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une progression aussi rapide que celui de laudiuon. La langue mal assurée articulait avec peine les mots qui frappaient nettement l'oreille, dé sorte qu'on pouvait observer ici les imperfections et les tâtonnements qui accompagnent les premiers essais de la parole chez un très-jeune enfant. À l'instar de celuici, notre muet-parlant, au lieu de dire un chapeau, une clef , une fleur, prononçait tapeau ; ké, feu, quoique le sens de l’ouïe distinguât parfaitement les composés produits par les syllabes cha;Cléf, fleur', etc. Je nem'auachai pas néanmoins à redresser ces articulations défectueuses de la parole, dans l'espoir qu'elles se recuüifieraient par le secours de l'oreille, ou, pour mieux dire, dans la triste convicüon que la maladie qui minait ce pauvre jeune homme ne lui laisserait pas long-temps la jouissance du bien que je venais de lui rendre. Pendant quel- ‘ques jours, la joie qu’il avait ressentie de l'acquisition d’un nouveau sens m'avait presque fait croire à une heureuse révolution, à la suppression de la fievre hectique par un violent excitement des facultés morales; mais cet effet salutaire fut de courte durée, et tous les symptômes fâcheux ne tardèrent pas à se reproduire, à l'exception cependant de la profonde tristesse, qui forme assez ordinairement un des caractères principaux de cette maladie, et qui, depuis le recouvrement du sens audiuf, avait fait place, du moins en ma présence, à l'expression radieuse d'un
vif sentiment de bonheur. Aussi était-ce un sujet d'observation vivement intéressant que de voir, au milieu des exercices journaliers auxquels je soumettais le sens de l'audition, la figure presque mourante de ce jeune homme et ses yeux d’un bleu décoloré, s’animer rapidement de tout le feu de la vie et de la santé. Cette exaltation se fit remarquer surtout le jour où je lui fis entendre, pour la première fois, un instrument de musique. C'était une vielle organisée , que je fis placer, à son insu, hors de l'infirmerie , et sur laquelle on commenca par jouer un air des plus lents et des plus simples. D'abord sa figure pâlit, un léger mouvement convulsif agita ses lèvres, ei Je craignis une syncope; mais cet état ne fut qu'instantané. Bientôt une vive rougeur colora ses joues, ses yeux s'animèrent d’un éclat extraordinaire, et son pouls, que j'avais tenu sous mes doigts dès le début de cette expérience, s’éleva à un très - haut degré de force et de fréquence. Un peu revenu de cette émotion, il se mit à rire aux éclats, portant à plusieurs reprises, pour exprimer sa Joie , le plat de sa main sur la région. du cœur. 4
Mais tandis que la vie se conservait pleine et active dars l'organe auditif, tous les autres languissaient ou souffraient. L'appétit était perdu, le sommeil troublé par des sueurs abondantes , la respiration courte, entrecoupée par une toux sèche, la lo-
comotion fauigante et presque au-dessus des forces du malade. Un dernier moyen s’offrait encore à moi avec quelque lueur d'espérance. Je le tentai, et jenvoyai Dietz dans sa famille respirer l'air natal. Il était des environs de Genève. Il y arriva peu fatigué de son voyage, et y devint aussitôt l'objet d'un intérêt général et de soins empressés qui lui furent généralement prodigués par les médecins les plus éclairés de ce pays. Malheureusement ils n'eurent pas plus de succès que les miens. Trois mois après son arrivée, Dieiz succomba à sa maladie, ayant jusqu'à son dernier jour conservé l'usage de l’ouie et de la parole.
La perforation dela membrane dutympan tentée, | peu de temps après la guérison de Dieiz, sur sept de nos sourds - muets et sur six autres qui m'ont été amenés de l'intérieur de la France, et des pays étransers, n'a pas eu entre mes mains de succès ultérieurs. Seulement un de ces treize enfants, qui n'était pas complétement sourd, dut à ce moyen curauf l'avantage momentané d'ouir beaucoup mieux pendant quelques jours. Je suis fondé à croire que l’engouement de l'oreille interne , qui, dans ce cas, avait été en parte dissipé par les injections, se sera reproduit plus abondant, où du moins plus tenace; car le liquide poussé de nouveau dans le conduit auditif ne put jamais se faire jour dans l’arrière-bouche.
$ V. De l’éducation des sourds-muets. — L'art
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. - 471 d'instruire les sourdsimucts est une découverte des siècles modernes. Soit que la surdité de naissance fût plus rare parmi les anciens, soit que cette infirmit fût du nombre de celles qui excitaient leur mépris plutôt que leur pitié, il en est à peine fait mention dans les livres\des médecins et des philosophes célèbres de l'antiquité. Les siècles où brillèrent Hippocrate, Platon , Aristote, Pline, étaient cependant assez éclairés pour jeter quelque jour sur celte imperfection de l’homme sensorial, et conduire à la découverte du mode d'éducation qui lui est plus spécialement applicable. Que manqua-t-il donc aux anciens philosophes pour attacher leur nom à une si glorieuse entreprise? l’influence de la religion chrétienne, qui, chez les peuples modernes, a porté à unsi haut point la pitié pour toutes les espèces d'infortunes, et appelé'au secours des êtres disgraciés par la nature, les libéralités des souverains et les loisirs de la vie monastique. Le sujet qui nous occupe en est une preuve bien frappante. C'est dans le pays où les lumières de la philosophie ont pénétré le plus tard, c’est en Espagne, et vers le milieu du seizième siècle( 1560), qu'un bénédictin nommé Pierre Ponce , s’essaya le premier dans cette éducation toute philosophique, et ÿ obtint des succès qui émerveillèrent ses contemporains. Nés également dans la péninsule espagnole, Paul Bonnet et Pereyra s'illusirèrent dans
cét art, que le dernier vint exercer en France. Présenté, avec un de ses élèves, par l'illustre La Condamine à l'Académie des sciences, il y recueillit d'honorables suffrages. Mais Pereyra, ainsi que le père Ponce, cachant soigneusement leur méthode, en avaient emporté le secret au tombean. Jean-Conrad Ammann et Wallis, qui, bien long-temps avant Pereyra, s'étaient occupés, l'un en Hollande et Vautre en Angleterre, de l'instruction des sourdsmuets, ont , à la vérité, publié leur méthode; mais ce mode d'enseignement, qui consistait uniquement à exercer les organes de la parole, était loin de suffire à toute l'étendue d’une aussi grande entreprise. Onen acquit la preuve par lessai infructueux que deux bénédicuüns très - instruits firent de cette méthode sur le jeune d'Étavigni, sourd-muet de naissance.
Tel étaii l'état des choses, quand l'abbé de Lépée parut dans cette carrière, nouvelle encore maloré les succès de Ponce et de Pereyra. Car en admettant, d'après le témoignage des contemporains , que ces deux instituteurs soient parvenus à mettre leurs élèves en communication avec les autres hommes, à les faire parler, à leur donner une connaissance approfondie de quelques sciences, et sans vouloir appeler d’un jugement dicté par l'enthousiasme, et soutenu par les émotions généreuses de l’âme , on peut établir néanmoins que, si, bien avant l'abbé
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. 475 de Lépée, d'heureux efforts avaient été tentés pour l'éducation de quelques sourds-muets, rien n'avait été fait pour l'art de les instruire. Get art est donc véritablement de son invention. C'est ce célèbre instituteur français qui, le premier, a fait école, si j'ose m'exprimer ainsi; c’est lui qui a jeté les premiers fondements d’une insütution élevée à la gloire de Iumanité, et portée au plus haut degré de perfectionnement par son digne successeur, M. l'abbé Sicard. A grandi par ses veilles illustré par ses succès, l’art d’instruire les sourds-muets est devenu en ses mains une haute science, dont il a tracé les éléments dans son Cours d'instruction d’un sourdmuet, et plus récemment encore dans un second ouvrage, intitulé /a Théorie des signes. I] me faudrait analyser ici ces productions, si je voulais traiter de l’éducation morale du sourd-muet. Un pareil travail est au-dessus de mes forces et hors de mon sujet. Je me contenterai d'entretenir mes lecteurs -de l'éducation physiologique qu'on peut donner avec avaniage à quelques-uns de ces infortunés.
