II® SÉRIE
§ XVIII. Quoique présentés à part, les faits dont se compose
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la série que nous venons de parcourir se lient , sous beaucoup de rapports , à ceux qui vont faire la matière de celle-ci. Car telle est , monseigneur , la connexion intime qui unit l’homme physique à l’homme intellectuel , que, quoique leurs domaines respectifs paraissent et soient en effet très-distincts , tout se confond dans les limites par lesquelles s’entre-toucbent ces deux ordres de fonctions. Leur développement est simultané , et leur influence est réciproque. Ainsi, pendant que je bornais mes efforts à mettre en exercice les sens de notre sauvage , l’esprit prenait sa part des soins exclusivement donnés à l’éducation de ces organes , et suivait le même ordre de développement. On conçoit, en effet, qu’en instruisant les sens à percevoir et à distinguer de nouveaux objets, je forçais l’attention à s’y arrêter, le jugement à les comparer , et la mémoire à les retenir. Ainsi rien n’était indifférent dans ces exercices ; tout allait à l’esprit , tout mettait en jeu les facultés de l’intelligence , et les préparait au grand œuvre de la communication des idées. Déjà je m’étais assuré qu’elle était possible, en obtenant de l’élève qu’il désignât l’objet de ses besoins au moyen de lettres arrangées de manière à donner le mot de la chose qu’il désirait. J’ai rendu compte , dans mon opuscule sur cet enfant, de ce premier pas fait dans la connaissance des signes écrits ; et je n’ai pas craint de le signaler comme une époque importante de son éducation , comme le succès le plus doux et le plus brillant qu’on ait jamais obtenu sur un être tombé, comme celui-ci , dans le dernier degré de l’abrutissement. Mais des observations subséquentes, en m’éclairant sur la nature de ce résultat, vinrent bientôt affaiblir les espérantes que j’en avais conçues. Je remarquai que Victor, au lieu de reproduire certains mots avec lesquels je l’avais familiarisé , pour demander les objets qu’ils exprimaient, et manifester le désir ou le besoin qu’il en éprouvait, n’y avait recours que dans certains moments, et toujours à la vue de l’objet désiré. Ainsi , par exenfple , quelque vif que fût son goût pour le lait; ce n’était qu’au moment où il avait coutume d’en prendre , et
EAPPORT A SON EXCELLENCE
à l’instant même où il yoyajt qu’on allait Iqi en présenter, que }é mot de cet aliment préféré était émis, ou plutôt formé selon la manière convenue. Pour éclaircir le soupçon que m’inspira cette sorte de réserve, j’essayai de retarder récure de son déjeuner, et ce fut en vain que j’attendis de l’élève la manifestation écrite de ses besoins , quoique devenus plus urgents. Ce ne fut que lorsque la tasse parut , que le mot lait fut formé. J’eus recours à une autre épreuve : au lieu de son déjeuner , et sans donner à ce procédé aucune apparence de châtiment, j’enlevai la tasse qui contenait le lait , et l’enfermai dans une armoire. Si le mot lait eût été pour Victor le signe distinct de la chose et de l’expression du besoin qu’il en avait , nul doute qu’après cette privation subite , le besoin continuant à se faire sentir, le mot lait n’eùt été de suite reproduit. Il ne le fut point ; et j’en conclus que la formation de ce signe, au lieu d’être pour l’élève l’expression de ses besoins , n’était qu’une sorte d’exercice préliminaire, dont il faisait machinalement précéder la satisfaction de ses appétits. Il fallait donc revenir sur nos pas, et travailler sur de nouveaux frais. Je m’y résignai courageusement, persuadé que si je n’avais pas été compris par mon élève , la faute en était à moi plutôt qu’à lui. En réfléchissant, en effet, sur les causes qui pouvaient donner lieu à cette acception défectueuse des signes écrits , je reconnus n’avoir pas apporté, dans ces premiers exemples de l’énonciation des idées, l’extrême simplicité que j’avais mise dans le début de mes autres moyens d’instruction , et qui en avait assuré le succès. Ainsi , quoique le mot lait ne soit pour nous qu’un signe simple , il pouvait être pour Victor l’expression confuse de ce liquide alimentaire , du vase qui le contenait, et du désir dont il était l’objet.
