‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 47 sur 69 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De la surdité de naissance ou du bas-âge , et de la surdi-mutité.

Nous voici arrivés à une espèce de cophose qui ne se recommande pas moins à l’attention du médecin qu’à celle du philosophe. 11 ne suffit pas , pour s’en faire une idée exacte , de connaître les causes diverses de cette infirmité , ses différents degrés , son influence sur les organes de la voix et de la parole ; il faut aussi se rendre compte des obstacles qu’oppose au développement de l’intelligence la privation d’un sens par lequel nous viennent la plupart de nos idées et s’établissent toutes nos relations avec le monde intellectuel. J1 sera nécessaire d’examiner ensuite tout ce que peuvent, pour la guérison ou l’allégement d’une aussi fâcheuse infirmité , les soins divers dont se composent le traitement médical et l’éducation physiologique et morale du sourd-muet.

§1. Les causes de la surdi-mutité ne seront jamais que très-imparfaitement connues, et cela surtout par les raisons mêmes qui m’ont fait eonfondre , sous ce nom , celle qui date de la naissanee et celle qui survient dans le bas âge , c’est-à-dire l’impossibilité de savoir si 1 enfant est né sourd, ou s’il l’est devenu dans les deux premières années de sa vie. Les renseignements fournis par les parents sont presque toujours insuffisants et souvent même trompeurs , et cela tient à l’une des faiblesses les plus ordinaires au eœur humain , qui est de repousser , tant pour nous que pour nos enfants , l’idée de toute imperfection native, et de mettre sur le eompte de quelque événement maleneontreux, ou de la manœuvre maladroite d’un domestique, d’une nourrice, d’un médecin , les aceidents naturellement attachés à notre frêle organisation, à notre condition précaire (1). Ceux mêmes parmi les parents qui ne sont point influencés par une semblable faiblesse éehappent difficilement à la méprise où les font tomber les premiers sons que ees enfants articulent sans aueun effort d’imitation , par le mouvement machinal des lèvres et de la màehoire , et que la tendresse maternelle traduit presque toujours par les mots papa , maman.

Mais , lors même que toute incertitude est levée sur l’origine congéniale ou aeeidentelle de la surdi-mutité, il reste à résoudre un problème non moins important et plus diffieile encore, savoir si l’oreille est paralysée, ou si ses fonctions sont seulement entravées par quelque

(1) Interrogez un malade sur les causes de son mal : ce sont ses imprudences, les variations de l’atmosphère, les malheurs publics, les bévues de la médecine, qui l’ont mis là. Jamais vous ne lui persuaderez que la maladie est une conséquence de la santé, comme la mort est une conséquence de

lésion organique, par quelque obstacle matériel de nature amovible, tel qu’il s’en rencontre dans les différentes espèces de surdités dont se compose, d’après notre division , tout le premier groupe des cophoses.

Pendant plusieurs années j’ai cru, et mes premières ouvertures cadavériques semblaient me l’avoir démontré, que la surdi-mutité avait toujours pour cause la paralysie du nerf labyrinthique, ou ce qu’on est convenu d’appeler ainsi, c’est-à-dire l’absence de toute lésion apercevable dans l’organe auditif, tant après la mort que durant la vie. Tel est , en effet, l’état négatif sous lequel s’offrent à notre investigation l’oreille et ses dépendances après la mort de la plupart des sourds-muets. Mais des recherches ultérieures m’ont fait découvrir des causes plus palpables de cette infirmité. J’ai rencontré deux fois la caisse remplie de concrétions d’apparence crayeuse, et deux autres fois de végétations produites par la membrane qui la tapisse , avec destruction de la cloison tympanique et des osselets. Un cinquième m’a offert un engouement de matière gélatineuse, qui remplissait non-seulement la cavité du tympan, mais encore les sinuosités labyrinthiques. Chez un autre, mort il y a deux ans, d’une fièvre ataxique, le nerf acoustique n’était guère plus consistant que du mucus; ce que j’aurais été tenté d’attribuer à la maladie qui avait terminé les jours de cet enfant , si la même mollesse s’était fait remarquer sur la première paire , qui , comme on sait , est la plus molle de toutes. La consistance était ici bien supérieure à celle du nerf auditif, et lui permettait de résister aux légères tractions que je ne pouvais exercer sur celui-ci sans le déchirer. Il y a dans notre Institution un sourdinuet qui probablement ne doit son infirmité qu’à l’ab-

300 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. sence du méat auditif ; car cet enfant n’est pas complètement privé de Fouie , et tout porte à croire que si les sons pouvaient arriver librement dans l’oreille interne , ils seraient distinctement perçus. Fabrice d’Aquapendente a vu deux fois la surdité de naissance produite par un prolongement de la peau tendu au fond du conduit , de sorte que la membrane du tympan se trouvait recouverte d’une cloison tégumenteuse , épaisse et coriace. Un polype, situé dans ce conduit, peut aussi priver l’enfant de la faculté d’entendre et de parler, comme on le verra par une observation consignée dans ce chapitre.

Ainsi, les causes de la surdi-mutité peuvent être toutes celles qui affaiblissent ou détruisent l’audition dans l’adulte. Je crois cependant pouvoir établir qu’elles se présentent dans des proportions différentes ; car, bien que les faits que je viens de rapporter nous fassent mettre en ligne de compte les lésions organiques comme causes matérielles de cette surdité , il faut pourtant convenir qu’elles sont beaucoup plus rares que dans les surdités qui affligent l’adulte, et que presque toujours la surdité de l’enfant tient à une paralysie, soit congéniale, soit acquise, de l’organe auditif. Des causes nombreuses contribuent à rendre ce second mode de paralysie acoustique aussi fréquent que le premier. Ce sont les maladies éruptives de cet ége , les convulsions , et surtout , ainsi que je l’ai déjà annoncé, l’influence sympathique exercée sur l’oreille par une dentition orageuse.

§ II. Des degrés de la surdité congéniale. — Divers degrés d’intensité, compris entre une légère dureté d’ouïe et la privation absolue de cette fonction , se font remarquer dans la surdité de l’enfance, comme dans celle

qui survient dans l’âge adulte. Mais autant il serait superflu de s’arrêter sur les différenees de celle-ci, autant il est important de marquer les degrés de celle qui nous occupe ; et quoiqu’il y ait ici entre le plus ou le moins des nuances infinies, on peut assigner à la surdité de naissance ou d’enfance cinq modes principaux , indiqués par les caractères suivants ; 1“ audition de la parole; 2“ audition de la voix; 3° audition des sons ; 4" audition des bruits ; 5“ audition nulle , ou surdité complète ; ce qui permet de diviser les sourds-muets en cinq classes.

La première classe, formée parles sourds de naissance, doués de l’audition de la parole , est peu nombreuse , et forme à peine la quarantième partie des sourds-muets , d’après un relevé de l’état de ces enfants , fait pendant une dizaine d’années. Ils sont doués, ainsi que l’énonce ma classification , de la faculté d’entendre la parole ou la voix articulée, pourvu toutefois qu’elle soit plus lente, plus élevée, plus directe et plus rapprochée qu’elle ne l’est dans la conversation ordinaire. Dans cette première classe de sourds , nous trouvons encore l’oreille douée d’une faculté qui ne se présente plus dans les suivantes, celle de percevoir des sons euphoniques, c’est-à-dire ces inflexions que prend la voix humaine quand elle veut exprimer l’étonnement , la pitié , la douleur, le plaisir; et la preuve que l’oreille du sourdmuet les distingue, c’est que sa voix peut les imiter plus ou moins parfaitement.

Je comprends dans la deuxième classe tous ces demisourds qui ne peuvent pas distinguer, bien qu’émis à haute voix, un grand nombre de sons vocaux arliculés, autrement dits consonnes, quoique les sons inarticulés ou voyelles soient nettement perçus. Les sons articulés

302 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. qu’une surdité de ce degré rend très-difficiles à saisir sont particulièrement ceux qui sont le produit d’une articulation faible , tels que le ha, le da , le ra , le ga , que l’oreille de ces sortes de sourds confond avec le pa , le ta, le fa, le cha. Ainsi, pour eux il n’y a point de différence entre boulet et poulet, daim et thym, vœu et feu, gâteau et château.

Cette classe, qui, de même que la précédente, est fort susceptible d’amélioration , m’a paru former à peu près le trentième du nombre total des sourds-muets que j’ai vu depuis vingt ans se renouveler dans notre institution.

La troisième classe , douée de l’audition de la voix , diffère de la précédente en ce que la parole n’est plus entendue , mais seulement la voix inarticulée , dans ses émissions simples qui ont reçu le nom de voyelles. Si vous prononcez, par exemple, derrière la tête d’un enfant sourd à ce second degré, le mot chapeau, il répétera au hasard les mots rateau , hameau, château, rabot; et il résultera de cette épreuve qu’il n’aura saisi de ce mot que les deux sons simples a, o. Il s’aperçoit bien néanmoins que ces sons réunis aux consonnes ont acquis une plus grande intensité , mais son oreille ne peut connaître en quoi consiste cette modification. Aussi peut-on remarquer que, dans cette classe de sourds, la voix, dont le développement accompagne toujours celui des facultés auditives , est rude et sans modulation , ou que, si elle offre quelques inflexions, presque toujours elles sont fausses. Cette classe est un peu plus uombreuse que la première, et je trouve, d’après mes observations, qu’elle peut bien former la vingt-quatrième partie du nombre total des sourds-muets.

La quatrième classe comprend tous ceux qui , insen-

sibles à la parole, à la yoix et aux sons, n’entendent que les bruits , et seulement les bruits xiolents , tels que le tonnerre, l’explosion d’une arme à feu, la percussion xiolente d’une porte , etc. Dans cet état , l’oreille n’est pas tellement inapte à la perception des sons, qu’elle ne puisse être stimulée par quelques-uns ; mais il faut qu’ils soient très-intenses , comme ceux que rend une grosse cloche , ou qui résultent de la percussion du tam-tam; encore arrivent-ils à l’oreille dépourvus de ces ébranlements prolongés qui les constituent sons , et ne sont-ils , rigoureusement parlant , que de simples bruits pour un sens qui se trouve restreint à une audition aussi bornée. Ce degré de cophose est très-commun parmi les sourds-muets , et mes observations me Font fait constater sur deux cinquièmes à peu près d’entre eux'.

La cinquième classe enfin , qui embrasse un peu plus de la moitié , nous offre, comme je l’ai établi, une surdité complète. L’ouïe est entièrement abolie ; et si, malgré la privation de ce sens, les sourds de cette espèce se montrent en général sensibles aux bruits violents , aux fortes détonations de l’artillerie ou de l’électricité atmosphérique , cette sensation est étrangère à l’oreille; elle s’opère par l’épigastre ou par les pieds, qu’impressionne la commotion de l’air ou Fébranlement du sol.

§ III. Des conséquences de la surdité congéniale. — Les conséquences de la surdité de naissance ou du bas âge sont l’isolement moral de l’individu qui est atteint de cette infirmité, le mutisme, et le développement plus ou moins incomplet des facultés mentales. Qu’on ne s’imagine pas que ces conséquences soient proportionnées aux différents degrés de surdité qui , d’après les divisions

304 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II , CHAPITRE XX. que je viens d’établir , placent le sourd-muet à des distances plus ou moins éloignées , plus ou moins rapprochées de l’enfant entendant et parlant ; bien différent des autres sens, qui, dans leur état de faiblesse originelle, peuvent suffire à leurs fonctions , le sens auditif, destiné à jouer le premier rôle dans le développement moral de l’homme en société , veut être parfait dans son organisation. S’il est faible , il reste inactif , et les sourds des trois premières classes, comme ceux qui composent les deux dernières , sont condamnés au mutisme. Il n’y a cependant, entre ces enfants sourds au premier degré et les enfants doués d’une ouïe ordinaire , qu’une seule différence , mais elle est importante ; c’est qu’entendre et écouter est une jouissance pour ceux-ci, et pour les premiers , au contraire , un travail fatigant , un effort continuel d’attention trop au-dessus de leur âge. Il leur est facile d’entendre quelques mots prononcés isolément, lentement , très-près de leur oreille ; mais aussitôt que la parole passe au ton et au mode de la conversation, elle n’est plus nettement entendue. La conversation est une musique des plus délicates , dont tous les sons se trouvent sur le même ton , et se confondent aisément dans une oreille qui n’a point été familiarisée avec cet air merveilleux de l’instrument vocal. A un autre âge, le sens auditif peut s’affaiblir sans perdre la faculté d’entendre la conversation ; mais alors l’habitude et l’intelligence suppléent à la faiblesse de l’organe ; un demimot, une demi-phrase nettement entendus, font deviner la partie du mot ou de la phrase qui a frappé confusément l’oreille. Dans l’enfant en bas âge , au contraire, ce qu’il n’entend pas nuit à ce qu’il entend, et toute la phrase est perdue pour lui.

Et voilà comment la parole , toutes les fois qu a cet âge elle exigera, pour être entendue, une attention soutenue , cessera d’être écoutée , et pourquoi ces enfants, quoique peu sourds , restent muets. Si quelques-uns, plus imitateurs , plus attentifs , ou forcément appliqués à l’imitation de la parole par des parents soigneux et intelligents , parviennent à dire quelques mots, vous n’entendez qu’une voix imparfaitement articulée , sans modulation, sans euphonie, et qu’un petit nombre de mots mal assemblés , servant à exprimer quelques idées également incohérentes. C’est une chose remarquable , et que je n’ai jamais pu observer sans y prendre le plus vif intérêt , que cet accord qui existe entre la faiblesse de leur ouïe et l’imperfection de leur langage : leurs phrases sans pronoms, sans conjonctions, sans aucun des mots qui nous servent à exprimer des idées abstraites , n’offrent qu’une réunion informe d’adjectifs , de substantifs , et de quelques verbes sans temps déterminés , toujours mis à l’infinitif : Paris bien beau ; Alphonse content; voir l’impératrice; beaux chevaux blancs six ; Jlphonse pas rester à Paris ; Jlphonse retourner, etc. Ainsi s’exprimait un enfant âgé de plus de dix ans, qui me fut présenté il y a huit ou neuf ans , et me parut doué de beaucoup d’intelligence et de vivacité. Voici quelques réponses écrites qui me furent faites par un autre qui avait une physionomie très-spirituelle aussi , et que ses parents m’annoncèrent comme étant en état de répondre aux questions les plus difficiles. Gomment vous portez-vous ? Je me porte bien. N’êtes-vous jamais malade ? Médecin. Comment appellet-on cela.? te gilet. De quoi est-il? Le tailleur. Avezvous des frères ? Oui , j’ai deux frères , deux. Lequel

Tom. TI. 20

306 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. des deux aimez-vous le mieux? C’est Dieu, etc.

Mais ce qui est plus étonnant encore , c’est d’entendre parler d’une manière aussi barbare , et de voir réduits à un pareil cercle d’idées des enfants , des adolescents même, tombés dans ce déplorable état par suite d’une simple dureté d’ouïe qui s’est déclarée après les quatre ou cinq premières années de la vie , c’est-à-dire à une époque où la parole exprime déjà facilement et correctement une foule d’idées, même abstraites. C’est encore un phénomène très-curieux à observer que les pertes successives des acquisitions de la parole après que l’affaiblissement du sens auditif est survenu. Les sons de la voix perdent en peu de temps leur douceur, leur modulation ; chaque jour s’efface le souvenir de quelque mot et de l’idée dont il était le signe ; la peine d’écouter éteint le désir de parler , surtout de questionner ; et bientôt cet enfant , borné à l’usage de quelques phrases tronquées, qui expriment imparfaitement les besoins ou les jouissances du bas âge, se trouve relégué dans la classe de ces demi-muets dont nous venons de parler.