Fous les sourds-muets , ainsi que nous l'avons énoncé, ne sont pas entièrement sourds, et les trois premières classes, qui se composent d'un dixième à-peu-près d'entre eux, nous présentent une surdité qui, bien que suivie du mütisme, est incomplète, et n'exclut pas la faculté dstdh la voix humaine, et chez quelques-uns même la parole. Or
47h DEUXIÈME PARTIE, LIVRE I, CHAPITRE XX.
on peut, par des soins méthodiquement dirigés, cultiver où développer le peu d'audition dont ces enfants sont doués , et les ramener dans la grande classe des êtres entendants et parlanis; J'ai dit cul tiver ou développer, parce que chez les uns on ne peut qu'entretenir et faire valoir le peu de sensibilité de l'organe, tandis que chez les autres ce même organe, SOUMIS aux mêmes exercices, peut acquérir plus ou moins de développement, et sortir du prolond engourdissement qui paralysait ses fonctions. On ne peut expliquer cette différence que par celle qui doit nécessairement exister dans la nature de leur surdité. Peut-être reconnait-elle pour cause, chez les premiers, une lésion organique , et chez les seconds , une débilité nerveuse native, susceptible de diminuer ou de disparaître par un excitement méthodique de la partie sentante de l’organe. Je dus au hasard l'idée de cette espèce de traitement physiologique. & | Dans l'hiver de 1002, je fus invité, par M. l'abbé Sicard, à être témoin de quelques expériences d’acoustique qu'on devait faire sur ses élèves. Un physicien apporta plusieurs instruments sonores ou bruyants de son mventon, et il en tira des sons si aigus, qu'un grand nombre de ces enfants paraissaient les entendre.Mais comme, dans ces sortes d’ex. périences , les sourds-muets se font une espèce de point d'honneur de se montrer entendants, au point
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. © {475 d'y mettre souveni de la supercherie , je donnai le conseil de leur bander les veux , et d'exiger qu'ils kevassent la main à chaque son qu'ils pourraient entendre.f” expérience ainsi faite, il se trouva, sur vingt enfants qui s'étaient donnés d’abord pour entendants, quatre sourds parfaits, qui tout confus de voir leur petit mensonge publiquement découvert. allèrent d'eux-mêmes reprendre leur place parmi leurs auires compagnons d'infortune. Gomme l’on continuait d’é éprouver par les mêmes sons, l'oreille des seize restants, je remarquai , non sans étonnement, que quelques-uns d’entre eux, qui, un instant auparavant , levaient la main avec une sorte de lenteur et d’'mcertitude, résultant nécessairement d'une perception vague ou faible des émissions sonores, donnaient alors le même signal d’une manière beaucoup plus assurée. Pour éclaircir et confirmer ce résultat , je priai qu’on substituât à l'insirument dont on tirait alors des sons excessivement aigus, un autre beaucoup moins bruyant. Au premier coup frappé sur cet instrument, huit de ces sourds-muets ne donnèrent aucun signe d’audiuon ; au bout de quelques minutes, deux d’entre ces huit levèrent la main, il s’y en joignit deux auires au bout de quelques instants , et l’on vit peuà-peu les quatre restants témoigner, par le signal convenu, qu'ils étaient, à leur tour, devenus sensibles à ces nouveaux sons. Les spectateurs ne
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virent qu'un phénomène des plus curieux dans E dernier résultat de ces expériences; je dus, moi, les recueillir comme un trait brillant de lumière, qui me montrait la route que je devais prendre pour faire revivre un sens né paralyuque. Le plan d'un pareil travail. ne pouvait me coûter beaucoup. L’exécution n’en était pas nouvelle pour moi. Quatre années consécutives de soins et d’expériences auprès de cet enfant trouvé dans les bois, m'avaient appris comment on peut éveiller la sensibilité des organes des sens, et quel parti l'on peut tirer d’une sorte d'éducation donnée séparément à chacun d'eux. Plusieurs circonstances retardèrent, pendant plus de deux ans, l'exécution de mon plan. Enfin , dans les premiers jours de mai 1809, j'entamai sur six de nos sourds-muets , le cours de ces longues et minutieuses expériences. Je vais les rapporter ici, eten exposant la marche que je suivis, les ue que Je renconirai , et les résultats que jobuns, j'aurai donné une idée suffisante de ce mode d'éducation ; je me trouverai dispensé d’établir des principes généraux qui sont toujours d'une epplication difficile, et qui seraient ici d'autant moins sûrs que je n'aurais à les déduire que d’un irès-petit nombre de faits (1).
(1) A Pépoque où je fis le premier essai de cette sorte d'éducation physiologique, je n’avais point encore saisi
J'eus recours d' abord aux sons les plus pénétrants | pour stimuler le sens auditif de mes six muets. En conséquence, Je frappai leur oreille du son retentissant d’une grosse cloche d'église, que je fis suspendre dans le lieu de nos séances. Chaque jour je diminuai l'intensité du son, soit en éloignant davantage le sourd-muet de la MobR soit en se l'instrument avec un corps mou, tel qu’une baguette de bois enveloppée d'un CEE Ou tout simplement avec la paume de la main.
Lorsque dans ces expériences je m'apercevais que
tes principales différences que présente dans son intensité la surdité congéniale, et qui m'ont conduit à distinguer cinq classes de sourds, ainsi que je l’ai exposé plus haut. Si. j'avais pris cette classification pour base de mon travail, ma marche eût été plus méthodique et les résultats peutêtre plus satisfaisants. Mais j'ai dû présenter mes expériences telles qu’elles furent faites dans le temps, persuadé que, malgré ce défaut, elles ne seraient pas lues sans intérêt ni consultées sans avantage. Des expériences subséquentes faites plus récemment sur le même sujet , quelques éducations particulières données d’après mes conseils à un petit nombre de ces demi-sourds, m'ont conduit à adopter un plan plus vaste et plus méthodique de cette espèce d'éducation. On pourra en puiser les principales données, dans un rapport que j’adressai l’année dernière à l'administration des sourds - muets, et qui se trouve inséré dans le 22° volume du Journal universel des sciences médicales.
louie s’afflablissat, je le ranimais subitement par l'émission de quelques sons des pluis forts, et passant aussitôt après aux plus faibles, j'avais la satisfaction de voir nos sourds-muets ÿ redevenir tout aussi sensibles qu'auparavant. Mais ce moyen d'exciiement ne réussissait qu'à deux ou trois reprises. J'imaginai ensuite un autre expédient, qui concourut plus que tout autre à réveiller et à maintenir Vexcitabilité de l'organe. Je faisais vibrer légèrement un timbre de pendule près de loreille du sourd-muet, et je m'éloignais lentement de lui, sans donner plus d'intensité aux sons que je tirais de l'instrument. J'augmentais et soutenais par ce moyen la susceptibilité de perception, au point que je faisais entendre, à la distance de vingt à vingt-cinq pas , des sons que le même enfant ne pouvait saisir à plus de dix pas, lorsque je me contentais de le placer de prime abord à celte distance. Je faisais cette expérience dans un corridor fort long et fort étroit, et qui n’était interrompu par aucune croisée, triple disposition qui le rendait singulièrement favorable à la propagation du son. Je placçais mes sourds - muets sur la même ligne, et m'éloignant d'eux à petits pas, je marquais sur l'une des murailles du corridor les divers points de distance où chacun de mes sourds-muets avait cessé d'entendre. |
Cette sorte d'échelle comparative formait , d'une manière aussi simple que naturelle , une espèce
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE, 479 de journal, dans lequel je trouvais d'un seul coupd'œil, non-seulement la somme des succès obtenus, mais encore celle des succès à attendre. Pour prévoir ceux-ci , il me suffisait de jeter les yeux sur les derniers degrés par lesquels étaient désignés, pour chaque enfant, les dernières acquisitions de son ouïe. Si le peu. de distance, entre ces derniers degrés, comparée à celle des premiers , devenait chaque jour moins. considérable au point de se réduire à | quelques pouces , on pouvait assurer que l'organe audiuf était parvenu à son plus haut degré de développement possible. Je remarquai aussi que lorsque le sourd-muet touchait à ce terme, il lui arrivait : fréquemment de perdre dans l'intervalle de vingtquatre heures, tout ce qu'il avait gagné à la dernière séance , de sorte que je le trouvais le lendemain plus sourd que je ne l'avais laissé la veille. Dès-lors tout devenait inutile , et l'oreille avait acquis dans cet exercice tout ce qu'elle pouvait y acquérir.
