‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 59 sur 69 · A SON EXC. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

A SON EXC. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR

Monseigneur,

Vous parler du sauvage de l’Aveyron, c’est reproduire un nom qui n’inspire plus maintenant aucune espèce d’intérêt, c’est rappeler un être oublié par ceux qui n’ont fait que le voir, et dédaigné par ceux qui ont cru le juger. Pour moi, qui me suis borné jusqu’à présent à l’observer, et à lui prodiguer mes soins, fort indifférent à l’oubli des uns et au dédain des autres, étayé sur cinq années d’observations journalières, je viens faire à votre Excellence le rapport qu’elle attend de moi, lui raconter ce que j’ai vu et ce que j’ai fait, exposer l’état actuel de ce jeune homme, les voies longues et difficiles par lesquelles il y a été conduit, et les obstacles qu’il a franchis , comme ceux qu’il n’a pu surmonter. Si tous ces détails, monseigneur, vous paraissaient peu dignes de votre attention , et bien au-dessous de l’idée avantageuse que vous en avez conçue, votre Excellence voudrait bien, pour mon excuse, être intimement persuadée que, sans l’ordre formel que j’ai reçu d’elle, j’eusse enveloppé d’un profond silence, et condamné à un éternel oubli , des travaux dont le résultat offre bien moins l’histoire des progrès de l’élève , que celle des non-succès de l’instituteur. Mais, en me jugeant ainsi moi-môme avec impartialité, je crois néanmoins qu’ abstraction faite du but auquel je visais dans la tâche que Je me suis volontairement imposée, et considérant cette entreprise sous un point de vue plus général, vous ne verrez pas sans quelque satisfaction, monsei* gneur, dans les diverses expériences que j’ai tentées, dans les nombreuses observations que j’ai recuellies , une collection de faits propres à éclairer l’histoire de la philosophie médicale,

l’étude de l’homme incivilisé, et la direction de certaines

éducations privées.

Pour apprécier l’état actuel du jeune sauvage de l’Aveyron, il serait nécessaire de rappeler son état passé. Ce jeune homme, pour être jugé sainement, ne doit être comparé qu’à lui-méme. Rapproché d’un adolescent du même âge, il n’est plus qu’un être disgracié, rebut delà nature, comme il le fut de la société. Mais si l’on se borne aux deux termes de comparaison qu’offrent l’état passé et l’état présent du jeune Victor, on est étonné de l’espace immense qui les sépare ; et l’on peut mettre en question si Victor ne diffère pas plus du sauvage de l’Aveyron arrivant à Paris , qu’il ne diffère des autres individus de son âge et de son espèce.

Je ne vous retracerai pas, monseigneur, le tableau hideux de cet homme animal, tel qu’il était au sortir de ses forêts. Dans un opuscule que j’ai fait imprimer il y a quelques années, et dont j’ai l’honneur de vous offrir un exemplaire, j’ai dépeint cet être extraordinaire d’après les traits mêmes que je puisai dans un rapport fait par un médecin célèbre à une société savante. Je rappellerai seulement ici que la commission dont ce médecin fut le rapporteur, après un long examen et des tentatives nombreuses, ne put parvenir à fixer un moment l’attention de cet enfant, et chercha en vain à démêler, dans ses actions et ses déterminations, quelque acte d’intelligence, ou quelque témoignage de sensibilité. Étranger à cette opération réfléchie qui est la première source de nos idées, il ne donnait AeV attention à aucun objet, parce qu’aucun objet ne faisait sur ses sens nulle impression durable. Ses yeux voyaient et ne regardaient point; ses oreilles entendaient et n’écoutaient jamais ; et l’organe du toucher, restreint à l’opération mécanique de l’appréhension des corps , n’avait jamais été employé à en constater les formes et l’existence. Tel était enfin l’état des facultés physiques et morales de cet enfant , qu’il se trouvait placé non-seulement au dernier rang de son espèce, mais encore au dernier échelon des animaux, et qu’on peut dire en quel-

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que sorte qu’il ne différait d’une plante, qu’en ce qu’il avait, de plus qu’elle, la faculté de se mouvoir et de crier. Entre cette existence moins qu’animale et l’état actuel du jeune Victor, il y aune différence prodigieuse, et qui paraîtrait bien plus tranchée si , supprimant tout intermédiaire, je me bornais à rapprocher vivement les deux termes de la comparaison. Mais, persuadé qu’il s’agit bien moins de faire constater ce tableau que de le rendre lidele et complet, j’apporterai tous mes soins à exposer succinctement les changements survenus dans l’état du jeune sauvage ; et, pour mettre plus d’ordre et d’intérét dans l’énumération des faits , je les rapporterai en trois séries distinctes , relatives au triple développement des fonctions des sens, des fonctions intellectuelles, et des facultés affectives.

r» SÉRIE.