Si, de cette première classe de sourds-muets qui font entendre quelques mots, nous descendons aux suivantes, le mutisme devient de plus en plus complet , et nous arrivons enfin à un être qui , au sein de la civilisation, ne communique point avec ses pareils ; qui , semblable à la brute, est doué de la voix, mais privé de la parole , par la raison que la parole est un art d’imitation qui ne s’acquiert que par l’oreille, et dans la société des hommes parlants. Si aucune voix humaine ne se faisait entendre autour du berceau de l’enfant , il ne parlerait point , ou ferait entendre seulement le cri de quelque animal qui aurait frappé ses oreilles. Une pareille expérience a été

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faite, si l’on peut ajouter foi au récit d’Hérodote. Cet historien raconte , au commencement du livre d’Euterpe, que Psammétique, roi d’Égypte, fit enfermer, dans une maison écartée et inhabitée, deux enfants nouveau-nés, et chargea un berger du soin de les faire allaiter par une chèvre , avec défense expresse de leur adresser aucune parole. Au bout de deux ans , ces enfants firent entendre le mot bec, et chaque fois que le berger venait ouvrir leur porte , ils accouraient au-devant de lui en criant : bec , bec ; ce qui ne me paraît être qu’une répétition assez exacte du cri de l’animal bêlant dont ils avaient sucé le lait (1).

La privation de l’ouïe se présente si naturellement à 1 esprit comme cause nécessaire de ce mutisme , qu’on a tout lieu de s’étonner que cette cause ait été si longtemps méconnue. Cette dernière infirmité paraît même avoir échappé au génie observateur d’Hippocrate ; car il n’en est fait aucune mention dans les écrits qui passent pour être les productions légitimes de ce grand médecin ; et si l’on admet , d’après le livre des Chairs , qui est un de ceux qu’on attribue à sa famille ou cà ses disciples, que cette espèce de mutisme était connue de leur temps, il faut reconnaître que son étiologie, quelque

(1) Mais ce n’est pas la conséquence qu’au rapport d’Hérodote on tira de ce résultat. Comme l’expéùence avait été entreprise dans le dessein de s’assurer, d’après les premiers sons articulés par ces deux enfants, quel était le langage le plus naturel à l’homme, le roi ajant appris, par les savants qui furent consultés pour l’interprétation de ce mot , que péxoç signifiait pain en langue phrygienne, il en conclut que les Phrygiens, parlant la langue la plus naturelle à l’homme, étaient le peuple le plus ancien de la terre et que, sous ce rapport, les Égyptiens devaient se contenter du second rang’ C’est ainsi que les faits mêmes deviennent des sources d’erreurs, et que les ndmdions diverses que chacun en tire à son gré attestent la profonde sagesse qui a dicté ces mots : SæperientiafaUancJüdmum difficile.

308 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. simple qu’elle soit , était parfaitement ignorée. Après une exposition assez exacte du mécanisme de la voix et delà parole , l’auteur ajoute : Qubd nisi lingua suo semper appulsu formaret , non distincte homo loqueretiir, sed singula unam naturâ vocem ederent. Cujus rei indicio sunt muti {{) à primo ortu, qui distincte loqui nequeunt, sed solam vocem edunt.

Ainsi , le mutisme congénial n’est rapporté ici que comme une preuve de l’articulation des sons par les mouvements de la langue, et non comme le résultat naturel de la surdité qui l’accompagne. Aristote, qui, en sa triple qualité de philosophe , de naturaliste et de métaphysicien , aurait dû relever cette erreur , la consigne en termes encore plus clairs dans son quatrième livre de l’Histoire des animaux. «Les sourds de naissance, dit-il, n’ont jamais la faculté de parler; ils ont bien une voix, mais elle n’est pas articulée.» Les médecins arabes et ceux du moyen âge sont également tombés dans cette méprise; on la retrouve dans les écrits d’André du Laurens (‘2), et Paré la partageait sans doute aussi, puisqu’il se fait à lui-même cette question : Pourquoi les sourds parlent d’une autre façon qu’avant qu’ils fussent sourds P A l’époque même où ce grand chirurgien se proposait ce problème, et l’exjiliquait si mal, un bénédictin espagnol en donnait la solution sans la chercher. 11 soumit à des exercices méthodiques la voix brute de quelques sourds-muets , leur montra comment on forme des

(1) Foës, dont je cite ici la version, a traduit oî xwçoi par mnti. Le mot s urdi, qui en eût été également la traduction, se présentait, ce me semble, plus naturellement. Il eût sauvé ce manque de sens qui se trouve dans la phrase latine : car dire que les muets de naissance ne peuvent pas parler , c’est comme si l’on disait que les muets sont muets.

(2) Eistoria anaiomica.'

sons articulés , et leur rendit la parole. Ce résultat mettait hors de doute l’intégrité des organes de la voix et de la parole chez le sourd-muet. Vallès , médecin de Philippe II, et lié d’amitié avec l’auteur de cette découverte, la communiqua au monde savant (1). Dès lors , il ne fut plus permis d’ignorer la cause du mutisme congénial, et l’on ne dut plus accuser les organes vocaux de leur impuissance ; aussi commence-t-on à trouver, dans les ouvrages publiés postérieurement à cette époque, des idées plus justes sur le mutisme congénial. En 1581, une consultation de six médecins les plus distingués est assemblée à Vienne pour prononcer sur l’état d’un enfant de haute naissance , qui était muet et sourd en même temps : ils s’accordent tous à déclarer que le mutisme est une suite de la surdité ; et l’on se borne à tracer le traitement de cette dernière infirmité (2). 11 reste encore cependant, dans les ouvrages des médecins des seizième et dix-septième siècles , des traces de l’ancienne étiologie du mutisme. Zacchias, par exemple, qui a consacré un chapitre de son ouvrage à des considérations médico-légales sur l’état moral des sourds-muets, pose en principe que , chez la plupart d’entre eux , les nerfs de la parole et de l’ouïe sont simultanément paralysés (3). Telle est encore cà présent l’opinion irréfléchie des gens du monde , et de ceux même qui brillent par leur esprit et leurs connaissances. J’ai vu, dans une séance publique de notre Institution , un prélat renommé par son éloquence faire ouvrir la bouche et tirer la

(1) De Sacra philosophiâ.

(2) Jean cornarius ; Consiliorum ne le lal n i traetatm\ Léipsick ,

(3) Quœstiones medieo-legales , 1657.

langue à un des nos sourds-muets , pour y chercher la cause de son mutisme.

Après avoir démontré le peu de fondement de cette opinion , il est superflu d’appuyer par des preuves celle qui se fonde sur une vérité incontestable. Dire que les sourds-muets ne parlent point par la raison qu’ils sont sourds , c’est énoncer une conséquence si naturelle de leur état , que toute discussion devient superflue : autant vaudrait rechercher pourquoi ils ne sont pas musiciens, ou pourquoi les aveugles-nés ne sont pas peintres.

Poursuivons l’examen des fâcheuses conséquences qu’entraîne l’absence du sens auditif. Nous venons d’établir que cette espèce de cophose produit le mutisme ; nous allons voir à présent cette double privation élever entre le sourd-muet et le monde intellectuel une double barrière, qui empêche d’un côté ses idées et ses sensations de venir jusqu’à nous , et de l’autre nos idées et nos connaissances d’arriver jusqu’à lui. Une voie libre lui est encore ouverte pour les communications avec la société : il voit, il observe, il écoute des yeux; mais ces tableaux mouvants et variés, qui attirent ses regards et fixent son attention , ne sont pour lui qu’un vain spectacle, dont aucune voix ne peut lui donner l’explication. Car telle est encore la dépendance de nos sens , que , par cela seul que l’ouïe nous manque , la vue , sans être lésée dans ses fonctions , se trouve bornée à des services en quelque sorte matériels. Ce sens est, pour l’homme qui entend , une porte ouverte à toutes les connaissances humaines ; pour le sourd-muet , ce n’est qu’un instrument de sensations et de jouissances , qui développe ses facultés imitatives , bien plus qu’il n’éclaire son esprit. Il rés ulte de là un être des plus extraordinaires , qui au dehors

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a toutes les manières et les usages de l’homme civilisé , et au dedans toute la barbarie et l’ignorance d’un sauvage ; encore celui-ci a-t-il sur l’autre l’avantage incalculable que lui donne un langage parlé, qui, tout borné qu’il peut être , le met en communication avec sa tribu , et lui en fait connaître les lois, les usages, les intérêts, la religion. Ces lois et ces relations de société sont à peu près inconnues au sourd-muet. Il n’a pu lire ni entendre conter ces histoires dont on nourrit l’avide curiosité de l’enfance , et qui lui représentent la puissance des rois , la gloire des héros, les meurtrières invasions des conquérants , les périlleuses aventures des voyageurs aux pays lointains , et l’audace longtemps heureuse , mais à la fin punie, de quelque brigand fameux. Ainsi, toutes ces sources , d’où découlent nos premières idées sur les lois , sur les gouvernements , sur la justice humaine et divine , le malheureux sourd-muet en est écarté par son infirmité. Dans la profonde ignorance qui l’environne, les faits qui pourraient l’éclairer frappent en vain ses yeux : la joie éclate dans sa famille pour un procès qu’on y a gagné , pour une distinction honorable qu’on y a obtenue, et il ne peut comprendre ces causes de bonheur. La mort frappe à ses côtés sans l’épouvanter, sans l’instruire. Ces terribles mots de jamais plus, de séparation éternelle , de mourir tous , d’un autre monde , ne peuvent arriver à ses oreilles , ni faire naître en son esprit les grandes idées de notre instabilité et de notre immortalité. Toujours isolé de la société , lui seul ne peut prendre aucune part aux intérêts de la patrie. Des armées traversent et foulent son pays, un bouleversement politique répand la consternation dans les familles ; la douce paix revient, un roi remonte au trône de ses

312 DEUXIÈME PAETIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. pères, tous ces grands changements ne portent aucune lumière dans son esprit, ne donnent aucune impulsion à ses facultés mentales.

Mais cette ignorance de toutes choses , cette absence de toutes les idées mères , qui sont une privation nécessairement attachée à la surdité congéniale , sont bien plus faciles à établir par le raisonnement que par la voie des expériences ou des interrogations. On peut, par de simples questions adressées à un aveugle de naissance , connaître les idées qu’il s’est faites , ou, pour mieux dire, toutes celles qui lui manquent, sur la beauté et la laideur, sur l’expression de la physionomie et le langage des yeux, les arts d’imitation , les brillants phénomènes de la lumière, et tout ce que le soleil offre à nos heureux regards dans le spectacle de la nature entière ; ses réponses vous découvriront toutes les lacunes qu’un sens de moins a laissées dans son esprit. Mais le sourd de naissance ne peut se prêter à cette curieuse et facile méthode d’investigation. Comment, en effet, sonder l’esprit et le cœur d’un être avec lequel nous n’avons aucun moyen de communication , et qui , lorsque l’éducation l’a mis en état de se faire connaître à nous , a cessé d’être lui? Si alors, pour juger de son état antérieur, vous cherchez à y ramener sa pensée , ce qu’il a fait , ce qu’il était, ce qu’il imaginait alors , n’offrent à son souvenir que des réminiscences confuses, que des idées indéterminées , telles qu’elles se présentent vaguement à notre mémoire quand nous voulons la faire remonter à l’époque de notre vie qui touche à notre berceau. Que s’il répond catégoriquement à vos questions, s’il vous peint ses pensées , les sensations de sa longue et ténébreuse enfance, méfiez-vous de ces résultats : il ne décrit pas

son état passé d’après des souyenirs anciens, il l’interprète d’après ses lumières actuelles. Mes recherches, longtemps dirigées de cette manière, m’ont offert mille preuves de 1 espèce de déception que je signale ici. On en trouve des exemples très-remarquables dans une notice, d’ailleurs pleine d’intérêt, publiée par un homme de lettres, sur l’enfance de Massieu, et rédigée d’après les réponses de ce célèbre sourd-muet. Contre l’ordinaire de ses pareils, qui ne s’aperçoivent qu’avec les progrès de l’âge et de l’éducation des torts que leur a faits la nature , et dont ils se montrent assez consolés , Massieu , encore enfant, sent vivement son malheur : Mon père , assure-t-il, me faisait signe que je ne pouk- EAis JAMAIS ENTENDEE, parce quc j’étais sourd-muet; plein de dépit, je mis mes doigts dans mes oreilles, et de- ' mandai avec impatience à mon père de me les faire curer. Il me répondit qu’il n’y avait pas de remède , etc. Interrogé sur le mécanisme visible de la parole , et sur ce qu’il pensait de ceux qu’il voyait se parler, Massieu répond ; Je croyais qu’ils exprimaient des idées. Au sujet de la Divinité, il dit : J’adorais le ciel, mais non Dieu. Et sur la mort : Je pensais qu’elle était ea cessation du MOUVEMENT, DE LA SENSATION, de la manducatiou, de la tendreté de la peau et de la chair. — Je croyais qu’il y avait une terre céleste ; que le corps était éternel, etc.

Massieu a écrit tout ceci sous la dictée de son imagination, et il a pris, dans son esprit éclairé et cultivé les traits dont il a composé le tableau de son esprit brut et sauvage. Il est même des idées moins élevées, beaucoup plus familières au commun des hommes , qui ne sont pas moins étrangères aux sourds-muets , et que l’éducation leur donnera plus difficilement. Je veux par-

1er dp celles qui se rapportent au sentiment des convenances sociales , à la connaissance des choses les plus simples et les plus ordinaires de la vie. Ils pourront pénétrer dans les hautes régions du monde intelleetuel, mais le monde social leur restera inconnu , et l’on sera étonné de leur embarras et de leur nullité dans la conduite de l’affaire la plus simple.

Il résulte de cette inégale répartition de lumières dans leur esprit, deux dispositions en apparence contradictoires , une certaine méfiance et une grande crédulité qui les rend très-susceptihles d’être trompés. Ils n’ont pas , pour se garantir, notre puissante sauvegarde , l’expérience des hommes : car elle ne s’acquiert pas dans leurs livres , mais bien dans leur commerce et dans leur conversation; aussi le sourd-muet est-il, sous ce rapport, dans un état de demi-enfance, digne de l’attention des législateurs.

11 faut reconnaître cependant que l’isolement, qui prive ces infortunés des principaux avantages de la civilisation, leur présente quelques compensations dignes d’être remarquées. Je note comme une des plus importantes d’être garantis d’une foule de préjugés , de vaines terreurs, qui remplissent et troublent souvent notre existence spciale. Ainsi, par exemple , quoique très-attachés à la vie et redoutant beaucoup la mort , la vue d’un cadavre ne leur inspire ni frayeur ni éloignement. Je les ai vus , dans mes dissections sur l’oreille , se presser à l’envi autour de la tête de leur camarade ; et les amis mêmes du petit défunt m’offrir avec empressement leurs services , pour m’aider dans mon travail. Moins craintifs que nous au milieu des dangers qui ne résident que dans l’imagination , ils seraient beaucoup plus tinai-

des dans les circonstances évidemment périlleuses , et très-certainement on les y verrait plus sensibles au soin de leur conservation qu’aux séductions de la gloire et de la renommée.

Un autre bienfait de leur isolement est de les rendre inaccessibles à tous ces raisonnements , à ces sophismes répandus avec profusion dans la société , et qui, soutenus des armes du ridicule , renversent toute croyance, et jettent les âmes faibles dans les fluctuations d’un triste scepticisme. Leur confiance dans toutes les choses dont ils attendent du bien est sans bornes. Celle qu’ils ont dans la médecine rappelle la crédulité des peuples sauvages. Ils croient ma puissance si illimitée et mon art si infaillible, que, dans leurs maladies les plus graves, ils me demandent la santé et la vie comme si j’en étais le souverain dispensateur, et que jamais la moindre inquiétude , le plus léger doute ne vient troubler le travail de la nature et le salutaire espoir d’une prochaine guérison.