Ces premières “expériences eurent pour but d'augmenter seulement la sensibilité de l'organe de louïie; par les suivantes je me proposai de former ce même sens aux différents modes de perception sur lesquels se fonde le libre exercice de ses foncuons. Ainsi, en procédant toujours par degrés, je trouvai qu'après la perception des sons , celle qui l'était un peu moins, était la perception de leur intensité, La différence qui existe entre um son fort et
KSo DEUXIÈME PARTIE, LIVRE Il4 CHADITRE XX.
un son faible était nulle pour ces sourds-muets, Je les exerçai donc à saisir de très-près‘ d'abord, et enfin d'aussi loin que pouvait s'étendre leur nouveau sens, différents sons , dont tantôt je graduais l'intensité et que tantôt j'entremêlais confusément. Après avoir façonné l'oreille à ce nouveau mode de perception, je m’occupai de lui en donner un autre un peu moins facile , celui par lequel nous jugeons de la direcuon des sons. Je me munis à cet effet ‘ d’une petite cloche que je faisais sonner en la promenant tout autour de mes sourds-muets, pendant que ceux-ci, les yeux bandés, m'indiquaient de la main, d'abord avec incertitude, et peu de jours après avec assurance et sans méprise, les différents points où je me iransportais avec le corps sonore. À ‘cette troisième série d'expériences en succéda une quatrième quieut pour but, non-seulement de développer un degré d’audition de plus, en frappant l'oreille du bruit d'un instrument moins sonore que la cloche, mais encore de rendre mes sourds-muets sensibles à une sorte de rhythme musical. Je m’armaien conséquence d’un tambour, et me mis à battre , tant bien que mal, quelques marches des plus simples et des plus lentes. J'obuüns de ce moyen tout le résultat que je nv'étais promis , au point qu'au bout de quelques jours d'un pareil exercice, mes sourdsmuets, en m'attendant dans le lieu de nos séances ,
battaient eux-mêmes les marches et en faisaient sen-
ur avec précision la mesure. Au tambour succéda Ja flûte, non pour leur faire entendre des airs, mais seulement pour leur apprendre à saisir, par une attention soutenue, la différence des tons hauts et des tons bas. D'ailleurs les sons de cet instrument, par leur analogié avec ceux du larynx, me paraissaient être une sôrte d'introduction à l'audition de la voix humaine. Sans doute d’après le développement imprimé par tous ces moyens au sens de l'ouie, il n'était pas besoin de cet exercice préliminaire pour en obtenir la perception des sons vocaux, et il avait déjà plus de sensibilité qu’il ne lui en fallait pour cette simple opération. Mais il ne suffisait pas d'entendre ces mêmes sons, il fallait encore les distinguer , et l’on ne pouvait préparer l'oreille à ce dernier mode de perception que par des exercices variés sur la différence des sons du même | insirument.
J'observerai, pour donner un peu plus de clarté à cette idée, qu'il est beaucoup plus difhicile à des oreilles obtuses de distinguer les différentes voyelles, que de percevoir nettement tous les tons et demi-tons de l'échelle musicale. J'ai vu, ainsi que je l'ai déjà dit, des personnes accidentellement devenues sourdes être encore propres à goûter, et mème à exécuter de grands morceaux de musique , et ne pouvoir saisir distinctement le monosyllabe le plus sonore dans une conversation générale. Aussi,
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lorsque je laissai de côté, comme désormais inutiles, ious nos instruments, pour ne plus faire entendre que celui de la voix, ne fus-je point étonné de trouver que ces mêmes enfants,qui distinguaient parfaitement un ré d'avec un la; ne percevaient aucune différence entre les voyelles les plus sonnantes, telles que l'o et Pa. Cest ce dont je rie pus douter, lorsque me plaçant derrière eux et prononçant successivement les cinq voyelles, à fur et à mesure que je les écrivais sur un tableau disposé devant eux, je ne pus obtenir, en répétant ces sons , d'en faire désioner aucun avec justesse. Mais en peu de jours l'oreille s’ouvrit à la percepuon distincte de ces nouveaux sons , et ce ne fut pas sans plaisir alors que Je vis mes sourds - muets les écrire exactement sur la ‘planche, à mesure que je les laissais échapper. a
IL me tardait d'être arrivé à ce point pour faire ÿ sur les rapports, en quelque sorte sympathiques , des organes de la voix et de louïe, une expérience aussi neuve qu'intéressante, et dont l'importance, pour être mieux sente, a peut-être besoin d'être démontrée par quelques réflexions préliminaires. Si l'on arrête un instant sa pensée sur le rôle admirable que joue limitation dans la première éducation de il homme, on s’étonnede voir que la parole, qui n'est que le premier essai de cette imitation naissante, en est pr écisément Je résultat le plus difficile et le Del
admirable. Lorsqu'on se pénètre de tout le merveilleux de ce phénomène, on croit voir un villageois très - neuf qui ; entrant dans l'atelier d’un : peinire , et voyant , pour la première fois de sa vie, des tableaux, une palette et des pinceaux , trouverait, du premier coup-d'œil , le rapport qu'il ya entre la peinture et les pinceaux , et s’en servirait de suite pour copier les tableaux qui ont le plus agréablement 2 TE ses yeux. Ce qu'il y à de plus étonnant encore , C'est que cette disposition innée,
qui ifaitrendre au la les sons que l'oreille perçoit,
est d'autant sé active et d'autant plus intelligente ,
$i je puis m'exprimer ainsi , que l’homme est plus près de la première sac À cètte époque toutes les facultés imitauives se trouvent concentrées dans les organes de la voix et de la parole, de telle sorte qu'il est incomparablemeat plus facile à un enfant qu'à un adolescent de saisir par imitation le mécanisme de la parole. Depuis long-temps cet apercu physiologique avait pour moi l'évidence d’une vérité démontrée; il ne me parut pas moins piquant d'en avoir la preuve matérielle , et voici comment je m'y pris:j'eus soin dem’ assurer d’abord, par des observations faites sur desenfants en bas 4 âge,dela facilité avec laquelle ils répétaient les sons vocaux quifrappaient leurs oreilles , et je remarquai sur-tout, que quoiqu'ils regardassent habituellement la personne qui leur partait, cette e condition n'était pas rigoureuse-
ment nécessaire à limitation, et quon obtenait exactement le même résultat en prononçant, derrière leur tête, les mots qu’on voulait leur faire imiter. Après avoir établi, par ces faciles épreuves, le plus haut point de limitation vocale, il me restait. à voir si mes six muets pouvaient y atteindre, et jusqu'à quel point ils pourraient en approcher. Je me plaçai donc derrière eux, en me gardant soigneusement de leur laisser pénétrer mes interitions ; Je leur fis entendre, parmi les sons simples de la voix, ceux qu'ils percevaient le plus disuinctement, et même à une distance assez considérable ; aucun d'eux ne les répéta, et ne chercha même à les répéter; je recommençai à deux ou trois reprises et toujours inutilement. Bien convaincu par celte expérience, que pour mettre chez eux limitation en jeu il fallait la commander, je leur fis alors connaitre mes intentions , et me plaçant de nouveau derrière eux, je recommençai à émettre les mêmes sons. Si je ne m'étais en quelque sorte attendu au résultat de cette nouvelle tentative, J'aurais été fort étonné de n'obtenir que des sons informes, etquin avaient aucun rapport avec ceux dont je sollicitais l'imitation. Il fallut donc me replacer encore sous les yeux de ces enfants , et leur rendre enfin visible le mécanisme des sons que je leur voulais faire répéter , et qui le furent par ce moyen d'une manière assez exacte. |
Ainsi voilà bien constatée cette supériorité d'imitation vocale que l'enfant en bas âge a sur l’adolescent, supériorité fondée sur deux différences bien tranchées et bien établies par mes propres expériences , desquelles il résulte ; 1° que l'enfant imite de son propre mouvement , tandis que dans l'adolescent, il faut que l'imitation soit provoquée; 2° que Méta n'a besoin pour parler que d'entendre, lorsque pour remplir la même fonction l'adolescent a besoin d'écouter et de regarder.
