DE LA SURDITÉ I
sans amélioration aucune. On exaltait alors beaucoup les aYantages de la perforation ; et quoiqu’elle ne fût nullement indiquée dans cette circonstance , ainsi que j’en assurai M. G. , il voulut encore ténter ce moyen. L’opération fut faite seulement sur l’oreille qui était sourde le plus complètement , et qui avait été la première affectée. Il n’est pas besoin d’ajouter qu’on ne retira aucun bien de cette dernière tentative.
GLVIIF OBSERVATION. — « Un jeune homme , âgé de vingt ans , d’un tempérament bilioso-sanguin , en sortant un soir du spectacle, pendant Thiver de 1804, se trouva tout à coup pris de vertiges , presque sourd de l’oreille gauche , et incommodé par un bruit continuel dans cet organe. Un chirurgien de ses parents, qu’il consulta le lendemain , avant de venir me voir , songeant aux influences de la saison et des vents froids qui régnaient , présuma que cette indisposition provenait de la répercussion subite de la transpiration , opérée par le changement du passage brusque d’un milieu renfermé et chaud, à un air libre et froid. Il lui ordonna, en conséquence, de se tenir chaudement, surtout de bien se couvrir la tête , et de faire usage d’une infusion de sureau. Ce même jour le malade me fit part de son état et des conseils de son chirurgien.
« Je ne pus nie persuader qu’un catarrhe eût pu occasionner, dès son invasion , la surdité , des vertiges , des bruits sourds dans l’oreille. Instruit d’ailleurs, par les questions que je fis , que le malade était depuis longtemps sujet à des hémorragies nasales , qui ordinairement étaient précédées par la pesanteur de tête , et que depuis quelques mois il n’en avait point eu , ces différents symptômes me parurent tenir plutôt à un afflux tom. h. , O
274 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XVII. de sang qu’à une transpiration interrompue. Au lieu des sudorifiques , j’ordonnai des rafraîchissants ; je voulais qu’au moyen des pédiluves chguds , on ramenât aux extrémités la chaleur qu’on avait dessein d’entretenir à la tête : bien plus, je prescrivis de raser cette partie , et de la laver même avec de l’eau fraîche , dans le temps qu’on aurait les pieds dans l’eau chaude ; et cela dans la vue d’opérer une révulsion plus prompte. Le malade se trouva dans une grande perplexité , et fort embarrassé de savoir lequel de ces deux avis contraires il devait suivre. Enfin , entretenir la chaleur sur la partie , lui parut plus doux que de la laver avec de l’eau froide au cœur de l’hiver. Il s’en tint pendant plusieurs jours au premier conseil; mais les symptômes persistèrent, et devinrent même plus violents. On parla alors d’appliquer un vésicatoire à la nuque. Je ne l’improuvai point, pensant qu’il pourrait opérer une dérivation avantageuse. J’annonçai cependant que s’il n’eu résultait aucun bien , ou seulement qu’un soulagement léger , il serait certain que le mal n’était point un catarrhe , mais une congestion de sang pour laquelle il y aurait des moyens plus efficaces à employer. Le vésicatoire ne fit qu’ajouter de nouvelies douleurs à des douleurs toujours plus intenses.