La même docilité soumet aveuglément leur intelligence aux dogmes du christianisme; et quoique leur humeur indépendante soit faiblement captivée par ce frein puissant, il peut servir dans certaines circonstances cà donner une heureuse direction à leurs inclinations. Ces -mots. Dieu le veut, n’ont pas moins d’empire sur leur âme qu’ils en eurent jadis sur les preux libérateurs de la terre sainte. Dieu aime le roi, disait-on à quelques sourdes-muettes qui avaient marqué un peu de prédilection pour Napoléon ; et ces mots suffirent pour les convertir à la cause royale. J’ai vu , sur leur lit de mort, quelques-uns de ces enfants , à qui leurs camarades , peu versés dans l’art de consoler, étaient venus , sans ména-

316 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XX. gement, annoncer leur fin prochaine , peu: trouble's de cette fatale communication , expirer avec la résignation de la foi la plus courageuse.

Toutefois , il faut remarquer que leur croyance religieuse influe bien plus sur quelques-unes de leurs déterminations que sur leur conduite habituelle. Si l’on pouvait faire cette grande expérience , s’il était possible de rassembler, en corps de société isolée , tous les sourdsmuets actuellement existants , les livrer à eux-mêmes , à leurs passions, à leurs nouveaux intérêts, on verrait, comme à ces époques du moyen âge où les lumières de la civilisation n’étaient point encore en rapport avec les lumières du christianisme , la dévotion à côté de la barbarie, et la religion, bien ou mal interprétée, inspirer de belles actions et justifier de grands crimes.

Si, après ce coup d’œil jeté rapidement sur les entraves que la surdité congéniale met aux fonctions de fintelligence , nous dirigeons un moment notre attention sur les obstacles qu’elle oppose aux affections de l’âme , nous verrons la même cause renfermer dans un cercle également étroit les acquisitions de l’esprit et les sentiments du cœur.

L’homme n’est aimant et bon que parce qu’il est éclairé et civilisé. C’est une vérité incontestable, qui a survécu aux éloquents sophismes de quelques philosophes antagonistes de la civilisation. Ils l’ont accusée de corrompre les hommes , et ils ne l’ont adroitement présentée qu’à son extrême période. La civilisation est comme la vie du corps social ; mais ici , de même que dans les corps organisés, il est un point d’exaltation où le principe vital ne peut atteindre sans de funestes effets : il corrompt ce qu’il vivifiait , il produit la gan-

grène : voilà l’excès de la civilisation. Pour la juger sainement , il faut l’étudier dans tous ses degrés , chez les hommes''où elle est en plus , chez les hommes où elle est en moins , chez ceux, surtout , dont elle n’a poli que la surface, comme les sourds-muets. Il n’est point en effet de créature humaine moins aimante, plus faiblement attachée, que ne l’est en général le sourd-muet sans instruction ; et lors même qu’il a été développé par l’éducation , il est encore remarquable par la légèreté de ses affeetions, et le peu d’impression que fontsur lui tous ces stimulus de peine ou de plaisir qui agitent profondément notre existenee morale. les sentiments de la nature sont les seuls qui se manifestent chez lui avec quelque vivacité, si l’on en juge par le chagrin qu’il paraît éprouver à sou entrée dans notre Institution, lorsqu’il se sépare de ses parents. Mais ces regrets passagers sont bientôt suivis d’une telle indifférence, qu’on l’a vu quelquefois reeevoir sans une véritable affliction la nouvelle de la mort arrivée à quelqu’un des siens ; et cela doit être ainsi. Les sourds-muets ne peuvent pas aimer leurs parents autant que nous. Ils ont été à la vérité l’objet des tendres soins d’un père et d’une mère ; mais ces soins étaient muets et dépouillés de toutes les expressions affectueuses qui les accompagnent ordinairement, et qui sont le témoignage le plus attachant de l’affection maternelle. Faisons une supposition inverse pour nous l’appliquer à nous-mêmes. Si nous avions reçu le jour d’une mère et d’un père muets, aurions-nous la même tendresse pour eux , la même vénération pour leur mémoire? Ce qui entretient nos pieux souvenirs, c’est moins peut-être ce qu’ils ont fait pour nous que ce qu’ils nous ont dit. Ce sont ces longs épanchements de leur

tendresse , nos premiers entretiens avec eux , où ils nous révélaient les peines , les sacrifices , et surtout les espérances dont nous étions l’objet. Qu’est-ce, pour le sourdmuet , que les derniers adieux d'un père? Le silence est éloquent , sans doute , mais pour nous autres parlants seulement , et pour ceux surtout qui puisent dans leur âme toute l’éloquence qu’ils prêtent à un objet qui se tait et qui les touche.

La reconnaissance, naturellement fort rare parmi les hommes , l’est bien davantage encore parmi les sourds-muets. J’en épargnerai les preuves à mes lecteurs. Il me suffira de dire que leur célèbre instituteur n’était que faiblement aimé de la plupart d’entre eux.

Ils sont aussi peu susceptibles d’amitié. Ce sentiment, si l’on peut donner ce nom à quelques préférences ha bituelles , porte également l’empreinte de la légèreté qui se fait remarquer dans toutes leurs affections. Les liaisons qu’ils contractent entre eux, pendant leur séjour à l’Institution, ne se prolongent guère au delà de l’époque où ils rentrent dans leur famille. Si leur séparation donne lieu à une correspondance , elle s’éteint bientôt, faute d’aliments. Le hasard fit tomber en mes mains , il y a plusieurs années, quelques lettres écrites à un de nos élèves par un de ses amis qui était depuis peu de temps rentré dans ses foyers. Il n’y parlait que de son ravissement d’avoir quitté pour toujours l’Institution ; surtout des jouissances de son amour-propre , comme des visites qu’il recevait , des bons diners qu’on lui donnait , des belles dames qui le faisaient asseoir près d’elles sur de beaux sophas ; et pas un mot d’amitié, pas une expression de regret , rien de cet enthousiasme sen-

timental qui donne un air passionné aux amitiés de collège.

Les sourds-muets sont très-enclins à l’amour ; mais , si je puis en juger par un très-petit nombre d’observa^ tions que j’ai pu recueillir sur ce sujet , si peu susceptible d’expériences , cette passion se trouve réduite chez eux cà un grand état de simplicité. J’ai eu pendant quelques mois, sous mes yeux, un jeune ménage dont le mari était sourd-muet. Il aimait violemment sa femme, qui était des plus jolies ; mais cet amour n’avait d’autres preuves qu’un usage immodéré des privautés de l’hymen, et les précautions les plus odieuses et les plus ostensibles d’une jalousie sans mesure comme sans motif. Quand il rentrait chez lui , après quelques heures d’absence , il lui arrivait souvent de demander à sa femme , avec tout le naturel que l’on met à s’informer de la chose la plus probable, si elle n’avait point commis quelque infidélité. Pendant une maladie de langueur qu’essuya cette jeune dame , les questions de son mari laissaient bien moins entrevoir chez lui l’inquiétude de la perdre , que la crainte de lui voir perdre pour toujours sa fraîcheur et sa beauté. Du reste, quoique très-vif, son goût pour sa femme n’était rien moins qu’exclusif; et si on lui en faisait quelques reproches , il se retranchait dignement derrière le principe de la souveraineté maritale.

J’ai connu encore quelques unions semblables; mais la mésalliance ne s’y faisait pas sentir par d’aussi tristes disparates : cependant l’égoïsme de l’homme incivilisé perçait dans les grandes occasions. Un de ces époux perdit sa femme après quelques mois d’un heureux mariage : il l’aimait passionnément, et il paraissait inconsolable. Triste et couvert des crêpes du veuvage ,

320 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. il rencontre , un mois après , un de ses condisciples qui lui exprime le chagrin qu’il éprouve de ce triste événement : notre jeune veuf se hâte de consoler son consolateur, en lui disant qu’on s’occupait de réparer son malheur, et de lui chercher une autre femme. Il est peut-être moins extraordinaire d’éprouver un pareil sentiment que de le manifester avec cette naïveté.

Je n’ai pas eu l’occasion d’observer des sourds-muets devenus pères, dans leur rapport avec leurs enfants. Mais autant qu’on peut en juger par la force et l’universalité de ce sentiment dans tous les hommes , je suis persuadé que la tendresse maternelle et paternelle, échappée à la compression générale que la surdité de naissance exerce sur les affections du cœur , n’est ni moins vive ni moins intelligente chez les sourds-muets que dans la grande classe des êtres parlants. L’amour d’un père ou d’une mère pour ses enfants est trop intimement lié à la conservation de l’espèce , pour que la nature n’ait pas soustrait ce sentiment à l’influence de l’éducation et des accidents de notre organisation.

Un des mouvements de l’ànie le plus intimement liés à la vivacité de nos sensations , est la pitié. Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles, remarque, avec raison, que la cécité de naissance entraîne avec elle la privation ou la modification d’un grand nombre d’idées morales. Quelle différence , dit-il , entre un homme qui urine ou qui verse son sang ? Même bruit. Une cause analogue diminue beaucoup la compassion que pourrait éprouver le sourd-muet à la vue des maux d’autrui.

Le sourd de naissance et l’aveugle-né sont également admis au spectacle des infortunes humaines ; mais, à la représentation de ce drame touchant , ils se trouvent si

mal placés , que l’un voit sans entendre , et que l’autre entend sans voir. Lequel des deux, en leur supposant une éducation égale et un égal degré dè sensibilité , aura été le plus fortement , ou , pour mieux dire , le plus faiblement ému ? G est une question qu’il serait fort curieux d approfondir, mais dont la solution impoide peu au sujet que je traite. Toujours est-il que de ces deux sources réunies de sensations pénibles, la vue et l’ouïe, découle le sentiment de la pitié , et que le sourd de naissance ne peut être affecté aussi profondément que nous. J’aurais pu établir ceci par des faits ; j’ai mieux aimé recourir au raisonnement.

Ainsi que je l’ai pratiqué pour les facultés de l’esprit, je noterai ici les faibles dédommagements que le cœur peut trouver dans son imparfait développement. Ce sont en général tous ceux qui résultent d’une sensibilité obtuse, salutaire préservatif de ces exaltations sentimentales , de ces passions factices , qui emportent si loin des voies du bonheur l’homme civilisé : l’ambition , l’amour de la gloire et des honneurs effleurent à peine le cœur des sourds-muets. Aussi ont-ils peu d’émulation : ce violent désir de faire parler de soi , cette appréhension du qu’en dira-t-on , qui nous coûte tant de sacrifices , influent peu sur leur conduite. Bien ne prouve plus combien ils sont peu accessibles à ce puissant mobile de nos actions, que leur indifférence pour les distinctions honorifiques par lesquelles on excite l’émulation des écoliers. Des distributions de croix et de prix, qui leur ont souvent été faites pour stimuler leur application et récompenser leur conduite , n’ont produit ni une grande satisfaction dans ceux qui y ont eu part ni des regrets bien vifs parmi ceux qui en ont été exclus.

Tom. II.

La même cause produit l’indifférence qu’ils témoignent pour toutes les démonstrations d’intérêt qui se bornent à des actes de pure politesse , et qui ne flattent que l’amour-propre. Un des élèves les plus distingués de l’Institution , obsédé dans sa ville natale des visites et des invitations dont il était l’objet , écrivit à quelques personnes dont il était le plus recherché , de vouloir bien borner leur amitié à lui envoyer chaque matin un cervelas pour son déjeuner.

Ainsi réduit à un petit nombre de désirs et de jouissances , le sourd-muet est à l’abri des grandes peines de l’âme : on ne le voit point morose et soucieux , comme ceux qui ont perdu l’ouïe après avoir connu tous les besoins de la vie sociale. Dans une réunion d’hommes parlants , il est distrait , ou inoccupé , ou observateur , mais jamais inquiet de ce qu’on peut dire sur son compte, ou attristé du sentiment de son infirmité. Au milieu de ses pareils , sa gaieté , pour être moins bruyante que la nôtre , n’en éclate pas moins vivement ; enfin je le crois peu susceptible d’une longue tristesse , et tout à fait exempt du vague sentiment de la mélancolie. Cependant quand une éducation longue et des jflus soignées , secondée par beaucoup d'intelligence et une imagination vive, l’a rapproché de notre condition , il peut en connaître toutes les peines. Il en est une qui lui est plus particulière : celle que lui fait éprouver la difficulté de se marier , quand l’âge et son isolement lui en inspirent le besoin. Si alors , pressé par ce désir, le défaut de fortunerempêchede le satisfaire, et la religion d’y suppléer, il tombe dans une profonde tristesse , et sa situation est vraiment digne de pitié. Les sourdes-muettes , encore plus naturellement condamnées au célibat, se soumettent

plus doucement à leur destinée. Cette résignation est une vertu de leur sexe. Au reste , ce n’est pas seulement sous ce rapport qu’elles se rapprochent des autres femmes , et qu’elles s’éloignent d’autant plus des sourds-muets. Si la privation d un sens nuit autant et peut-être plus que chez ceux-ci au développement de l’intelligence , leurs affections se trouvent, par leur vivacité naturelle, beaucoup moins soumises à l’influence de la même cause. Elles sont en général moins égoïstes , plus aimantes , plus susceptibles d’attachement , d’amitié , et même de ces résolutions généreuses ou désespérées qu’inspirent les grandes passions. J’ai vu périr, à dix- sept ans , une de ces infortunées , qu’avait portée au suicide un amour violent, réduit tout à coup à l’opprobre et au désespoir.

Les sourdes-muettes se font remai’quer aussi par une tendresse plus démonstrative, plus profonde envers leurs parents , et par une plus grande facilité à acquérir le sentiment des convenances. On a vu souvent, dans nos cercles les plus brillants de la capitale, deux demoiselles affectées de cette infirmité attirer tous les yeux par la gracieuse urbanité de leurs manières , et l’expression touchante autant qu’affectueuse de leur physionomie.

Enfin , comparées encore une fois à leurs compagnons d’infortune, les sourdes-muettes possèdent à un plus haut degré les qualités sociales ; et cette différence nous conduit naturellement à cette réflexion en l’honneur des femmes : que leur sensibilité prédominante a dû être le premier mobile de l’adoucissement des mœurs et de la civilisation des hommes.

Tel^est, d’après mes observations et les réflexions qu’elles m’ont naturellement suggérées , l’état moral du sourd-muet. Ces considérations , comme tous les aper-

324 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. eus généraux qui se rapportent à une classe d’hommes , ne peuvent s’appliquer à tous les individus , et l’on pourra m’alléguer un grand nombre d’exceptions dont je ne contesterai que la conséquence. J’ai vu moi-même quelques sourds-muets qu’un esprit transcendant et une sensibilité naturelle, étonnamment développée, élevaient bien au-dessus de leurs pareils ; mais j’en ai connu aussi qui , nés avec une intelligence très-bornée , rendue plus obtuse par le défaut d’audition et de parole , se trouvaient , par cela seul, bien au-dessous de l’homme , et dans un état de stupidité qui se confond avec le premier degré de l’idiotisme ; voilà précisément ce qui rend cette maladie mentale si commune parmi les sourdsmuets. En prenant, en effet, pour base les exclusions nombreuses sur lesquelles j’ai été appelé à prononcer dans l’espace de dix-huit ans , je puis affirmer que plus d’un quarantième d’entre eux est atteint d’idiotisme , soit que cette inaptitude mentale résulte de l'inaudition, soit qu’elle dépende delamême causequia paralysé le sens auditif. Il n’est même pas très-rare de rencontrer quelque idiot dans les familles où il y a plusieurs sourds-muets. Dans celle deMassieu, quien compte six, une de ses sœurs est affectée d’idiotisme ; et son frère, par un de ces traits fort naturels à son esprit observateur, indiquait , sans s’en douter, le caractère médical de ce déplorable état en disant tristement de sa sœur : Elle rit sans motif.