En forçant la voix àrendreles sons quel’oreille per cevait, j'entamais une nouvelle branche d'expériences qui me conduisaient naturellement à faire parler ces jeunes muets. En effet , depuis cette époque, J'ai toujours fait marcher defront les soins que j'ai continué de donner au perfectionnement de l’ouïe, et ceux que réclamaient à leur tour les organes de la parole. La marche que j'ai suivie dans cette seconde partie de mon travail, et les résultats que j'en ai obtenus trouveront place dans la suite de cet article. Je reviens encore aux observations dont il s'agit actuellement. À l’époque où j'essayai de faire répéter à mes sourdsmuets les sons que je leur avais appris à entendre, ces sons n'étaient autres que les émissions non articulées dela voix qu'on anommées voyelles.Ce point franchi, il se présentait, pour aller plus avant, de grandes difficultés à surmonter , et qui consistaient dans la perception disuncte des consonnes. Les
modifications qu'imprime aux sons la réunion des consonnes avec les voyelles, exigent de la part de l'oreille une parfaite intégrité dans ses fonctions. J'ai déjà dit que lorsque la vieillesse commence à émousser la délicatesse de cet organe, lors même qu'il est ‘encore apte à goûter une musique ins trumentale , il est déjà mort à l'harmonie de la parole, aux douces inflexions de la voix, et les mots tronqués lui arrivent plus ou moins dépouillés de leurs consonnes. Avoir éveillé dans l’ouïe de mes sourds-muets la suscepubilité de p ‘cevoir les voyelles , c'était déjà les avoir rendus reduit tendants que le sont nombre de vieillards atteints de surdité incomplète, et qui malgré cette infirmité n’en sont pas moins capables de se prèter à la conversation, moyennant une attention plus soutenue et une certaine étude du mouvement des lèvres, Mais quoique amenés à un pareil degré d’audition , mes sourds = muets n'avaient jamais pu en tirer le même part. Il faut pour saisir tous les sons -aruculés de la parole, beaucoup moins d'ouie à un homme qui a parlé pendant de longues années, qu'il n’en faut à un adolescent qui, jusqu'à cette époque, n'a ni parlé ni entendu. Partant de ce principe et mw’armant d'une patience à toute épreuve, je diversifiai de mille manières mes soins et mes expériences pour développer, dans loreille, la sascepubilité de percevoir les consonnes. de tomberais dans
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. 487 des détails trop minutieux, si je rappelais ici tous les têtonnements et sur-tout les bruyanies et monotones répétitions , à travers lesquels j'arrivai à ce laborieux résultat. Je dirai seulement, pour ceux qui voudraient tenter la même entreprise , que la marche à suivre pour y réussir est sujette à une foule de variations, et, si j'osede dire, de conyretemps; non-seulement en raison de sd consonnes qu'on veut rendre perceptibles, mais encore par suite de la sensibilité parüculière qu'on aéveillée dans l'oreille de chaque sourd-muet. H est telle consonne qui, pour être entendue , a besoin d'être associée avec la voyelle a, tandis qu'une autre, pour arriver à l'oreille , doit être combinée avec la voyelle o; d’autres fois il faudra une association en quelque sorte composée. C'est ainsi que danse plus âgé de mes sourds-muts, je n'ai pu établir la perception des consonnes, qu'en faisant précéder celle que je voulais mettre en étude, par une articulation direment prolongée de la syllabe ra; par exemple, si C'était la consonne ft que je voulusse faire entendre, je lassociais à la voyelle & , ét la faisant précéder de la syllabe r&, je disais en appuyant fortement sur da-prenière letire, rata. |
Telles sont cependant, commeje viens de le dire, les modifications qu'il faut apporter à cette espèce d'éducation , que le moyen auxiliaire dont je parle ici, n'a trouvé son application que sur un seul de
ces jeunes muets, et seulement pour une parue des consonnes, et qu'il a fallu, à travers mille tâtonnements , trouver d'autres modes et d’autres moyens pour les antres élèves, comme pour la perception des autres consonnes. Aussi m'apercevant à cette époque que la longueur et la diversité de mes exercices me jetteraient insensiblement dans une prodigieuse dépense de temps, me vis-je contraint , pour ne pas négliger des occupations non moins importantes, et pour donner aussi un peu de relâche à mes poumons , de réduire le nombre de mes élèves , et de n’en garder que trois, au lieu de six que j'en avais pris d’abord, me réservant, lorsque j'aurais terminé ma tâche auprès des premiers , de revenir immédiatement aux trois autres. Par ce moyen, je pus donner à chacun de ces jeunes gens une séance d’une heure chaque jour, “et leurs progrès en furent plus rapides quoique fort inégaux , en raison du plus ou moins d’intelhgénce et d'application qu'ils apportaient à nos exercices. L'un d’entre eux , plein de zèle et d’assiduité , tourmenté du désir d'entendre, mit tellement à profitmes lecons, qu'il est peu de mots qu'il n’entendit distinctement , quoique prononcés peu haut et même par derrière sa tête, pour qu'il ne püt s’aider de l'office de ses yeux ; et cependant ce sourd-muet, de laveu même de son père, n'avait jamais entendu d'autre son que celui du tonnerre et des cloches de son
viülage. Le second, qui était un peu moins sourd, fit, pour cette raison, beaucoup plus de progrès, quoiqu'il n’en donnât pas des preuves aussi évidenies, ce qui tenait à l'état peu avancé de son éducation. Hors d'état encore d’ attacher un véritable sens aux mots qu'il entendait, il prenait, lorsqu'on lui parlait, un air d'incertitude et d'immobi- Jité qui laissait d'abord croire qu'il n’avait point entendu. Il était ce que serait une personne à qui l’on voudrait faire écrire une langue qui lui serait toutà-fait inconnue : elle tracerait à travers une foule de répétitions et de tâtonnements plutôt des sons que des mots. | (
Le troisième sourd - muet, quoique le plus spirituel de ious, et celui dont l'oreille, primitivement la plus obtuse, avait pourtant acquis le plus de développement, resta fort en arrière de ses deux compagnons. Paresseux , impatient et colère, 11 ne put jamais s’assujettir à l'assiduité de nos exercices, ni supporter la lenteur de ce travail. Souvent 1l me fallait laller chercher moimême , dans les classes, les ateliers, ou le jardm de la maison, pour l’entraîner dans le lieu de nos séances , d'où plus d’une füis il s'échappait, après m'avoir répété son excuse accoutumée , que l’ouïe et la parole ne valaient pas toutes les peines qu'il fallait se donner pour les acquérir. Îlest vrai que ces sortes d'expériences n'exigent pas moins de patience dans
la personne qu'on y soumet que de la part de celle qui les dirige. Ce que j'ai dit plus haut peut en donner une idée; et ce que je vais ajouter ne servira qu’à la confirmer. Jai parlé de la difficulté de rendre à l’ouïe la possibilité de saisir les consonnes, el du travail opimiâtre qu'une pareille acquisition exige. Hé bien ! lorsqu'on est arrivé à ce point on est encore loin du but, et pour rendre tous les mots de notre langue propres à être entendus, il faut frapper long-temps l'oreille de toutes les combinaisons possibles de voyelles et de consonnes dont se composent ces mêmes mots. Par exemple, il ne suffit pas que le sourd-muet entende la svllabe ra, pour étabhr: chez lui la possibilité de saisir toutes les combinaïsons binaires de la lettre r avec une voyelle quelconque. Le sourd - muet entendra parfaitement la première syllabe du mot radeau , et ne saisira pas également la même lettre dans le mot rideau , sil n'a pas été exercé à saisir la lettre r dans ses différentes associations avec les voyelles. Ce qm ajoute un degré d'intérêt de plus à cette observation, cest qu'elle a son analogue par rapport à la parole, c'est-à-dire qu'il en est des organes de la voix comme de ceux de louïe, et que de même qu’une consonne différemment combinée est plus ou moins difficilement entendue, elle offre. également , dans une pareille combinaison, plus ou moins de difäculté pour la prononciation; ainsi, de même
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. LO1 quil était plus aisé au sourd-muet d'entendre la leure r, dans radeau que dans rideau, cette même consonne lui coûtait moins à prononcer dans le premier mot que dans le second. On voit, par ces exemples, combien il m'a fallu multiplier nos essais pour rendre perceptibles les divers sons de la voix. Et cependant malgré qu'il n'en soit aucun qui n'eût été soumis à de fréquentes répétitions, quelquesuns ne purent jamais êwe disüingués par l'oreille. Appelé à la vie par une longue éducation, cet organe se resseniit toujours de son premier engourdissement ; et ne put arriver à disünguer plusieurs sons compliqués et analogues, tels que ceux-ci : glace cla, pré et bré, fré et wré, ete. La même imperfection se fit pareillement remarquer dans l'instrument vocal, de sorte que pour la parole comme pour l'ouie, il n’y avait aucune différence entre un poulet et un boulet, entre quelque chose de frais et quelque chose de vrai.
