CHAPITRE XVII
De la surdité par pléthore.
L’état pléthorique des vaisseaux sanguins de l’encéphale et de l’oreille est une cause des plus fréquentes de
la surdité, soit que cette pléthore soit purement locale , soit quelle tienne à une plénitude générale du système sanguin ; différence qui est pourtant essentielle , et qui en établit une très-grande dans le traitement et dans le pronostic. Plusieurs symptômes sont communs à l’une et à l’autre des deux variétés qui en découlent. Les plus ordinaires sont une céphalalgie presque continuelle , des vertiges , des éblouissements , des tintements , dont ou rapporte le siège tantôt dans le cerveau , tantôt dans les oreilles; augmentation de tous les symptômes, ainsi que de la surdité, par une température chaude , par un régime excitant, par la course, par le séjour dans le lit, par tout mouvement, par toute situation horizontale, qui favorise l’abord ou le séjour du sang dans les vaisseaux de la tète. On la rencontre plus ordinairement dans le jeune âge , souvent aussi à l’approche de la quarantaine, chez les personnes tourmentées d’un travail hémorroïdal , chez les femmes irrégulièrement menstruées , ou qui ont cessé de l’être de très-bonne heure. Cette surdité est souvent précédée et même quelquefois accompagnée d’une exaltation de la sensibilité de l’organe, laquelle rend douloureuse la perception de certains sons aigus, ou seulement un peu trop forts ; de sorte qu’il n’est pas rare de voir des sourds de cette espèce ne pouvoir entendre les sons qui se trouvent trop haut ou trop bas.
Les différences qui séparent la surdité par pléthore locale d’avec celle qui dépend d’une pléthore g'énérale , sont les mêmes que celles qui servent dans la pratique à distinguer ces deux espèces de pléthores du système sanguin. Il est cependant très-important de faire observer que la plénitude du pouls , qui annonce ordinaire-
ineiil un état pléthorique de tous les vaisseaux. , n’est ici qu’un signe assez équivoque ; car, dans toutes les congestions sanguines de la tête , l’état du cerveau donne de la dui’eté et de la plénitude au pouls.
Ces signes n’étant donc d’aucune ressource pour le diagnostic, il faut étudier avec soin ceux qui par leur ensemble peuvent servir à établir la différence de ces deux espèces de surdité.
Si, outre les symptômes que je viens d’énoncer, la personne atteinte de cette maladie est forte , jeune , d’un tempérament sanguin, ou bilioso-sanguin ; si elle a été sujette à des hémorragies qui se sont supprimées , surtout à celles du nez ; si, ayant contracté l’habitude de se faire saigner , elle y a depuis quelque temps renoncé ; si elle dort plus qu’à l’ordinaire , ou si elle a un sommeil interrompu par le cauchemar , des réveils en sursaut ; enfin si elle se sent lourde , pesante , oppressée , on peut conclure de tout cet appareil de symptômes que la pléthore est générale. Les circonstances contraires, chez les personnes peu fortes, assez ordinairement maigres , tourmentées d’hémorroïdes, annoncent un embarras local des vaisseaux cérébraux.
La surdité par pléthore générale se guérit assez bien , et souvent sans récidive , au moyen des évacuations sanguines. J’ouvre ordinairement la veine du bras, à deux reprises ; je prescris ensuite l’usage des rafraîchissants, des purgatifs salins, et d’un exercice presque immodéré. J’ai dû plus d’une fois le succès du traitement à ce dernier moyen, quand je pouvais en obtenir des sueurs considérables. Je ne permets que des aliments peu nourrissants , et je proscris rigoureusement l’usage des mets de haut goût', des liqueurs fortes, et même du vin.
ToM. IL 17
258 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XVII. Quelquefois ce n’est qu’au bout de quelques semaines que ce traitement produit un bon effet , et l’on voit la première saignée n’en avoir aucun : ce qui ne doit pas empêcher de recourir à ce moyen, lorsqu’il n’est pas suivi d’un affaiblissement trop marqué.
La surdité par pléthore locale se guérit plus difficilement ; elle est aussi bien plus sujette à récidive. Souvent le bien qu’on obtient par les évacuations sanguines ne dure que peu de jours , et l’embarras de la tête se reproduit, soit sans cause apparente, soit à la suite de quelque écart dans le régime , d’un léger accès de colère , d’une course à pied ou à cheval, etc.; ces récidives sont d’autant plus faciles , que la surdité est plus ancienne. En général , les congestions sanguines des vaisseaux de l’oreille, devenues habituelles , sont à peu près immuables.