Développement des fonctions des sens.

§ P’’. Ou doit aux travaux de Locke et de Condillac d’avoir apprécié l’influence puissante qu’a, sur la formation et le développement de nos idées , l’action isolée et simultanée de nos sens. L’abus qu’on a fait de cette découverte n’en détruit ni la vérité, ni les applications pratiques qu’on peut en faire à un système d’éducation médicale. C’est d’après ces principes que, lorsque j’eus rempli les vues principales que je m’étais d’abord proposées , et que j’ai exposées dans mon premier ouvrage, je mis tous mes soins à exercer et à développer séparément les organes des sens du jeune Victor.

§ II. Comme de tous les sens l’ouïe est celui qui concourt le plus particulièrement au développement de nos facultés intellectuelles, je mis en jeu toutes les ressources imaginables pour tirer de leur long engourdissement les oreilles de notre sauvage. Je me persuadai que pour faire l’éducation de ce sens il fallait en quelque sorte l’isoler, et que n’ayant à ma disposition, dans tout le système de son organisation, qu’une dose très-modique de sensibilité , je devais la concentrer sur le sens

que je voulais mettre en jeu, en paralysant artificiellement celui de la vue, par lequel se dépense la plus grande partie de cette sensibilité. En conséquence, je couvris d’un bandeau épais les yeux de Victor, et fis retentir à ses oreilles les sons les plus forts et les plus dissemblables. Mon dessein n’était pas seulement de les lui faire entendre, mais encore de les lui faire écouter. Afin d’obtenir ce résultat, dès que j’avais rendu un son , j’engageais Victor à en produire un pareil , en faisant retentir le même corps sonore , et à frapper sur un autre dès que son oreille l’avertissait que je venais de changer d’instrument. Mes premiers essais eurent pour but de lui faire distinguer le son d’une cloche et celui d’un tambour : et de même qu’un an auparavant j’avais conduit Victor de la grossière comparaison de deux morceaux de carton, diversement colorés et figurés, à la distinction des lettres et des mots, j’avais tout lieu de croire que l’oreille , suivant la même progression d’attention que le sens de la vue , en viendrait bientôt à distinguer les sons les plus analogues , et les différents tons de l’organe vocal, ou la parole. Je m’attachai en conséquence à rendre les sons progressivement moins disparates , plus compliqués et plus rapprochés. Bientôt je ne me contentai pas d’exiger qu’il distinguât le son d’un tambour et celui d’une cloche, mais encore la différence de son que produisait le choc de la baguette , frappant ou sur la peau, ou sur le cercle, ou sur le corps du tambour, sur le timbre d’une pendule, ou sur une pelle à feu très-sonore.

§ III. J’adaptai ensuite cette méthode comparative à la perception des sons d’un instrument à vent, qui, plus analogues à ceux de la voix, formaient le dernier degré de l’échelle au moyen de laquelle j’espérais conduire mon élève à l’audition des différentes intonations du larynx. Le succès répondit à mon attente ; et dès que je vins à frapper l’oreille de notre sauvage du son de ma voix, je trouvai l’ouïe sensible aux intonations les plus faibles.

