ans après, il publiait, dans le premier volume des Mémoires de l’Académie, un Mémoire sur le mutisme produit par lésion des facultés intellectuelles. Sur ce titre, on voit déjà qu’il admettait un autre mutisme que celui qui dépend de la privation de l’ouïe. Que dis-je? Il remarque expressément qu’il n’est pas nécessaire que l’entendement soit lésé dans sa totalité, pour produire le mutisme; il suffit qu’il soit lésé dans ceux de ses attributs qui se lient plus particulièrement avec la faculté de parler, tels que l’attention, la mémoire et l’imitation: c’est-à-dire que si l’esprit n’est pas assez attentif pour écouter, la mémoire assez fidèle pour retenir les sons perçus par l’ouïe, les organes de la voix assez flexibles poulies répéter, la parole est également impossible.

On ne sait pas assez dans le monde tout ce que M. Itard a fait pour ces êtres que la science a flétris du nom à’idiots.

Tom. i. I

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Avant qu’il eût porté son attention sur ces infortunés, la société les rejetait tons indistinctement de son sein. Aujourd’hui elle est plus humaine, parce qu’elle est plus éclairée. Si l’enfant connaît assez bien le nom ou le signe naturel des choses destinées à son usage, s’il connaît assez bien la valeur du oui et du non pour en faire une juste application, s’il a l’idée du mieuxfaire, tout espoir n’est pas perdu. Mais s’il ne donne pas ces faibles lueurs d’intelligence % n’attendez rien de lui, quelque attentif qu’il soit d’ailleurs à pourvoir à ses besoins ; car cette espèce d’intelligence n’est que de l’instinct, et l’instinct n’est pas un présage de perfectibilité, comme le prouverez l’exemple des animaux. C’est pour y avoir été trompé une fois, dit M. Itard, que je fais cette réflexion. Ayeu touchant et naïf, inspiré peut-être par le souvenir du sapvage dp l’Aveyron ! Peut-être, disons-nous, car nous n’avons pas reçu ses confidences à égard : trop modeste ou trop sévère envers luimême, il n’aimait pas à rappeler jes débuts de sa carrière.

Après avoir donné les premières années de sa jeunesse aux spéculations de la métaphysique et de la physiologie, M. Itard sentit qu’il était temps de songer à la pratique de la médecine. Il s’y présenta avec un nom déjà connu; c’était un immense avantage. En peu de temps, ij se fit une clientelle nombreuse. Pour être plus à portée de ses malades, il prit un appartement au centre de Paris; il y venait tous les matins, et se retirait tous les soirs au faubourg Saint-Jacques. Ainsi les sourdsmuets eurent toujours ses premiers soins, comme ils eurent sa dernière pensée.

En acceptant l’honneur d’être leur médecin, M. Itard ne se dissimula pas l’engagement qu’il contractait, engagement d’autant plus saint à ses yeux, que nous n’avions rien ou presque rien sur les maladies de l’oreille.

A la vérité, Duverney, dont on ne peut prononcer le nom

DE M. ITAT1D,

sans se rappeler qu’il eut l’honneur d’enseigner l’anatomie au grand Bossuet, Duverney avait publié un petit volume in-12 sur l’organe de l’ouïe (1) ; mais il vit son sujet en anatomiste plutôt qu’en médecin.

Trnka a fait pour les cophoses ce qu’il a fait pour l’amaurose, pour la tympanite, etc. ; il a pris dans les auteurs anciens et modernes tout ce qu’il a trouvé à sa convenance, sans y rien ajouter du sien.

Les traités généraux de médecine, naturellement moins avancés que les monographies, ne daignaient même pas parler des maladies de l’oreille, ou n’en parlaient que pour nous faire sentir notre ignorance. £

Surpris de cette espèce de dédain pour un organe si intéressant , un membre de cette compagnie, M. Alard, choisit le catarrhe de l’oreille pour sujet de sa dissertation inaugurale, et le traita de manière à mériter les éloges de M. Itard,- mais ce n’était qu’un point dans une grande question.

Tel était encore, en 1821, l’état de la science, lorsque M. Itard publia le Traité des maladies de Voreille et de l’audition.

La réputation de l’auteur était pour l’ouvrage une garantie de succès; néanmoins, M. Itard laissait voir une grande défiance. Avant de se décider à cette publication, il voulut pressentir le goût du public par quelques fragments qu’il fit insérer dans les journaux de médecine. Et quoiqu’il eût lieu d’être satisfait de l’épreuve, il hésitait encore : si bien que l’ouvrage entier n’aurait probablement jamais vu le jour, si l’amitié n’eût fait violence à la modestie. M. Itard était de ces hommes rares qui se donnent le temps de penser avant que d’écrire.

Il y a trois parties bien distinctes dans le Traité des ma -

(1) Traité de l’organe de l’ouïe, contenant la structure, les usages et toutes les maladies de l'oreille; 1683.

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ladies de Voreille et de l’audition, ta première, tout anatomique , n’est au fond que le résumé critique des travaux de Valsai va, Sœmmering, Scarpa, Cotugno, Geoffroy, Cuvier, Ribes, etc. C’était ce que nous avions de plus complet avant les belles recherches de M. Bresehet sur l’oreille de l’homme et des animaux vertébrés (1).

Malgré tant de louables efforts, M. Itard reste persuadé que la physiologie ne connaît guère mieux les usages des diverses parties de l’oreille qu’elle ne les connaissait au temps de Galien, qui fleurissait au deuxième siècle de l’ère chrétienne. Pour lui, cette organisation si compliquée ne renferme que des moyens de transmission des ondes sonores. Et, dans un de ces moments de découragement où l’esprit humain tombe quelquefois , accablé du sentiment de sa faiblesse à la vue des merveilles de la création, il ose prédire que nous n’en saurons jamais davantage. Écartons, messieurs, ces imprudentes prédictions ! il n’est pas de plus triste philosophie que celle qui, ôtant à l’homme le sentiment de ses forces, éteint en lui toute émulation, et le condamne à une éternelle ignorance.

A l’égard des maladies , M. Itard distingue les maladies de l’oreille d’avec les maladies de l’audition, sans se dissimuler les reproches que s’attira cette distinction. Séparer les lésions fonctionnelles des lésions de tissu, cela ne se peut à la rigueur ; mais ce que le raisonnement condamne en principe, la raison se le permet quelquefois dans l’application. Il est des symptômes tellement dominants, et dont la cause est si obscure, que les médecins se sont accoutumés à les considérer comme des

(1) Recherches anatomiques et physiologiques sur l’organe de l’ouïe, et sur l’audition dans l’homme et les animaux vertébrés, avec 13 planches (Mémoires de l’Académie royale de médecine ; Paris, 1836, t. V, p. 229 et suiv.) — Recherches anatomiques et physiologiques sur l’audition des oiseaux ; Paris, 1836, in-8° fig —Recherches anatomiques et physiologiques sur l’organe de l'ouïe des poissons; Paris, 1838, in-4%

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