Maintenant que j’ai indiqué les tristes conséquences de la surdité congéniale par rapport au développement de l’esprit et du cœur , il paraîtra peut-être superflu de demander si les sourds-muets sont, par une suite nécessaire de leur infirmité , généralement inférieurs aux autres hommes. Ils leur sont en effet inférieurs , sans

DE LA SUKDITÉ DE WAISSAMCE.

être moins perfectibles. Cette conclusion , en apparence contradictoire , demande une explication , et je ne puis la donner qu en la faisant précéder de quelques considérations générales qui, par le xif intérêt qu’elles peuvent répandre sur la fin de cet article , m’absoudront peut-être du reproche de l’avoir prolongé encore de quelques pages.

Un des caractères les plus distinctifs de l’espèce humaine est le besoin inné qu’elle éprouve de communiquer avec ses semblables, et de satisfaire ce besoin par des moyens qii elle varie à son gré. Parmi ces moyens , la parole est le plus naturel. A notre arrivée dans la société, nous le trouvons établi et perfectionné, et nous nous en servons par imitation. Par suite de l’adoption des signes vocaux, l’ouïe est devenue le plus important de nos sens, et, selon l’expression des anciens, la porte de l intelligence; mais si, au lieu de faire servir les mouvements intérieurs du larynx et de la langue à la manifestation de ses idées et de ses passions , l’homme les eût exprimées par les mouvements extérieurs des membres et de la physionomie, le sens instructif par excellence eût été celui de la vue , et c’est par lui que l’intelligence se fût développée. Il ne faut pas croire que le sourd-muet puisse nous donner une juste idée de ce que seraient tous les hommes , s ils avaient été créés dépourvus du sens auditif. A l’aide du langage des signes , cette société mimique n’eût pas marché moins rapidement vers la civilisation. L’écriture, qui l’a tant favorisée, eût été fans doute plus promptement inventée : car c’est un effort d’imagination moins grand de peindre des signes que de figurer des sons. Une fois arrivé à ce point, 1 ’homme se fût élancé avec la même rapidité dans la vaste

326 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. carrière que cette decouverte ouvrait à son intelligence ; et à l’exception de quelques idées relatives aux sons , il fût devenu tout ce que le fait être le double don de 1 ouïe et de la parole. Tl peut donc s’en passer; et, loin de devoir, comme on l’a prétendu, sa perfectibilité àla perfection de ses organes , il peut, avee des sens débiles ou incomplets, établir ses relations avec ses pareils , créer les signes de ses pensées, changer ces signes fugitifs en signes permanents ; et , s’élevant en dépit de ses organes , et par la seule force de son génie , à toute la hauteur de son être, prouver, en faisant beaucoup de peu de chose , qu’il est upe émanation de cette intelligence qui fit tout de rien.

Mais si telle est l’indépendance du génie de l’homme , qn’il puisse se développer malgré l’imperfection du système sensitif, comment expliquer cet imparfait développement des facultés intellectuelles , auquel la privation d’un sens condamne le sourd- muet .P Par une cause que j’ai déjà fait entrevoir, par cet isolement qui prive le sourd-muet du premier et du plus puissant mobile du perfectionnement de l’espèce humaine : le commerce de ses semblables. Destiné par son organisation à entendre parler par les mains, la société des êtres parlants et entendants n’est pour lui qu'une solitude. Voulez-vous connaître jusqu’à quel point il peut nous égaler : rendez toutes choses égales ; faites-le naître et vivre parmi ses pareils, et vous aurez hientôt la société que je viens de supposer. Ceci n’est point une supposition nouvelle. Cette société, tendante au perfectionnement, existe sous nos yeux, mais avec toutes les modifications qu’elle doit nécessairement recevoir de son peu d’ancienneté, du petit nombre de ses membres, de l’étroite circonscription des intérêts qui les agitent , et surtout de la briè-

veté de leur existence sociale. C’est de leur réunion dans notre Institution que je veux parler , et qu’il ne faut pas assimiler, si l’on veut s’en faire une idée juste, aux pensionnats , aux collèges des enfants entendants et parlants, où l’élève arrive avec un langage tout formé, et des idées acquises qu’il ne faut plus que perfectionner et féconder. Le sourd-muet, au contraire, qui entre dans notre Institution, ne fait en quelque sorte que naître au monde ; il se trouve pour la première fois réuni avec ses pareils , et il va puiser dans leur commerce des idées et un langage pour les exprimer. Ses acquisitions seront d’autant plus rapides et d’autant plus nombreuses, que la société dont il est devenu membre sera plus avancée en civilisation. Je laisse de côté le raisonnement et l’analogie, pour appuyer sur l’observation cet intéressant aperçu.

En comparant collectivement nos sourds-muets d’aujourd’hui aux premiers élèves formés dans la même Institution, par la même méthode, sous le même maître, on est conduit à reconnaître une supériorité dont ils ne peuvent être redevables qu’à l’avantage d’être venus plus tard, à une période plus avancée de la société mimique. Ils y ont trouvé deux sources d’instruction, qui n’ont pu exister dans les premiers temps : les leçons données par l’instituteur, leurs conversations avec des élèves déjà instruits. Aussi l’instruetion est-elle plus facile et plus généralement répandue qu’elle ne l’était il ^ a vingt ans. A cette époque, Massieu brillait comme un phénomène au milieu de ses compagnons d’infortune, restés bien loin derrière lui aux premiers degrés de leur éducation ; actuellement il n’est plus qu’un élève trèsdistingué. L’enseignement , si puissamment secondé par

la tradition , a plus hâtivement développé et civilisé ses compagnons ; un d’entre eux l’a égalé, plusieurs s’en sont rapprochés, et l’auraient peut-être surpassé s’ils n’avaient pas été si promptementenlevésàl’Institution. J’en citerai un, nommé Desrues, qu’on jugera d’après une seule de ses pensées. On lui soumit inopinément cette question : Qu’est-ce que la palinodie? C’est, répondit-il sans hésiter, un démenti qu’on se donne à soi-même. Quinze ans auparavant, Massieu, interrogé sur la reconnaissance, avait également improvisé cette définition, que tout le monde connaît ; C’est la. mémoire du cœur. Quelle différence, ou plutôt quelle distance entre ces deux définitions ! et comme elles marquent bien les progrès continuels de l’esprit humain ! Celle de Massieu est une de ces images brillantes qui embellissent le langage d’un peuple naissant; l’autre est l’expression d’une de ces pensées justes, rigoureuses, précises, qui ne se trouvent qu’au sommet de la civilisation, quand lalangue est toute formée et les idées toutes fixées. Mais faisons un rapprochement plus exact et plus complet, en prenant toujours ce même Massieu pour l’homme des premiers temps ; opposons-le, sous le rapport du caractère , de l’esprit , des manières, à Clerc, cet élève que j'ai dit être devenu son égal en instruction , mais qui , venu à une époque toute récente, doit avoir sur lui tous les avantages qui résultent d’une civilisation plus avancée. Massieu, penseur très-profond, doué du génie de l’observation et d’une mémoire prodigieuse , favorisé des soins particuliers de son illustre maître , et riche d’un grand fonds d’instruction, ne semble pourtant avoir reçu qu’un développement partiel : il a une étrangeté de manières, d’usages et d’expressions, qui le place

DE LA SUaDITÉ DE HAISSAWCE. 329

à une grande distance de la société. Inaccessible aux intérêts qui l’agitent, inapte aux affaires qui s’y traitent, il vit seul, sans désirs, sans ambition. Quand il écrit, on juge encore mieux de ce qui manque à son esprit ; son style est tout lui , il est heurté , incorrect , sans suite , sans liaison , mais fourmillant de pensées heureuses et de traits sublimes.

Clerc, avec un esprit moins vaste et moins élevé, formé par l’Institution autant que par l’instituteur, nous présente un perfectionnement beaucoup plus uniforme : il est moins instruit , mais plus civilisé ; c’est tout à fait un homme du monde. 11 cherche la société, la fréquente, et s’y fait remarquer par des manières polies, et une entente parfaite des usages et des intérêts sociaux. Il aime la toilette, le luxe, éprouve tous nos besoins factices,, et n’est pas insensible au stimulus de l’ambition. C’est elle qui, l’arrachant à l’Institution de Paris , où il avait une existence honorable et commode , l’a conduit au delà des mers , sur le chemin de la fortune. Les lettres qu’il écrit de son nouveau séjour offrent un style naturel, facile, et des observations justes sur les mœurs et le caractère des Anglo- Américains. On croirait, en lisant ces lettres, entendre causer un homme bien élevé. S’il est vrai que le style épistolaire le plus parfait soit celui qui nous représente le plus parfaitement les locutions et les tours naturels d’une conversation spirituelle, quel prodige qu’une lettre écrite de eette manière par un homme qui n’a jamais entendu ni parlé ! Si l’on s’obstinait à ne voir, dans cette différence qui existe entre Massieu et Clerc, qu’une conséquence naturelle de leurs dispositions naturelles, il me serait facile de détruire cette objection, et de rendre

330 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. encore plus évidente la différence qu’il y a entre les sourds-muets d’à présent et les sourds-muets d’autrefois , en établissant le parallèle dans les premiers degrés de l’instruction. Autrefois, un élève qui avait un ou deux ans de leçons était hors d’état de répondre aux questions les plus simples d’une conversation ordinaire. Dans un relevé que fis, il y a dix-neuf ans , de la nature et des différents degrés de surdité de chacun d’eux , la plupart ne purent répondre d’une manière satisfaisante à ces questions que je leur adressai par écrit : Êtes- vous complètement sourd? Entendez-vous un peu ? Êtes-vous sourd de naissance? Un examen général que j’ai fait au commencement de l’année dernière , pour un motif analogue, m’a donné lieu de faire une observation toute contraire. J’ai été frappé de la facilité avec laquelle presque tous les élèves me donnaient les renseignements demandés et m’interrogeaient même sur le motif de mes informations. Je retrouve les mêmes progrès dans les billets que je les oblige à m’écrire pour m’expliquer leurs maladies ou leurs indispositions , lorsqu’ils viennent réclamer mes soins. Autrefois, ces billets étaient à peine intelligibles , et je remarquais surtout que , faute de connaître l’usage approprié des pronoms et des temps des verbes , ces enfants m’écrivaient souvent le contraire de ce qu’ils voulaient m’exprimer. A présent, ces petits exposés, rédigés plus ou moins correctement , ont toujours un sens clair ; présentés quelquefois sous la forme de pétition , ils m’ont offert un tour vif, accompagné de ces formules de politesse , de ces protestations cérémonieuses qui abondent dans le style du suppliant.

En voilà assez pour prouver que les sourds-muets ne

sont pas moins perfectibles que les autres hommes , et que, réunis, soutenus et développés par leur commerce réciproque , ils forment véritablement une société qui marche vers le perfectionnement, mais lentement, à la vérité, et entravée dans cette progression, non par l’inaudition et le mutisme de ses membres , mais par l’étroite circonscription de leurs intérêts, et surtont , comme je Fai déjà dit , par la courte durée de leur existence sociale ; d’où il résulte que le développement de cette classe d’êtres sera d’autant plus rapide , d’autant plus complet , que l’institution où ils së’ront admis sera plus ancienne, plus nombreuse, qu’ils y séjourneront plus longtemps , et qu’ils s’y trouveront davantage aux prises avec quelques-uns des besoins , des intérêts , des plaisirs et des peines de la vie sociale.

Si j’osais émettre ici un de ces riants projets qu’enfante l’imagination , quand , s’élevant au-dessus de tous les obstacles , elle s’égare à la poursuite d’un mieux idéal, je proposerais de réunir dans un même lieu tous les sourds-muets de la France et même de l’Europe. Là, sous l’autorité absolue d’un gouverneur , et sous la direction de quelques instituteurs choisis parmi les plus instruits d’entre eux , ils formeraient une colonie organisée en société. Je me trompe s’il n’en sortait en peu de temps des hommes remarquables par leur génie et des talents originaux, et si l’observation de leurs progrès , la direction particulière de leur industrie , de leur esprit , la nature de leurs relations avec nous , de leurs rapports surtout avec leurs enfants , les uns entendants, les autres sourds, n’était pas le plus admirable spectacle qui pût être offert à la méditation du philosophe.

§ IV. Du traitement de la surdi-mutité. — Ce que

332 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XX. j’ai dit des causes de la surdité de naissance ou du bas âge , et de son influence sur les fonctions des organes vocaux , fait assez voir que la guérison de ce mutisme est attachée à celle de cette cophose, et que le traitement de cette même cophose ne présente rien de particulier , et se compose des moyens déjà indiqués en traitant de chaque espèce de surdité , dont celle-ci peut offrir le caractère. Si j'en ai fait une espèce particulière , c’est seulement à cause de ses conséquences et des phénomènes qu’elle présente , bien plus que sous le rapport de sa nature et*de son traitement , qui sont à peu près les mêmes que dans les surdités de l’àge adulte. On peut en dire autant du pronostic ; seulement on doit remarquer que la lésion du sens auditif ne pouvant être constatée chez l’enfance que lorsqu’elle est déjà ancienne, elle en devient beaucoup plus rebelle aux moyens employés pour la combattre. Ce qui les rend surtout infructueux, c’est qu’ils sont presque toujours tentés aveuglément , par l’impossibilité où l’on est, dans la plupart des cas, de constater la nature de la surdité chez un être qui ne peut par lui-même nous fournir aucun renseignement. Ceux qu’on obtient des parents sont fort insuffisants , et souvent de nature à ôter toute espérance. Si l’on apprend d’eux que leur enfant a cessé d’entendre après avoir éprouvé des convulsions ou quelque fièvre grave , accompagnée d’un état comateux , ou fait quelque chute violente sur la tête ; ou si , ne déclarant aucune cause plausible de surdité , ils conviennent qu’il a marché fort tard , ou disent avoir dans leur famille quelque autre sourd-muet , ou quelque idiot de naissance, la surdi-mutité est essentiellement incurable. Mais si, exempte de ces fâcheux caractères , elle

n’est pas complète , si elle offre des variations d’intensité, s’il est bien reconnu que l’enfant, devenu sourd après sa naissance , à la suite de quelque éruption , par exemple , a éprouvé , soit spontanément , soit par l’aetion de quelque remède , une diminution de son infirmité ; dans ce cas, le traitement peut être tenté avec quelques motifs d’espérance ; surtout si , pénétrant la cause de la surdité , on a lieu de la eroire de l’espèce de celles que nous avons indiquées comme suseeptibles de guérison. Alors on se conduira d’après les indications présentées par la cause présumée, et d’après les lumières fournies par les moyens médieaux ou les circonstances accidentelles qui ont produit l’amélioration de l’ouïe.

