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CHAPITRE XIV

De la surdité par congestion sanguine de l’oreille interne.

Si une matière muqueuse ou puriforme ne peut engouer les cavités internes de l’oreille sans en suspendre les fonctions , le même effet doit se reproduire , et même avec plus d intensité , lorsque ces cavités se trouvent tout à coup remplies d’un sang extravasé. Telle est le plus

200 DEUXIÈME PAETIE, LIVKE II, CHAPITRE XIV. ordinairement la cause de ces surdite's qu’on voit survenir subitement, après les chutes faites sur la tête ou les coups portés sur cette partie. Je pense qu’il faut aussi admettre une semblable extravasation, dans la plupart des cas où la perte subite de l’ouïe ne peut s’expliquer que par une forte accumulation ou un brusque refoulement du sang dans les vaisseaux cérébraux, dont les derniers rameaux , distendus outre mesure , auront livré passage au liquide sanguin. Telle est, à mon avis, l’étiologie de la surdité qui survient quelquefois après un accès de colère , ou par des efforts prolongés de vomissement (1), à la suite d’un violent éternument (2) , ou d’une forte constriction du cou. On trouve, dans l’histoire de l’Académie des sciences (3), un fait qui appartient à cette dernière cause. L’observation est de Littré : il avait vu un garçon de vingt ans, devenu tout à coup sourd-muet , pour avoir été serré fortement à la gorge ■par un homme robuste avec qui il s’était battu. Sans doute le mutisme fut occasionné par la violence faite immédiatement aux organes de la voix ; mais la surdité ne peut être attribuée qu’à un épanchement sanguin , déterminé par la réplétion des vaisseaux cérébraux , pendant la compression des veines jugulaires. Telle est encore la manière dont survient la surdité après une attaque légère d’apoplexie. Dans quelques cas sans doute, et particulièrement dans ce dernier , l’épanchement a lieu à la base du crâne et sur le trajet du nerf auditif. Mais le siège le plus ordinaire , ou, pour mieux dire , le

(1) Fabrice de Hilden , cent. 5, obs. 12.

(2) Ephem. nat. cur. dec. 2, ann. 9, obs. 26.

DE LA SÜRDITÉ PAR COSGESTION SATfGUINE. 201 mieux constaté du liquide extravasé , est la cavité du tympan. A. Cooper pense qu’il peut aussi s’accumuler dans la trompe d’Eustache , et la remplir complètement. Je ne parlerai que de cette première espèce d’épanchement , la seule que j’aie pu vérifier.

Le sang accumulé dans la caisse peut être résorbé ou se fairejourpar le conduit auditif, à travers la membrane du tympan , ou bien séjourner plus ou moins longtemps dans la cavité où il s’est épanché.

On peut présumer que la résorption a lieu lorsqu’à la suite d’une lésion traumatique de la tète , la surdité étant survenue , on la voit se dissiper au bout de quelques jours. En admettant, comme une seconde espèce de terminaison de cette eongestion, l’issue du sang par le conduit auditif, je n’entends pas parler de cet écoulement de sang vermeil qui se fait aussitôt après l’accident, et qui , selon les observations de Lazare Rivière , peut être très-considérable, s’élever jusqu’à la quantité d’un kilogramme et demi : la lésion de la tète est alors si grave, et l’existence du malade environnée de tant de symptômes inquiétants , qu’on s’occupe peu de la surdité, si ce • n’est comme signe d’un danger imminent. L’écoulement dont je vais parler ici survient très-rarement dans les premiers jours. Il faut qu’une inflammation de l’oreille interne , provoquée par le sang qui s’y trouve accumulé , vienne augmenter la congestion et déterminer l’ouverture de la membrane tympanique : alors l’écoulement prend tous les caractères d’une véritable otite, et doit être traité de même. On ne peut fixer l’époque à laquelle la congestion sanguine , ainsi augmentée par le résultat de l’inflammation de la caisse , se fait jour au dehors ; c’est le plus souvent au bout de quelques se-

202 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIV. maines. Cependant on a vu parfois l’écoulement ne s’établir qu’au bout de deux, de six mois, et même d’un an, après de longues souffrances et la perte complète de l’audition. Lors donc qu’après une lésion ou une forte commotion de la tête , l’une des deux oreilles est restée privée de l’exercice de ses fonctions , il faut s’attacher à reconnaître si la surdité a pour cause un épanchement de sang dans la caisse. Quand cette extravasation a lieu , la membrane du tympan a perdu sa transparence ; la présence du sang entretient dans 1 oreille une douleur ordinairement obtuse , et une sorte d’embarras qui se fait mieux sentir encore pendant le bâillement et la mastication.