§IV. Dans ces dernières expériences, je ne devais point

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exiger, comme dans les précédentes, que l’élève répétât les sons qu’il percevait. Ce double travail, en partageant son attention, eût été hors du plan que je m’étais proposé, qui était de faire séparément l’éducation de chacun de ses organes. Je me bornai donc à exiger la simple perception des sons. Pour être sûr de ce résultat , je plaçais mon élève vis-à-vis de moi , les yeux bandés, les poings fermés, et je lui faisais étendre un doigt toutes les fois que je rendais un son. Ce moyen d’épreuve fut bientôt compris ; à peine le son avait-il frappé l’oreille, que le doigt était levé avec une sorte d’impétuosité , et souvent même avec des démonstrations de joie , qui ne permettaient pas de douter du goût que l’élève prenait à ces bizarres leçons. En effet, soit qu’il trouvât un véritable plaisir à entendre le sou de la voix humaine , soit qu’il eût enfin surmonté l’ennui d’être privé de la lumière pendant des heures entières, plus d’une fois je l’ai vu , dans l’intervalle de ces sortes d’exercices, venir à moi, son bandeau à la main, se l’appliquer sur les yeux, et trépigner de joie lorsqu’il sentait mes mains le lui nouer fortement derrière la tête. Ce ne fut que dans ces dernières expériences que se manifestèrent ces témoignages de contentement. Je m’en applaudis d’abord ; et , loin de le§ réprimer , je les excitai même , sans penser que je me préparais là un obstacle qui allait bientôt interrompre la série de ces expériences utiles , et annuler des résultats si péniblement obtenus.

§ V. Après m’être bien assuré, par le mode d’expérience que je viens d’indiquer, que tous les sous de la voix, quel que fût leur degré d’intensité , étaient perçus par Victor, je m’attachai à les lui faire comparer. Il ne s’agissait plus ici de compter simplement les sons de la voix, mais d’en saisir les différences, et d’apprécier toutes ces modifications et variétés de tons dont se compose la musique de la parole. Entre ce travail et le précédent , il y avait une distance prodigieuse, pour un être dont le développement tenait à des efforts gradués , et qui ne marchait vers la civilisation que parce que je l’y conduisais

BAPPORT FAIT A SOM EXCELLENCE par une route insensible. En abordant la difficulté qui se présentait ici, je m’armai plus que jamais de palicnre et de douceur, encouragé d’ailleurs par l’espoir qu’une fois cet obstacle franchi, tout était fait pour le sens de l’ouïe. Nous débutâmes par la comparaison des voyelles , et nous fîmes encore servir la main à nous assurer du résultat de nos e.xpériences. Chacun des cinq doigts fut désigné pour être le signe d’une des cinq voyelles, et en constater la perception distincte. Ainsi le pouce représentait l’A, et devait se lever dans la prononciation de cette voyelle ; l’index était le signe de l’E, le doigt du milieu celui de l’I, et ainsi de suite.

§ VI. Ce ne fut pas sans peine et sans beaucoup de longueurs que je parvins à lui donner l’idée distincte des voyelles. La première qu’il distingua nettement fut l’O; ce fut ensuite la voyelle A. Les trois autres offrirent plus de difficultés, et furent pendant longtemps confondues entre elles ; à la fin cependant l’oreille commença à les percevoir distinctement. Ce fut alors que reparurent , dans toute leur vivacité , ces démonstrations de joie dont j’ai déjà parlé , et qu’avaient momentanément interrompues nos nouvelles expériences. Mais comme celles-ci exigeaient de la part de l’élève une attention bien plus soutenue, des comparaisons délicates, des jugements répétés, il arriva que ces accès de joie, qui jusqu’alors n’avaient fait qu’égayer nos leçons, vinrent à la fin les troubler. Dans ces moments tous les sons étaient confondus, et les doigts indistinctement levés, souvent même tons à la fois , avec une impétuosité désordonnée et des éclats de rire vraiment impatientants. Pour réprimer cette gaieté importune, j’essayai de rendre l’usage de la vue à mon trop joyeux élève , et de poursuivre ainsi nos expériences , en l’intimidant par une figure sévère et môme un peu menaçante. Dès lors plus de joie, mais en même temps distractions continuelles du sens de l’ouïe, en raison de l’occupation que fournissaient à celui de la vue tous les objets qui l’entouraient. Le moindre dérangement dans la disposition des meubles ou dans ses vêtements, le plus léger mouvement