Si l’enfant entend mieux par les temps chauds ou quand il transpire ; si , continuellement affecté d'enchifrènement et se mouchant peu , il est survenu du mieux à la suite de quelque coryza ; si des purgatifs ou un dévoiement spontané ontétésuivisdumême effet, on pourra recourir avec espoir de sueeès à l’applieation des fontieules sur la région mastoïdienne , provoquer la transpiration de la ^ête par l’usage d’une calotte de laine recouverte d’une seconde de taffetas gommé, pousser dans la trompe d’Eustaehe des injections irritantes , et administrer de fréquents vomitifs, tout en soutenant les forces par les préparations ferrugineuses et les amers. Ces derniers moyens , et autres analogues , feront au contraire la base du traitement, si l’enfant est né faible et délicat , et s’il est d’autant moins sourd que sa santé est moins mauvaise , surtout si, dans ses variations, la surdité se montre moins intense par les temps secs , et après les repas ; alors le traitement local consistera en

334 DEUXIÈME PARTIE, EIVRE II, CHAPITRE XX. frictions sèches sur la tête , applications répétées de rubéfiants derrière les oreilles et sur les tempes , vaporisations éthérées dans le conduit auditif externe. Toutefois , dans ces cophoses congéniales , les moyens rationnels sont bientôt épnisés, et l’on se trouve réduit , si l’on veut poursuivre ses tentatives , à la méthode empirique. Je ne conseille pas de la dédaigner; et l’on est d’autant plus légitimement autorisé à y recourir , que la nature des lésions du sens auditif nous est plus profondément cachée. Tous les moyens , quels qu’ils soient , qui ont eu des succès constatés, et qui ne présentent aucun danger réel , sont bons aux yeux du praticien. Convaincu de cette vérité , que la médecine est , avant tout, l’art de guérir, j’ai recueilli et essayé les remèdes divers , les recettes même les plus absurdes en apparence, mais justifiées par le succès; et quand le voile du secret enveloppait la composition de ces remèdes , je les ai acquis à prix d’argent : de ce nombre est celui qui guérit trois sourds-muets, et que je ferai connaître en joignant ces histoires de guérison à celles qui vont terminer cet article.

CLXVP OBSERVATION. — Nous devons à Âmatus Lnsitanus la première histoire de guérison de surdi-mutité. Mais cette observation est plutôt indiquée que décrite. Il nous apprend seulement qu’un enfant, resté muet jusqu’à l’âge de douze ans , commença vers cette époque à parler librement , et dut sa guérison à un séton plaeé à la nuque , qui , avec le concours du temps, finit par dessécher certaines humidités excrémentitielles dont la tête se trouvait remplie. Amatus ne fait aucune mention de la surdité ; mais il est impossible de ne pas reconnaître que le mutisme était chez cet enfant une

conséquence de la surdité de naissance ou du bas âge , et avec d’autant plus de fondement, que c’est au sujet d’une autre guérison de surdité accidentelle que l’auteur rapporte celle-ci.

CLXVIP OBSEEVATiON. — Un mendiant arrivé de nuit à Pousenae , y fut reçu par charité avec son enfant , et gardé quelques jours, à cause d’une fièvre continue dont celui-ci était atteint. Désespérant de la vie de son fils , le père se sauva pendant la nuit sans dire mot. Cependant le malade guérit, et , s’étant rétabli, on lui confia la garde des troupeaux. Quelques années après, il reçut à l’occiput un coup de bcàton qui fractura l’os en plusieurs endroits ; toutefois , cette plaie , traitée par un habile chirurgien , fut heureusement cicatrisée. Mais, à mesure que la guérison faisait des progrès , le sens auditif recouvrait l’exercice de ses fonctions ; tellement que le berger commença à bégayer quelques paroles , et parvint en peu de temps à entendre, et à parler distinctement. Cette restauration de l’ouïe et de la parole se conserva jusqu’à la fin de la vie de cet homme , qui mourut à l’âge de quarante-cinq ans (1).

CLIVIIF OBSERVATION.— « Un jeune homme âgé de vingt-quatre ans, fils d’un artisan de Chartres, et sourdmuet de naissance , commença tout à coup à parler, au grand étonnement de toute la ville. On sut de lui que, trois ou quatre mois auparavant , il avait entendu le son des cloches, et avait été extrêmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue ; ensuite il lui était sorti une espèce d’eau par l’oreille gauche , après quoi il avait entendu parfaitement des deux oreilles. Il fut ces trois

(1.) Observation communiquée a Lazare Rivière par Desgrands-Prés, médecin à Grenoble,

OU quatre mois à écouter sans rien dire, s’accoutumant à répéter tout bas les paroles qu’il entendait, et s’affermissant dans la prononciation et dans les idées attachées aux mots. Enfin, il se crut en état de rompre le silence, et il déclara qu’il parlait , quoique ce ne fût encore qu’imparfaitement.

« Aussitôt des théologiens habiles l’interrogèrent sur son état passé , et leurs principales questions roulèrent sur Dieu, sur l’âme , sur la bonté ou la malice morale des actions. Il ne parut pas avoir poussé ses idées jusque-là ; quoiqu’il assistât à la messe, qu’il fût instruit à faire le signe de la croix, il n’avait jamais joint à tout cela aucune intention , ni compris celle que les autres y joignaient. Il ne savait pas bien distinctement ce que c’est que la mort , et il n’y pensait jamais. Il menait une vie purement animale , tout occupé des objets sensibles et présents, et du peu d’idées qu’il recevait par les yeux. Il ne tirait pas même de la comparaison de ces idées tout ce qu’il semble qu’il aurait pu en tirer. Ce n’est pas qu’il n’eût naturellement de l’esprit ; mais l’esprit d’un homme privé du commerce des autres est si peu exercé et si peu cultivé , qu’il ne pense qu’autant qu’il y est indispensablement forcé par les objets extérieurs. Le plus grand fonds des idées des hommes est dans leur commerce réciproque (1). »

J’ai souligné comme peu croyables les détails donnés par le sourd-muet sur la manière dont il avait appris à parler.

CLXIX® OBSERVATION . — Étant à Malaga en l’an ix de la république, M. Varroine, médecin, alors attaché

(1) ObserYation commniiiqu(ie a l’Académie des Sciences par Félibier, et consignée par Fontenelle d&nsVffistoire de V Académie, année 1702.

DE LA SURDITÉ DE NAISSATfCE. 337

à Lucien Bonaparte , fut consulté pour une jeune personne , âgée de vingt ans , qui était née sourde-muette. Les organes affectés ayant été visités avec soin , la langue parut à ce médecin un peu plus épaisse qu’elle ne l’est ordinairement.

La mère de cette demoiselle, étant grosse, était parvenue sans accidents à son huitième mois ; mais ayant vu , à cette époque , son mari poignardé par un domestique en sa présence , elle éprouva un tremblement général , de longs évanouissements , et cessa de sentir remuer son enfant. Il survint une perte, qui dura quatre heures ; et cinq jours après cette dame mit au monde une füle saine et vigoureuse, ‘mais qui, à l’époque où les enfants commencent à parler, fut reconnue sourdemuette. Les médecins les plus éclairés de l’Espagne ayant été consultés sans fruit, cette enfant , dès l’âge de sept ans , fut abandonnée à la nature , comme atteinte d’une infirmité déclarée incurable.

M. Varroine regarda la surdité comme une paralysie de l’oreille et de la langue , et proposa en conséquence d’appliquer deux moxas , l’un à la nuque et l’autre sous le menton, le plus près possible de la base de la langue. Son avis fut suivi, et il l’exécuta lui-même. Ces deux moxas, qui étaient du diamètre d'une pièce de cinq francs, produisirent une vive inflammation vers le septième jour; un gonflement extraordinaire se développa à la partie antérieure du cou , et s’étendit jusqu’aux mamelles, accompagné d’une lièvre violente, qui dura vingtquatre heures , et se termina par une abondante transpiration. Les escarres se détachèrent du douzième au quatorzième jour, et leur chute fut suivie d’une suppuration très-considérable. L’auteur assure avoir

338 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. reconnu, à cette époque , que la langue était plus libre dans ses mouvements et diminuée d’épaisseur. A la suite de fumigations faites dans le conduit auditif, la membrane qui le tapisse s’excoria, et fournit, vers le vingtdeuxième jour du traitement, une humeur épaisse , jaunâtre, qui coula abondamment pendant dix jours. Après ces crises dépuratoires , cette demoiselle eut un appétit vorace, plus de gaieté et d’intelligence.

Deux mois et demi environ après l’application des moxas , cette jeune personne commença à entendre le bruit des cloches, qui lui était jusque-là ineonnu, et lui causa autant de joie que d’étonnement. Depuis cette époque l’ou'ie continua à s’améliorer , et la surdité se trouva en peu de temps complètement dissipée. En même temps le mutisme cessa ; et quand la mère de cette demoiselle faisait part de cet heureux résultat à M. Varroine, qui avait quitté Malaga, la jeune personne articulait distinctement les mots qu’elle entendait (1).

On aura pu s’apercevoir, en lisant cette observation, de l’erreur dans laquelle est tombé l’auteur en croyant avoir à traiter une paralysie simultanée des organes de Fouie et des organes de la parole ; et l’on voit jusqu’à quel point il était prévenu de cette idée , puisqu’il imagina, pour l’appuyer, que la langue était épaisse, et qu’elle s’est amincie après l’application du moxa. Si , malgré ce faux aperçu, le traitement a réussi, si le moxa appliqué sous le menton a contribué , pour sa part , à la guérison de la surdité , ce succès s’explique facilement par les rapports sympathiques qui existent entre cette région et l’oreille, au moyen de l’anastomose

(1) Mémoire sur les bons effets du i

dans les cas désespérés.

du nerf tympanique avec le nerf lingual. La paralysie de la langue ne donne jamais lieu à un mutisme complet ; l’articidation des sons est défectueuse , mais il eu est quelques-uns qu’on entend distinctement. Il en est de même de la paralysie des muscles du larynx, qui ne prive jamais complètement delà parole. Elle est faible, dépourvue de ton, et cependant intelligible. Les organes vocaux n’étaient donc pas lésés chez cette sourde-muette, et la guérison de la surdité a suffi pour les rendre à leurs fonctions. Le moxa, qui a produit cet heureux résultat , est un des moyens les plus usités contre la surdi-mutité. Je l’ai employé sur neuf ou dix sourds-muets; je l’ai conseillé nombre de fois. Je sais aussi que, parmi nos enfants , quelques-uns , avant de nous être amenés , ont été soumis au même traitement; et cependant fobservation que je viens de citer est la seule, à ma connaissance, où l’application du moxa ait été suivie de succès. ^

Il se présenta, en l’année 1786, à l’Institution des sourds-muets de Bordeaux, contenant alors vingt-six ou vingt-sept élèves, un homme, nommé Félix Merle, se disant médecin naturaliste , qui entreprit sur tous un traitement contre la surdité. Ce traitement consistait à introduire matin et soir, dans chaque oreille, une goutte d’une eau de sa composition, et à l’y maintenir avec un morceau de coton, que l’on introduisait après l’instillation du liquide. Ce traitement, continué pendant un mois , ne produisit aucun effet chez ces enfants , à l’exception de deux , dont voici l’histoire :

CEXX*" OBSERVATION. — Un jeune garçon , âgé de huit à neuf ans, ayant entendu dans son très-bas âge, et étant devenu sourd accidentellement, quoiqu’il

340 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. entendît eneore un peu d’une oreille , commença, vers le vingt- trois ou le vingt-quatrième jour du traitement , à éprouver une douleur très-vive dans les deux oreilles. Cette douleur augmenta progressivement, au point quelle rendait insupportable l’introduction de la liqueur dans le conduit auditif ; deux ou trois jours après l’invasion de la douleur , il se manifesta tout à coup, au milieu de la nuit, un écoulement purulent par les deux oreilles : aussitôt l’enfant commença à entendre plus distinctement, de manière que l’oreille qui était affectée d’une surdité complète se trouva dans l’état de celle qui précédemment conservait encore quelque peu de sensibilité, et que celle-ci s’améliora encore davantage. L’audition ne fut jamais parfaite, mais elle devint suffisante pour que l’enfant apprît à parler, et fît usage par la suite de la parole, qu’il a conservée depuis. Il faut remarquer qu’il n’a jamais entendu ni parlé aussi bien que les autres hommes. L’écoulement de l’oreille ne fut pas très-abondant , ne dura que quelques jours , et cessa spontanément.

CLXXI® OBSERVATION. — Une jeune fille, âgée, à cette époque , de seize ans , réglée , était née avec les organes de fouie dans le meilleur état. Elle commençait à balbutier vers l’àge de quinze ou seize mois , lorsque sa mère, étant allée travailler à la vigne , la mena avec elle , et la laissa, par un temps humide , étendue sur l’herbe pendant qu’elle faisait son ouvrage. Ou ne remarqua pas alors que l’enfant en fût aucunement incommodée. Bientôt après on s’aperçut que, loin de faire des progrès dans l’audition et la parole , elle paraissait avoir perdu complètement fune et fautre. Depuis ce temps elle était restée sourde-muette, et avait reçu

l’instruction ordinaire, dont elle avait bien profité. Vers le vingt-cinquième jour de l’usage du remède de Félix Merle, elle éprouva dans les deux oreilles une douleur très-vive, qui commença à devenir intolérable, surtout lorsqu’on introduisait la liqueur dans le eonduit auditif, au point qu’il fallait la tenir de force. Le vingt-huitième jour, étant occupée à travailler dans une leçon publique, elle eut envie d’éternuer ; et aussitôt il sortit , par ses deux oreilles à la fois , une quantité si considérable de matière purulente très-fétide , qu'elle en fut toute salie de la tête aux pieds. L’audition fut aussitôt complètement rétablie, au point que la jeune fille, éprouvant un sentiment de terreur extrême , se cramponnait , s’accrochait avec vivacité à tout ce qui l’entourait, comme si elle avait été menacée de voir la maison s’écrouler sur elle, ainsi quelle l’a dit depuis. Ce sentiment se calma peu à peu, mais l’audition resta la même. Dès quelle entendit, elle oublia ou du moins elle ne voulut plus employer les signes usuels des sourds-muets, et elle apprit trèspromptement à parler. Au bout de six semaines , elle en savait assez pour demander tout ce qui lui était nécessaire. Au bout de six mois elle parlait fort bien. Étant alors retournée à la campagne , elle a perdu quelque chose de sa facilité à parler. L’écoulement par les oreilles dura quinze jours ou trois semaines , et cessa peu après.

Mon ami , M. le docteur Coutanceau , m’ayant fait connaître verbalement ces deux cas de guérison , voulut bien se charger, dans un voyage qu’il fit quelque temps après à Bordeaux , d’en recueillir les détails et les attestations. 11 me les communiqua tels que je viens de les présenter. Dès lors je cherchai à répéter sur quelques

342 DEDXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. sourds-muets de notre Institution, qui avaient perdu l’ouïe en bas âge , le traitement auquel ces deux sourdsmuets de Bordeaux avaient dû leur guérison. L’auteur de ce remède n’ayant pas voulu m’en faire connaître la composition, je me bornai à solliciter l’envoi d’une certaine quantité de son eau. Je l’obtins, mais je m’en servis sans aucun avantage, et même sans aucun effet quelconque, sur trois de nos enfants. Je fis savoir à notre médecin naturaliste le peu de succès que sa eomposition avait eu entre mes mains ; il m’allégua pour excuse V altération de son eau, qui n’était point, disait-il, de nature à se conserver plus de deux ou trois jours. J’offris alors d’en acheter le secret; ce qui me fut refusé, comme une découverte que le gouvernement seul devait connaître et récompenser. Mais la mort de M. Merle mit cette acquisition un peu plus à ma portée. Le remède me fut communiqué par la femme de l’inventeur. En voici la composition ;

^ cabaret concassé . huit grammes.

Roses de Provins . une pincée.

Raifort sauvage . quatre grammes.

Perce-pierre . . une pincée.