Lorsque, par la manifestation de ces signes, on a lieu de croire à une congestion sanguine dans la caisse , il ne faut pas attendre que l’inflammation s’y développe ; il me paraît indiqué de prévenir cette complication , et de donner issue au liquide épanché, par la perforation de la membrane.

Ce n’est pas toujours immédiatement, après les coups portés à la tête que la congestion sanguine se forme dans l’oreille , mais quelquefois plus ou moins longtemps après l’accident , et à la suite d’une céphalalgie opiniâtre autant que violente, d’étourdissements, et de quelques symptômes d’épanchement dans le crâne. On voit alors arriver ici ce que nous avons dit survenir quelquefois dans certaines otorrhées purnlentes symptomatiques : la matière de l’écoulement , ayant sa source dans le cerveau, finit par se faire jour à travers l’oreille.

Le trou auditif interne peut livrer passage au sang, comme au pus amassé sur la base du crâne. Deux observations , que je rapporterai à la suite de ce chapitre ,

LA SURDITÉ PAR CONGESTION SANGUINE. 203 serviront à établir cette espèee de congestion sanguine , qu’on peut appeler conséeutive. Quoique l’une d’elles n’ait aucun rapport avec la surdité, j’ai cru devoir la présenter comme se rattachant à celles qui la précèdent, sous le rapport des moyens d’écoulement que l’oreille peut fournir aux épanchements de sang ou de sérosité qui se forment dans la hoîte osseuse du crcàne.

La congestion sanguine qui peut se former consécutivement dans l’oreille , plus ou moins longtemps après les coups portés à la tête , ne présente aucune indication particulière , si ce n’est qu’il faut ici se hâter davantage de donner issue à la matière de l’épanchement , en perforant la membrane.

CXXX® ORSERVATiON. — « M. Brandon, du Haut- Élapton, m’envoya un homme qui avait reçu sur la tête un coup, dont les effets avaient été un ébranlement du cerveau et un écoulement de sang par les oreilles. Il fut promptement guéri de l’affection cérébrale ; mais la surdité qui avait suivi immédiatement l’accident continua , et ce fut en vain que je nettoyai le méat auditif externe du sang qu’il contenait. Soupçonnant qu’une certaine quantité de sang était accumulée dans le tympan , et en empêchait les vibrations, j’en perçai , peu de jours après, la membrane ; je remarquai que la pointe de l’instrument était teinte d’un sang de couleur rouge foncée , dont il s’écoula une petite quantité pendant dix jours, espace de temps qui fut suffisant pour rétablir graduellement l’ouïe (l). »

CXXXF OBSERVATION. — Mademoiselle Fortin, accourant pour ouvrir une porte, qu’une personne placée

(1) cooper.

204 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II , CHAPITKj:, en dehors de l’appartement poussait inutilement en dedans , reçut, au moment où elle s'ouvrit, un violent coup sur la bosse frontale du côté gauche ; elle resta tout étourdie, sans néanmoins s’évanouir , et éprouva dès l’instant même un tintement dans l’oreille du même côté : elle refusa de se faire saigner , et se contenta de boire quelques tasses d’une infusion aqueuse de plantes aromatiques connues sous le nom de vulnéraire. Le tintement continua, accompagné de surdité de la même oreille , ce dont cette demoiselle ne s’aperçut que le lendemain matin en s’éveillant , au moment où sa mère , placée à sa droite , lui adressa la parole. Au bout de deux jours, le bourdonnement cessa spontanément, mais non la surdité, qui fut alors à peu près complète, et se compliqua de vives douleurs dans l’intérieur de l’oreille. Les douleurs ne firent qu’augmenter pendant quatre jours , au bout desquels elles disparurent complètement, à la suite d’un écoulement de matière sanguinolente qui se fit jour tout à coup, pendant que cette demoiselle tenait ses oreilles exposées à la vapeur d’une décoction de guimauve. A l’instant même l’ouie se rétablit , quoique imparfaitement ; et ce ne fut qu’au bout d’une semaine , lorsque l’écoulement fut tari, que l’oreille se trouva parfaitement rendue cà ses fonctions.

