CHAPITRE XW
De la surdité par compression du nerf auditif. \$ < \
Toures les fois qu'il se développe une iumeur, ou quil se forme une congestion purulente ou puriforme sur le trajet ou dans le voisinage, où près de la naissance de la sepuème paire, l'impression faite par les sons sur les extrémités sentantes du nerf acoustique n'arrive plus au sensorium Commune et 1l y a surdité par compression. Si la tumeur ou la congéstion sont ou deviennent considérables, la compression se borne rarement aux nerfs de l’ouïe ; elle s'exerce également sur ceux de la vue et de l'odorat, qui en demeurent aussi paralysés..
Il en est de même des différentes accumulations . de liquides séreux, lymphatiques, purulents, qui peuvent ou se former dans la subsiance de l’éncéphale, ou remplir les cavités naturelles de cet organe. Dans le premier cas, si la congestion est dans le voisinage de la septième paire, il peut se faire qu'elle soit seule paralysée. Dans le second cas, c’està-dire lorsque les ventricules sont le siége de l’é-
DE LA SURDITÉ PAR COMPRESSION DU NERF. 299 panchement, les désordres dépendants de la compression, s'étendent à presque tous les sens. Assez ordinairement les yeux sont les premiers affectés. On lit dans Bonet (+ ) l'observation d’un homme mort d'apoplexie , après avoir perdu successivement la vue et l’ouïe, et dans le crâne duquel on trouva, entre le cerveau et le cervelet, un stéatôme de la grosseur du poing. À l'ouverture du cadavre d’une personné morte à la suite d'une fièvre ataxique, je trouvai à la partie latérale gauche de la moelle allongée, dans le sillon qui la sépare du cervelét, plusieurs petits corps d'apparence glanduleuse, groupés lés uns à côté des autres ,'et qui avaient faït sur
Ja partie correspondante du cervelet plusieurs im-
pressions très - distinctes. Dans le ventricule du mème côté se trouvait une où deux ontés à-peuprès d’une matière gélatineuse jaunâtre. Les plexus
choroïdes étaient tapissés de petits grains d’une con-
sistance cartilagineuse. Cet homme avait perdu louïe du côté gauche depuis près détrois ans, mais sans douleurs de tête, sans bourdonnements, si ce n'est pendant les six derniers mois de sa vie. Lieu taud rapporte qu'un homme âgé de soixante ans perdit peu-à-peu la vue, loue, la mémoire et usage
des facultés intellectuelles au point de tomber dans
“un état d’'imbécillité. Mort d’une attaque soudaine
(1) Sepulchretum anatom., 4. 1. $ 2, 0bs. 55.
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d'apoplexie, on trouva, à l'ouverture de son crane, un abcès dans la substance médullaire de lhémisphère droit, avec une carie des os voisins (1). Ea maladie qui termina les jours du célèbre poëte anglais Swift , appartient à ces sortes de lésions du cerveau, et j'ai cru qu'il ne serait pas déplace de la présentier à la fin de ce chapitre avec quelques détails. On la trouvera précédée d’une autre , non moins inieéressante, et que Jai recueillie dans ma pratique.
En général la surdité causée par la compression du nerf auditif a pour symptômes une céphalalgie plus ou moins intense et presque continuelle, des veruges , des tintements, l’affaiblissement de la vue, des faculiés inveliéétucle et particulièrement de la mémoire. Les progrès de cette surdité sont ordinairement très-lents, et quoique la cause en soit nécessairement mortelle, elle ne conduit que fort
lentement , et après plusieurs années, à cette termi-
naison ficheuse. J'ai vu quatre ou cinq fois cette espèce de surdité. Elle existait depuis plusieurs années sans que la santé en fût visiblement altérée. J'ai conservé quelques relations avec deux personnes qui en sont atteintes. Elles sont, depuis quinze et dix-huit ans, aflectées de surdité, de céphalalgie, de vertiges, d'affaiblissement de la vue et des sens iniernes ; et rien ne peut faire espérer que ce dé-
(1) Hist. anat. p. med, part. 5, obs. 108.