Lorsque cette surdité n’est pas très-ancienne , ou qu’elle a eu quelque intermittence , on peut espérer de la guérir. Pendant longtemps j’essayai de la combattre par des saignées révulsives, faites au pied ou au fondement. Ces sortes d’évacuations ne m’ayant été d’aucun secours , j’essayai de les faire précéder par des saignées du cou , soit au moyen des sangsues , soit par l’ouverture de la jugulaire : il est rare que celles-ci , surtout la dernière , ne produisent pas un bien plus ou moins sensible. C’est alors que, pour l’augmenter ou le soutenir, je fais faire, deux ou trois jours après, une saignée du pied , ou appliquer des sangsues au fondement. Je préfère cette application dans la plupart des cas , surtout lorsqu’il y a ou qu’il y a eu des hémorroïdes. Je me suis même quelquefois applaudi d’avoir provoqué et fait naître cette indisposition. Lorsqu’elle survient, et qu’elle
s’établit d’une manière stable et prononcée , on peut regarder la guérison de la surdité comme assurée, et à 1 abri de toute rechute. J’ai fait, sur l’effet immédiat des saignées dans cette espèce de surdité , une observation qu il est important de ne pas passer sous silence : c’est que presque toujours les évacuations sanguines un peu considérables , et même celles qu’on provoque par l’application des sangsues , augmentent de suite la surdité , et que le bien qu’on en obtient ne se fait remarquer qu’un ou deux jours après.
Le bon effet des saignées dans la guérison des maladies de l’oreille fait pressentir celui des hémorragies nasales. On trouvera dans les observations suivantes deux cas qui mettent en évidence l’avantage de cette évacuation critique. Pour suppléer à ce mouvement spontané de la part de la nature , j’ai quelquel'ois essayé de provoquer le saignement de la membrane pituitaire par des sternutatoires irritants, tels que la poudre capitale; mais il est rare que ce moyen produise une véritable hémorragie. Le plus souvent on n’en obtient qu’un mucus plus ou moins sanglant ; ou si c’est du sang pur, il ne vient qu’en très-petite quantité. Une fois seulement j’ai vu l’inspiration de cette poudre produire une véritable hémorragie , et amener par là la guérison de la surdité ; mais je n’ai pu savoir si cette guérison s’était soutenue. A l’inconvénient de n’attirer que peu de sang, ce moyen en joint un autre, qui est quelquefois véritablement nuisible. Il produit une inflammation plus ou moins vive de la membrane pituitaire , une céphalalgie qui augmente momentanément la surdité : c’est surtout lorsque cette membrane ne fournit que peu ou point de sang, que ces accidents se font remarquer. Un moyen
■260 nF.ITXTF.1Vni: partie, livre ii, chapitre xvii. que je crois préférable , mais que je ne puis appuyer encore sur un assez grand nombre de faits, ne l’ayant employé que depuis peu de temps , est l’application d’une sangsue à l’orifice de chacune des narines, vers le lobe du nez , un peu au-dessus du point où la peau se change en membrane pituitaire. Pour prévenir l’introduction des sangsues dans l’intérieur des fosses nasales , j’ai soin de comprimer, avec deux doigts , les deux ailes du nez , que je relève en même temps , de manière à découvrir une portion suffisante de la cloison , et à ne pas perdre de vue la partie où s’attache l’animal. Non-seulement on obtient par cette application un saignement de nez très-copieux , mais cette évacuation est accompagnée des phénomènes les plus propres à l’assimiler à cette espèce d’orgasme par lequel la nature prépare les hémorragies actives. Tout le nez devient rouge, douloureux; la membrane pituitaire se gonfle d’une manière visible; une pesanteur se fait sentir vers la racine du nez et les arcades sourcilières ; on observe même une certaine élévation dans le pouls. Je n’ai eu que deux occasions de tenter cette espèce de saignée ; une fois pour une violente céphalalgie provenant d’une chute faite sur la tête , et qui céda à ce moyen ; et la seconde pour un cas de surdité par pléthore locale. On trouvera cette dernière observation à la suite de ce chapitre.
