CHAPITRE XX
De la surdité de naissance et du bas âge, ou de la surdi-mutité.
Nous voici arrivés à une espèce de cophose qui ne se recommande pas moins à l'attention du médecin qu'à celle du philosophe. Il ne suffit pas , pour s'en faire une idée exacte, de connaître les causes diverses de cette infirmité, ses différents degrés , son influence sur les organes de la voix et dé la parolé; il faut aussi se rendre compte des obstacles qu'oppose au développement de l'intellisence , la privauon d'an sens par lequel nous viennent la plupart de nos idées, et s’établissent toutes nos relations avec le monde intellectuel. Il sera nécessaire d'examiner ensuite tout ce que peuvent, pour la guérison ‘ou l'allégement d'une aussi fâcheuse infirmité ,les soins divers dont se composent le traitement médical et
fol, DEUXIÈME PARTIE, LIVRE 11, CHAPITRE XX.
l'éducation physiologique et morale du sourd-muet.
$ L. Les causes de la surdi-mutité ne seront jamais
que très - Iimparfaitement connues , et, cela sur- ‘out, par les raisons mêmes qui m'ont fait confondre, sous ce nom, celle qui date de la naïssance et celle qui survient dans le bas âge, c’est-à-dire, l'impossibilité de savoir si l'enfant est né sourd ou s'il l’est devenu dans les deux premières années de sa vie. Les renseignements fournis Par les parents sont presque toujours Insuflisants et souvent même trompeurs, el cela uent à l’une des faiblesses les plus ordinaires au cœur humain, qui est de repousser, tant pour nous que pour nos enfants, l’idée de toute imperfection native et de mettre sur le compte de quelque événement malencontreux ou de la quanœuvre maladroïte d'un domestique, d’une nourrice, d’un médecin, les accidents naturellement attachés à notre frêle organisation, à notre condition précaire (1). Ceux même parmi les parents qui ne sont point influencés par une semblable faiblesse
échappent difficilement à la méprise où les font tom
ber les premiers sons que ces enfants articulent sans
: (1) Interrogez un malade sur les causes de son mal : ce sont ses imprudences , les variations de l'atmosphère , les malheurs publics, les bévues de la médecine qui l’onÿ mis là. Jamais vous ne lui persuaderez que la maladie est une conséquence de la santé comme la mort est une condition de la vie.
» aucun effort d'imitation, par le mouvement machi- Mit: > P
nal des lèvres et de la mâchoire, et que la tendresse maternelle traduit presque toujours par les mots Papa, maman.
Mais lors même que touie incertitude est levée sur l'origine congéniale ou accidentelle de la sur= di-mutité, il reste à résoudre un problème non moins important et plus difficile encore, savoir si l'oreille est paralysée ou si ses fonctions sont seu-lement entravées par quelque lésion organique, par quelqueobstacle matériel de ratureamovible, tel qu'il s’en rencontre dans les différentes espèces de sur-
dités dont se compose, d’après notre division, tout
le premier groupe des cophoses.
Pendant plusieurs années j'ai Cru, et mes premières ouvertures cadavériques semblaient mel’avoir démontré, que la surdi-mutité avait toujours pour cause la paralysie du nerf labyrinthique, ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi, c'est-à-dire, l'absence de toute lésion apercevable dans l'organe auditif, tant après la mort que durant la vie. T'el est, en effet, l’état négauf sous lequel s'offrent ànotre investigation l’orcille etses dépendances après la mort de ia plupart des sourdsmuets. Mais des recherches ultérieures m'ont fait découvrir des causes plus palpables de cette infirmité. J'ai rencontré deux fois la caisse remplie de concréuons d'apparence crayeuse et deux autres fois de végétations produites par la membrane qui le tapisse,
LoG: DEUXIÈME PARTIE, LIVRE I, CHAPITRE XX.
