CHAPITRE XII
De la surdité par obturation de la trompe d’Eustache.
Il ne suffit pas que les cavités de l’oreille interne soient libres de tout obstacle , pour que les sons y arrivent. Arrêtés par la cloison tyrapanique , ils viendraient mourir au fond du conduit auditif , s’il n’y avait dans la caisse une certaine quantité d’air qui se charge des ébranlements sonores imprimés à la membrane du tympan , et qui les communique aux extrémités sentantes du nerf auditif. On peut donc regarder comme un obstacle à la transmission des sons l’absorption ou la raréfaction de l’air contenu dans la caisse , où ü pénètre par le canal guttural , aussi nommé trompe d’Eustache. Toutes les fois donc que ce conduit cesse d’être libre, ou vient à se boucher , l'audition doit être plus ou moins lésée. Cette occlusion peut avoir lieu par diverses causes ; les plus ordinaires, et celles auxquelles ou peut rapporter toutes les autres , sont ; 1° le développement de quelque tumeur à l’orifice ou dans le voisinage de la trompe ; 2“ un engouement muqueux de ce canal ; 3“ un engorgement inflammatoire ; 4° l’adhérence
76 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. de ses parois ; ce qui établit quatre variétés de cette espèce de surdité.
F' VARIÉTÉ. Surdité par occlusion de la trompe , dépendante de quelque tumeur située à son orifice. — 11 n’est pas rare qu’un polype se développe dans le voisinage du conduit guttural de l'oreille, et parvienne aie boucher complètement, soit en couvrant son orifice, soit en le resserrant par compression : aussi , pour l’ordinaire, la surdité qui dépend de la présence de ces sortes de tumeurs est fort incomplète , et susceptible d’ailleurs de peu d’intérêt au milieu des graves considérations que fait naitre la maladie principale ; en sorte que c’est bien moins pour la lésion de l’ouïe que pour la tumeur elle-même, qu’on réclame les conseils et les soins des gens de l’art.
11 n’en est pas de même d’un autre genre de tumeurs qui bouchent également l’orifice de la trompe d’Eustache. Je veux parler de la tuméfaction chronique des amygdales : cet engorgement glanduleux, rarement grave en lui-même, et très-supportable à un haut degré, cesse de l’être dans la plupart des cas , par l’obstacle qu’il apporte à la netteté de la voix et de l’audition. L’espèce de surdité qui en résulte n’est pas très-rare ; elle est facile à reconnaître, et du petit nombre de celles dont je n’ai pu que m’applaudir d’avoir tenté la guérison.
On la reconnaît à l’en^i i 1 1 cnL d s amygdales , à la coïncidence de l’époque de cet engorgement avec celte de l’invasion de la cophose. Toutefois le diagnostic n’est pas toujours évident. Souvent reiigorgement s’est déclaré d’une manière tellement insensible, que l’on ne saurait affirmer s’il est ou s’il n’est pas naturel à l’individu ; quelquefois il est si peu considérable, qu’il paraît insuffi-
DE LA. surdité PAR OBTURATIOK DE LA TROMPE. 77
santpourprodilire l’obturation de la trompe. Pour s’éclairer des lumières de l’expérience dans ces cas douteux, il est bon de savoir que la maladie de l’amygdale produit l’occlusion de la trompe de deux manières : tantôt, grandement développée , cette glande s’avance jusqu'à l’orifice du conduit guttural de la caisse, et le ferme, en s’y appliquant immédiatement; tantôt, sans être bien volumineuse , elle est le centre d’une fluxion sanguine à laquelle participent les parties voisines , et surtout l’orifice de ce canal. Je dois conclure aussi, des résultats divers de mes opérations contre cet engorgement, que la trompe n’en est qu’imparfaitement bouchée, et que les mucosités continuent de s’évacuer dans l’arrière-bouche ; tandis que, d’autres fois, retenues dans le conduit, elles l’engouent profondément, et exigent pour être expulsées des soins subséquents : de là les variétés qu’on remarque dans les symptômes d’une surdité qui devrait offrir des caractères constants ; tantôt elle se déclare insensiblement, et continue à croître d’une manière progressive • tantôt, après plusieurs invasions et disparitions successives , elle s’établit d’une manière irrégulière , et varie selon 1 état de 1 atmosphère. En général , cependant , on remarque qu’elle est fort sujette à se dissiper, mais seulement pour quelques instants , dans les expirations brusques et forcées que nécessite l’action de se moucher, ou dans les secousses du vomissement et del’éternument; qu’elle augmente dans le coryza, au moindre mal de gorge, et qu’elle diminue au contraire dans l’été, pendant le cours d’une diarrhée , d’un accès hémorroïdal , d’un écoulement blennorrbagique , etc.