CLP orservation. — Toinette ï...., habitant un village dans les environs de Paris, forte, vivement colorée, abondamment réglée, devint grosse à l’âge de vingthuit ans. Aussitôt qu’elle fut avertie de son état par la suppression de ses menstrues et par de fréquents évanouissements, elle employa, pour cachercette grossesse, qui était le fruit d’une liaison clandestine , les moyens
compressifs les plus énergiques , et constamment soutenus jusqu’à la fin du neuvième mois. Dès le troisième , ces manœuvres produisirent une oppression continuelle, des vertiges , un peu de surdité , et de très-forts tintements dans l’une et dans l’autre oreilles. Cette incommodité ne fit que s’accroître jusqu’au septième mois de la grossesse, époque à laquelle la surdité diminua, quoique le tintement ne perdît rien de son intensité. Les couches furent heureuses, et immédiatement suivies de la disparition presque subite de la surdité et des bourdonnements. Mais ce bien-être ne fut que momentané. Les menstrues n’ayant pas repris leur cours , un mois après son accouchement cette fille se trouva plus sourde qu’auparavant , et surtout beaucoup plus tourmentée de ses bourdonnements; au point qu’elle ne pouvait goûter ni repos, ni sommeil. A cette incommodité se joignaient des douleurs lancinantes dans la tête, des vertiges , des éblouissements, et de la chaleur aux oreilles. Trois mois après sou accouchement, les règles parurent vouloir reprendre leur cours. Tous les mois il survenait un petit écoulement sanguinolent, qui durait à peine quelques heures. A son approche, la surdité diminuait notablement, et revenait au même degré aussitôt après son apparition. D’autres moyens contribuaient encore à rétablir momentanément l’audition , tel que le séjour un peu prolongé du doigt dans le conduit auditif , le son du tambour ou de quelque autre instrument bruyant.
La constitution et le tempérament de cette fille , la coïncidence de finvasion de la surdité avec l’emploi des moyens propres à refouler le sang vers la tête , l’amélioration momentanée de l’ouïe par le flux menstruel, quoique incomplet, me firent regarder cette surdité
262 DEUXIÈME PAMIE , UIVRE II, CHAPITRE XVII. comme dépendante d’un état pléthorique du cerveau. Je prescrivis une saignée du bras, et, pour le surlendemain de la saignée, les sangsues derrière chaque oreille. L’effet de ces évacuations fut à peine marqué. Persuadé cependant que je n’avais pu me tromper sur la véritable indication, j’osai insister sur le même moyen, et quoique cette fille y répugnât , vu sa faiblesse et le peu d’effet dont les deux saignées avaient été suivies, j’en prescrivis une troisième, qu’on pratiquerait au pied. Celle-ci eut le succès le plus prompt et le plus complet : l’ouïe se trouva complètement rétablie. Il restait encore un léger bourdonnement , qui disparut par l’application de huit sangsues au fondement. Je recommandai de renouveler cette application immédiatement après les règles , tant qu’elles continueraient de se montrer peu abondantes.
CLIP OBSERVATIOW.— Pierre Dessaix âgé de dix-huit ans , natif de Genève , fusilier dans la garde de Paris , d’une apparence un peu scrofuleuse , sans avoir jamais eu d’écrouelles décidées , était sujet depuis son enfance à des ophthalmies qui revenaient presque tous les hivers, et duraient surtout pendant les grands froids , lorsqu’il fut attaqué d’une fièvre quarte qui dura depuis la fin de 1 été jusqu au milieu de l’hiver, et pour laquelle il prit , pendant tout ce temps , de fortes doses de quinquina. Étant venu à Paris , il contracta , pendant l’été de 1805, des chancres vénériens, pour lesquels il n’employa qu’un traitement local et des remèdes corrosifs , qui les firent disparaître au bout d’un mois. Il n’éprouva nul dérangement dans sa santé , depuis cette époque jusqu’au commencement de l’hiver , qu’il fut de nouveau affecté de son ophthalmie ordinaire, mais accompagnée cette
fois , dès son invasion , de la perte de l’ouïe. Au bout d’une huitaine d ejours, l’ophthalmie diminua ; mais la surdité alla toujours en croissant, et enfin elle se trouva complète au bout de quinze jours. A cette époque , ce militaire , en se mouchant , saigna tout à coup du nez , ce qui ne lui était jamais arrivé de sa vie. Le saignement, qui n’avait été précédé d’aucun mal de tête, fut extrêmement abondant. Au dire du malade , il sortit en peu de temps assez de sang pour remplir deux écuelles ordinaires ; aussitôt , soulagement prodigieux du côté de 1 oreille. Cet homme, qui, une demi-heure auparavant j n’entendait aucunement le bruit des voitures qui passaient à côté de lui dans la rue , put aussitôt distinguer les paroles qu’on lui adressait à voix basse. Cependant il lui restait , surtout quand il se mouchait , un peu de bourdonnement dans les oreilles, quoique pendant la surdité ce symptôme ne se fût aucunement montré. Dès le lendemain l’ouïe se trouva complètement rétablie , et elle est restée depuis tout aussi bonne qu’auparavant (1).