Pour vaincre cette difficuhé, je dus appeler au secours de l'oreille deux auxiliaires puissants , la vue qui nous fait en quelque sorte lire les sons sur les lèvres qui les articulent, et le jugement quinous aide à rectifier ces articulations en nous faisant deviner ce que l'on ne peut en saisir ni par l'audition ni par l'inspection des lèvres. Je tirai du premier de ces deux moyens tout le partiqueje pouvais en attendre. Dans le second, il se présenta des obstacles qu'un
seul de mes élèves put surmonter, et qui tiennent à la manière d'être et de penser de la plupart des sourds-muets. Ces enfants , tant Sn leur éducation n’est point terminée, n'ont qu'un très-petit nombre d'idées sans suite et sans liaison. Cet enchaînement ordinaire des mots, qui nous fait deviner Celui qui va suivre par celui qui a précédé; cette relaüon naturelle des idées, qui établit ce qu'on appelle le sens de la phrase , tout cela est nul pour eux. Si un seul , entre trois, put s'élever audessus de cette difiicuhé, c’est que son éducation, plus avancée que celle de ses deux autres condisciples , le rapprochait davantage d’un écolier parlant."l'el fut, sous le rapport de l’audition, le résultat de plus d’une année de soins. Pour compléter Vidée qu’on doit s’en faire , il ne faut pas le séparer de celui que j'obtins de mes expériences faites en même temps sur les organes de la prrols, et que jevais maintenant exposer.
En partant de cette vérité généralement reconnue que les sourds-muets ne parlent point par l'unique raison qu'ils n'ont jamais entendu , je dus faire entrer dans mon plan d'attendre de la restaurauon de l’ouïie le rétablissement spontané de la parole. Je ne me dissimulai pas néanmoins les obstacles qu'apporteraient à ces résultats et la diminution des facultés imitatives, et l'engourdissement d'un organe vieilli dans une longue inaction.
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE, 493 On à vu par l'expérience que j'ai rapportée parmi les précédentes , et que je fis dans l'intention de constater le degré de limitation vocale, combien cette faculté était obtuse et l'organe de la voix peu obile. Il fallait donc, avant tout, diriger mes ef2. forts contre ces deux obstacles. Pour remédier au premier, C'est-à-dire, pour exciter limitation vocale , il se présentait deux moyens : l’un était de commander cette imitation , en faisant observer au sourd-muet tout ce qu'il y à de visible dans le méca-nisme des sons; l’autre consistait à obtenir ces mêmes sons du larynx, par la seule entremise des oreilles. La première méthode, plus facile, plus prompte, et qui est celle qu'ont mis en usage avec succès Ammann, Wallis, Pereyra, l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard, son illustre successeur, et qui se trouve encore employée dans quelques institutions de sourds-muets en Europe, aurait 1C1 l'inconvénient de n'exiger aucun travail de la part de l'oreille. La seconde tout-à-fait neuve, mais plus lente et plus pénible, présentait le double avantage de concourir à l’améliorauon de l'ouïe, et de ramener le larynx à ses fonctions, par la voie la plus naturelle; aussi me déterminai-je pour l'emploi de cette méthode, sauf les modificatons et déviations que me dicteraient les obstacles que j'allais renconirer.
On a vu qu’en m'occupant à former l'oreille à la percepüon des sons, j'avais commencé par les
A94 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE Il, CHAPITRE XX.
voyelles , et terminé par les consonnes combinées avec les voyelles. Comme, dans cette parte de mon travail, je:suivis nécessairement la même marche, et que je n’ai fait que l'indiquer vaguement, il est nécessaire, avant d'y engager mes lecteurs avec moi, de lexposer ici avec quelques détails. Ainsi, soit pour la perception auriculaire, soit pour limitation vocale , les premiers sons mis en étude furent lés eingq voyelles, plus le muet et les deux diphihongues ou, eu; la première venait après Po, et la seconde, placée entre l'é et l'e muet conduisait ainsi, par une gradation naturelle, oreille et la voix, à la perception et à limitation toujours difficile de ceue émission sourde de la langue française. Je désignaï ces huit sons primitifs , sous le nom générique de sons inarticulés simples. Je donnai le nom de sons inarticulés composés à ces mêmes sons ( l’e muet excepté) qui, en passant par les voies nasales, y empruntent la résonnance de r mou deln:an,on, . in, un, etc.
éd ensuite les sons articulés que je 2 pareïllement en simples et en composés.
Les sons articulés simples sont formés par la réunion d’un des sons inarticulés simples, avec une consonne qui les précède. Il y à cependant une série entière de sons articulés (cha , ché) qui prend deux consonnes. Il résulte de là que le caractère distincüf des sons articulés simples ne gît point
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. … 495 dans l'unité de la consonne. Ce qui les distingue essentiellement des autres , est de ne former qu'un son indivisible. Par la même raison je dus en exclure toute la série xa, xé, etc. , qui présente évidem=ment une réunion sensible de deux sons différents. Je divisai cette même classe de sons en seize séries, fondées sur les seize modes d'articulations primitives auxquelles on peut rapporter toutes les autres, et qui se trouvaient appartenir aux seize consonnes fondamentales de notre alphabet. En les réduisant à ce nombre, je faisais abstraction du À et du 4; qu'on prononce comme le © joint à l'a; de l'A, qui, lors même qu’on la fait sentir , n'exige aucune articulation ; et de Px, qui en prend deux qui ne lui apparuennent point. En même temps , J'y faisais entrer le Ch, qui, à raison de l'articulation simple par laquelle il est exprimé, doit être regardé comme une seule consonne. Par la combinaison de chacune de ces seize consonnes fondamentales avec les huit sons inarUiculés simples, j'eus seize séries, composées chacune de huit sons articulés simples. Les voici dans l’ordre naturel que J'ai suivi pour les faire connaître, indiquées seulement par le premier son de chacune d'elles :
Pa Ba | Cha Ja Ta. Da | Ca Ga Fa Va | Ra. La
Sa Za | Ma Na
Malheureusement pour des oreilles peu sensibles, les seize articulations dont se composent ces séries de sons articulés fondamentaux, ne se distinguent pas les unes des autres par des différences assez tranchées. Il y en a six qui ne paraissent être qu'une modification de six autres. Ainsi le ba l’est du pa, le da l'est du ta, le va du fa, le za du sa, le ja du cha, le ga du ca. Il en résulte que ces douze sons alphabétiques , ainsi que tous ceux de leur série, peuvent être considérés comme formés de six paires de sons analogues , composées de sons forts et de sons doux. Ces derniers contribuent singulièrement à la douceur et à l’harmonie de la langue, mais s'ils font le charme de notre orelile, on peut ire qu'ils font aussi le désespoir de celle des sourds-muets ,-et qu'ils répandent les plus grandes difficultés sur l'étude de la parole.