Faites bouillir dans vin blanc . 2â0 grammes.

jusqu’à réduction de moitié, passez, et ajoutez :

L’asaret qui forme la base de ce remède m’en fit espérer de bons effets. J’avais eu quelques occasions de me louer de la teinture de sa racine instillée dans l’oreille ; j’avais constaté aussi les bons effets de l’eau de mer et de l’huile essentielle de roses dans les anésthésies acoustiques. Ces considérations, jointes aux faits recueillis à Bordeaux, me flattèrent de quelque succès. Tous ceux de nos sourds-muets que je soupçonnais ou que

je savais avoir perdu l’ouïe dans leur enfance , furent pendant un mois traités par ce remède, que je pris soin de composer et d’appliquer moi-même. Mes espérances furent complètement déçues , et je n’obtins aucun des effets observés à Bordeaux. A diverses reprises, depuis cette seconde épreuve , j’ai encore tenté ou conseillé l’instillation de cette préparation , et toujours avec la même inefficacité. J’en excepte un cas seulement; mais la surdité n’était ni complète ni continue , quoiqu’elle eût déjà porté atteinte à l’exercice de la parole. C’était une surdité catarrhale , qui se déclarait aux approches de l’hiver, et se dissipait spontanément au retour de la belle saison . Le traitement , quoique fait au milieu de l’hiver, rétablit complètement l’ouïe, après avoir déterminé, dans l’une et l’autre oreilles, une otite peu violente.

CLXXII® OBSERVATION. — La femme Pousart, relieuse, me présenta, en 1805, un de ses enfants, âgé de quatre ans et demi, doué d’une bonne constitution, d’une santé parfaite , mais privé complètement de l’ouïe et de la parole. Bien qu’elle n’eût aucune preuve certaine que son enfant eût entendu , cette femme était persuadée qu’il n’avait point apporté cette infirmité en naissant , et l’attribuait au mauvais lait qu’il avait reçu d’une nourrice devenue enceinte pendant l’allaitement. Je dis à cette pauvre femme (ce que je ne manque jamais d’avouer aux parents qui réclament mes conseils pour une surdité aussi rebelle) que les cas de réussitesont si rares , qu’ils ne peuvent affaiblir l’opinion qu’on s’est faite de l’incurabilité de cette infirmité. Néanmoins, comme elle persista à solliciter de moi l’essai de quelque moyen énergique, je me décidai à tenter l’application du cautère actuel sur l’une et l’autre apophyses mastoïdes. Je

344 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE 'il, CHAPITRE XX. m’assurai auparavant de l’état d’intégrité de l’oreille externe , en constatant la liberté du 'méat auditif et la transparence du tympan. Un bouton à cautère , de la largeur d’un centime , chauffé jusqu’au blanc , fut appliqué au lieu désigné, et y fut maintenu pendant l’espace d’environ dix secondes. Trois jours après , Topération, qui n’avait été faite que sur une des éminences masto'idiennes , fut pratiquée sur l’autre.

Il ne survint aucun accident, le pouls ne fut pas même accéléré ; de la suppuration se trouva abondamment établie , au bout de sept à huit jours, autour de l’escarre. Je n’en attendis pas la chute , et je la détachai avec des ciseaux ; pour augmenter l’inflammation , je fis panser les plaies avec un onguent composé d’un jaune d’œuf, de 30 grammes de térébenthine et de 6 décigrammes de calomélas. La suppuration devint de plus en plus copieuse; les environs de la plaie et jusqu’aux joues se couvrirent de gros boutons purulents ; il survint , sur quelques points du derme chevelu , de petites croûtes semblables à celles qui ont reçu le nom de croûtes de lait. A cette époque, on s’aperçut de quelques signes d’audition ; l’enfant tournait la tête quand on faisait du bruit derrière lui, ou lorsqu’on l’appelait d’une voix élevée ; et l’on observait qu’il prenait plaisir à faire résonner les vitres en frappant à la croisée avec ses mains. Bientôt le rétablissement de l’ouïe se manifesta avec la plus grande évidence. L’enfant se mit à répéter quelques mots , pourvu toutefois qu’ils fussent prononcés trèsdistinctement et à très-haute voix. Dix-huit mois après l’opération, cet enfant parlait assez distinctement, ou , pour mieux dire , prononçait des mots ; car , la surdité n’ayant pas été complètement dissipée , il se

trouvait dans le cas de ces demi-sourds dont j’ai parlé au commencement de cet article , auxquels une simple dysécée ôte la faculté de saisir le mécanisme de la phrase, et de se développer dans le commerce des êtres parlants.

Treize fois, depuis cette époque, j’ai tenté le même traitement dans la surdité congéniale , sans en retirer le moindre avantage.

CLXXIIF OBSERVATION. — Un enfant, âgé de trois ans, sourd-muet, fut amené à Paris, pour être confié à mes soins. De violentes convulsions ayant précédé la sortie de ses premières dents , les parents attribuaient à cette cause la surdité de leur enfant. Après l’avoir attentivement examiné , je reconnus que la surdité n’était pas complète, et je soupçonnai, d’après la grande quantité de cérumen presque liquide qui engouait le conduit auditif externe, d’après une légère ophthalmie chronique qui boursouflait la conjonctive, et d’après l’épaississement des ailes du nez , que la maladie de l’oreille dépendait d’un engorgement de la caisse. Je prescrivis l’usage de l’élixir amer, des purgatifs fréquents avec le mercure doux , et je fis couvrir tout le pavillon de l’oreille d’un emplâtre vésicatoire assez grand pour qu’en débordant la conque auditive , on pût le rabattre encore sur sa face interne. Toute cette partie se trouva, par ce moyen , dépouillée de son épiderme , et fournit une abondante suppuration, accompagnée d’une trèsvive douleur. Dès le troisième jour de cette application , le sourd-muet , qui jusque-là s’était montré seulement sensible à quelques bruits , put percevoir les sons de la voix humaine. Mais quoiqu’on excitât la suppuration des oreilles par des applications très-stimulantes, elle tarit

346 DEUXIÈME PAETIE , LIVRE II , CHAPITRE XX. au bout de huit jours. Je pris le parti de favoriser cette dessiccation , puisque je ne pouvais l’empêcher , et de renouveler l’application du vésicatoire aussitôt que l’épiderme se serait complètement reproduit. Le second vésicatoire fournit une évacuation de sérosité et de pus non moins abondante, que la première. L’amélioration de l’ouïe fit de nouveaux progrès , et nous nous assurâmes que les sons vocaux, mçme prononcés à voix basse, étaient distinctement entendus. Mais, au bout de quelques jours, les plaies des vésicatoires se desséchèrent de nouveau. J’appliquai alors au-dessous de l’oreille, entre la branche de la mâchoire et la saillie mastoïdienne, un morceau de potasse caustique, qui produisit une escarre du diamètre de 3 centimètres. La suppuration provoquée par cette troisième application fut moins abondante, mais beaucoup plus longue. Elle n’était point encore tarie quand l’enfant fut ramené dans son pays. La guérison de la surdité était complète, la parole commençait à se développer ; et je ne fais aucun doute que cet enfant ne soit parvenu depuis à parler parfaitement, si toutefois il n’est pas survenu de récidive , ce qui est fort ordinaire dans cette espèce de surdité. Pour la prévenir, je conseillai, outre l’emploi habituel des excitants, l’application d’un cautère à la nuque , qu’on ne supprimerait que vers la douzième ou quinzième année de cet enfant.

Ce succès , joint à un autre moins remarquable , en ce que la surdité était incontestablement accidentelle et peu ancienne , sont les seuls cas de guérison que j’ai pu obtenir par ce moyen, quoiqu’il ait été tenté sur plus de quarante sourds-muets.

GLXXIV® OBSERVATION. — Uu élève de notre Insti-

tution , nommé Christian Dietz , âgé de quinze ans , complètement sourd de naissance, entra le 2 juin 1811 à l’infirmerie , pour une fièvre lente nerveuse qui n’avait d’autre effet sur lui que de l’amaigrir, et ne lui ôtait encore ni le sommeil , ni l’appétit , ni les forces. Des soins prolongés, et diversifiés par la durée et l’opiniâtreté de cette maladie, m’attirèrent à un tel point la confiance de mon malade, qu’il me fut facile de faire sur lui le premier essai de l’opération dont j’avais formé le projet depuis longtemps. Ma proposition fut acceptée , je ne dis pas avec soumission , mais avec tout le plaisir que donne l’espoir d’un bien très-prochain. Ce fut le 2 juillet que je pratiquai la perforation de la membrane tympanique de l’une et l’autre oreilles. Je me servis d’un stylet d’écaille, que j’enfonçai à quelque distance du point opaque formé par l’adossement du manche du marteau sur cette cloison transparente. Un mouvement brusque, qui lui fit retirer la tête du côté opposé , fut le seul signe de douleur que donna le malade au moment de la piqûre. De crainte de provoquer l’inflammation de l’oreille interne, en ajoutant à la douleur de l’opération le stimulus produit par l’injection, je laissai passer trois jours avant d’employer ce second moyen , et je me bornai pendant ce temps à observer les phénomènes , jusqu’alors peu connus, de l’inflammation de la membrane du tympan. Je remarquai , immédiatement après qu’elle eut été percée, que cette cloison d’un blanc brillant se colorait vivement en rouge , et que cette couleur s’établissait par des rayons divergents qui, partant de la petite plaie , allaient aboutir au bord circulaire de la membrane. Dans l’une et l’autre, quoique la perforation eût été faite par un stylet arrondi, la plaie prit une forme triangulaire,

348 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. disposition heureuse qui en empêcha la réunion ; car si elle eût été longitudinale ou circulaire , elle se fût peutêtre oblitérée par l’engorgement inflammatoire de ses bords , qui survint dès le soir même du premier jour, et se dissipa vers la fin du troisième, sans avoir fourni aueune exsudation puriforme.

L’injection, tentée le quatrième jour , et avee de l’eau tiède seulement, produisit une douleur vive, mais passagère, dans Foreille , dans les sinus frontaux, et même dans la tête. Cependant le liquide revint tout entier par le conduit auditif ; même effet les trois jours suivants , si ce n’est que la douleur fut moins vive. Enfin la cinquième épreuve réussit sur l’oreille droite. Une partie de 1 eau injectée s’échappa parla trompe d’Eustaehe, et coula dans la bonche. Le lendemain, l’oreille gauche, que l’eau tiède n’avait pu eneore traverser, donna à son tour passage à une grande partie de ce liquide. Les injections furent continuées tous les matins, au nombre de einq ou six par chaque oreille. Alors il survint des maux de tête , des vertiges , des étourdissements , dont je fus d abord affligé , mais que je reconnus ensuite pour être les heureux indices de la sensibilité de l’organe auditif ; ce qui me parut d’autant plus évident , que le jour où ces accidents s’étaient montrés avec le plus d intensité était précisément un jour de fête , pour laquelle on avait mis en mouvement toutes les eloches de 1 église voisine. Aussi fut-ce pour ces sortes de sons que notre sourd donna les premiers signes d’une audition distincte. Bientôt on s’aperçut que non-seulement il entendait les cloches du dehors, mais encore les sonnettes des appartements qui se trouvent sur le même palier que 1 infirmerie, dont le mien est voisin , et qu’il mettait

DE LA SUEDITjÉ DE MAISSANCE. 349

une sorte d’empressement vaniteux à prévenir l’infirmier qu’on sonnait chez moi , quand mon domestique était absent. Enfin ce fut dans la première semaine du mois d’août qu’il commença à entendre la parole. Placé derrière lui, je m’entretenais de son état avec M. Dickinson, jeune chirurgien anglais qui suivait alors mes expériences sur l’audition, et nous remarquâmes qu’aussitôt que nous élevions la voix ou que nous reprenions la parole après un moment de silence , il tournait avec vivacité la tête de notre côté.

Dès ce moment , je redoublai de soins et d’attention à observer les phénomènes attachés à l’acquisition d’un nouveau sens. Tout le temps que des occupations indispensables pouvaient me laisser, je le passais auprès du jeune Dietz , appliqué à noter les progrès de l’ouïe et de la parole ; car, en cessant d’être sourd , cet enfant avait également cessé d’être muet. Néanmoins les organes de la parole ne suivirent pas , dans le développement de leurs facultés, une progression aussi rapide que celui de l’audition. La langue mal assurée articulait avec peine les mots qui frappaient nettement l’oreille; de sorte qu’on pouvait observer ici les imperfections et les tâtonnements qui accompagnent les premiers essais de la parole chez un très-jeune enfant. A l’instar de celui-ci, notre muet-parlant, au lieu de dire un chapeau, une clef, une fleur, prononçait tapeau , ke , feu, quoique le sens de l’ouïe distinguât parfaitement les composés produits par les syllabes cha, clef, fleur, etc. Je ne m’attachai pas néanmoins à redresser ces articulations défectueuses de la parole , dans l’espoir qu’elles se rectifieraient par le secours de l’oreille , ou , pour mieux

350 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II , CHAPITRE XX. dire , dans la triste conviction que la maladie qui rainait ce pauvre jeune horarae ne lui laisserait pas longtemps la jouissance du bien que je venais de lui rendre. Pendant quelques jours , la joie qu’il avait ressentie de l’acquisition d’un nouveau sens m’avait presque fait croire à une heureuse révolution , à la suppression de la fièvre hectique par un violent excitement des facultés morales ; mais cet effet salutaire fut de courte durée , et tous les symptômes fâcheux ne tardèrent pas à se reproduire , à l’exception cependant de la profonde tristesse qui forme assez ordinairement un des caractères principaux de cette maladie , et qui , depuis le recouvrement du sens auditif, avait fait place , du moins en ma présence , à l’expression radieuse d’un vif sentiment de bonheur. Aussi étaitce un sujet d’observation vivement intéressant que de voir , au milieu des exercices journaliers auxquels je soumettais le sens de l’audition , la figure presque mourante de ce jeune homme , et ses yeux d’un bleu presque décoloré, s’animer rapidement de tout le feu de la vie et de la santé. Cette exaltation se fit remarquer surtout le jour où je lui fis entendre , pour la première fois , un instrument de musique. C’était une vielle organisée, que je fis placer, à son insu , hors de l’infirmerie , et sur laquelle on commença par jouer un air des plus lents et des plus simples. D’abord sa figure pâlit, un léger mouvement convulsif agita ses lèvres, et je craignis une syncope ; mais cet état ne fut qu’instantané. Bientôt une vive rougeur colora ses joues , ses yeux s’animèrent d'un éclat extraordinaire , et son pouls , que j’avais tenu sous mes doigts dès le début de cette expérience , s’éleva à un très-haut degré de force et de fréquence. Un peu revenu

de cette émotion , il se mit à rire aux éclats , portant à plusieurs reprises , pour exprimer sa joie , le plat de sa main sur la région du cœur.

Mais tandis que la vie se conservait pleine et active dans l’organe auditif , tous les autres languissaient ou souffraient. L’appétit était perdu , te sommeil troublé par des sueurs abondantes , la respiration courte , entrecoupée par une toux sèche, la locomotion fatigante, et presque au-dessus des forces du malade. Un dernier moyen s’offrait encore à moi avec quelque lueur d’espérance. Je le tentai, et j’envoyai Dietz dans sa famille respirer l’air natal. Il était des environs de Genève. Il y arriva peu fatigué de son voyage , et y devint aussitôt l’objet d’un intérêt général et de soins empressés, qui lui furent généralement prodigués jjar les médecins les plus éclairés de ce pays. Malheureusement ils n’eurent pas plus de succès que les miens. Trois mois après son arrivée, Dietz succomba à sa maladie, ayant jusqu’à son dernier jour conservé l’usage de l’ouïe et de la parole.

La perforation de la membrane du tympan , tentée , peu de temps après la guérison de Dietz , sur sept de nos sourds-muets , et sur six autres qui m’ont été amenés de l’intérieur de la France et des pays étrangers , n’a pas eu entre mes mains de succès ultérieurs. Seulement un de ces treize enfants , qui n’était pas complètement sourd , dut à ce moyen curatif l’avantage momentané d’ouïr beaucoup mieux pendant quelques jours. Je suis fondé à croire que l’engouement de l’oreille interne, qui , dans ce cas , avait été en partie dissipé par les injections, se sera reproduit plus abondant, ou du moins plus tenace; car le liquide poussé de nouveau dans le conduit auditif ne put jamais se faire jour dans l’arrière-bouche.

