‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 18 sur 69 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la surdité avec élargissement du conduit auditif.

J’ai déjà fait pressentir que je croyais cette espèce de surdité bien moins cansée par l’élargissement du conduit auditif externe, que par une déformation, peut-être générale , de l’oreille interne , et dont cet élargissement visible n’est qu’une conséquence. Je ne puis fournir sur ce point aucune donnée positive , n’ayant jamais ea l’occasion de m’assurer de l’état des choses par l’ouverture des cadavres.

J’avais vu plusieurs fois cette surdité chez des vieillards ; mais, dans la plupart des cas, l’élargissement du conduit ne dépassant pas de beaucoup son diamètre naturel, et ne pouvant savoir de ceux en qui je le remarquais si cette disposition était naturelle ou acquise, je m’étais contenté d’en faire l’observation , sans y voir une déformation morbide. Mais trois cas de la même nature s’étant par la suite offerts à moi, avec un élargissement tel que le doigt auriculaire pouvait facilement pénéti'er jusqu’au fond du conduit, j’ai dû soupçonner cet agrandissement dêtre la cause ou de se lier à la cause de la surdité plus ou moins complète qui l’accompagnait , et avec d’autant plus de raison que ceux qui m’offraient ces larges conduits auditifs m’assuraient que leur oreille ne s’était ainsi ouverte qu’à mesure que le sens s’était affaibli et perdu.

Des trois sourds chez lesquels cette lésion était si remarquable , deux étaient très-avancés en âge ; le troisième passait à peine la quarantaine. Je ne l’ai jamais

54 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE VIII. vue au-dessous de cet âge ; mais elle a été observée à Beaune, par le docteur Morelot, sur un enfant âgé de six ans, qui avait entendu et parlé jusqu’à l’âge de deux ans, époque à laquelle l’ouïe et la parole s’étaient perdues. En examinant alors ses oreille.s, on s’aperçut que le conduit auditif était dilaté , au point d’admettre le doigt annulaire. La lettre de M. Morelot , en me faisant part de cette espèce de surdité, ne me donnait aucun détail. Je puis y suppléer en présentant ici la plus circonstanciée de mes trois observations sur cette surdité.

LXXX.VIP OBSERVATION. — Un prêtre, âgéde soixantedouze ans , était tombé insensiblement dans une surdité d’autant plus fâcheuse, que sa vue fort affaiblie le menaçait d’une cécité peu éloignée. 11 vint me consulter en l’an xii , et voici les renseignements que je puisai dans un écrit qu’il me présenta , étant hors d’état de répondre à mes questions orales.

Parvenu à l’âge de cinquante-cinq ans , il s’aperçut qu’il perdait la faculté d’entendre la parole à voix basse, de sorte qu’il lui devint bientôt impossible de confesser. Cette indisposition faisant chaque année des progrès, il cessa d’entendre distinctement, au tou ordinaire de la conversation; mais, pour peu qu’on élevât la voix, son ouïe était nette, et, contre l’ordinaire des personnes affectées d’une surdité commençante , il entendait d’autant mièux dans une conversation générale, qu’elle était plus bruyante, plus tumultueuse, et que les interlocuteurs , plus nombreux et plus animés , élevaient la voix, et parlaient en même temps; mais l’oreille n’ayaiit pu conserver ce degré d’audition , toute conversation devint impossible vers l’âge de soixante-cinq ans , si ce n’est à l’aide d’un énorme cornet de fer-blanc.

DE LA SUKDITÉ AVEC ÉLAKG. DU CONDUIT. 55 ir s’aperçut en même temps qu’en introduisant , selon 1 habitude , son petit doigt dans ses oreilles , dans 1 espoir d’enlever , en le secouant à plusieurs reprises , un embarras matériel qu’il croyait y sentir , le doigt y entrait beaucoup plus avant qu’au commencement de son infirmité. Deux ans après, cette différence était trèsnotable. Le doigt auriculaire pénétrait si avant dans l’oreille , qu’il en touchait le fond , et qu’il y provoquait un chatouillement douloureux ; du reste, point de douleur , ni de bourdonnement , ni de céphalalgie , ni de suintement par le conduit , qui était au contraire trèssec. A l’âge de soixante-dix ans, ce pauvre curé était hors d’état d’entendre la parole , même à l’aide du cornet, et quehjue intensité qu’on donnât à la voix. 11 avait cependant trouvé de lui-même un expédient pour ressusciter l’ouïe , pendant une ou deux minutes seulement : c’était de se boucher hermétiquement l’oreille pendant un quart d’heure avec l’index enveloppé d’un linge humide , et de la déboucher brusquement. Immédiatement après cette opération , les sons simples pouvaient être perçus distinclement, mais non point la parole. Cette expérience, faite devant moi, ne réussit point; ce qui n’étonna point le consultant , qui m’en avait même prévenu.

J’examinai avec soin le conduit auditif ; je le trouvai, en effet , dilaté d’une manière extraordinaire , autant à droite qu’à gauche , et au point de recevoir entièrement mon petit doigt, que j’y introduisis jusqu’à toucher la membrane du tympan , mais non toutefois sans exciter une vive douleur. Le coude que forme le conduit était effacé , ainsi que sa disposition ovalaire ; et la longueur de son trajet, en raison de son élargissement, paraissait

56 DEUXIÈME PAHTIE, LIVRE II, CHAPITE VIII. fort diminuée. La membi’ane qui le tapisse avait contracté une telle sécheresse , quelle n’offrait aucune différence avec la peau qui revêt l’entrée du méat auditif. La membrane du tympan , élargie en raison de la dilatation du conduit , avait conservé son inclinaison naturelle, mais non sa concavité. Elle était absolument plate, assez transparente encore , et laissait voir distinctement le manche du marteau , qui avait conservé son volume et sa situation ordinaires. Je portai ensuite mon examen sur l’éminence mastoïdienne, que je trouvai très-volumineuse et fort saillante , sans néanmoins que ce développement pût être regardé comme excessif chez un homme avancé en âge.

Des remèdes nombreux , des injections , des instillations de tous genres, des vésicatoires volants et à demeure, avaient été tentés sans aucun succès. Je crus tout traitement inutile. Je n’eu prescrivis également aucun aux deux autres sourds dont j’ai parlé , par la même cause ; j’essayai seulement sur l’un d’eux de ramener un des conduits à son diamètre naturel, en y introduisant un tube de plomb , pour m’assurer si j’obtiendrais par ce moyen quelque diminution dans la surdité. Cet essai ne me donna aucun résultat ; j’en espérais peu , mais j’avoue que c’était trop encore. En pensant depuis à cette étrange lésion de l’organe , et réfléchissant au tiraillement que doivent éprouver les osselets de l’ouïe par la tension de la membrane tympanique , suite de l’éloignement des parois du conduit, j’ai eu du regret de n’avoir pas pensé à inciser cette cloison.

Page 1