CXXXII'^ OBSERVATION. — Joscph Hastoin, cocher de

M. de . , tomba du siège de sa voiture , un soir

qu’il était à moitié ivre, et fut assez heureux pour ne recevoir d’autre mal de sa chute que quelques contusions , dont les plus considérables étaient au-dessus de l’œil droit ; néanmoins il n’avait pas perdu connaissance, et il ne ressentit aucune douleur de tête. Saigné le lendemain matin , il se trouva si dispos qu’il voulut ,

DE LA SURDITÉ PAR COIVGESTION SANGUINE. 205 cjuelques heures après , conduire ses chevaux à la rivière ; ce qu il fit avec si peu de ménagement , qu’il resta près d un quart d’heure dans l’eau jusqu’aux genoux. A son retour, il fut obligé de se coucher, à cause d’un violent mal de tète, accompagné de douleurs dans l’oreille gauche. C’est alors que je le vis; je lui trouvai le pouls élevé , la figure animée, et de la disposition à l’assoupissement. Lui ayant fait boucher alternativement les deux oreilles , il s’aperçut qu’il était complètement sourd de celle dont il souffrait. Je fis appliquer de suite, autour de l’apophyse mastoïde, huit sangsues, qui enlevèrent la douleur sans diminuer cependant la surdité. Le lendemain matin , troisième jour de l’accident , la douleur était revenue , mais beaucoup moins violente ; c’était même un sentiment de pesanteur et de plénitude dans l’oreille , plutôt qu’une véritable douleur. Le temps n était pas favorable ; il me fut impossible d’examiner le conduit à la lumière solaire.

Je ne doutai pas cependant qu’il n’y eût un amas de sang dans 1 oreille interne; et si j’avais pu voir la membrane, je n’aurais pas hésité à la perforer. Pour suppléer cà cette indication , je recommandai plusieurs petites manœuvres propres à accélérer l’ouverture spontanée de cette membrane , comme de se moucher fortement et fréquemment , de faire de brusques et violentes expirations en se fermant la bouche et les narines , de provoquer des éternuments par la poudre de Saint-Ange, mêlée avec du tabac. Ces moyens n’ayant eu aucun effet, j’en employai un autre beaucoup plus propre à agir directement sur la membrane, et auquel je me reprochai intérieurement de n’avoir pas pensé plus tôt : ce fut de faire le vide dans le conduit auditif, en y adaptant une

206 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIV. seringue munie d'une grosse et courte canule, et dont on retirait brusquement le piston. En effet , dès la troisième tentative, la membrane s’ouvrit, et la seringue se remplit d’un liquide sanguinolent, qu’on me montra à ma visite du soir, et qui me parut être un mélange de sang et d’une plus grande partie de sérosité. Je fis de suite des injections d’eau tiède, qui ressortit fortement teinte en rouge, et dont aucune goutte ne pénétra dans l’arrière-bouche, quoique, par une forte expiration, la bouche et les narines étant closes , l’air s’échappât du conduit auditif, mêlé d’une écume rougeâtre. Bien que cette opération eût débarrassé la caisse du liquide qui l’obstruait, l’ouïe se trouvait encore très-obtuse, et la douleur augmenta; ce que j’attribuai d’un côté à quelques caillots de sang non encore évacués , et de l’autre aux tentatives faites pour déterminer la rupture de la membrane. En effet, au bout de deux jours, l’eau tiède injectée dans l’oreille ayant pu s’écouler en partie par la trompe d’Eustache, la surdité disparut complètement, ainsi que la douleur.

Je n’ai pu savoir si la membrane s’était refermée , parce que cet homme, chassé de la maison où il était, à cause du vice qui avait occasionné son accident , quitta Paris quinze jours après sa guérison.

GXXXllP OBSERVATION. — Une dame, âgée de vingtsept ans, habituellement bien portante, quoique sujette à de fréquentes migraines , glissa en montant le perron du Palais- Royal , et frappa du front contre le tranchant de la dernière marche. Comme sa chute se trouva amorti§ par ses mains qu’elle porta en avant , le coup à la tête ne fut pas très-violent , et il n’en résulta qu’une simple bosse par contusion , sans solution de continuité.