CLTIF OBSERVATIOW.— Un enfant , âgé de neuf ans , doué d’un tempérament lymphatico-sanguin , d’une faible constitution , ayant eu plusieurs fois les glandes du cou engorgées , devint sourd à la suite d’un long et violent coryza. Cette incommodité s’était déclarée depuis six mois , quand je fus eonsulté. L’enfant avait le teint fleuri, les yeux un peu rouges, le nez gros, et un peu douloureux à la pression. Son père me fit observer que cette douleur était le signe avant-coureur de l’hémorragie nasale, qui se renouvelait à peu près toutes les six semaines , et qui diminuait la surdité pour quelques
(1) Communiquée par le docteur Coutanceau.
264 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XVII. jours , et même davantage , quand le sang sortait copieusement. Je fondai sur ce dernier renseignement la principale indication, qui me parut être de provoquer cette hémorragie, et de la rendre la plus abondante possible ; ainsi je conseillai des exercices violents , surtout pendant la digestion , l’usage des liqueurs et des aliments excitants ; quand l’hémorragie serait déclarée , l’immersion du nez dans l’eau chaude , et, au moment où le sang paraîtrait devoir s’arrêter , deux ou trois prises de tabac d’Espagne. Ces moyens eurent un succès complet. L’hémorragie fut des plus abondantes, au point même qu’elle ne s’arrêta que dans une forte syncope, et que les forces générales en furent pour quelque temps affaiblies. La surdité se disÿpa complètement, et ne reparut qu’au bout de trois mois, mais beaucoup moins intense que dans les autres récidives. On tâcha de rappeler de nouveau l’hémorragie nasale ; mais , n’ayant pu y parvenir, on appliqua six sangsues autour du cou. L’ouïe reprit encore alors toute son intégrité; et j’ai lieu de croire que la surdité ne récidiva plus , n’ayant eu depuis aucune nouvelle de cet enfant.
CLIV® OBSERVATION. — Elisabeth Michel , âgée de vingt ans, régulièrement et abondamment menstruée, douée d’une grande susceptibilité nerveuse, sujette à des ophthalmies sèches , mais passagères , et à de fréquents maux de tête , fut prise , pendant le printemps de 1810, de bourdonnements d’oreille, accompagnés d’une grande sensibilité des yeux à la lumière , et d’une crampe presque continuelle dans les muscles de la partie postérieure du cou. Lorsqu’elle baissait la tête , ou lorsqu’elle faisait une marche accélérée et prolongée , ou qu'elle buvait la plus légère quantité de vin pur, les
bourdonnements augmentaient, les oreilles même devenaient douloureuses , et l’ouïe perdait de sa netteté. Bientôt cette dernière incommodité , qui ne se présentait que dans les circonstances dont je viens de parler, se prononça d’une manière permanente , et fit des progrès assez rapides. 11 y avait six mois que cette demoiselle était affectée de cette espèce de surdité , quand je fus consulté sur son état. En me l’exposant , tel que je viens de le décrire, les parents ajoutaient que lorsque l’époque menstruelle était sur le point de reparaître , la surdité était beaucoup augmentée , et quelle ne revenait à son degré ordinaire que lorsque les règles avaient coulé abondamment pendant deux ou trois jours. Cependant cette demoiselle ne présentait aucun des caractères d’un tempérament sanguin. Elle était peu colorée, elle avait de petites veines, un pouls flasque et fort lent. Je me bornai à croire , d’après tous ces symptômes, qu’il existait une pléthore locale des vaisseaux cérébraux ; et je recueillis encore , dans les renseignements qui me furent fournis, un signe que j’ai toujours regardé comme un des moins équivoques de cette espèce de stase sanguine : c'est une disposition à l’enchifrènement, lequel survient tout à coup, accompagné de chaleur au front, d’une légère céphalalgie, de froid aux pieds, quelquefois d’éternument , et disparaît au bout de quelques heures.