Je passai ensuite aux sons articulés COMPOSÉ , qui diffèrent essentiellement des précédents, en ce que chacun d'eux est divisible en deux, et même trois sons. Je les partageai en douze espèces ; la première comprenait tous les sons qui se forment d'un son inarticulé simple, suivi d’une consonne : ad, et, or, il, etc. Je rangeai dans la deuxième | espèce, tous ceux qui sont le résultat d'un son inarticulé composé, uni à une consonne : ton, tin, dan, lun, etc. ; la troisième embrassait tous ceux qui se composent de deux consonnes suivies d'un son
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. 497 maruculé simple, pra, pré, fla, clou , etc. , et je fis entrer la série xa, xé, dans cette espèce, comme étant composée de même pour l'oreille, et pour la parole ; quoique exprimée différemment par l'écriture. ; |
Les sons de la quatrième se trouvent également formés de deux consonnes précédant un son inarticulé; mais celui-ci, au lieu d’être simple , est composé, gran, plin, fron, etc.; la cinquième comprenait tous les sons produits par deux consonnes, entre lesquelles est placé un son inarticulé simple : par, leur , nos, tic , bœuf. Si ce même son inarticulé , au lieu d'être précédé par une consonne, se trouve l'être par deux , il en résulte plusieurs séries de sons, dont je formai ceux de la sixième espèce : bloc , gril, pleur , cris. Je composai a septième espèce de presque toutes les diphthongues. Ïl me parut qu'à l'exception de ces deux, Ou et eu, qué je crus devoir retenir parmi les sons inarticulés , toutes les autres exigeaient une articulation plus où moins sentic, ainsi qu'on peut s’en assurer, en observant le mouvement des lèvres ou de la langue, lorsqu'on émet ces diphihongues : ia, iéu, Oui, Ouai, etc.
Je rangeai dans la huitième espèce toutes les syilabes dont ces diphthongues sont la base : louis, dieu , loi, lui, trois : et dans la neuvième , tous les sons qui se composent des mêmes diphthongues pré
cédées d’une ou de deux consonnes, et terminées par une nasale : loin , chien , groin , etc.; la dixième comprenait tous les sons dans lesquels la leure s emprunte pour se faire entendre, le secours d’aucune voyelle, soit que cette consonne se trouve à la tête ou à la fin de la syllabe : spa, stix, abs, subs, obs. Enfin je composai mes deux der nières séries, la onzième et la douzième, de deux espèces de sons mouillés , aussi difficiles pour l'audition que pour la parole, et formées, l’une par la jonction immédiate de deux consonnes g, n ; et l'autre par la double /Z : gnA , gné ; illa , illé.
Voilà dans quel ordre furent étudiées d’abord pour être entendues, et ensuite pour être verbalement répétées, ces nombreuses séries de sons élémentaires dont se composent tous les mots de notre langue.
J'ai indiqué plus haut mon point de départ, dans ceue deuxième parte de mon travail. J'ai dit, et il n’est pas inutile de le répéter ici, que lorsque jeus amené l'ouie de mes sourds - muets à un degré de sensibilité, tel qu'ils pouvaient entendre, à une certaine distance, une foule de sons simples, je voulus m’assurer s'ils sauraient les imiter en les prononçant derrière eux, et que je n'obtins de cette épreuve que des sons informes , qui n'avaient aucun rapport avec ceux dont je venais de solliciter limitation. Un autre phénomène que pré-
sentait ce résultat et que j'ai passé sous silence, parce qu'il se lie de plus près au travail de la parole, c’est qu'en imitant ces divers sons, mes sourdsmuets , qui avaient certainement bien entendu ceux que j'avais prononcés derrière eux, n’y trouvèrent aucune différence, et qu’au lieu d’en essayer de suite de nouveaux, ils se contentèrent de ceux qu'ils avaient donnés, comme s'ils eussent été tels que je les avais demandés. En réfléchissant profondément à ce résultat inattendu , je soupconnai que le sourdmuet n'entendait pas sa propre voix, puisqu'il ne jugeait point de la différence qu'il y avait entre les sons qu’il formait ,et ceux que je lui faisais entendre. Mais comment cela pouvait-il se faire? Par quelle cause et jusqu'à quel point se trouvait interrompue cette communication si naturelle ? Il est dans les expériences d'acoustique que l’on fait sur les sourdsmuets de naissance un obstacle qui arrête l’observaieur à chaque pas; c’est qu’on ne peut s’éclairer des: réponses de ces enfants, dans les cas douteux. Ils attachent une idée si peu exacte aux mots son $ voix , entendre , quil est beaucoup plus sûr de s'abstenir de toute question relative à ces notions. Ainsi, sans marrèter à des renseignements pour le moins inutiles,je procédai à la solution de celle espèce de problème par la seule voie de l'observation et du raisonnement.
Je posai d’abord en fait que puisque la voix du
Da.
sourd-muet et la mienne étaient s1 différemment perçues par les mêmes oreilles, il fallait qu'il y eût entre nos deux voix des diférentes importantes.
Parmi celles que l'observation m'y fit découvrir ,
j'en trouvai deux qui me parurent former , en cs que sorte, le nœud de la difficulté. La première consistait dans le timbre particulier de leur voix qui, voilée à l'excès , était en outre, si je puis m’expliquer ainsi, tout intérieure. On eût dit que l'organe de la er se trouvait, chez ces enfants, dépourvu des différentes cavités qui donnent au . développement à la voix, et que le larynx et le thorax en faisaient tous les frais. Mais cette qua- Jité de la voix était - elle suffisante pour expliquer comment il se faisait qu’elle ne fût pas perçue ? Non sans doute, puisqu’en imitant moi - même, derrière la tête de ces enfants, les sons durs et sourds de leur voix, jé trouvai que leurs oreilles Y étaient beaucoup moins insensibles , que lorsque des sons à peu près pareils s'échappaient de leur bouche. Quelle autre cause contribuait donc à l'amortissement de leur propre voix ? C'était le trajet
circulaire que les sons étaient obligés de faire pour
arriver à l'oreille de celui qui les avait émis. J'en eus la preuvé en faisant l'expérience suivante. Je me plaçai devant le sourd - muet, de manière à lui présenter le dos, et sans rés la tête de son: éôté, je m'appliquai, comme dans l'épreuve
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. bot
précédente, à rendre des sons conformes aux siens. Aucun ne fut entendu , je me rapprochai de lui , le plus possible, de sorte que mon occiput touchait presqu'à son front, et le résultat fut. le même; je tournai légèrement la tête de son côté, je fus un peu entendu ; je la tournai un peu plus , la perception devint plus nette; me trouvant enfin face à face avec lui, l'audition fut, à peu de chose près, ce
qu'elle avait été lorsque je m'étais placé derrière le
sourd-inuet. Ces deux obstacles connus, il se présenlait, pour les franchir, deux indications à remplir ;
l’une , de donner plus de force et de développement
à sa voix , et l'autre de parer à cet affiblissement
qu’elle éprouvait dans son trajet circulaire: Il y avait un tel rapport entre ces deux obstacles , qu'il fallut associer, en quelque sorte, les mo yens d'y remédier.
Aussi travaillai-je, en même temps, à ürer du larynx. ‘les sons moins sourds pour les faire arriver jusqu'à l'oreille , et à les transmettre ) Sans aucune déper-
dition à cet organe, pour qu'à son tour le larynx cherchât à les rectifier. Pour remplir la première de ces deux indications , je fis ce à quoi je n’eusse jamais pensé, sans la nécessité qui ramena mes réflexions sur ce point. Ce fut de chercher à déterminer, par Pobservation , les différences principales qu'offrait le mécanisme de la voix et de la parole chez les sourds-muets. Quelle fut ma surprise de ne trouver rien en eux de cet instinct qui , prési-
dant à la plupart de nos fonctions ; nous fait prendre , sans que nous la cherchions, la voie la plus simple et la plus facile pour les exercer dans toute leur latitude, dans toutes leurs modifications LIL semblait que la nature, en les condamnant à étre sourds , leur eût ôté comme inutile la portion de cette faculté instinctive qui eût été applicable à la formation de la voix et de la parole. Si je leur demandais de prolonger et de forcer un son, au lieu de faire une grande inspiration pour avoir une suffi sante provision d'air, ils prenaient, au hasard, la fin ou lé milieu d'une expiration ordinaire. Si je leur montrais, en leur découvrant ma poitrine , qu'elle se gonflait pour produire ces sortes de sons , les voilà qui aussitôt se gorgealent d'air, mais ne sachant le maitriser , ils le laissaient s'échapper d’un seul jet, sans en obtenir auire chose qu'un son très-court, à-peu-près semblable à ceux que produit le hoquet. Ïl fallut donc , avant de passer outre, exercer le poumon au rôle quil devait jouer dans l'exercice de eette fonction , et apprendre aw sourd-muet à commander à cet organe, à précipiter Vinspiration , à ménager l'expiration , et à trouver, dans les différentes modifications de l'air, les sons {orts ou faibles, accélérés où précipités. L'indispensable nécessité de ces sortes d'exercices fat démontrée par les difficultés même que ces enfants
y rencontrèrent. Pourrait-on croire, par exemple,
que c'en fut une des plus considérables pour eux que de prolonger de quelques secondes le temps ordinaire de l'expiration pulmonaire , sur-tout lorsque Jexigeai que cette expiration , au lieu d’être muette , devint la matière d’un son ?