§ XIX. Plusieurs autres signes avec lesquels je l’avais familiarisé présentaient , quant à leur application , le même défaut de précision. Un vice encore plus notable tenait à notre procédé d’énonciation. Elle se faisait , comme je l’ai déjà dit , en disposant, sur une même ligne et dans un ordre convenable,
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des lettres métalliques, de manière à donner le nom de chaque objet. Mais ce rapport qui existait entre la chose et le mot n’était point assez immédiat pour être complètement saisi par l’élève. Il fallait, pour faire disparaître cette difficulté, établir, entre chaque objet et son signe , une liaison plus directe, et une sorte d’identité qui les fixât simultanément dans la mémoire ; il fallait encore que les objets admis les premiers à cette nouvelle méthode d’énonciation fussent réduits à leur plus grande simplicité , afin que leurs signes ne pussent porter, en aucune manière , sur leurs accessoires. En conséquence de ce plan, je disposai sur les tablettes d’une bibliothèque plusieurs objets simples , tels qu’une plume, une clef, un couteau , une boîte, etc. , placés immédiatement sur une carte où était tracé leur nom. Ces noms n’étaient pas nouveaux pour l’élève ; il les connaissait déjà , et avait appris à les distinguer les uns des autres , d’après le mode de lecture que j’ai indiqué plus haut.
§ XX. Il ne s’agissait donc plus que de familiariser ses yeux avec l’apposition respective de chacun de ces noms au-dessous de l’objet qu’il représentait. Cette disposition fut bientôt saisie ; et j’en eus la preuve, lorsque, déplaçant tous ces objets, et replaçant d’abord les étiquettes dans un autre ordre , je vis l’élève remettre soigneusement chaque chose sur son nom. Je diversifiai mes épreuves , et cette diversité me donna lieu de faire plusieurs observations relatives au degré d’impression que faisait, sur le sensorium de notre sauvage , l’image de ces signes écrits. Ainsi, lorsque laissant tous ces objets dans l’un des coins de la chambre , et emportant dans un autre toutes les étiquettes , je voulais , en les montrant successivement à Victor , l’engager à m’aller quérir chaque objet dont je lui montrais le mot écrit , il fallait , pour qu’il pût m’apporter la chose , qtf il ne perdît pas de vue, un seul instant , les caractères qui servaient à la désigner. S’il s’éloignait assez pour ne plus être à portée de lire l’étiquette ; si , après la lui avoir bien montrée, je la couvrais de ma main , aussitôt l’image du mot
échappait à l’élève, qui, prenant un air d’inquiétude et d’anxiété , saisissait au hasard le premier objet qui lui tombait sous la main.
§ XXL Le résultat de cette expérience était peu encourageant, et il m’eùt en effet complètement découragé, si je ne me fusse aperçu, en la répétant Iréquemment, que la durée de l’impression devenait insensiblement beaucoup moins courte dans le cerveau de mon élève. Bientôt il ne lui fallut plus que jeter rapidement les yeux sur le mot que je lui désignais, pour aller, sans bâte comme sans méprise, me chercher l’objet demandé. Au bout de quelque temps , je pus faire l’expérience plus en grand , en l’envoyant de mon appartement dans sa chambre, pour y chercher de même un objet quelconque dont je lui montrais le nom. La durée de la perception se trouva d’abord beaucoup plus courte que la durée du trajet ; mais Victor, par un acte d’intelligence bien digne de remarque , chercha et trouva dans l’agilité de ses jambes un moyen sûr de rendre la durée de l’impression plus longue que celle de la course. Dès qu’il avait bien lu, il partait comme un trait; et je le voyais revenir, un instant après , tenant à la main l’objet demandé. Pins d’une fois cependant, le souvenir du mot lui échappait; je l’entendais alors s’arrêter dans sa course , et reprendre le chemin de mon appartement , où il arrivait d’un air timide et confus. Quelquefois il lui suffisait de jeter les yeux sur la collection entière des noms , pour reconnaître et retenir celui qui lui était échappé ; d’autres fois , l’image du nom s’était tellement effacée de sa mémoire , qu’il fallait que je le lui montrasse de nouveau: ce qu’il exigeait de moi, en prenant ma main et me faisant promener mon doigt indicateur sur toute cette série de noms , jusqu’à ce que je lui eusse désigné celni qu’il avait oublié.