Cette espèce de surdité se guérit assez bien par les moyens que je vais indiquer; cependant je les ai vus
échouer dans les cas mêmes qui paraissaient le plus susceptibles de guérison , soit que la cause qui avait déterminé l’occlusion de la trompe eût produit d’autres lésions dans l’intérieur de l’oreille, soit que l’engorge-: ment des amygdales ne gênât en rien l’orifice de ce conduit, et fût indépendant de la vraie cause de la surdité.
Les indications que présente cette lésion de l’audition sont de dissiper les fluxions sanguines dont les amygdales sont le siège, en pratiquant la rescision de ces glandes, ou en les dégorgeant par des incisions; et quand ces moyens ne suffisent pas pour rétablir l’audition, de recourir à ceux qui peuvent remédier à l’engouement dont la trompe reste souvent affectée après l’opération.
La rescision des amygdales est une opération peu difficile , surtout d’après le procédé et avec l'instrument de Desault. Il se présente néanmoins, en suivant les préceptes de ce grand maître , tracés par son illustre élève, une difficulté dont je me suis affranchi, et qui est celle de faire tirer avec une érigne la glande sur laquelle on veut opérer : cette traction, très-chatouilleuse, détermine aussitôt un soulèvement de tout le gosier , des nausées, des mouvements involontaires du cou et de la tête du patient. J'ai supprimé complètement ce premier temps de l’opération; et, sans autre préambule que d’abaisser la langue, j’introduis le kiotome dans la bouche, et je porte l’échancrure de l’instrument d’abord sur la partie supérieure de la glande , que je presse en même temps que je l’incise transversalement. Je fais une seconde incision, également transversale, en appliquant l’échancrure du kiotome au tiers inférieur de la tumeur; ayant ainsi isolé la portion que je veux enlever, je l’engage dans l’échancrure de l’instrument , dont j’applique cette fois-ci le
DE LA SURDITÉ PAR OBTURATION DE LA TROMPE. 79 c5té plat sur la paroi latérale du pharynx ; je réunis ainsi par une incision longitudinale les deux incisions transversales ; il en résulte que plus du tiers moyen de la glande est enlevé , et qu’il reste à sa place une tranchée profonde, dans laquelle il( lissent, au bout de cinq ou six jours, les deux extrémités de la glande. Aussitôt que cet affaisscincnl commence à s’opérer , l’orifice de la trompe d’Eustache se dégage, et l’audition se rétablit.