Après avoir par-là disposé le poumon à prendre sa part accoutumée de la nouvelle fonction que Je cherchais à mettre en jeu , je tournai mes observations et mes soins du côté du larynx. Autant quon pouvait en juger par la nature des sons rauques, durs et uniformes qui s’en échappaient , il était à croire que les parues mobiles dont se compose ce tube cartilagineux , avaient perdu, dans l’inaction, toute leur flexibilité. Le moyen de la leur rendre, en supposant la chose possible , se trouvait tout entier dans la continuité de nos exercices, et conséquemment je ne dus pas m'en occuper. Il existait encore dans le larynx une auire espèce d’obstacle à la net teté des sons. C'était une sorte de bouillonnement qui me parut dépendre d’une grande quantité de matières muqueuses , attirées dans cet organe par le stimulus que lui faisait éprouver-lexercice forcé de ses nouvelles fonctions. Ici, comme pour lobstacle précédent, le plus sûr des moyens était le travail même du larynx. Je crus néanmoins devoir aider à l'effet que j'en attendais par un expédient sur le succès duquel j'avais quelque raison de compter : ce fut de faire fumer tous les matins mes
sourds-muets pendant une heure ; au lieu de 1abac j'employai les feuilles sèches du trèfle d'eau , que j'ai souvent conseillées , et quelquefois avec avaniage, dans certains embarras du larynx , ainsi que dans quelques affections de Poreille. En effet, au bout de quelques jours de l'usage de ces moyens , les sons moins étouffés ne permirent plus de douter de la nature de l'obstacle que l’on avait eu à combattre, et de l'efficacité du remède employé. En même temps que pour remplir la première des indications annoncées plus haut, je redoublais de soins et d’efloris, afin d'obienir du larynx des sons assez forts et assez nets pour se faire sentir. à Poreille même de ceux qui s'exercaient à les produire, je cherchais à satisfaire à la deuxième indication par quelque moyen mécanique , qui, recueillant les mêmes sons, les transmit , sans aucune perte , à oreille du sourdmuet. À cet effet, je fis construire en fer-blanc un cornet courbe, dont la grosse extrémité s’adaptant au pourtour des lèvres, recevait tous les sons qui s'en échappaient, tandis que sa petite extrémité, introduite dans le canal auditif, les-y transmettait en totalité. | PES 20e Mais afin que frappé de ses propres sons plus intenses et mieux conduits, le sourd-muet pût les comparer exactement avec les miens, je fis pour ceux-ci ce que J'avais fait pour les siens. Un cornet droit, de la même longueur que le courbe, condui-
sait en totalité mes propres sons, de mes lèvres à l'oreille qui devait les comparer. Là finissaient tous les moyens préparatoires qu'il m'avait fallu employer. Toutes les difficultés étaient levées A 1e voix comme celle du sourd-maet arrivait librement à son oreille, et il était temps de laisser à cet organe ie soin de ris: l'étude de la parole. Je me retrouvais , comme l'on voit, au point d’où j'étais parti; mais je m'y retrouvais avec l'avantage d'avoir préparé le chemin, et la certitude queje n’allais plus y être arrêté , à À chose pas , par des obstacles imprévus.
En effet , tous les sons quipurentêtre entendus furent dès-lors répétés, et lorsque les premiers essais d’une voix si long-temps muette n'étaient point exacts, je ne me pressais pas de le faire remarquer ; presque toujours l'oreille, avertie des méprises de la langue, se chargeait de les rectifier. Ainsi furent appris d'abord tous les sons inarticulés simples ; mais ce ne fut que long-temps après que le furent les sons inarticulés composés, et seulement à l'époque où l'oreille, qui fu long-temps à les saisir, put enfin les distinguer. Vinrent ensuite tous les sons articulés simples, à l'excepuon de ceux qui, parvis les douze sons articulés fondameniaux que j'ai réunis par paires ; forment
ce que jai appelé les sons doux. La parole n ayant plus ici pour guide le sens de loue. ) Qui, malgré tous mes eflorts, n'avait jamais pu s élever à jusqu'à la percepüon'de ces sons délicats, réclamait, pour les
produire, le secours d'une autre méthode, Mais il entrait dans mon plan de n’y recourir qu'à la fin de mon travail, et seulement lorsque ayant obtenu de la voix tous les sons dont l'oreille avait connaissance, je rassemblerais tous ceux qui lui étaient étrangers, et jemploirais, pour les obtenir de la parole, des démonstrations particulières. Ainsi, suivant la même marche ,et continuant à régler le travail de la parole sur les progrès de l’ouïe, j'en vins à l'articulation des sons dont ce dernier organe était alors occupé. C'étaient les sons articulés composés.
J'ai dit, plus haut, que tous les sons dont se compose celte classe pouvaient être divisés en deux, ou même trois sons différents. Cette décomposition me fut d’un très.- grand secours, même pour familiariser l’ouie avec eux ; et je crois que si je ne m'étais avisé de ce moyen, j'aurais vu mon double travail se terminer ici. Au contraire, procédant sans peine à l'étude de ces sons articulés composés , en commençant par ceux de la première espece , il ne me fallut, pour lesfaire répéter comme pourdes faire entendre , que les prononcer en deux temps, et dire comme. s'ils avaient été terminés par un e muet : ade, ete, eure, ele, etc. À mesure que je m'apercevais qu'ils devenaient familiers à l’un et à l’autre organe , Jaffaiblissais graduellement le son final, pour rendre à ces mêmes sons leur prononciation naturelle, en disant : 4d , et, eur, el. Ce procédé
me fut moins nécessaire pour ceux de la deuxième espèce. Quoique ces sons nasals Zn, dan, ton, lun, puissent également être divisés en deux, cetie division néanmoins les fait sonner différemment pour l'oreille, c’est pourquoi je ne crus pas devoir y soumettre ces mêmes sons. Îl n'en fut pas ainsi de ceux de la troisième espèce, qui comprend les sons pra , pré, clou, fleu, tra, etc. Jamais ils n’eussent été nettèment entendus et prononcés , si Je n'avais eu la précaution de les présenter ainsi : pe-ra , pe-ré, que-lou , fe-leu , te-ra , etc.
Je me conduisis de même pour ceux de la quairième et de la cmquième espèce. Les sons de la sixième exigèrent une double décomposition; ainsi; au lieu de prononcer bloc , gril, pleur , je faisais entendre trois sons à l'oreille , en disant : be- -lo-que , gue-ri-le, pe-leu-re.
Cependant, à mesure que nous avaricions dans l'étude de ces sons articulés composés, je voyais de plus en plus s’affaiblir le secours dont m’avaient été jusque - là ces sortes de dissecuons des différentes productions de la voix. J'en retirais, il est vrai, le même avantage pour les progrès de la parole, qui, après avoir imite ces mêmes sons dans leur décomposition, finissait par les reprodüire dans leur disposition naturelle. Mais 1] n’en était pas de même de l'oreille. Cet organe, qui percevaitdistinciement ces dif. férents sons tant qu'ils lui étaïent présentés divisées, ne
lès reconnaissait plus aussitôt qu'ils étaient recomposés. Cette disparité dans les progrès des deux organes se fit paruculièrement sentir, lorsque nous en vinmes à la septième espèce des sons composés , formés par des diphthongues : la parole me rendit sans difficulté, d'abord désunis, ensuite recomposés, ces monosyllabes ia , yeux , oui, ouai , etc. , mais je ne pus jamais les faire passer à l'oreille qu'en deux temps plus ou moins sentis. Il semblait que les sons inarticulés dont les diphthongues étaient composées, déjà fort doux par eux-mêmes, formassent , ainsi réunis et sans le concours d'aucune consonne, des sons plus doux encore etbeaucoup trop délicats pour être sentis par des oreilles si long-temps paralysées , et restées toujours obtuses. Ge qui confirme cel aperçu, c'est que ce même organe se trouva beaucoup moins insensible à ces mêmes sons, dès qu'ils perdirent de leur douceur par leur réunion avee une consonne. C'est ce qui arriva pour la huitième espèce qui comprend les monosyllabes Zoui, dieu , loi, ete. Il en a été de même de la neuvième et de la dixième, dans lesquellesentrent, pour l’uneles syllabes /oër,chien, groin , ‘et pour l'autre celles-ci: spa, abs , subs , stix , eic.; comme dans la septième espèce, oreille a donné à la parole la clef de ces différents sons, et n'a pu en profiter pour sonproprecompte.La onzième espèce , composée de sons mouillés , g7a , gne, gri, ete., présenta de grandes difficultés à la parole.