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fies personnes qui étaient autour de lui, un changement un peu brusque dans la lumière solaire, tout attirait ses regards, tout était, pour lui, le motif d’un déplacement. Je reportai le bandeau sur les yeux , et les éclats de rire recommencèrent. Je m’attachai alors à l’intimider par mes manières, puisque je ne pouvais pas le contenir par mes regards. Je m’armai d’une des baguettes du tambour qui servait à nos expériences, et lui en donnais de petits coups sur les doigts lorsqu’il se trompait. Il prit cette correction ponr une plaisanterie, et sa joie n’en fut que plus bruyante. Je crus devoir, pour le détromper, rendre la correction un peu plus sensible. Je fus compris, et ce ne fut pas sans un mélange de peine et de plaisir que je vis, dans la physionomie assombrie de ce jeune homme, combien le sentiment de l’injure l’emportait sur la douleur du coup. Des pleurs sortirent de dessous son bandeau, je me hâtai de l’enlever; mais, soit embarras ou crainte, soit préoccupation profonde des sens intérieurs, quoique débarrassé de ce bandeau, il persista à tenir les yeux fermés. Je ne puis rendre l’expression douloureuse que donnaient à sa physionomie ses deux paupières ainsi rapprochées , à travers lesquelles s’échappaient de temps en temps quelques larmes. Oh ! combien dans ce moment, comme dans beaucoup d’autres, prêt à renoncer à la tâche que je m’étais imposée, et regardant comme perdu le temps que j’y donnais, ai-je regretté d’avoir connu cet enfant, et condamné hautement la stérile et inhumaine curiosité des hommes qui , les premiers, l’arrachèrent à une vie innocente et heureuse !

§ Vil. Cette scène mit fin à la bruyante gaieté de mon élève. Mais je n’eus pas lieu de m’applaudir du succès, et je n’avais paré à un inconvénient que pour tomber dans un autre. Un sentiment de crainte prit la place de cette gaieté folle , et nos exercices en furent plus troublés encore. Lorsque j’avais émis un sou , il me fallait attendre pendant plus d’un quart d’heure le signal convenu ; et , lors même qu’il était fait avec justesse, c’était avec une lenteur, avec une incertitude telles,

que si, par hasard, je venais à faire le moindre bruit ou le plus léger mouvement, Victor, effarouché, refermait subitement le doigt , dans la crainte de s’ être mépris , et en levait un autre avec la même lenteur et la même circonspection. Je ne désespérai point encore, et je me flattai que le temps, beaucoup de douceur, et des manières encourageantes, pourraient dissiper cette fâcheuse et excessive timidité. Je l’espérai en vain ,et tout fut inutile. Ainsi s’évanouirent les brillantes espérances , fondées, avec quelque raison peut-être , sur une chaîue npn interrompue d’expériences utiles autant qu’intéressantes. Plusieurs fois depuis ce temps-là , et à des époques très-éloignées , j’ai tenté les mêmes épreuves, et je me suis vu forcé d’y renoncer de nouveau , arrêté par le même obstacle.

§ VIII. Néanmoins, cette série d’expériences faites sur. le sens de l’ouïe n’a pas été tout à fait inutile. Victor lui est redevable d’entendre distinctement quelques mots d’une seule syllabe, et de distinguer surtout avec beaucoup de précision, parmi les différentes intonations du langage , celles qui sont l’expression du reproche , de la colère , de la tristesse , du mépris , de l’amitié , alors même que ces divers mouvements de l’âme ne sont accompagnés d’aucun jeu de la physionomie, ni de ces pantomimes naturelles qui en constituent le caractère extérieur.

§ IX. Affligé plutôt que découragé du peu de succès obtenu sur le sens de l’ouïe, je me déterminai à donner tous mes soins à celui de la vue. Mes premiers travaux l’avaient déjà beaucoup amélioré, et avaient tellement contribué à lui donner de la fixité et de l’attention , qu’à l’époque de mon premier rapport, mon élève était parvenu à distinguer des lettres en métal, et à les placer dans un ordre convenable, pour en former quelques mots. De ce point-là à la perception distincte des signes écrits et au mécanisme même de l’écriture , il y avait bien loin encore; mais heureusement toutes ces difficultés se trouvaient en quelque sorte sur le même plan ; aussi furentelles facilement surmontées. Au bout de quelques mois, mon