« Dès ce jour, le malade ne voulut s’en rapporter entièrement qu’à moi. Outre les remèdes déjà mentionnés, j’ordonnai une saignée du pied , croyant en obtenir le succès le plus complet. Elle fut parfaitement inutile : extrêmement surpris, j’en recherchais la cause , quand , tout à coup, je me souvins d’avoir lu que , pour opérer une véritable révulsion , ce n’était pas seulement la partie la plus reculée du mal qu’il fallait choisir pour y
pratiquer la saignée, mais la plus directement opposée (ayant toujours égard à la division naturelle du corps en deux moitiés latérales) ; c’est ce qu’enseignait Hippocrate, et Gui de Chauliac , après lui. Je conclus de là que quand il est question d’une pléthore partielle de la tête , ou , pour parler plus exactement , d’une pléthore qui n’occupe qu’un des hémisphères du cerveau , comme dans le cas présent , il faut , si l’on veut agir d’après les principes , tirer du sang non au pied , mais au côté droit de la tête , le mal étant au côté gauche , et vice versâ. L’événement (on le veiTa plus bas) justifia pleinement mon attente. Je prescrivis donc l’application des sangsues à la tête. J’avais parlé d’amas de sang : mon malade savait que ces animaux en sont très-avides , il sentit surle-champ le bien qu’il devait en attendre , et fut dans des transports de joie. J’ajoutai qu’il était nécessaire de les appliquer au côté opposé à celui du mal , c’est-àdire au côté droit ; et voilà que son espérance se change en surprise , et sa joie en doute inquiet. H en parle au chirurgien ordinaire, qui rit de l’ordonnance. Néanmoins , par déférence , on voulut en essayer de la ma nière que j’avais dit. Je prévins que cette première opération ne suffirait pas , et que pendant plusieurs jours il faudrait revenir à la charge. Je fis donc appliquer trois sangsues à la tempe , et deux sur l’apophyse mastoïde.
« Durant l’opération causant avec le malade , je fus encore mieux éclairé sur la cause de son mal , par une circonstance très-importante , comme l’on verra , mais assez singulière. 11 n’avait pas pensé à m’en parler dans le rapport qu’il m’avait d’abord fait.
« Le soir qu’il était au spectacle , étant plaeé au mils.
276 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II , CHAPITRE XVII. lieu du parterre , il avait , pendant presque tout le temps de la pièce, tenu la tête élevée, tournée du côté gauche , et un peu en arrière , pour considérer , dans les secondes loges , une femme dont la beauté l’avait frappé. On sent que , par cette position forcée de la tête , la jugulaire se trouvant comprimée par les muscles qui l’avoisinent , et en quelque sorte tordue sur elle-même , ne pouvait donner passage au sang que les artères avaient poussé dans le cerveau ; ce qui fut cause que tous les vaisseaux du côté gauche avaient été distendus , au point de perdre le ressort nécessaire pour chasser le sang qui les engorgeait ; et de là les vertiges , la surdité et le bruit continuel dans l’oreille. On concevra encore mieux la possibilité de cette congestion sanguine , en réfléchissant un instant sur le mode de circulation qui existe dans cette partie ; circulation qui doit être naturellement très-embarrassée , et par le grand nombre des vaisseaux , et par la petitesse de leur calibre , et enfin par les détours multipliés qu’ils font.
« Dès lors mes conjectures acquirent plus de solidité, et j’assurai avec une pleine confiance mon malade du bon effet des sangsues. Il le crut , et d’autant mieux qu’il en éprouvait déjà quelque chose ; car, à mesure qu’elles se gonflaient , le bruit diminuait ; et lorsque leur propre poids leur fit lâcher prise , l’ouïe était revenue , les vertiges avaient disparu , et le bruit avait presque cessé.
« Le lendemain , ainsi que je l’avais prévu , les mêmes symptômes reparurent , moins intenses pourtant ; mais üs reparurent. Il n’en fallut pas davantage pour désespérer de nouveau le malade. Il avait oublié ce que je lui avais dit la veille , qu’il en aurait pour plusieurs jours. Il se détermina cependant à une nouvelle applica-
tion de sangsues ; mais , guidé par l’opinion de son chirurgien , qui ne croyait ni à la révulsion ni à la dérivation , il les voulut du côté affecté. J’y consentis pour satisfaire à son impatience , et en même temps pour faire voir à l’un et à l’autre que je ne m'étais pas conduit d’après un vain système. Les sangsues furent donc appliquées sur cette partie; mais aussitôt qu’elles eurent commencé à tirer du sang , le malade sentit des tiraillements douloureux qu’il n’avait point encore éprouvés; les vertiges se changèrent en douleurs , la tête devint plus pesante; et le bruit qui, la veille, avait diminué , acquit beaucoup d’intensité. Pour faire cesser cet état de souffrance , il fallut faire tomber les sangsues. L’expérience , bien mieux que mes raisonnements , fit croire cà la révulsion , et par ce moyen curatif , employé ensuite plusieurs fois selon ma méthode , j’obtins une guérison entière (I). »