avec desiruction de la cloison tympanique et des
osselets. Un cinquième m'a offert un engouement
de matière gélaüneuse qui remplissait non-seule-
ment la cavité du tympan, mais encore les sinuosités
labyrinthiques. Chez un autre, mort il ÿ a deux ans
d'une fièvre ataxique, le nerf acoustique n’était guère plus consistant que du mucus, ce que j'aurais été
tenté d'attribuer à la maladie qui avait terminé les
jours de cet enfant, si la même mollesse s'était fait
remarquer sur la première paire, qui, comme on
sait, est la plus molle de toutes. La consistance était
ici bien supérieure à celle du nerf auditif, et lui per-
mettait de résister aux légères tractions que Je ne
pouvais exercer Sur celui-ci, sans le déchirer. Il y a dans notre insüitution un sourd-muet qui pro-
bablement ne doit son infirmité qu’à l'absence du méat auditif; car cet enfant n’est pas complétement privé de l’ouïe, et-tout porte à croire que si les sons
pouvaient arriver librement dans l'oreille interne, ils
seraient distinctement perçus. Fabrice d'Aquapen-
dente a vu deux fois la surdité de naissance pro-
duite par un prolongement de la peau, tendu au
fond du conduit, de sorte que la membrane du tym-
pan se trouvait recouverte d’une cloison tégumen-
teuse, épaisse et coriace. Un polype, situé dans ce
conduit, peut aussi priver l'enfant de la faculté
d'entendre et de parler, comme on le verra par une
observation consignée dans ce chapitre.
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. Lo
Ainsi, les causes de la surdi-mutité peuvent étre toutes celles qui affaiblissent ou détruisent l'auditon dans l'adulte. Je crois cependant pouvoir établir qu’elles se présentent dans des proportions différentes ; car bien que les faits que je viens de rapporter nous fassent mettre en ligne de compte les lésions organiques comme causes matérielles de cetie surdité, 1l faut pourtant convenir qu’elles sont beaucoup plus rares que dans les surdités qui affligent l'adulte, et que presque toujours la surdité de Venfant tient à une paralysie soit congéniale, soit acquise de l'organe auditif. Des causes nombreuses contribuent à rendre ce second mode de paralysie : acoustique aussi fréquent que le premier. Ge sont
estmaladies éruptives de cet âge, les convulsions, ‘et sur-tout, ainsi que je l'ai déjà annoncé, l'influence
sympathique exercée sur oreille par une dentiion orageuse. ,
Ç IT. Des degrés de la surdité congéniale. — Divers degrés d'intensité, compris entre une légère dureté d’ouïe et la privation absolue de cette fonction ,'se font remarquer dans la surdité de l'enfance comme dans celle qui survient dans l’âge adulte. Mais autant il serait superflu de s'arrêter sur les différences de celle-ci, autant il est important de marquer les degrés de celle qui nous occupe, et
‘quoiqu'il y ait ici entire le plus ou le moins des
nuances infinies, on peut assigner à la surdité de
naissance ou d'enfance , cinq modes principaux in- diqués par les caractères suivants : 1° audition de la parole; 2° audition de la voix ; 3° audition des sons; /° audition des bruits; 5° audition nulle ou sur-
dité complète ; ce qui permet de diviser les sourds-
muets en cinq Classes. | DC CT
"+ La première classe, formée par les sourds de nais-
sance, doués de l'audition de la parole, est‘peu nombreuse, et forme à peine la quarantième partie des sourds-muets , d'après un relevé de l’état de ces enfants , fait ie une dizaine d'années. [lsSént doués, ainsi que l’énonce ma classificatiomf'de la sud d'entendre la parole ou la voix articulée,
pourvu toutefois qu’elle soit plus lente, plus élevée,
Lion: :
plus directe et plus r'appro chée qu “elle ne l’est dans 1 Ë
conversation or dinair e. Dans cette première classe
de sourds, nous trouvons encore l'oreille douéet
d'une faculté qui ne se présente plus dans les suivantes , celle de percevoir des sons euphoniques , c'est-à-dire ces inflexions que prend la voix hu maine quand elle veut exprimer l’étonnement, la piüé , la douleur , le plaisir ; et la Fa que l'oreille du En les distingue, c’est que sa voix peut lés imiter plus ou moins parfaitement.