DE' LA SURDITÉ DE NAISSANCE. : Dog Je nvy pris de diverses manières pour l'obtenir , et toujours infructueusement. Je ne réussis à la fin qu'en la divisant ainsi que les précédentes espèces, quoiqu’ellene m’en parut pas également susceptible. Cette décomposition mérite d’être rapportée, attendu qu'elle ne se présente pas naturellement comme dans les auires sons articulés composés. Ainsi pour obtenir du sourd-muet qu'il prononcät gna, je hi faisais dire jusqu’à la lassitude de l'organe : ni-a , nt-4, ni-a; et lobligeant d'accélérer de plus en plus le mouvement de la langue, et de rapprocher où d’abréger l'intervalle qu'il mettait entre ces deux sons, je finissais par ne plus entendre qu'un son unique et qui était précisément celui que je sollicitais. La dernière espèce » Qui comprend les sons mouillés : za, illé, ne me coûta pas moins de soins , et je. n'obtins pas le même succès. Il me lallut ici composer avec les difficultés que je ne pouvas vaincre , et laisser la parole articuler ces sons comme les diphthongues ia, ié, puisqu'elle ne pouvait arriver à une imitation plus exacte.
Là finissent tous les sons à l'étude desquels l'oreille prête plus ou moins son secours. Tant qu'il m'avait été possible d’avoir cet Organe pour guide dans le développement de la parole, les sons étaient devenus plus distincts et plus purs. Dès qu'il ne fut plus capable de diriger les mouvements du larynx , de la langue, des lèvres , et qu'il me fallut comman-
der à tous ces mouvements si diversement combinés , je n’obtuns que des sons vagues, j ose presque dire mal élaborés , et dont le mécanisme, échappant eans cesse à la mémoire, exigeait, chaque jour, de nouvelles ei pénibles tétons Ondevinesans peine, d’après ce quey ai idit plus haut, que les sons dont il s’agit ici furent ceux-là mêmes que j'ai désignés sous la dénomination de sons articulés doux , lesquels n'ayant pu être distinctement perçus par l'oreille ; exigeaient , pour être parlés, le secours de deux autres sens, la vue et le toucher. . Déjà le premier se trouvait mêlé à nos exercices , non pas encore pour aider à la parole, mais seulement pour suppléer à l'audition, et habituer le sourd = muet à distinguer par les yeux les sons qui se confondaient dans son oreille ; il ne s'agissait plus que d'appeler le sens Je toucher à concourir au même but. | | Je commencçai par le son va. Le sourd-muet s'était déjà appliqué, pour le disinguer du fa, à saisir la différence qu'offre l'articulation labiale de ces deux sons analogues. Il avait vu que le mouvement des lèvres était un peu plus prononcé dans le fa. Jusque-là cette observation avait pu suffire, mais à présent qu'il s'agissait de reproduire le son doux avec cette légère nuance qui le sépare du son fort , il fallait remonter jusqu'aux éléments de Van et de l'autre. Je fis donc remarquer au sourd-muet
DE LA SURDITÉ DE NAISSANCE. DIT que l'air pulmonaire qui produit le va, vient expirer sur les lèvres , tandis que dans l'articulation du
fa, le même air s'échappe au dehors avec une sorte d'explosion , et vient frapper la main placée à quelque distance des lèvres. Il n’en fallut pas davantage pour obtenir le va. Même explication pour le ja et le cha, dont on connaissait aussi la différence par le mouvement des lèvres, qui se portent bien plus en avant et s’arrondissent davantage dans le cha que dans le ya. Je fis encore remarquer ici que l'air s'échappe au dehors pour produire le cha, et nullement pour l'articulation du ja. Cette seconde démonstration me donna le Ja, ét sa série ainsi que tous ses dérivés. Il n’y a aucun caractère visible qui sépare le ba du pa ; seulement on peut remarquer que dans le ba, comme dans les sons doux précédents, la main placée devant la bouche n’est pas frappée par le son comme elle l'est dans le pa. Ne pouvant donc établir aucune autre différence sensible , je me bornai à demander le son pa, mais tellement articulé qu'il ne pût se faire sentir à la main , n1 même causer la moindre oscillation à un fil très-délié que je laissai pendre devant la bouche du sourd-muet, Ce procédé me donna le ba. L’aruiculation du £a et du da est si parfaitement semblable dans tout ce qu'elle a d'apparent que, pendant long-temps, je ne pus obtenir ce dernier son; et. malgré tout ce que je pus dire et faire remarquer
aù sourd-muet sur le moins de vivacité des mouvements de la langue et de l'abaissement de la mâchoire dans le da, je n’eus jamais que le #4. Enfin je m'a- VISai d'un moyen qui me réussit et que je sénéralisai par la suite avec avantage , quand je me trouvai arrêté par de pareilles difficultés : ce fut de chercher, ou plutôt d'imaginer une articulation telle qu'elle ne pût donner d'autre son que celui que je ne pouvais obtenir par son propre mécanisme. J'en
fis l'essai sur moi-même devant une glace , et Je.
trouvai qu'en aplatissant et recourbant l'extrémité de la langue vers sa face supérieure, je ne pouvais php d'autre son que le da, pourvu toutefois que j'eusse l'attention d'émettre Le son, dès l'instant où ma langue s s’attachait par sa face PE à la vorite palatine. A là première épreuve que je fis de ce procédé sur le sourd-muet, le résultat fut complet. En lui communiquant ce mode forcé de prononciation, j'avais espéré qu'après s'être familiarisée par lui à la formation de ce nouveau son , la langue en viendrait insensiblement à le donner d'une manière moins lente et d’après le mécanisme naturellement usité; c’est aussi ce qui arriva. Je trouvai, pour la prononciation du za, un procédé plus simple. Parmi les sons articulés composés, perçus par l’oreille, le son az avait passé sans difficulté à Pimitation vocale. Ainsi cette lettre z, qui ne pouvait être articulée devant une voyelle, se faisait nettement
senür , quand elle était précédée par Li mème lettre. Pour.ürer parti de cette acquisition de la voix, jimaginai de réunir ensemble les deux sons , et de faire passer lun à la faveur de l’autre. Je fis dire d'abord az-a, az-a, æz-a. Et rapprochant, de plus en plus, à hate fois , le dernier & de la lettre z : Je fis prononcer æza; supprimant alors le premier a, et conservant à la lettre 3 le son qu'elle avait din le mot, pour le reporter sur le dernier & » j'eus dans toute sa RD la syllabe 2:
Jusqu'ici il n'avait été question que de provoquer l'articulation des sons doux, én démontrant au sourd= muet ce que leur mécanisme avait de commun et de différent d'avec celui des sons forts. Mais quand je fus arrivé au ga, le plus dificile-à prononcer parmi - les sons qui nous occupent à présent , i fallut avant de faire connaître ce son doux, donner une idée de son analogue ca. | | 14
Quoique ce dernier fût un de ceux que j'ai rangés parmi les sons forts et. conséquemment dans le nombre de ceux dont l'oreille a eu connaissance , néanmoins il est si intérieur, si guttural, que le} peu que l'oreille avait pu én saisir, n'avait point été suffisant pour en faciliter limitation, par la° premiére méthode, Il fallut le soumettre à un procédé dé monstrauf, Je fis donc remarquer au sourd - muet que pour donner le son ca, il se faisait dans lé larynx une siagnation momentanée d'air, que la langue