DÉ LA SURDITÉ PAR COMPRESSION DU NERF. 301 plorable état touche à sa fin. Au reste la marche de cette maladie et les diflérents phénomènes dont elle est accompagnée, doivent varier nécessairement selon les différents modes , et les différents siéges que peut aflecter la tumeur, ou le liquide comprimant. Mes observations à ce sujet ne sont ni assez nombreuses, ni assez complètes pour pouvoir établir ces différentes variétés de la surdité par compression. Je me contenterai de présenter à la suite de cet article deux histoires des plus détaillées recucillies dans ma pratique. ads
Je ne parle point ici de la compression causée par la plénitude des vaisseaux sanguins ; cette cause de surdité qu'attestent également les ouvertures cadavériques (1), appartient à la cophose dont je traiterai sous la dénomination de surdité par pléthore. La céphalalgie et les éblouissements qui sont également des symptômes de. celle - ci pourraient Îa faire confondre avec celle qui fait le sujet de cet article. Mais dans la surdité pléthorique, les facultés mentales ne sont jamais grièvement lésées, et les évacuauons sanguines produisent un soulagement plus ou moins marqué, ce qui n’a point lieu dans la surdité par compression chronique. L'impuissance de nos moyens pour faire disparaitre ces causes matérielles qui compriment le cerveau et la septième
(1) Portal; Anat. méd. , tom. 4, page EG 7
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paire, est op connue des praticiens pour qu'il ne
soit pas superflu de présenter ici le pronostic et le traitement de cette variété de la paralysie acoustique. Îls savent ce que peuvent dans quelques cas analogues, les vésicatoires appliqués sur toute la ie, la digitale pourprée, la scille-et le mercure doux. |
CXXX VE OBsERVATION. — Marie - Élisabeth Fontainier, âgée de 37 ans, douée d’une consuiution délicate , et d’un tempérament bilieux, régulièrement et assez abondamment menstruce , | ayant été sujette, avant la puberté, à des hémorragies nasales très - abondantes , fut prise à l’âge de trente-trois ans, pendant qu'elle nourrissait, d'une certaine .constricuon de la gorge sans tumeur ,
sans rougeur, sans dyspnée, ni dysphagie. Ceue
aflection depuis son apparition , jusqu'à l’époque
où Je vis cette femme, c'est-à-dire, quatre ans
après, n'avait pas discontinué un seul instant. Il
lui semblait qu'une main invisible la serrait fortement au cou, comme pour l'étrangler, au point
que dans le premier temps elle s'éveillait souvent
en sursaut en criant : Au SeCOUTS, On m'étrangle , j'étouffe. Trois mois après que cette incommodité se fut déclarée, il survint des bourdonnements vio= lents qui variaient à chaque instant sous le rapport de leur intensité et des bruits différents qu'ils simulaient. En peu de temps ces tintements furent suivis
d’une surdité de l'une et de l'autre oreille, et cette incommodité fit en peu de mois de tels progrès que l'audition se trouva complétement anéantie. Presque en même temps, affaiblissement progressif de la vue, lequel pourtant n'alla pas jusqu'à la cécité. Deux ans après l'invasion, céphalalgie, bourdonnements, accompagnés des élancements les plus douloureux. D'après les expressions de cette femme, il lui semblait qu'on lui /ardait le cerveau , qu’on faisait des efforts comme pour lui ouvrir le crâne. Nul changement opéré dans cet état pénible, par deux grossesses survenues depuis l'invasion de la maladie; nul amendement, ni augmentation par Vallaitement , nm par les différentes évacuatidns que détermine l'accouchement. Augmentation momentanée des bourdonnements et de la céphalalgie par une situation horizontale, et plus encore quand cette femme se courbaït et baissait la tête. Propension violente et presque continuelle au sommeil, sans cesse troublé néanmoins par les élancements à la tête et la violence des bourdonnements.
Entrée successivement à l'Hôtel-Dieu , à la Charité, et à l’hospice de PÉcole . Élisabeth Fontainier y recut sans aucun succès les secours les plus actifs de la chirurgie. Les bains, les douches, les saignées, les vésicatoires au con et derrière les oreilles, un cautère au bras, un séton à la nuque, quatre moxas sur la région de l'occiput, diminuèrent à
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peine la céphalalgie, mais nullement la surdité, ni les bourdonnements. Nul effet également d’une hémorragie des plus abondantes , survenue à la chute de lescarre de l’un des moxas. L'muulité de tous ces remèdes ordinairement si puissants me fit regarder cette affection comme incurable et je ne pus que consoler cette pauvre femme, en accusant de ses maux l'approche de son temps critique , et lui faisant ainsi entrevoir au delà de cette Ficheuse époque € des espérances LS j étais bien loin de partager.”