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élève savait lire et écrire passablement une série de mots, dont plusieurs différaieut assez peu entre eux pour être aisément confondus par un œil inattentif. Mais cette lecture était tout intuitive; Victor lisait les mots sans les prononcer, et sans en connaî- . tre même la signification. Pour peu que l’on fasse attention à ce mode de lecture , le seul qui fût praticable envers un être de cette nature, on ne manquera pas de demander comment j’étais sûr que des mots non prononcés , et auxquels il n’attachait encore aucuu sens, étaient lus assez distinctement pour n’étre pas confondus les uns avec les autres. Rien de si simple cependant que le procédé que j’employais pour en avoir la certitude. Tous les mots soumis à la lecture étaient également écrits sur deux tableaux; j’en prenais un, et faisais tenir l’autre à Victor; puis, parcourant successivement, avec le bout du doigt, tous les mots contenus dans celui des deux tableaux quej’avais entre mes mains, j’exigeais qu’il me montrât, dans l’autre tableau, le double de chaque mot que je lui désignais. J’avais eu soin de suivre un ordre tout à fait différent dans l’arrangement de ces mots, de telle sorte que la place que l’un d’eux occupait dans un tableau ne donnât aucun indice de celle que son pareil tenait dans l’autre. De là, la nécessité d’étudier en quelque sorte la physionomie particulière de tous ces signes, pour les reconnaître du premier coup d’œil.

§ X. Lorsque Télève, trompé par l’apparence d’un mot, le désignait à la place d’un autre , je lui faisais rectifier son erreur, sans la lui indiquer, mais seulement en l’engageant à épeler. Épeler était, pour nous, comparer intuitivement, et l’une après l’autre , toutes les lettres qui entrent dans la composition de deux mots. Cet examen, véritablement analytique, se faisait d’une manière très-rapide; je touchais, avec l’extrémité d’uii poinçon, la première lettre d’un des deux mots qu’il fallait comparer ; Victor en faisait autant sur la première lettre de l’autre mot ; nous passions de môme à la seconde ; et nous continuions ainsi, jusqu’à ce que Victor, cherchant toujours à trouver dans son mot les lettres que je lui montrais dans le

mien, parvint à rencontrer celle qni commençait à établir la

différence des deux mots.

§ XI. Bientôt il ne fut plus nécessaire de recourir à un examen aussi détaillé pour lui faire l’ectifier ses méprises. Il me suffisait alors de fixer un instant ses yeux sur le mot qu’il prenait pour un autre, pour lui en faire sentir la différence ; et je puis dire que l’erreur était réparée presque aussitôt qu’indiquée. Ainsi fut exercé et perfectionné ce sens important, dont l’insignifiante mobilité avait fait échouer les premières tentatives qu’on avait faites pour le fixer, et fait naître les premiers soupçons d’idiotisme.

§ XII. Ayant ainsi déterminé l’éducation du sens de la vue, je m’occupai de celle du toucher. Quoique éloigné de partager l’opinion de Buffon et de Condillac, sur le rôle important qu’ils font jouer à ce sens, je^ne regardai pas comme perdus les soins que je pouvais donner au toucher, ni sans intérêt les observations que pouvait me fournir le développement de ce sens. On a vu, dans mon premier mémoire, que cet organe, primitivement borné à la mécanique appréhension des corps, avait dû à l’effet puissant des bains chauds le recouvrement de quelques-unes de ses facultés, celle entre autres de percevoir le froid et le chaud , le rude et le poli des corps. Mais si l’on fait attention à la nature de ces deux es- 'qjèces de sensations, on verra qu’elles sont communes à la peau qui recouvre toutes nos parties. L’organe du toucher, n’ayant fait que recevoir sa part de la sensibilité que j’avais réveillée dans tout le système cutané, ne percevait jusque-là que comme une portion de ce système, puisqu’il n’eu différait par aucune fonction qui lui fût particulière.