Si la tuméfaction de l’amygdale n’est pas très-considérable, on peut avec le même instrument se contenter de diviser la glande par deux ou trois incisions transversales peu profondes. La suppuration qui en résulte suffit dans ce cas pour réduire le volume de l’amygdale à trois petits lobes, et faire cesser l’obturation de la trompe, aussi parfaitement et aussi promptement que par la rescision. C’est ordinairement vers le cinquième , sixième ou huitième jour que l’affaissement des parties divisées fait tomber l’obstacle qui s’opposait à la libre introduction de l’air dans la caisse , et au rétablissement de l’ouïe. Si cet heureux résultat se fait attendre plus longtemps , il est à croire que la trompe , quoique libre à son orifice , est restée profondément engouée : pour remédier à cet embarras , on recommande à l’opéré de faire quelques longues et fortes expirations, la bouche et les narines étant closes, de manière à faire pénétrer l’air dans le conduit guttural. On prescrit en même temp,s des gargarismes irritants, l’nsage momentané de la pipe, et enfin un violent vomitif. Ce dernier moyen m’a réussi dans deux cas où le succès de l'opération paraissait tout à fait compromis ; enfin on peut recourir ans injections de la trompe d’Eustache, selon le procédéqne j indiquerai [ilus loin.
XCVIP OBSERVATION. — Le fils d’uu garde du corps, le jeune d’AImand, était sourd depuis son enfance. Ce jeune homme, âgé de quinze ou seize ans , d’un tempérament lymphatique, axait la voix nasillarde, toujours embarrassée, et les cavités nasales si habituellement engouées , qu’il lui était impossible de respirer autrement que par là bouche. Sa surdité était plus ou moins considérable selon l’humidité ou la sécheresse de l’atmosphère, et plus dans l’hiver que dans l’été. Dans les commencements de cette infirmité, elle avait quelquefois disparu subitement , et d’une manière spontanée. On avait surtout remarqué qu’elle s’était complètement dissipée, pour quelques jours seulement, à la suite d’un vomitif; mais, depuis deux ou trois ans, elle était constante, et elle croissait de mois en mois. Conduit à Paris, et logé dans le voisinage pour recevoir plus assidûment mes soins , ce jeune homme me fut présenté au mois d’octobre 1813. Je n’eus besoin, ni de renseignements , ni d’inspection, pour découvrir la cause de la surdité. Quelques mots qu’il prononça d’une voix étouffée, et en quelque sorte étranglée , me firent soupçonner une volumineuse tuméfaction des amygdales. En effet, ayant examiné l’arrière-bouche, je la trouvai presque entièrement remplie par ces deux glandes, qui faisaient une telle sailliequ’ elles s’entre-touchaient derrière la luette; une grande quantité de mucosité abreuvait ces parties et engouait les voies nasales. Aussi ce jeune homme avait sans cesse la bouche béante, ce qui ne l'empêchait pas d’être souvent éveillé en sursaut pendant la nuit , par des accès de suffocation. Je conseillai de pratiquer la rescision des amygdales , et je fis espérer la guérison de la surdité au moyen de cette opération. Je la pratiquai
DE LA SURDITÉ PAR OBTURATION DE LA TROMPE. 81 moi-même peu de jours après , l’ayant fait précéder de quelques pédiluves et d’un régime tempérant. L’incision de chaque amygdale fut faite en trois sections, deux transversales et une longitudinale, selon le procédé que j’ai indiqué. Plus du tiers de chaque glande se trouva compris dans cette hrèche. Les lobules restants, très-augmentés par l’inflammation, suppurèrent, et s’affaissèrent au bout d’une semaine. Dès lors l’isthme du gosier se trouva complètement débarrassé, la voix devint nette, et la respiration plus libre. Mais l’ouie n’avait jusque-là rien gagné à ce changement ; après avoir vainement employé quelques gargarismes irritants, j’eus recours à un vomitif. Pendant les vomissements, l’ouïe fut tout à coup frappée de bruits inaccoutumés, du roulement des voitures qui circulaient dans le voisinage, des cris des colportenrs des rues, du pétillement de la flamme , enfin de tout ce qu’on disait et faisait dans l’appartement. Ce rétablissement du sens auditif fut complet et durable, et depuis trois ans la guérison n’a été troublée par aucune rechute.