CXXX VI®E OBSERVATION. Dhabi de six ans fut présenté comme sourd - muet à M. l'abbé Sicard, qui lui trouvant une physionomie peu intel-ligente, me l’adressa pour l’examiner. Je reconnus en eflet dans la fixité insignifiante de ses yeux, la lenteur de ses mouvements et l'immobilité des traits de son visage, les caractères extérieurs de la stupidité. Les renseignements que me fournirent les parents ne démentirent point ce premier apercu. Cet enfant avait donné jusqu'à quatre ans des signes d'une intelligence peu commune et d’une audition parfaite. 1 entendait, parlait et apprenait avec une sagacité singulière tout ce qu'on lui enseignait. Peu-à-peu il perdit sa vivacité accoutumée , devint triste, sédentaire, se plaignit de maux de tête, parut avoir Vouïe dure, et souffrir en même temps lorsqu'on élevait trop la voix pour être mieux entendu de lui.
Cette surdité fit des progrès si rapides qu’au bout de dix-huit mois l’ouie était totalement perdue. Déjà l'enfant avait cessé de parler, et ne faisait plus entendre que quelques mots très-courts, les plus indispensables à la manifestation de ses premiers besoins. Peu-à-peu les facultés intellectuelles et affectives s’affaiblirent également. Aucun amusement , nul objet nouveau ne put provoquer son attention , et les choses comme les personnes qu'il avait affectionnées le plus, lui devinrent indifférentes et presque inconnues. Îl survenait parfois un peu de fièvre le soir, du dévoiement , souvent même des vomissements; ces légères indispositions , d’ailleurs très-passagères , n’avaient que fort légèrement altéré sa santé. Îl n'était pas très-maigre, mais son teint était blafard , et le pourtour de ses yeux très-plombé. Ayant remarqué un peu de strabisme à l’œil gauche , les parents , qui d’abord ne voulaient pas en convenir, l'ayant examiné avec plus d’atiention, finirent par en demeurer convaincus , avouant cependant que ce ne devait être que depuis peu de temps que leur enfant était devenu louche. A cela près la vision ne me parut offrir aucun dérangement notable. | "+
Je regardai cet état comme désespéré, et l’annonçal aux parents qui, n ayant cependant que ce seul enfant, me. prièrent de lui donner mes soins, aussi FRERE que si j'avais été soutenu par l’es-
pérance : jy consentis, moins par le désir d’être utile, que dans le dessein de ne pas perdre de vue une maladie aussi intéressante. Quoiqu'elle ne me parût tre autre chose qu'une hydropisie des ventricules , la lenteur de sa marche, la surdité qui la compliquait, l'influence qu’elle avait eue sur les facultésintellectuelles justifiaient assez cetintérêt.J’employai, sans en rien espérer, le sublimé poussé jusqu’à provoquer la salivation , et un séton à la nuque. I! y eut pendant quelques semaines un mieux trèssensible qui releva mes espérances; mais bientôt les choses reprirent leur état ordinaire, il se joignit même au strabisme de l'œil droit un prolapsus incomplet de la paupière supérieure. La vue s’affaiblit évidemment, la pupille se montra plus dilatée, et l'enfant fui hors d'état de se lever. Du reste point de fièvre, lenieur remarquable du pouls, vomissements fréquents d'une matière muqueuse; enfin, après avoir langui encore quelques semaines , ilexpira dans un état comateux , interrompu par quelques légères convulsions. Je fis l'ouverture du cadavre, et J'examinai sur - tout avec beaucoup de soin l'intérieur du crâne. Je m'étais procuré une tête d'enfant à-peu-près du même âge et mort le même jour. Æn comparant entre elles les parties saines de lun et de l’autre cerveau, je trouvai que celui de mon sourd-muet offrait plus de mollesse dans toute la substance médullaire, que les nerfs
optiques et le labyrinthique étaient plus grêles, surtout plus mous , et se rompaient bien plus aisément; les différentes éminences de la moelle allongée, du cervelet, des ventricules , étaient beaucoup moins prononcées ; le cervelet considérablement plus petit, les sinus de lx dure-mère plus gorgés de sang, et d’un sang plus flaide et moins coloré. Il y avait plus d’un verre de sérosité jaunâtre dans le ventricule droit, qui se trouvait avoir acquis beaucoup plus de capacité et perdu sa forme naturelle; un humeur gé latineuse et coagulée occupait le ventricule gauche. Les plexus choroïdes étaient considérablement épaissis; la glande pinéale d’un volume double de celui qu’elle a ordinairement ; la moelle épinière flottante dans la sérosité et considérablement ramollie; la cavité tympanique de l’une et l'autre oreille égale-