§ XIII. Mes premières expériences confirmèrent la justesse de cet aperçu. Je mis au fond d’un vase opaque, dont l’embouchure pouvait à peine permettre l’introduction du bras, des marrons^cuits encore chauds, et des marrons de la même grosseur à peu près, mais crus et froids. Une des mains de mon élève était dans le vase, et l’autre dehors, ouverte sur

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ses genoux. Je mis sur celle-ci un marron chaud, et demandai à Victor de m’en retirer un pareil du fond du vase ; il me l’amena en elfet. Je lui en présentai un froid; celui qu’il retira de 1 intérieur du vase le fut aussi. Je répétai plusieurs fois cette expérience, 'et toujours avec le même succès. Il n’en fut pas de même lorsqu’au lieu de faire comparer à l’élève la tempérarure des corps, je voulus, par le même moyen d’exploration, le faire juger de leur configuration. Là, commençaient les fonctions exclusives du tact, et ce sens était encore neuf. Je mis dans le vase des châtaignes et des glands ; et lorsqu’ en présentant 1 un ou l’autre de ces fruits à Victor, je voulus exiger de lui qu’il m’en amenât un pareil du fond du vase, ce fut un gland pour une châtaigne, ou une châtaigne pour un gland- Il fallait donc mettre ce sens, comme tous tes autres, dans 1 exercice de ses fonctions, et y procéder dans le même ordre. A cet effet, je l’exerçai à comparer des corps très-disparates entre eux non-seulement par leur forme , mais encore par leur volume, comme une pierre et un marron, un sou et une clef. Ce ne fut pas sans peine que je réussis à faire distinguer ces objets par le tact. Dès qu’ils cessèrent d’être confondus, je les remplaçai par d’autres moins dissemblables, comme une pomme, une noix et de petits cailloux. Je soumis epsuite à cet examen manuel les marrons et les glands, et cette comparaison ne fut plus qu’un jeu pour l’élève. J’en vins au point de lui faire distinguer de la même manière les lettres en métal les plus analogues par leurs formes, telles que le B et l’R , ri et le J, le C et le G.

§ XIV. Cette espèce d’exercice, dont je ne m’étais pas promis, ainsi que je l’ai déjà dit, beaucoup de succès, ne contribua pas peu néanmoins à augmenter la susceptibilité d’attention de notre jeune élève. J’ai eu occasion , dans la suite, de voir sa faible intelligence aux prises avec des difficultés bien plus embarrassantes, et jamais je ne l’ai vu prendre cet air sérieux , calme et méditatif, qui se répandait sur tous les traits de sa physionomie lorsqu’il s’agissait de décider de la

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différence de forme des corps soumis à l’examen dü tonclier.

§ XV. Restait à m’occuper des sens du goût et de l’odorat. Ce dernier était d’une délicatesse qui le mettait au-dessus de tout perfectionnement. On sait que, longtemps après son entrée dans la société, ce jeune sauvage conservait encore l’habitude de flairer tout ce qu’on lui présentait , et même les corps que nous regardons comme inodores. Dans les promenades à la campagne , que je faisais souvent avec lui , pendant les premiers mois de son séjour à Paris, je l’ai vu maintes fois s’arrêter, se détourner même, pour ramasser des cailloux, des morceaux de bois desséchés, qu’il ne rejetait qu’après les avoir fréquemment portés à son nez , et souvent avec tous les témoignages extérieurs d’une véritable satisfaction. Un soir qu’il s’était égaré dans la rue d’Eufer , et qu’il ne fut retrouvé qu’à l’entrée de la nuit, par sa gouvernante, ce ne fut qu’après lui avoir flairé les mains et les bras à deux ou trois reprises , qu’il se décida à la suivre, et qu’il laissa éclater la joie qu’il éprouvait de l’avoir retrouvée. La civilisation ne pouvait donc rien ajouter à la délicatesse de l’odorat. Beaucoup plus lié d’ailleurs à l’exercice des fonctions digestives qu’au développement des facultés intellectuelles , il se trouvait , par cette raison , hors de mon plan d’instruction. — Il semble que , rattaché en général aux mômes usages, le sens du goût, comme celui de l’odorat , devait être également étranger à mon but. Je ne le pensai point ainsi ; et , considérant le sens du goût , non sous le point de vue des fonctions très-limitées que lui a assignées la nature , mais sous le rapport des jouissances aussi variées que nombreuses dont la civilisation l’a rendu l’organe , il dut me paraître avantageux de le développer , ou plutôt de le pervertir. Je crois inutile d’énumérer ici tous les expédients auxquels j’eus recours pour atteindre à ce but , et au moyen desqnels je parvins , en très-peu de tems , à éveiller le goût de notre çauvage pour une foule de mets qu’il avait jusqu’alors constamnient dédaignés. Néanmoins, au milieu des nouvelles acquisitions de ce sens, Victor ne témoigna aucune de ces pré-