Je comprends dans la deuxième classe tous ces demi - sourds qui ne peuvent pas distinguer, bien qu'émis à haute voix, un. grand nombre de sons vocaux articulés, autrement dit consonnes , quoi-
. de D ÉEnS
“BE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. Log que des sons inarticulés ou voyelles soient nettement perçus. Les sons articulés qu'une surdité de ce degré rend très-difficiles à saisir sont particulièrement ceux qui sont le produit d’une articulation faible, telsque le ba, le da, le va, le ga, que l’o-
. reille de ces sortes de sourds confond avec le pa, le ta, le fa, le cha. Ainsi pour eux il n'y a point de
différence entre un boulet et un poulet, entre daim et thym, un vœu et un feu, et entre un géteau et un cChéteau. Cette classe qui, de même que ae
cédente est fort suscepüble d'amélioration, n’a paru former: à Le peu - près le trentième du nuitée total des sourds-muets que j'ai vu depuis vingt ans se renouveler dans notre Institution.
La troisième classe, douée de l'audition de la voix , diffère de la ns en ce que la parole
, n'est ee entendue, mais seulement la voix inar-
uüculée, dans ses émissions simples qui ont recu le
nom % voyelles. Si vous prononcez, par exemple,
derrière la tête d’un enfant sourd à ce second
degré, le mot chapeau, il répétera au hasard
les mots rateau, hameau, château, rabot e il résultera de cette épreuve, qu'il n'aura saisi de ce mot que les deux sons simples a,o. Ils aperçoit bien néanmoins que ces sons réunis aux consonnes ont acquis une plus grande intensité, mais son oreille ne peut connaître en quoi consiste cette mo-
dification. Aussi peut-on remarquer que dans cette
mn.
36 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE 11, CHAPITRE xx.
classe de sourds, la voix, dont le développement accompagne toujours celui des facultés auditives, est rude et sañs modulation, ou que si elle offre quelques inflexions, presque toujours elles sont fausses. Cette classe est un peu plus nombreuse que la première , et je trouve, d’après mes observations , qu'elle peut bien former la vingt - quatrième parue du | nombre ‘total des sourds-muets.
‘La quatrième classe comprend tous ceux qui, insensibles à la parole, à la voix et aux sons, n’entendent que les bruits, et seulement les bruits violents , tels que le tonnerre, l'explosion d’une arme à ieuf, la percussion bte d'une porte, etc. Danssbet état, l'oreille n’est pas tellement inapte à læ'perception des sons, qu'elle ne puisse être stimulée par quelques-uns; mais il faut qu’ils soient trèsintenses, comme ceux que rend une grosse cloche, ou qui résultent de la percussion du tam-tam ; encore arrivent-ils à l'oreille dépourvus de ces ébran-. lements prolongés qui les constituent sons , et ne sont-ils, rigoureusement parlant, que de simples . bruits pour un sens qui se trouve restreint à une audition aussi bornée. Ce degré de cophose est très-commun parmi les sourds-muets, et mes observations me l'ont fait constater sur deux cinquièmes à-peuprès d’entre eux. |
La cinquième classe , enfin, qui embrasse un peu plus de la moitié, nous offre , comme je l'ai établi,
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. Ari une surdité complète. L'ouïe est entièrement abolie, et si malgré la privation de ce sens, les sourds de cette espèce se monirent en général sensibles aux bruits violents , aux fortes détonations de l’arüllerie ou de l'électricité atmosphérique, cette sensation est étrangère à l'oreille; elle: s'opère par l’épigastre ou ‘par les pieds qu'impressionne la commotion de l'air ou l’ébranlement du sol. |
6 HT. Des conséquences de la surdité congéniale. Les conséquences de la surdité de naissance ou du bas âge, sont l'isolement moral de linsw qui est atteint de cetic infirmité, le mutisme ei le développement plus ou moins incomplet des faeultés mentales. Gu’onne s’imagine pas que ces conséquences soient proportionnées aux différents degrés de surdité qui, d’après les divisions que je viens d'établir, placent le sourd-muet à des distances plus ou moins éloignées, plus ou moins rapprochées de l'enfant entendant et parlant ; bien différent des autres sens qui, dans leur état de faiblesse originelle, peuvent suffire à leurs fonctions , le sens auditif, destiné à Jouer le premier rôle + le développer moral de l’homme en société , veut être parfait dans son organisation. 5 il est faible il reste inacüf, et les sourds des trois premières “rie comme ceux qui composent les deux dernières, sont condamnés au mutisme. Îl n’y a cependant entre cesenfants sourds au premier degré, ei les enfants doués d’une ouïe or-
re DEUXIÈME