Je conseillai les pédiluves irritants , l’usage des chaussons de taffetas gommé, les lotions de la tête à leau froide , et l’application de dix sangsues autour du cou. Ces moyens n’ayant eu qu’un effet à peine sensible , je n’en crus pas moins devoir insister sur les saignées locales, et j’ordonnai de faire appliquer deux sangsues à
266 DEUXIÈME PARTIE, EIVRE II, CHAPITRE XVII. l’orifice de chaque narine, vers le lobe du nez. La piqûre de ces vers détermina une vive douleur, un saignement abondant , un écoulement très-copieux de larmes , et il survint , dès le lendemain, un érysipèle au pourtour du nez ; mais l’effet de ce moyen se marqua d’une manière très-évidente sur la surdité, qui se trouva considérablement diminuée. Je crus , d’après ce changement favorable , devoir conseiller de répéter encore deux fois , dans l’espace d’une semaine , l’application des sangsues ; le succès fut complet, et la surdité se trouva tout à fait guérie.
CLV'’ OBSERVATIOH. — Mademoiselle G. , âgée de treize ans, douée d’une constitution robuste, présentant déjà tous les caractères d’un tempérament bilioso-sanguin, née d’une mère sanguine, et qui fut réglée avant l’âge de quatorze ans , éprouva , dans le mois de pluviôse an XII, des bourdonnements d’oreille très-incommodes, avec une surdité incomplète, mais assez considérable cependant pour l'obliger d’interrompre le cours de son éducation. Elle fut, en conséquence, retirée d’une pension où elle était alors , et confiée à mes soins. L’une et l’autre oreilles étaient atteintes de surdité et de bourdonnements; mais cette seconde indisposition n’était pas continue , et ne se faisait sentir que par intervalles , sans que les intermissions parussent être assujetties à l’influence sensible d’aucune cause appréciable. La surdité , au contraire , éprouvait des variations d’intensité dont on pouvait facilement connaître la cause. Cette indisposition était plus marquée après le repas , à la suite d’un exercice prolongé , et pendant le souffle des vents du nord. L’examen de l’oreille externe ne me présenta rien de remarquable ; seulement il arrivait quel-
DE DA SURDITÉ PAR PLÉTHORE, quefois que cette partie se colorait d’une rougeur foncée, qui montait vers la tempe , et venait se joindre à l’incarnat habituel des pommettes. L’oreille, qui, chez cette jeune personne , était habituellement très-maigre et aplatie , paraissait , dans les moments de cette vive coloration , assez charnue , et en quelque sorte rebondie ; cependant il n’y avait point de mal de tête ni de vertige ; le pouls était plutôt faible que fort , et singulièrement concentré. Je n’en fus pas moins convaincu que la surdité tenait à un état pléthorique de la tête : en conséquence , je prescrivis l’application de huit sangsues aux jambes. L’effet de cette première saignée développa le pouls , rendit les bourdonnements moins fréquents , mais ne diminua que bien légèrement la surdité. Je tentai la saignée locale ; quatre sangsues furent appliquées derrière chaque oreille ; elles tirèrent beaucoup de sang, il s’en écoula beaucoup plus encore après qu’elles se furent détachées : la personne qui était chargée de les appliquer n’ayant pas su en fermer méthodiquement les morsures, il s’ensuivit une hémorragie qui dura vingt-quatre heures. L’abondance de cette évacuation n’eut cependant aucune suite fâcheuse , et elle fut couronnée du succès le plus complet , par rapport à la surdité , qui disparut pour toujours , ainsi que les bourdonnements.
CLVP OBSERVATION. — Madame N. , âgée de trente ans , douée d’un tempérament sanguin , très-grasse et vivement colorée , menstruée régulièrement , mais avec peu d’abondance, depuis l’âge de seize ans, mariée quelque temps après, et n’ayant jamais eu d’enfant, vint me consulter, pendant l’hiver de l’an x, pour une surdité incomplète de l’une et de l’autre oreilles.