XCVIIP OBSERVATION. — Mademoiselle F..., âgée de dix-neufans, rie„ 1 i ent menstruée, quoique douée d’un tempérament sanguin, nièce d’une tante devenue sourde à l’àge de trente ans , vint à Paris pour consulter ; elle était sourde de l’une et de l’autre oreilles. Cette indisposition, qui d’abord avait été assujettie à des changements divers en bien et en mal, était devenue continue, et assez considérable pour jeter la demoiselle dans une profonde mélancolie , et lui inspirer de l’éloignement pour toute espèce de société. Elle avait suivi sans aucun succès les conseils de plusieurs médecins de la capitale , quand elle vint me consulter. Je
lui trouvai la voix très -embarrassée, telle que là font entendre ceux qui souffrent des douleurs d’une violente esquinancie ; ce qui me lit d’abord examiner la gorge. Je trouvai les amygdales plus grosses et plus ronges que dans l’état naturel, non engorgées au point de gêner la respiration ni la déglutitibn, et de s’entre-touchér comme dans l’observation précédente; mais on m'informa qu’à l’époque des règles elles devenaient beaucoup plus grosses , très-sujettes à s’enflammer et à s’endolorir.
Mes informations ne m’ayant fait découvrir ni soupçonner aucune autre cause de surdité que cette fluxion habituelle vers les amygdales , je proposai de les dégorger par quelques incisions transversales; et de s’occupe^ ensuite de diriger l’afflux sanguin vers la matrice , par des remèdes propres à régulariser et à augmenter l’écoulement menstruel. Mon conseil fut suivi, et l’on s’en remit à moi pour l’exécution. Je pratiquai, sur chaque amygdale, deux incisions transversales, au moyen du kiotome de Desault. Elles produisirent un dégorgement complet, et réduisirent les amygdales à trois petits lobes, qui ne dépassaient pas la saillie ordinaire de cette glande. Dès que la suppuration eut commencé à flétrir les petites tumeurs , l’ouïe s’améliora , et aequit de jour en jour plus d’extension. 11 restait encore, quinze jours après l’opération, un léger degré de surdité , qui céda à la fumée de tabac, soutirée d’une pipe, et chassée, par de fortes expirations , dans la trompe d’Jiustacbe. Je conseillai ensuite, pour remplir la seconde indication , l'usage de l’aloès et du carbonate de fer en pilules ; et dans l’intervalle des époques menstruelles, l'application des sangsues aux cuisses.
XCIX® OBSERVATIOH. — ÜDe demoiselle fortement constituée et éminemment sanguine, qui était, ainsi que ses deux sœurs , fort sujette à des enrouements et à des maux de gorge, devint sourde, et perdit en même temps une partie de sa voix, quelle cultivait avec beaucoup de succès et d’agrément. Je fus consulté pour cette double indisposition.
Je trouvai que les amygdales étaient devenues le siège d’une phlegmasie chronique , et que la droite était beaucoup plus tuméfiée que la gauche, quoique fouie fût également affaiblie d’un cêté comme de l’autre. La voix était considérablement rauque et voilée, et cette demoiselle ne pouvait en faire usage sans produire une augmentation douloureuse des tumeurs de la gorge. Je conseillai de faire exciser une portion des amygdales de combattre la pléthore sanguine, qui paraissait naturelle à cette jeune personne, et la disposition à la récidive qui devait en résulter, par un régime peu nourrissant , l’abandon pour quelques années de la musique vocale, et un changement d’état qui appelât vers un autre organe cette surabondance de vie. M. Boyer fut chargé de l’opération, qui eut tout le succès que j’en avais fait espérer.
C' OBSERVATION. — M. de Montendre , âgé de vingt et un ans, d’un tempérament sanguin, me consulta pour une surdité qui avait tous les caractères de celle qui fait le sujet des observations précédentes. L’engorgement des amygdales était survenu insensiblement de même que la surdité, qui, d’abord légère et rémittente ayant même disparu complètement une fois par faction d’un vomitif, était devenue continue, plus intense, et rebelle à une foule de moyens employés pour la dissiper.