DE LA SÜEDITÉ PAR COHGESTIOW SANGUINE. 207 sans étourdissements, ni perte de connaissance. Elle se contenta de prendre quelques bains de pieds, et de boire tous les matins, pendant neuf jours, deux tasses d’infusion vulnéraire. Au bout de douze jours elle éprouva une céphalalgie modérée , qui occupait principalement le côté gauche de la tête , et qu’elle regarda comme un accès de migraine. Mais insensiblement cette douleur augmenta, au point de devenir intolérable ; il s’y joignit un peu de fièvre, et de l’embarras dans les voies digestives. Un étudiant en médecine, à qui la malade se confia, lui prescrivit l’émétique en lavage, après lui avoir appliqué deux sangsues au cou. Ces moyens diminuèrent considérablement la douleur, qui persista cependant encore pendant quinze ou vingt jours. A cette époque, le matin, en s’éveillant, madame se trouva la tête tout à fait dégagée, aux dépens de son oreille gauche, dans laquelle se faisait sentir une douleur obtuse , et une sorte de lésion et d’embarras, avec surdité presque complète : un vésicatoire , des sangsues derrière cette même oreille, et des purgations, n’eurent aucun effet. Les fumigations émollientes procurèrent un peu de soulagement, mais nulle diminution de ta surdité. Elle était toute résignée à supporter une incommodité qui lui paraissait incurable , lorsqu’un soir en se mouchant, six semaines environ après sa chute, elle se sentit l’oreille gauche et le même côté du cou mouillés d’un liquide chaud. Elle vit en s’essuyant que c’était du sang dissous (ce fut sou expression) ; un mouchoir en plusieurs doubles, qu’elle s’appliqua sur l’oreille avant de se coucher, se trouva le lendemain imbibé de la même matière. Cependant il n’y avait plus de douleurs ; mais l’ouïe , quoique améliorée, était loin d’être complètement

208 DEUXIÈME PAEïIE, LIVRE II, CHAPITRE XIV.* rétablie. C’est alors que je la vis; je reconnus, par l’épreuve déjà indiquée, que la trompe d’Eustache était fermée , ce qui me fit penser que l’oreille interne n’était pas encore complètement débarrassée du sang. Je recommandai de fréquentes injections d’eau tiède , avec l’attention, aussitôt qu’on les aurait faites , d’aspirer avec la même seringue tout le liquide qui paraîtrait rester dans l’oreille. Pour mieux faire connaître ce procédé, j’en fis moi-même le premier essai, et je m’aperçus, lorsque je repompai l’eau qui était restée dans l’oreille , qu’elle en sortait beaucoup plus rouge que celle qui s’était écoulée d’elle-même. Je recommandai en même temps d’essayer fréquemment de faire traverser l’oreille par l’air expiré d’après le procédé ordinaire. Je revis cette dame, au bout de quinze jours, complètement guérie de sa surdité , quoique la membrane ne se fût pas encore refermée. Elle ne l’a été que quelque temps après.

CXXXIY'' OBSERVATION. — Un charpentier, s’étant baissé pour relever une pièce de bois, se frappa la tête en se relevant, contre une poutre qui se trouvait disposée horizontalement à peu de distance de la terre. Le coup supporté par l’occiput fut si violent, que cet homme en perdit connaissance près d’une minute. Il éprouva toute la journée un étourdissement et une douleur au front, qui disparurent par une saignée du pied pratiquée le soir même. Pendant treize jours la santé fut parfaite. Au bout de ce temps, la douleur de tête reparut, également dans la région frontale; mais peu à peu elle se déplaça, et vint se fixer près de la tempe droite, accompagnée de bourdonnements dans l’oreille du même côté, mais seulement lorsque le malade était couché.

DE LA SURDITÉ PAR COHGESTION SANGUINE, 209 Cette douleur persista pendant plus de vingt jours, sans devenir beaucoup plus vive j mais elle fut compliquée , vers la fin de cette époque , de symptômes dignes de remarque , tels que l’affaiblissement de la mémoire, une sorte de stupeur et d’indifférence pour toute espèce d occupation ou de distraction, et enfin la sensation de quelque chose de liquide, qui changeait de place dans la tête , quand il la penchait brusquement à droite ou à gauche; ce qu’il ne pouvait faire, au reste, sans éprouver pendant quelques minutes un véritable étourdissement. Cet homme se présenta dans cet état aux consultations gratuites de la Société de médecine , et reçut le conseil de se faire appliquer des sangsues au cou et un vésicatoire à la nuque ; ce qu’il négligea de faire , s’étant trouvé le soir du même jour spontanément soulagé. Mais, en même temps, l’oreille droite, qui jusque-là avait conservé l’usage de ses fonctions, malgré les bourdonnements qui s’y faisaient entendre, fut tout à coup frappée de surdité, accompagnée d’un embarras douloureux. Dès le lendemain , cet homme reprit ses travaux ordinaires sans tenir aucun compte de sa surdité ni de sadouleur d’oreille, et il continua de travailler, malgré l’exaspération de ce dernier symptôme. Enfin, un écoulementsanguinolent, qui s’établit pendant la nuit, fit disparaître cette douleur, et rétablit en partie l’ouïe, qui finit, peu de jours après, par redevenir aussi fine quelle l’était auparavant.