§ V. De l’éducation des sourds-muets. — L’art d’instruire les sourds-muets est une découverte des siècles modernes. Soit que la surdité de naissance fût plus rare parmi les anciens , soit que cette infirmité fût du nombre de celles qui excitaient leur mépris plutôt que leur pitié , il en est à peine fait mention dans les livres des médecins et des philosophes célèbres de l’antiquité. Les siècles où brillèrent Hippocrate , Platon , Aristote , Pline , étaient cependant assez éclairés pour jeter quelque jour sur cette imperfection de l’homme sensorial , et conduire à la découverte du mode d’éducation qui lui est plus spécialement applicable. Que manqua-t-il donc aux anciens philosophes pour attacher leur nom à une si glorieuse entreprise ? L’influence de la religion chrétienne , qui , chez les peuples modernes , a porté à un si haut point la pitié pour toutes les espèces d’infortunes , et appelé , au secours des êtres disgraciés par la nature , les libéralités des souverains et les loisirs de la vie monastique. Le sujet qui nous occupe en est une preuve bien frappante. C’est dans le pays où les lumières de la philosophie ont pénétré le plus tard , c’est en Espagne , et vers le milieu du seizième siècle (1560), qu’un bénédictin , nommé Pierre Ponce , s’essaya le premier dans cette éducation toute philosophique , et y obtint des succès qui émerveillèrent ses contemporains. Nés également dans la péninsule espagnole , Paul Bonnet et Pereyra s’illustrèrent dans cet art , que le dernier vint exercer en France. Présenté , avec un de ses élèves , par l’illustre la Condamine , à l’Académie des sciences , il y recueillit d’honorables suffrages. Mais Pereyra , ainsi que le père Ponce, cachant soigneusement leur méthode, en avaient emporté le secret au tombeau. Jean Conrad

Ammann et Wallis, qui , bien longtemps avant Pereyra, s’étalent occupés, l’un en Hollande et l’autre en Angleterre , de 1 instruction des sourds-muets , ont , à la vérité, publié leur méthode ; mais ce mode d’enseignement, qui consistait uniquement à exercer les organes de la parole , était loin de suffire à toute l’étendue d’une aussi grande entreprise. On en acquit la preuve par l’essai infructueux que deux bénédictins très-instruits firent de cette méthode sur le jeune d’Étavigni , sourd-muet de naissance.

Tel était l’état des choses quand l’abbé de l’Épée parut dans cette carrière, nouvelle encore , malgré les succès de Ponce et de Pereyra : car en admettant , d’après le témoignage des contemporains , que ces deux instituteurs soient parvenus à mettre leurs élèves en communication avec les autres hommes , à les faire parler , à leur donner une connaissance approfondie de quelques sciences , et sans vouloir appeler d’un jugement dicté par l’enthousiasme et soutenu par les émotions généreuses de l’càme , on peut établir néanmoins que si , bien avant l’abbé de l’Épée, d’heureux efforts avaient été tentés pour l’éducation de quelques sourds-muets , rien n’avait été fait pour l'art de les instruire. Cet art est donc véritablement de son invention. C’est ce célèbre instituteur français qui , le premier , a fait école , si j’ose m’exprimer ainsi; c’est lui qui a jeté les premiers fondements d’une institution élevée à la gloire de l’humanité , et portée au plus haut degré de perfectionnement par son digne successeur, l’abbé Sicard. Agrandi par ses veilles, illustré par ses succès, l’art d’instruire les sourdsmuets est devenu en ses mains une haute science , dont il a tracé les éléments dans sou Cours d’instruction d’un

354 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE XX. sourd-muet, et plus récemment encore dans un second ouvrage, intitulé la Théorie des signes. Il me faudrait analyser ici ces productions, si je voulais traiter de l’éducation morale du sourd-muet. Un pareil travail est au-dessus de mes forces, et hors de mon sujet. Je me contenterai d’entretenir mes lecteurs de l’éducation physiologique qu’on peut donner avec avantage à quelques-uns de ces infortunés.

Tous les sourds-muets , ainsi que nous l’avons énoncé, ne sont pas entièrement sourds; et les trois premières classes , qui se composent d’un dixième à peu près d’entre eux , nous présentent une surdité qui , bien que suivie du mutisme , est incomplète , et n’exclut pas la faculté d’entendre la voix humaine, chez quelques-uns même la parole. Or , on peut , par des soinS méthodiquement dirigés , cultiver ou développer le peu d’audition dont ces enfants sont doués , et les ramener dans la grande classe des êtres entendants et parlants : j’ai dit cultiver ou développer, parce que chez les uns on ne peut qu’entretenir et faire valoir le peu de sensibilité de l’organe, tandis que chez les autres ce même organe, soumis aux mêmes exercices , peut acquérir plus ou moins de développement , et sortir du profond engourdissement qui paralysait ses fonctions. On ne peut expliquer cette différence que par celle qui doit nécessairement exister dans la nature de leur surdité. Peut-être reconnaît-elle pour cause , chez les premiers , une lésion organique , et chez les seconds , une débilité nerveuse native , susceptible de diminuer ou de disparaître par un excitement méthodique de la partie sentante de l’organe. Je dus au hasard l’idée de cette espèce de traitement physiologique.

Dans l’hiver de 1802 , je fus invité, 'par l’abbé Sicard , à être témoin de quelques expériences d’acoustique qu’on devait faire sur ses élèves. Un physicien apporta plusieurs instruments sonores ou bruyants , de son invention , et il en tira des sons si aigus , qu’un grand nombre de ces enfants paraissaient les entendre. Mais comme, dans ces sortes d’expériences , les sourds-muets se font une espèce de point d’honneur de se montrer entendants , au point d’y mettre souvent de la supercherie , je donnai le conseil de leur bander les yeux , et d’exiger qu’ils levassent la main à chaque son qu’ils pourraient entendre. L’expérience ainsi faite , il se trouva , sur vingt enfants qui s’étaient donnés d’abord pour entendants , quatre sourds parfaits , qui , tout confus de voir leur petit mensonge publiquement découvert, allèrent d’eux-mêmes reprendre leur place parmi leurs autres compagnons d’infortune. Comme l’on continuait d’éprouver par les mêmes sons l’oreille des seize restants , je remarquai , non sans étonnement, que quelques-uns d’entre eux qui , un instant auparavant , levaient la main avec une sorte de lenteur et d’incertitude, résultant nécessairement d’une perception vague ou faible des émissions sonores , donnaient alors le même signal d’une manière beaucoup plus assurée. Pour éclaircir et confirmer ce résultat, je priai qu’on substituât à l’instrument dont on tirait alors des sons excessivement aigus, un autre beaucoup moins bruyant. Au premier coup frappé sur cet instrument , huit de ces sourdsmuets ne donnèrent aucun signe d’audition ; au bout de quelques minutes, deux d’entre ces huit levèrent la main , il s’y en joignit deux autres au bout de quelques instants , et l’on vit peu à peu les quatre restants témoi-

356 DEUXIÈME PAHTIE, MVKE II, CHAPITRE XX. guer, par le signal convenu , qu’ils étaient , à leur tour, devenus sensibles à ces nouveaux sons. Les spectateurs ne virent qu’un phénomène des plus curieux dans le dernier résultat de ces expériences ; je dus , moi , les recueillir comme un trait brillant de lumière , qui me montrait la route que je devais prendre pour faire revivre un sens né paralytique. Le plan d’un pareil travail ne pouvait me coûter beaucoup. L’exécution n’en était pas nouvelle pour moi : quatre années consécutives de soins et d’expériences auprès d’un enfant trouvé dans les bois m’avaient appris comment on peut éveiller la sensibilité des organes des sens , et quel parti l’on peut tirer d’une sorte d’éducation donnée séparément à chacun d’eux. Plusieurs circonstances retardèrent, pendant plus de deux ans, l’exécution de mon plan. Enfin, dans les premiers jours de mai 1803 , j’entamai , sur six de nos sourds-muets, le cours de ces longues et minutieuses expériences. Je vais les rapporter ici, et , en exposant la marche que je suivis , les difficultés que je rencontrai, les résultats que j’obtins, j’aurai donné une idée suffisante de ce mode d’éducation ; je me trouverai dispensé d’établir des principes généraux, qui sont toujours d’une application difficile, et qui seraient ici d’autant moins sûrs que je n’aurais à les déduire que d’un très-petit nombre de faits (I).

(1) A l’époque où je fis le premier essai de cette sorte d’éducation physiologique, je n’avais point encore saisi les principales différences que présente dans son intensité la surdité congéniale, et qui m’ont conduit à distinguer cinq classes de sourds, ainsi que je l’ai exposé plus haut. Si j’avais pris cette classification pour base de mon travail , ma marclie eût été plus méthodique et les résultats peut-être plus satisfaisants. Mais j’ai dû présenter mes expériences telles qu’elles furent faites dans le temps, persuadé que , malgré ce défaut , elles ne seraient pas lues sans intérêt ni consultées

DE LA SURDITÉ DE TfAISSAHCE. 357

J’eus recours d’abord aux sons les plus pénétrants, pour stimuler le sens auditif de mes six muets. En conséquence, je frappai leur oreille du son retentissant d’une grosse cloche d’église , que je fis suspendre dans le lieu de nos séances. Chaque jour je diminuai l’intensité du son, soit en éloignant davantage le sourd-muet de la cloche , soit en frappant l’instrument avec un corps mou , tel qu’une baguette de bois enveloppée d’un mouchoir, ou tout simplement avec la paume de la main.

Lorsque , dans ces expériences , je m’apercevais que l’ouïe s’affaiblissait, je la ranimais subitement par l’émission de quelques sons des plus forts , et , passant aussitôt après aux plus faibles , j’avais la satisfaction de voir nos sourds-muets y redevenir tout aussi sensibles qu’auparavant. Mais ce moyen d’excitement ne réussissaif qu’à deux ou trois reprises. J’imaginai ensuite un autre expédient , qui concourut plus que tout autre à réveiller et à maintenir l’excitabilité de l’organe. Je faisais vibrer légèrement un timbre de pendule près de l’oreille du sourd-muet , et je m’éloignais lentement de lui , sans donner plus d’intensité aux sons que je tirais de l’instrument. J’augmentais et soutenais par ce moyen la susceptibilié de perception , au point que je faisais entendre, à la distance de vingt à vingt-cinq pas, des sons que le même enfant ne pouvait saisir à plus de dix

sans avantage. Des expériences subséquentes faites plus récemment sur le même sujet, quelques éducations particulières données d’après mes conseils à un petit nombre de ces demi-sourds , m’ont conduit à adopter un plan plus vaste et plus méthodique de cette espèce d education. On pourra en puiser les principales données dans un rapport que j’adressai l’année dernière à l’administration des sourds-muets , et qui se trouve inséré dans le 22“ volume du Journal universel des sciences médicales.

358 DEUXIÈME PARTIE, LITRE II, CHAPITRE XX. pas, lorsque je me contentais de le placer de primeabord à cette distance. Je faisais cette expérience dans lin corridor fort long et fort étroit , et qui n’était interrompu par aucune croisée , triple disposition qui le rendait singulièrement favorable à la propagation du son. Je plaçais mes sourds-muets sur la même ligne, et, m’éloignant d’eux à petits pas , je marquais sur l’une des murailles du corridor les divers points de distance où chacun d’eux avait cessé d’entendre.

Cette sorte d’échelle comparative formait , d’une manière aussi simple que naturelle , une espèce de journal, dans lequel je trouvais d’un seul coup d’œil , non-seulement la somme des succès obtenus , mais encore celle des succès à attendre. Pour prévoir ceux-ci , il me suffisait de jeter les yeux sur les derniers degrés par lesquels étaient désignées, pour chaque enfant, les dernières acquisitions de son ouïe. Si le peu de distance entre ces derniers degrés , comparée à celle des premiers , devenait chaque jour moins considérable, au point de se réduire à quelques pouces , on pouvait assurer que l’organe auditif était parvenu à son plus haut degré de développement possible. Je remarquai aussi que lorsque le sourd-muet touchait à ce terme , il lui arrivait fréquemment de perdre, dans l’intervalle de vingt-quatre heures, tout ce qu’il avait gagné à la dernière séance ; de sorte que je le trouvais le lendemain plus sourd que je ne l’avais laissé la veille. Dès lors tout devenait inutile , et l’oreille avait acquis dans cet exercice tout ce qu’elle pouvait y acquérir.

Ces premières expériences eurent pour hut d’augmenter seulement la sensibilité de l’organe de l’ouïe ; par les suivantes , je me proposai de former ce même

sens aux différents modes de perception sur lesquels se fonde le libre exercice de ses fonctions. Ainsi , en procédant toujours par degrés , je trouvai qu’après la perception des sons , celle qui l’était un peu moins était la perception de leur intensité. La différence qui existe entre un son fort et un son faible était nulle pour ces sourds-muets. Je les exerçai donc à saisir de très-près d’abord, et enfin d’aussi loin que pouvait s’étendre leur nouveau sens , différents sons , dont tantôt je graduais l’intensité, et que. tantôt j’entremêlais confusément. Après avoir façonné l’oreille à ce nouveau mode de perception , je m’occupai à lui en donner un autre un peu moins facile , celui par lequel nous jugeons de la direction des sons. Je me munis à cet effet d’une petite cloche, que je faisais sonner en la promenant tout autour de mes sourds-muets , pendant que ceux-ci , les yeux bandés , m’indiquaient de la main , d’abord avec incertitude , et peu de jours après avec assurance et sans méprise , les différents points où je me transportais avec le corps sonore. A cette troisième série d’expériences en succéda une quatrième, qui eut pour but, non-seulement de développer un degré d’audition de plus , en frappant l’oreille du bruit d’un instrument moins sonore que la cloche , mais encore de rendre mes sourds-muets sensibles à une sorte de rhythme musical. Je m’armai en conséquence d’un tambour , et me mis à battre , tant bien que mal , quelques marches des plus simples et des plus lentes. J’obtins de ce moyen tout le résultat que je m’étais promis ; au point qu’au bout de quelques jours d’un pareil exercice, mes sourds-muets , en m’attendant dans le lieu de nos séances , battaient eux-mêmes les marches , et en faisaient sentir avec précision la mesure.

Au tambour succéda la flûte , non pour leur faire entendre des airs , mais seulement pour leur apprendre à saisir , par une attention soutenue , la différence des tons hauts et des tons bas. D’ailleurs les sons de cet instrument, par leur analogie avec ceux du larynx, me paraissaient être une sorte d’introduction à l’audition de la voix humaine. Sans doute, d'après le développement imprimé par tous ces moyens au sens de l’ouïe, il n’était pas besoin de cet exercice préliminaire pour en obtenir la perception des sons vocaux , et il avait déjà plus de sensibilité qu’il ne lui en fallait pour cette simple opération. Mais il ne suffisait pas d’entendre ces mêmes sons, il fallait encore les distinguer ; et l’on ne pouvait préparer l’oreille à ce dernier mode de perception que par des exercices variés sur la différence des sons du même instrument.

.l’observerai, pour donner un peu plus de clarté à cette idée , qu’il est beaucoup plus difficile à des oreilles obtuses de distinguer les différentes voyelles , que de percevoir nettement tous les tons et demi-tons de l’échelle musicale. J’ai vu , ainsi que je l’ai dit , des personnes accidentellement devenues sourdes être encore propres à goûter, même à exécuter de grands morceaux de musique , et ne pouvoir saisir distinctement le monosyllabe le plus sonore dans une conversation générale. Aussi , lorsque je laissai de côté, comme désormais inutiles , tous nos instruments , pour ne plus faire entendre que celui de la voix , ne fus-je point étonné de trouver que ces mêmes enfants , qui distinguaient parfaitement un ré d’avec un la, ne percevaient aucune différence entre les voyelles les plus sonnantes , telles que l’o et l’a. C’est ce dont je ne pus douter, lorsque.

m? LA SURDITÉ DE NAISSANCE. 361

me plaçant derrière eux et prononçant successivement les cinq voyelles, au fur et à mesure que je les écrivais sur un tableau disposé devant eux , je ne pus obtenir, en répétant ces sons , d'en faire désigner aucun avec justesse. Mais, en peu de jours, l’oreille s’ouvrit à la perception distincte de ces nouveaux sons , et ce ne fut pas sans plaisir alors que je vis mes sourds-muets les écrire exactement sur la planche , à mesure que je les laissais échapper.