Cette indisposition , survenue insensildeinent depuis deux ans , avait été précédée d’abord , et se trouvait constamment accompagnée depuis , par des tintements et des bourdonnements très-incommodes , simulant la sonnerie de plusieurs cloches, le bruit d’une cascade, et par une céphalalgie très-violente , occupant tantôt la totalité, tantôt la moitié de la tête, et augmentant dans ce dernier cas la surdité et le tintement de l’oreille du même côté. Il s’y joignait aussi des étourdissements et des vertiges très-fréquents , et assez forts pour rompre 1 équilibre de la station, et faire chercher à madame N. quelque appui solide qui l’empêchcàt de tomber. Ce dernier symptôme augmentait toutes les fois que madame N. se baissait pour ramasser quelque chose, ou qu’après s être mise à tahle , elle avançait la tête pour porter à sa bouche les premières cuillerées de soupe. Cette disposition continuelle aux vertiges lui faisait craindre sans cesse une attaque d’apoplexie , et avec d’autant plus de fondement , qu’outre qu’elle y était disposée par sa conformation , elle avait perdu par cette maladie une de ses tantes maternelles. Autant pour cette fâcheuse disposition que pour la surdité , elle avait tenté , sans succès, l’application des sangsues à la vulve et d’un vésicatoire à la nuque , et l’aspiration par le nez de quelques prises de poudre de Saint- Ange. I/oreille externe , tourmentée par une vive démangeaison , était rouge , et devenait douloureuse par la moindre traction. La douleur , dont cette partie paraissait être le centre , s’étendait comme par irradiation sur les régions temporales et occipitales. Le fond des orbites était également douloureux , et le devenait encore davantage lorsque les bourdonnements augmentaient , ou qu’il survenait des
DE LA SUfiDITÉ PAR PLETHORE. 269
Aertiges. ].e lobe des oreilles, de la gauche surtout , était d’uii rouge Ycrmeil , et tendu comme par une espèce d’érection. La membrane du tympan était intacte, et celle qui tapisse le conduit auditif légèrement injectée. Celui du côté droit était le siège d’un écoulement de matière blanche qui revenait par intervalles, et il s’en était écoulé une fois quelques cuillerées de .sang , mais sans aucune diminution de la surdité. Cette indisposition était moins forte pendant les jours pluvieux et humides, que par un temps sec et chaud.
En finissant tous ces détails, madame N. ajouta que ce qui lui rendait sa situation véritablement insupportable, c’était la violence et la continuité des bourdonnements ; que , loin de s’accoutumer à ce bruit importun , elle en était chaque jour plus affectée , et plus tourmentée encore à chaque variation de l’atmosphère ; et qu’enfin il n’y avait plus pour elle ni repos , ni sommeil , ni appétit, ni aucune douceur dans les plaisirs les plus attrayants de la vie.
Il ne me fut pas difficile dereconnaître dans cette affection l’effet d’une disposition pléthorique. L’état du pouls, qui était plutôt faible que fort, le peu d’abondance des règles, semblaient au premier coup d’œil détourner de cette idée ; mais on trouvait , en y réfléchissant, que ces deux signes pouvaient tout au plus indiquer que la pléthore n’était pas générale , tandis que l’aspect fleuri de la face, les vertiges, la céphalalgie, la rougeur intense.^ des oreilles, annonçaient évidemment une pléthore locale de la tête. D’ailleurs , des résultats pratiques venaient confirmer la justesse de ce premier aperçu. J’avais constamment vu que, dans les surdités accompagnées de pareils symptômes , on obtenait un effet plus
OU moins marqué des évacuations sanguines, faites surtout avec la double intention de diminuer la quantité du sang, et d’appeler ailleurs la fluxion sanguine. Ce fut d’après ces données que je prescrivis à madame N. : r de prendre tous les matins, pendant un mois, un pédiluve fait avec une décoction de genêt {genista tinctoria) , aiguisée avec une poignée de sel de cuisine et une cuillerée de poudre de moutarde -, T de se faire tirer , parla saphène, huit onces de sang, choisissant pour cette saignée la semaine qui suivait la terminaison de son époque menstruelle , de répéter cette saignée huit jours après, et de la faire suivre, après un pareil intervalle de temps , de l’application des sangsues aux jambes ; 3° d’entretenir la liberté du ventre par trois ou quatre verres d’eau de Sedlitz, bue le matin à jeun , à l’issue du bain de pieds ; 4° enfin de vivre d’aliments peu nourrissants, de s’abstenir des viandes de boucherie, à l’exception de celles de veau et d’agneau, et de renoncer entièrement à l’usage du vin, du café, du chocolat.