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férences avides qui constituent la gourmandise. Bien différent de ces hommes qu’on a nommés sauvages, et qui, dans un demi-degré de civilisation , présentent tous les vices des grandes sociétés sans en offrir les avantages, Victor, en s’habituant à de nouveaux mets, est resté indifférent à la boisson des liqueurs fortes ; et cette indifférence s’est changée en aversion , à la suite d’une méprise dont l’effet et les circonstances méritent peut-être d’être rapportés. Victor dînait avec moi en ville. A la ün du repas , il prit de son propre mouvement une carafe qui contenait une liqueur des plus fortes , mais qui, n’ayant ni couleur ni odeur, ressemblait parfaitement à de l’eau. Notre sauvage la prit pour telle , s’en versa un demiverre, et, pressé sans doute par la soif, en avala brusquement près de la moitié , avant que l’ardeur, produite dans l’estomac par ce liquide, l’avertît de la méprise. Mais, rejetant tout à coup le verre et la liqueur, il se lève furieux, ne fait qu’un saut de sa place à la porte de la chambre , et se met à hurler et à courir dans les corridors et l’escalier de la maison, revenant sans cesse sur ses pas, pour recommencer le même circuit; semblable à un animal profondément blessé, qui cherche , dans la rapidité de sa course , non pas , comme le disent les poètes , à fuir le trait qui le déchire , mais à distraire, par de grands mouvements, une douleur au soulagement de laquelle il ne peut appeler, comme l’homme, une main bienfaisante.

§ XVI. Cependant, malgré son aversion pour les liqueurs , Victor a pris quelque goût pour le vin , sans qu’il paraisse néanmoins en sentir vivement la privation quand on ne lui en donne pas. Je crois même qu’il a toujours conservé pour l’eau une préférence marquée. La manière dont il la boit semble annoncer qu’il y trouve un plaisir des plus vifs , mais qui tient sans doute à quelque autre cause qu’aux jouissances de l’organe du goût. Presque toujours à la fin de son dîner , alors même qu’il n’est plus pressé par la soif, on le voit, avec l’air d’un gourmet qui apprête son verre pour une liqueur exquise,

RAPPORT A SOK EXCELLENCE

remplir le sien d’eau pure, la prendre par gorgées , et Tayaler goutte à goutte. Mais ce qui ajoute beaucoup d’intérêt à cette scène, c’est le lieu où elle se passe. C’est près de la fenêtre , debout , les yeux tournés vers la campagne , que vient se placer notre buveur; comme si, dans ce moment de délectation , cet enfant de la nature cherchait à réunir les deux uniques biens qui aient survécu à la perte de sa liberté , la boisson d’une eau limpide, et la vue du soleil et de la campagne.

§ XVII. Ainsi s’opéra le perfectionnement des sens. Tous, à l’exception de celui de l’ouïe , sortant de leur longue hébétude, s’ouvrirent à des perceptions nouvelles, et portèrent dans l’âme du jeune sauvage, une foule d’idées jusqu’alors inconnues. Mais ces idées ne laissaient, dans son cerveau, qu’une trace fugitive ; pour les y fixer, il fallait y graver leurs signes respectifs , ou, pour mieux dire , la valeur de ces signes. Victor les connaissait déjà, parce que j’avais fait marcher de front la perception des objets et de leurs qualités sensibles avec la lecture des mots qui les représentaient , sans chercher néanmoins à en déterminer le sens. Victor, instruit à distinguer par le toucher un corps rond d’avec un corps aplati; par les yeux , du papier rouge d’avec du papier hlanc; par le goût, une liqueur acide d’une liqueur douce, avait en même temps appris à distinguer , les uns des autres , les noms qui expriment ces différentes perceptions , mais sans connaître la valeur représentative de ces signes. Cette connaissance n’étant plus du domaine des sens externes, il fallait recourir aux facultés de l’esprit , et lui demander compte, si je puis m’exprimer ainsi, des idées que lui avaient fournies ces sens. C’est ce qui devint l’objet d’une nouvelle branche d’expériences, qui font la matière de la série suivante.

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