ment remplie d’eau. | CXXXVIL®® oBSERVATION. — Jonathan Swift, poëte anglais , coniemporain et ami de Pope, non moins célèbre que lui, sinon par son génie, au moims par loriginalité et l’universalité de son es prit, avait été dès sa jeunesse sujet à des maux de tête et à'des accès de surdité, de vertige, qui s'étaient montrés pour la première fois après une indigestion de fruits, et qu'il croyait pour cette raison devoir attribuer à une cause aussi peu probable. Il ne faut, en eflet, qu'un examen un peu attentif du caractère et de la manière de vivre de
cet homme singulier pour admettre en lui une maladie essentielle et primitive du cerveau. Il apporte la plus grande négligence dans ses premières études, au point de n'être recu bachelier que par faveur; puis tout-à-coup , il se fait un plan méthodique de travail dont il ne s'écarta jamais, et recoit avec la plus grande distinction le grade de maïître-ès-arts. Il vit somptueusement auprès d’un grand seigneur, fait sa cour au roi, et dans le même temps, pour aller voir sa mère, il voyage à pied, logeant avec la lie du peuple dans les plus obscurs cabarets. Sans ‘goût prononcé pour les femmes, et plus disposé à critiquer leurs défauts qu’à chercher son bonheur dans leurs qualités, il se fait aimer d’une jeune personne des plus remarquables par son esprit et sa beauté, l'épouse secrètement après un amour platonique de seize années, continue de vivre dans la même réserve avec elle, couvrant du plus grand mystère une union dont il ne pouvait qu'être honoré. Pressé continuellement par sa femme de la reconnaître publiquement , il n'oppose à ses instances qu'un refus obstiné dont l’'amertume la conduit insensiblement au tombeau. Cette perte, dont il parait sentir toute l'étendue, augmente ses maux et le jette dans une mélancolie profonde et une misanthropie sauvage, et cependant jamais les vers sortis de sa plume ne brillèrent d'autant d'esprit et de légèreté que depuis cette époque.
DE LA SURDITÉ PAR COMPRESSION DU NERF. -J0ÿ
Dans un âge plus avancé, ses bizarreries annoncent plus positivement une maladie du cerveau, laquelle il avait peurs être encore une ps héréditaire, si l’on en juge par la mort de son oncle, qui tomba, disent les auteurs de la vie de Swilt, . dans une attaque de léthargie à la suite de laquelle, il perdit l'exercice de la parole et la mémoire.
Dans sa jeunesse, et dans la maturité de son âge, des accès de verge et de surdité rares et peu intenses ne l’'empêchaient point de se livrer aux nombreuses occupations qui établissaient en même temps et sa renommée littéraire et sa cofigidéraion politique. Mais à mesure qu'il approcha de la vieillesse sa surdité devint conuünuelle et presque complète. La maladie du cerveau se compliqua d’une débilité générale du corps et de l esprit; Sa mé- moire s'affuiblit et ses facultés intellectuelles parurent graduellement s’éteindre, où plutôt s’assoupir ; çar, dans quelques moments lucides, l'esprit original de ce poëte brillait encore de tout son éclat, soit dans ses lettres à ses amis, soit dans ses conversations, soit dans quelques pièces fugitives échappées à sa verve mourante. Se promenant un jour avec Gay, et apercevant un arbre encore vert et chargé de feuilles, dont la cime nue et desséchée était frappée de mort : Cet arbre, dit-il, est mon image, comme lui je périrai par la tête. ie parte, en effet. s'affecta de plus en plus, et la raison se
perdit complétement. Tomhétout-à-fait en démence,
incapable de diriger ses affaires et de soutenir la moindre conversation , on lui interdit toutes visites, on lui nomma os curateurs. Bientôt son état devint plus pénible encore par la tuméfaction de son œil gauche qui acquit le volume d’un œuf, et devint le siége de douleurs si vives, qu elles É tinrent éveillé pendant près d'un mois, et qu'il ne fallut rien moins que la surveillance répressive de cinq personnes pour lempêcher de s'arracher les veux. Bientôt il tomba dans un affaissement proportionné à cet état d’excitation. Privé de tout mouvement, de Vusage même de la parole , ïl passa encore un an dans cette espèce de léthargie , et s'éteignit peu-à-peu | sans convulsions et sans douleur, dans la soïxantedix-huitième année de son âge. Un ecclésiastique, qui l'avait soigné dans les derniers temps de sa, maladie, avait émis l’opinion qu'elle était due à la compression du cerveau produite par l'accumulaton d'un liquide aqueux. L'ouverture de la tête confirma parfaitement la sagacité de ce pronostic (7).
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(1) Hawkesworth’s life of Swift prefixed to his works.
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