§ XXII. Cet exercice fut suivi d’un autre , qui , offrant plus de travail à la mémoire, contribua plus puissamment à la développer. Jusque-là je m’étais borné à demander un seul objet à la fois; j’en demandai d’abord deux, puis trois, et
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puis ensuite quatre , en désignant un pareil nombre de signes à l’élève, qui, sentant la difficulté de les retenir tous, ne cessait de les parcourir avec une attention avide , jusqu’à ce que je les dérobasse tout à fait à ses yeux. Dès lors, plus de délai ni d’incertitude ; il prenait à la hâte le chemin de sa chambre, d’où il rapportait les objets demandés. Arrivé chez moi, son premier soin, avant de me les donner, était de reporter avec vivacité ses yeux sur la liste, de la confronter avec les objets dont il était porteur, et qu’il ne me remettait qu’après s’étre assuré, par cette épreuve, qu’il n’y avait ni omission ni méprise. Cette dernière expérience donna d’abord des résultats très-variables ; mais à la fin , les difficultés qu’elle présentait furent surmontées à’ leur tour. L’élève, alors’sùr de sa mémoire, dédaignant l’avantage que lui donnait l’agilité de ses jambes, se livrait paisiblement à cet exercice, s’arrêtait souvent dans le corridor, mettait la tète à la fenêtre qui est à l’une des extrémités , saluait, de quelques cris aigus, le spectacle de la campagne qui se déploie de ce côté dans un magnifique lointain, reprenait le chemin de sa chambre, y faisait sa petite cargaison , renouvelait son hommage aux beautés toujours regrettées de la nature , et rentrait chez moi bien assuré de l’exactitude de son message.
§ XXIII. C’est ainsi que , rétablie dans toute la latitude de ses fonctions , la mémoire parvint à retenir les signes de la pensée, tandis que, d’un autre côté, l’intelligence en saisissait toute la valeur. Telle fut du moins la conclusion que je crus devoir tirer des faits précédents , lorsque je vis Victor se servir à chaque instant , soit dans nos exercices, soit spontanément, des différents mots dont je lui avais appris le sens , nous demander les divers objets dont ils étaient la représentation , montrant ou donnant la chose lorsqu’on lui faisait lire le mot, ou indiquant le mot lorsqu’on lui présentait la chose. Qui pourrait croire que cette double épreuve ne fût pas plus que suffisante pour m’assurer qu’à la fin j’étais arrivé au point pour lequel il m’avait fallu retourner sur mes pas et faire'un si
grand détour? Ce qui m’arriva à cette époque me fit croire , un
moment, que j’en étais plus éloigné que jamais.
§ XXIV. Un jour que j’avais amené Victor chez moi, et que je l’envoyais , comme de coutume , me quérir dans sa chambra plusieurs objets que je lui désignais sur son catalogue, je m’avisai de fermer ma porte à double tour, et de retirer la clef de la serrure, sans qu’il s’en aperçût. Cela fait, je revins dans mon cabinet, où il était, et, déroulant son catalogue, je lui demandai quelques-uns des objets dont les noms s’y trouvaient écrits , avec l’attention de n’en désigner aucun qui ne fût pareillement dans mon appartement. Il partit de suite ; mais , ayant trouvé la porte fermée , et cherché vainement la clef de tous côtés , il vint auprès de moi, prit ma main , et me conduisit jusqu’à la porte d’entrée , comme pour me faire voir qu’elle ne pouvait s’ouvrir. Je feignis d’en être surpris , de chercher la clef partout , et même de me donner beaucoup de mouvement pour ouvrir la porte de force ; enfin , renonçant à ces vaines tentatives, je ramenai Victor dans mon cabinet, et lui montrant de nouveau les mêmes mots, je l’invitai , par signes, à voir autour de lui s’il ne se présenterait point de pareils objets. Les mots désignés étaient bâton, soufflet, brosse, verre, couteau. Tous ces objets se trouvaient placés isolément dans mon cabinet, mais de manière cependant à être facilement aperçus; Victor les vit, et ne toucha à aucun. Je ne réussis pas mieux à les lui faire reconnaître en les rassemblant sur une table, et ce fut inutilement que je les demandai l’un après l’autre, en lui en montrant successivement les noms. Je pris un autre moyen : je découpai avec des ciseaux les noms des objets , qui , convertis ainsi en de simples étiquettes, furent mis dans les mains de Victor ; et , le ramenant par là aux premiers essais de ce procédé , je l’engageai à mettre sur chaque chose le nom qui servait à la désigner. Ce fut en vain ; et j’eus l’inexprimable déplaisir de voir mon élève méconnaître tous ces objets , ou plutôt les rapports qui les liaient à leurs signes , et, avec un air stupéfait qui ne peut se décrire , promener ses