Comme cette dame était sur le point de quitter Paris, pour fixer son séjour à la campagne , je ne l’ai pas revue depuis , et j’ignore quelle a été l’issue de ce traitement. Je présume cependant qu’il a eu tout le succès que je m’en étais promis, attendu que, d’après nos conventions, elle n’eût pas manqué de m’écrire , si la non-réussite du traitement l’avait mise dans le cas d’avoir de nouveau recours à mes conseils.
CLYIF OBSERVATION. — Monsicur C. , maire d’un village des environs de Paris , âgé de trente-cinq ans, d’un tempérament sanguin très-prononcé, ayant éprouvé à l’âge de douze ans, à la suite d’une maladie aiguë, une leucophlegmasie qui se termina par de fréquents saigne-
ments de nez , était resté, depuis cette époque jusqu’à vingt-cinq ans , fort sujet à ces sortes d’hémorragies. Trois ans après qu’elles eurent disparu , et après s’être pendant quelques instants exposé au soleil , il fut frappé d’un coup de sang, et il éprouva des vertiges, des éblouissements, des tournoiements, sans perdre connaissance. Cet état dura pendant quatre heures, et ne se dissipa complètement qu’au bout de quatre jours , quoiqu’on n’eût employé aucun remède. Le même accident reparut de mois en mois pendant trois autres fois , et fut également abandonné aux soins de la nature. Ce fut après le quatrième de ces espèces d’accès apoplectiques , que l’oreille droite commença à s’affaiblir, sans douleur ni bourdonnement. Cette indisposition fit des progrès très-lents , et ne fut caractérisée surdité complète qu’au bout de sept années. A cette époque, l’oreille gauche commençait à s’affecter à son tour, à peu près de la même manière que la droite. C’est alors que M. C. me fut amené par son chirurgien, M. Foussard , qui lui avait déjà donné quelques soins pour cette maladie. En examinant les oreilles au soleil, je trouvai le conduit auditif engoué d’une matière blanche , épaisse , ayant la couleur, la consistance et même un peu l’odeur du fromage. Cette matière, dont chaque matin M. C. se débarrassait avec un cure-oreille, n’avait jamais été plus liquide. Après en avoir fait l’extraction, j’examinai l’intérieur du conduit auditif, que je trouvai très-rouge, faiblement injecté, mais sain d’ailleurs. L’air expiré, la bouche et les narines étant closes , pénétrait librement par la trompe dans la caisse , et distendait d’une manière sensible la membrane du tympan , qui ne parut offrir aucune lésion particulière. Plusieurs autres symptômes
272 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE XVII. établissaient, de la manière la moins équivoque, le caractère de cette surdité. Pouls dur et concentré , face colorée , penchant irrésistible au sommeil; depuis l’invasion de la surdité , perte de la mémoire ; le matin au réveil, et pendant une demi-heure , hébétude des facultés intellectuelles ; bourdonnement des plus violents, simulant tantôt le vacarme de plusieurs forges en activité , tantôt le bruit des vents déchaînés dans une grande forêt, et qui paraissait avoir son siège bien moins dans l’oreille que dans l’intérieur du cerveau.
M. Foussard avait déjà saisi la véritable ijidication de cette maladie , et fait plusieurs saignées , soit aux bras, soit par les sangsues. Chaque fois la surdité diminuait, mais pour quelques jours seulement. Même effet par un séton mis à la nuque , et dont l’application avait fait couler beaucoup de sang. J’attribuai cette surdité à une pléthore locale , devenue en quelque sorte naturelle par l’habitude : en conséquence, je conçus peu d’espoir de guérison , et je fis part de mon opinion à M. C. Néanmoins , comme il insistait pour qu’on le soumit à tous les moyens qui présenteraient la plus faible espérance de succès, je prescrivis une forte saignée du pied, et l’emploi de tous les remèdes tempérants, et des purgatifs eu lavage. Ces moyens eurent un effet presque inespéré; la surdité disparut à peu près complètement, surtout dans l’oreille gauche , qui avait été la dernière affectée. Pour cette fois l’amélioration paraissait devoir être durable , ayant persisté pendant six semaines. Cependant , au bout de ce temps, l’embarras du cerveau, les bourdonnements et la surdité reparurent aussi intenses qu’ auparavant. Le chirurgien prit sur lui de faire une forte saignée par l’application des sangsues au cou, et ce fut