Il me tardait d’être arrivé à ce point pour faire , sur les rapports , en quelque sorte sympathiques, des organes de la voix et de l’ouïe , une expérience aussi neuve qu’intéressante, et dont l’importance , pour être mieux sentie, a peut-être besoin d’être démontrée par quelques réflexions préliminaires. Si l’on arrête un instant sa pensée sur le rôle admirable que joue l’imitation dans la première éducation de l’homme, on s’étonne de voir que la parole , qui n’est que le premier essai de cette imitation naissante, en est précisément le résultat le plus difficile et le plus admirable. Lorsqu’on se pénètre de tout le merveilleux de ce phénomène , on croit voir un villageois très-neuf qui , entrant dans l’atelier d’un peintre , et voyant , pour la première fois de sa vie , des tableaux, une palette et des pinceaux, trouverait, du premier coup d’œil, le rapport qu’il y a entre la peinture et les pinceaux , et s’en servirait de suite pour copier les tableaux qui ont le plus agréablement frappé ses yeux. Ce qu’il y a de plus étonnant encore, c’est que cette disposition innée, qui fait rendre au larynx les sons que l’oreille perçoit, est d’autant plus active et d’autant plus intelligente, si je puis m’exprimer ainsi, que l’homme est plus près de la première enfance. A cette époque, toutes

362 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE XX. les facultés imitatives se trouvent concentrées dans les organes de la voix et de la parole , de telle sorte qu’il est incomparablement plus facile à un enfant qu’à un adolescent de saisir par imitation le mécanisme de la parole. Depuis longtemps cet aperçu physiologique avait pour moi 1 évidence d’une vérité démontrée ; il ne me parut pas moins piquant d’en avoir la preuve matérielle, et voici comment je m’y pris : j’eus soin de m’assurer d’abord , par des observations faites sur des enfants en bas âge, de la facilité avec laquelle ils répétaient les sons vocaux qui frappaient leurs oreilles ; et je remarquai surtout que, quoiqu’ils regardassent habituellement la personne qui leur parlait , cette condition n’était pas rigoureusement nécessaire à l’imitation , et qu’on obtenait exactement le même résultat en prononçant , derrière leur tête, les mots qu’on voulait leur faire imiter. Après avoir établi , par ces faciles épreuves , le plus haut point de l’imitation vocale , il me restait à voir si mes six muets pouvaient y atteindre , et jusqu’à quel point ils pourraient en approcher. Je me plaçai donc derrière eux , en me gardant soigneusement de leur laisser pénétrer mes intentions; je leur fis entendre, parmi les sons simples de la voix , ceux qu’ils percevaient le plus distinctement , et même à une distance assez considérable ; aucun d’eux ne les répéta , et ne chercha même à les répéter : je recommençai à deux ou trois reprises, et toujours inutilement. Bien convaincu, par cette expérience , que, pour mettre chez eux l’imitation en jeu, il fallait la commander, je leur fis alors connaître mes intentions , et, me plaçant de nouveau derrière eux , je recommençai à émettre les mêmes sons. Si je ne m’étais en quelque sorte attendu au résultat de cette nouvelle

tentative , j’aurais été fort étonné de n’obtenir que des sons informes , et qui n’avaient aucun rapport avec ceux dont je sollicitais l’imitation. Il fallut donc me replacer encore sous les yeux de ces enfants , et leur rendre enfin visible le mécanisme des sons que je leur voulais faire répéter, et qui le furent par ce moyen d’une manière assez exacte.

Ainsi voilà bien constatée cette supériorité d’imitation vocale que l’enfant en bas âge a sur l’adolescent ; supériorité fondée sur deux différences bien tranchées et bien établies par mes propres expériences, desquelles il résulte, T que l’enfant imite de son propre mouvement, tandis que, dans l’adolescent, il faut que l’imitation soit provoquée; 2" que l’enfant n’a besoin pour parler que d’entendre , lorsque , pour remplir la même fonction, l’adolescent a besoin d’écouter et de regarder.

Kn forçant la voix à rendre les sons que l’oreille percevait, j’entamais une nouvelle branche d’expériences qui me conduisaient naturellement à faire parler ces jeunes muets. En effet, depuiscette époque j’ai toujours fait marcher de front les soins que j’ai continué de donner au perfectionnement de l’ouïe , et ceux que réclamaient à leur tour les oi’ganes de la parole. La marche que j’ai suivie dans cette seconde partie de mon travail , et les résultats que j’en ai obtenus, trouveront place dans la suite de cet article. Je reviens encore aux observations dont il s’agit actuellement. A l’époque où j’essayai de faire répéter à mes sourds-muets les sons que je leur avais appris à entendre, ces sons n’étaient autres que des émissions non articulées de la voix, qu’on a nommées voyelles. Ce point franchi , il se présentait , pour aller plus avant , de grandes difficultés à surmon-

364 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. ter, et qui consistaient dans la perception distincte des consonnes. Les modifications qu’imprime aux sons la réunion des consonnes avec les voyelles , exigent de la part de l’oreille une parfaite intégrité dans ses fonctions. J’ai déjà dit que lorsque la vieillesse commence à émousser la délicatesse de cet organe , lors même qu’il est encore apte à goûter une musique instrumentale , il est déjà mort à l’harmonie delà parole, aux douces inflexions de la voix, et les mots tronqués lui arrivent plus ou moins dépouillés de leurs consonnes. Avoir éveillé dans l’ouïe de mes sourds-muets la susceptibilité de percevoir les voyelles, c’était déjà les avoir rendus tout aussi entendants que le sont nombre de vieillards atteints de surdité incomplète, et qui malgré cette infirmité n’en sont pas moins capables de se prêter à la conversation , moyennant une attention plus soutenue et une certaine étude du mouvement des lèvres. Mais, quoique amenés à un pareil degré d’audition , mes sourds-muets n’avaient jamais pu en tirer parti. Il faut, pour saisir tous les sons articulés de la parole, beaucoup moins d’ouïe à un homme qui a parlé pendant de longues années, qu’il n’en faut à un adolescent qui, jusqu’à cette époque, n’a ni parlé ni entendu. Partant de ce principe, et m’armant d’une patience à toute épreuve, je diversifiai de mille manières mes soins et mes expériences pour développer, dans l’oreille, la susceptibilité de percevoir les consonnes. Je tomberais dans des détails trop minutieux, si je rappelais ici tous les tâtonnements, et surtout les bruyantes et monotones répétitions , à travers lesquels j’arrivai à ce laborieux résultat. Je dirai seulement, ponr ceux qui voudraient tenter la même entreprise, que la marche à suivre pour y réussir est sujette à une

foule de variations, et, si j’ose le dire, de contre-temps; non-seulement en raison de la différence des consonnes qu’on veut rendre perceptibles , mais encore par suite delà sensibilité particulière qu’on a éveillée dans l’oreille de chaque sourd- muet. Tl est telle consonne qui , pour être entendue, a besoin d’être associée avec la voyelle a , tandis qu’une autre , pour arriver à l’oreille , doit être combinée avec la voyelle o ; d’autres fois il faudra une association en quelque sorte composée. C’est ainsi que, dans le plus âgé de mes sourds-muets , je n’ai pu établir la perception des consonnes qu’en faisant précéder celle que je voulais mettre en étude, par une articulation durement prolongée de la syllabe ra; par exemple, si c’était la consonne t que je voulusse faire entendre , je l’associais cà la voyelle a, et, la faisant précéder de la syllabe ra, je disais, en appuyant fortement sur la première lettre , rata.

Telles sont cependant , comme je viens de le dire, les modifications qu’il faut apporter à cette espèce d’éducation, que le moyen auxiliaire dont je parle ici n’a trouvé son application que sur un seul de ces jeunes muets , et seulement pour une partie des consonnes , et qu’il a fallu , cà travers mille tâtonnements , trouver d’autres modes et d’autres moyens pour les autres élèves, comme pour la perception des autres consonnes. Aussi, m’apercevant à cette époque que la longueur et la diversité de mes exercices me jetteraient insensiblement dans une prodigieuse dépense de temps , me vis-je contraint , pour ne pas négliger des occupations non moins importantes, et pour donner aussi un peu de relâche à mes poumons, de réduire le nombre de mes élèves, et de n’en garder que trois , au lieu de six que j’avais

366 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XX. pris d’abord , me réservant , lorsque j’aurais terminé ma tâche auprès des premiers , de revenir immédiatement aux trois autres. Par ce moyen, je pus donner à chacun de ces jeunes gens une séance d’une heure chaque jour, et leurs progrès en furent plus rapides, quoique fort inégaux , en raison du plus ou moins d’intelligence et d’application qu’ils apportaient à -nos exercices. L’un d’entre eux , plein de zèle et d’assiduité , tourmenté du désir d’entendre , mit tellement à profit mes leçons , qu’il est peu de mots qu’il n’entendit distinctement, quoique prononcés peu haut et même derrière sa tête , pour qu’il ne pût s’aider de l’office de ses yeux ; et cependant ce sourd-muet , de l’aveu même de son père , n’avait jamais entendu d’autre son que celui du tonnerre et des cloches de son village. Le second , qui était un peu moins sourd, fit , pour cette raison , beaucoup plus de progrès , quoiqu’il n’en donnât pas des preuves aussi évidentes ; ce qui tenait à l’état peu avancé de sou éducation. Hurs d’état encore d'attacher un véritable sens aux mots qu’il entendait, il prenait , lorsqu’on lui parlait , un air d’incertitude et d’immobilité qui laissait d’abord croire qu’il n’avait point entendu. Il était ce que serait une personne à qui l’on voudrait faire écrire une langue qui lui serait tout à fait inconnue : elle tracerait , à travers une foule de répétitions et de tâtonnements, plutôt des sons que des mots.

Le troisième sourd-muet, quoique le plus spirituel de tous , et celui dont l’oreille , primitivement la plus obtuse , avait pourtant acquis le plus de développement , resta fort en arrière de ses deux compagnons. Paresseux, impatient et colère, il ne put jamais s’assujettir à l’assi-

duité de nos exercices , ni supporter la lenteur de ce travail. Souvent il me fallait l’aller ehercher moi-même dans les classes , les ateliers, ou le jardin de la maison, pour l’entraîner dans le lieu de nos séances, d’où plus d une fois il s échappait , après m’avoir répété son excuse accoutumée, que l’ouïe et la parole ne valaient pas toutes les peines qu’il fallait se donner pour les acquérir. Il est vrai que ces sortes d’expériences n’exigent pas moins de patience dans la personne qu’on y soumet que de la part de celle qui les dirige. Ce que j’ai dit plus haut peut en donner une idée, et ce que je vais ajouter ne servira qu’à la confirmer. J’ai parlé de la difficulté de rendre à l’ouïe la possibilité de saisir les consonnes , et du travail opiniâtre qu’une pareille acquisition exige. Eh bien! lorsqu’on est arrivé à ce point, on est encore loin du but; et, pour rendre tous les mots de notre langue propres à être entendus , il faut frapper longtemps l’oreille de toutes les combinaisons possibles de voyelles et de consonnes dont se composent ces mêmes mots. Par exemple, il ne suffit pas que le sourd-muet entende la syllabe ra, pour établir chez lui la pos.sibilité de saisir toutes les combinaisons binaires de la lettre r avec une voyelle quelconque. Le sourd-muet entendra parfaitement la première syllabe du mot radeau, et ne saisira pas également la même lettre dans le mot rideau, s’il n’a pas été exercé à saisir la lettre r dans ses différentes associations avec les voyelles. Ce qui ajoute un degré d’intérêt de plus à cette observation , c’est quelle a son analogue par rapport à la parole ; c’est-à-dire qu’il en est des organes de la voix comme de ceux de l’ouïe, et que de même qu’une consonne différemment combinée est plus ou moins difficilement entendue, elle

368 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. offre également, , dans une pareille combinaison , plus ou moins de difficulté pour la prononciation ; ainsi , de même qu’il était plus aisé au sourd-muet d’entendre la lettre r dans radeau que dans rideau , cette même consonne lui coûtait moins à prononcer dans le premier mot que dans le second. On voit, par ces exemples, combien il m’a fallu multiplier mes essais pour rendre perceptibles les divers sons de la voix. Et cependant, quoiqu’il n’en soit aucun qui n’eût été soumis à de fréquentes répétitions , quelques-uns ne purent jamais être distingués par l’oreille. Appelé à la vie par une longue éducation , cet organe se ressentit toujours de son premier engourdissement , et ne put arriver à distinguer plusieurs sons compliqués et analogues, tels que ceux-ci : gla et cia, pré et bré, fré et vré, etc. La même imperfection se fit pareillement remarquer dans l’instrument vocal, de sorte que, pour la parole comme pour l’ouïe , il n’y avait aucune différence entre un poulet et un boulet , entre quelque chose de frais et quelque chose de vrai.

Pour vaincre cette difficulté , je dus appeler au secours de l’oreille deux auxiliaires puissants ; la vue, qui nous fait en quelque sorte lire les sons sur les lèvres qui les articulent, et le jugement, qui nous aide à rectifier ces articulations en nous faisant deviner ce que l’on ne peut en saisir ni par l’audition ni par l’inspection des lèvres. Je tirai du premier de ces deux moyens tout le parti que je pouvais en attendre. Dans le second , il se présenta des obstacles qu’un seul de mes élèves put surmonter, et qui tiennent à la manière d’être et de penser de la plupart des sourds-muets. Ces enfants, tant que leur éducation n’est point terminée , n’ont

qu’un très-petit nombre d’idées sans suite et sans liaison. Cet enchaînement ordinaire de mots, qui nous fait deviner celui qui va suivre par celui qui a précédé , cette relation naturelle des idées, qui établit ce qu’on appelle le sens de la phrase, tout cela est nul pour eux. Si un seul, entre trois, put s’élever au-dessus de cette difficulté , c’est que son éducation , plus avancée que c'elle de ses deux autres condisciples , le rapprochait davantage d’un écolier parlant. Tel fut, sous le rapport de l’audition , le résultat de plus d’une année de soins. Pour compléter l’idée qu’on doit s’en faire, il ne faut pas le séparer de celui que j’obtins de mes expériences faites en même temps sur les organes de la parole , et que je vais maintenant exposer.

En partant de cette vérité , généralement reconnue , que les sourds-muets ne parlent point par l’unique raison qu’ils n’ont jamais entendu , je dus faire entrer dans mon plan d’attendre de la restauration de l’ouïe le rétablissement spontané de la parole. Je ne me dissimulai pas néanmoins les obstacles qu’apporteraient tà ces résultats et la diminution des facultés imitatives et l’engourdissement d’un organe vieilli dans une longue inaction.

On a vu, par l’expérience que j’ai rapportée parmi les précédentes , et que je fis dans l’intention de constater le degré de l’imitation vocale , combien cette faculté était obtuse et l’organe de la voix peu mobile. Il fallait donc , avant tout , diriger mes efforts contre ces deux obstacles. Pour remédier au premier, c’est-à-dire, pour exciter l’imitation vocale , il se présentait deux moyens : l’un était de commander cette imitation , en faisant observer au sourd-muet tout ce qu’il y a de visible dans

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