En examinant, au bout de six mois, l’oreille de cet homme, de la bouche duquel je tiens tous ces détails, je trouvai que la membrane ne s’était pas complètement refermée, quoiqu’il n’y eût aucune différence, pour la netteté de la perception des sons, entre cette oreille et celle du côté gauche.

CXXXV® OBSERVATION. — « Un prince , doué d’un tempérament sanguin, étant à Rome en 1662, tomba du haut d’un escalier fait en limaçon, qui avait quatorze pieds de hauteur, sur les dernières marches de cet escalier , et reçut un coup si violent au côté gauche de la tête, qu’il fut presque tout le jour sans parole, sans connaissance et sans mouvement. La saignée rappela un peu ses esprits ; mais à peine fut-il revenu de cette faiblesse, qu’il se plaignit d’une douleur de tête continuelle, et si violente qu’il ne dormait ni jour ni nuit. Le médecin qui avait été d’abord appelé n’ayant pu lui procurer de soulagement , appela en consultation sept médecins des plus célèbres, du nombre desquels était le premier médecin du pape. Us furent tous d’avis de tenter l’opération du trépan. On prépara donc tout ce qui était nécessaire , et on allait opérer , lorsque la personne qui était chargée d’accompagner le prince s’aperçut d’un écoulement de sérosité par l’oreille gauche : il en avertit les médecins et les chirurgiens, qui, à la vue de cette espèce de crise, ne pensèrent plus au trépan, et admirèrent les ressources de la nature. L’écoulement cependant continua, et dura assez longtemps pour produire huit livres de liquide (1). »

CXXXVP OBSERVATION. — Madame G..., âgée de quarante-cinq ans , douée d’un tempérament nerveux et d’une santé très-délicate, avait toujours été abondamment menstruée jusqu’à l’âge de quarante-deux ans, époque à laquelle ses règles disparurent, sans aucun de ces dérangements qui précèdent et accompagnent la cessation définitive du flux menstruel. Six mois après , elle fut

(1) Eph. nat. cur. dec. 1 , 6.

DE LA SURDITÉ PAR CONGESTION SANGUINE. 211 prise d’étourdissements , de violents maux de tête , de tintements d’oreille, pour lesquels son médecin lui conseilla inutilement l’application des sangsues. Bientôt son état se trouva encore aggravé par une foule de petites affections nerveuses , marquées par des pleurs involontaires , des emportements de colère , des mouvements convulsifs à la moindre contrariété , et souvent par un dégoût insurmontable pour les personnes et les choses qui lui avaient été jusque-là constamment agréables. Elle prit successivement plusieurs médecins, plutôt pour disserter sur ses maux que pour faire des remèdes. Consulté à mon tour, et prévenu de l’instabilité de sa confiance , Je n’aurais pas mieux réussi que mes confrères à la captiver, si un pronostic fâcheux, que j’annonçai sans ménagement pour amener cette malade à la docilité par la frayeur , ne s’était promptement vérifié. Je lui prédis une attaque d’apoplexie, que suivraient , dans le cas où elle ne serait pas mortelle, la perte du sens de l’ouïe et une désorganisation complète des facultés intellectuelles. Quelques jours après, à la suite d’un dîner où elle avait mangé plus que de coutume, se trouvant à une table de jeu , elle sentit tout à coup , sans perdre connaissance , qu’elle ne pouvait tenir ses cartes, et que sa langue s’embarrassait. Ces deux symptômes durèrent tout au plus deux minutes ; et au moment où elle se félicitait d’en avoir été quitte pour la peur, elle fut fort étonnée de ne rien entendre de ce qu’elle disait elle-même sur son accident, et de se trouver environnée, au milieu d’une nombreuse assemblée , du plus profond silence. La surdité était complète dans l’une et l’autre oreilles. Appelé dès le soir même, je fis appliquer de suite, quoique la digestion ne fût pas encore terminée, douze

212 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XV. sangsues au cou, et je prescrivis un vomitif pour le lendemain matin. Ces moyens firent disparaître la pesanteur habituelle de la tête et les tintements d’oreille, mais ils n’amenèrent qu’une faible diminution dans la surdité. Une saignée copieuse du bras, pratiquée le surlendemain, n’eut pas plus d’effet; même inefficacité de plusieurs autres moyens employés dans les mêmes vues , tels que pédiluves, purgatifs, vésicatoires derrière les oreilles. Je ne crus pas devoir tenter la perforation de la membrane, qui, ayant conservé toute sa transparence, ne laissaitvoir derrière elle aucun fluide épanché. Cette dame est restée sourde , quoique complètement délivrée de toutes les autres incommodités qui avaient précédé et en quelque sorte préparé ce fâcheux accident.

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